‹ Archives de l'art français Documents recueil de documents inédits relatifs à l'histoire des arts en FranceChapitre 60 sur 243 · AMATEURS DE TABLEAUX AU DIX- SEPTIÈME SIECLE · texte numérisé non relu

AMATEURS DE TABLEAUX AU DIX- SEPTIÈME SIECLE

Les curieux de l'histoire de l'art ne sont guère tente* de diriger leurs recherche.* dans les vieux livres de jurisprudence; aussi un document trouvé là me semblât-il avoir tout l'attrait d'un document inédit. J'avais grossi ma bibliothèque, il y a quelques années, d'un in-4« peu célèbre, mais assez rare en Normandie, et recherché dans le Perche et le pays Chartrain, qu'il intéresse plus directement. Ce vénérable bouquin a pour titre : « les Trois covstvuie» voisines de Cbasteav-nevf, Chartres et Drevx, auec les note»d« M. Ch. dv Movlin, et Annotations du sieur dv Lorens, pi**"1" bauUy-vicomtedudit Chaateau-neuf.À Charirea,de l'imprimerie de

Michel Georges, marchand libraire, près la tour du roy. M . VC.XLV. »

Mon in-4° avait donc pris rang entre d'autres livres rares, en attendant le moment où je pourrais l'utiliser pour un travail projeté sur l'histoire de notre droit coutumier, lorsqu'il y a deux mois j'eus besoin de le consulter pour une question spéciale. J'eus alors l'occasion de vérifier l'exactitude d'une pensée écrite par un autre de nus vieux jurisconsultes, maistre Laurent Bouche), en VAduertissement de sa Bibliotèque ov Trésor du droit françois : « La fatalité des liures est telle qu'ils sont leus et feûilletéz à diuerses intentions. » Je ne trouvai point dans l'in-*9 de du Lorens la question de droit que j'y cherchais, mais en revanche j'y trouvai sur la peinture et les curiosités deux passages que je ne prévoyais pat y rencontrer.

Comme je no suppose point que les lecteurs des Archives de Cart français soient souvent tentés de compulser les trois coutumes annotées par le président- bail ly-vicomte de la petite ville de Chaleau-Neuf, aujourd'hui simple chef-lieu de canton dépendant de la sous- préfecture de Dreux, mais alors capitale de la très-microscopique province de Thimerais, sur les confins du Perche et de la Normandie, j'ai pensé a extraire en leur faveur les deux passages suivants.

Le premier est la dédicace placée en tôle du commentaire des Covstvmes de Chartres, pays Chartrain et Percho-Gouel. Voici cette dédicace en sa uaïve orthographe :

A M. DU HOVSSAY, CONSEILLER DU ROI, EN SES CONSEILS d'eSTAT ET PRIVÉ.

Monsieur,

A propos de ce vers d'Ouide en la fable de Pyrame et Tysbé :

Notitiam primosque gradus vicinia fecit,

C'est la peinture qui m'a donné l'honneur de votre connoissance. Nous parlons quelquefois dans vôtre beau cabinet, de Raphaël, de Titian, et de Véronèse.

S'il y a quelqu'autre entretien plus sérieux, il n'y en a point de plus dous, ce qui fait que je tarde trop à vous dire que ie vous adresse la couslume de Chartres, dans le territoire de laquelle ie sçay que vous possédez quelques terres, auec ce que i'ay fait dessus pour l'interpréter. le souhaite plus-tost que ie ne me promets vôtre approbation ; non que je méprise mon ouvrage; mais pource que vôtre goust n'est pas ordinaire. C'est vn bon heur ou vn hazar pour moi si ie le rencontre : les coustumes parlent grossierement, aussi ne faut-il pas chercher d'élégance dans leurs Gloses. Si vous faites seulement, Monsieur, bon visage à celles-cy, et si vous les prenez pour vne marque du respect que ie vous porte, quand elles vaudroient plus que ie ne les estime, je m'en croiray payé, et au-delà. C'est trop discouru de Gloses et de Coustumes. On m'a fait présent depuis trois mois d'une Vierge de Leonar, que vous verrez quand il vous plaira, sans neantmoins que ie vous assure qu'elle soit originale, comme ie fais que ie suis, Monsieur, Votre très -humble et très-obéissant

serviteur, Du Lorens.

Ainsi en lfli5, voici dans la petite ville de Chateauneuf-en-Thinierais un magistrat que la passion des tableaux met en rapport avec un conseiller d'Etat. S'il n'ose affirmer que j-a vierge soitauthentiquementdu grand Léonard, il possède un tableau du Titien, qu'il préfère à tout dans ce monde. Voici en cftet des fragments du curieux commentaire qu'il fait, non plus sur la coutume de Chartres, mais bien sur celle de Chateauneuf.

ized

by£oogle

a Article xcîii. Chose mobiliaire ne chet point en retraict, ele.

« Peux cygnes nage.ins sur l'esiang du seigneur, réputés

immeubles dans Bouliller. Sertis des meubles pretieux Pretiosa

sunt imagines, tpiranlia signa, tabulœ operis antiqui, gemma amples, quœ dicit Suetonius Julium Cœsarem temper animosissime

comparaste. VUœ ipsius, cap. 47 La licorne, pots d'Agathe,

eamayeux bien laillez, mcdalles et autres meubles excellens, semblables à ceux qui furent trouuez en la maison de Pierre de Medicis , dont fait mention Phil. de Commines ès chroniques de Charles VIII, ch. 13, à vne Courtisane que l'ay de la propre main de Titian, pour qui i'ay plus d'amour que pour toute autre chose que ie possède au monde. Que Pou die si l'on veut de moy, ttultus eireà pieluras; les Romains n'eslimoient pas moins curieux de conseruf r les beaux meubles qui leur veno:ent de succession, que les héritages; ce lieu de luuenal l'insinue,

o Argenti iuperest quodeunque paltrni.

« Chacun à son goust. »

Je ne saurais dire ce qu'a pu devenir le tableau de Titien, mais, quant à la Vierge attribuée à Léonard, on peut supposer que c'est la môme qui se retrouve aujourd'hui à Dreux. J'ai vu en effet dans la collection de M. Lamésange, maire de Dreux, une très-belle Vierge, malheureusement très-repeinie, que cet amateur montrait comme étant de Léonard de Vinci, et dont Louis-Philippe lui avait offert de grosses sommes.

Quoi qu'il en soit, il faut classer du Lorens et du Houssay parmi les amateurs du dix-septième Mè-rle, et à ce litre leurs noms m'ont paru bons à recueillir dans \es Archives deVart français. Du Lorens d'ailleurs était poëie en même temps que jurisconsulte; deux de ses satires sont adressées : l'une au peintre Vignon, l'autre au sculpteur Biurd le fils; il y a des épigrair.mes de Colletet et de Scuiléry « sur le tableau d'une Magdelaine, que du Lorens avoit acheté mille écus, o et à sa mort l'inventaire seul de ses tableaux se montait a dix mille écus (l'abbé GoujeL, Biblioth. franç., XVI, 249-52).

Raymond Bordeaux.

Page 1