CH. NIC. COCHIN
SECEiTAIRE DE l'ACADÉMIE ROYALE DE PEINTURE ET SCULPTURE.
La lettre suivante que M. Fr. Villot a bien voulu nous communiquer, et dans laquelle Cocliin passe en revue avec une remarquable justesse d*appr6ciation les représentants de Técole italienne de son temps, existe en autographe dans le fonds Egerton, Uiscellaneoui letters and papers, au British Muséum, et y a ë(è copiée par M. le comte Hor. de Yielcastel. Cette lettre n'est, en réalité, qu'un chapitre inédit et qui n'est que plus curieux par son intimité, du Voyage pittoresque d'Italie, publié par Cochin, en 1756, 3 vol. in-8<*. Le voyage qu'il fit en compagnie de M. de Marigny dura deux ans, de 1749 à 1751. Nous n'avons point d'autre date à donner au piquant commérage qui trouve place ici.
Monsieur,
Vous aurés sans doute trouvé que je m'allarmois trop légèrement et jusques a présent il n'est rien arrivé, du moins dont j'aye connoissance, de ce que je pouvois craindre, et j'espcre qu'il n'arrivera rien de plus. Si vous voulez bien m'excuser et ne pas regarder ma crainte comme une terreur panique ; je crois que vous voudrez bien m'accorder que tout ce que j'appréhende est au rang des choses possibles, et qu'en effet si les personnes à qui appartiennent les choses critiquées apprenoient la part que j'y ay, elles n'en seroient point satisfaittes. Or il ne faut qu'un mot de mécontentement pour renverser un édifice aussi
peu solide qtrè ffteS "(^etiteft ^speMtAces et obliger même les personnes qui me voudroient du bien a me blâmer et a m'abandonner. Il semble que ce soit trop peu de chose pour supposer qu'on descende jusqu'à témoigner son mécontentement; cependant le soin même qu'on prend pour empeclier «qu'îl n'en iflenne rîén à la lumière, prouve qu'ôji y prend uû intej'$^ fwticuUer., et qu'oB pour;*(CUt iWteOJt s'^ fcomalisijer que de quelqu*autre objet plus knfiartaiit. l^i'oR hmi^ pôsoit que la plainte du ministère avec lequel "on gatde ce depost vint de moy, on la trouvjeroit injuste avep foîsoii . Elle peut être bien fondée a J'egard de h phj»part des autres étrangers, mais il est vray ^oefay été maistre de voir, on ne m'auroit pas permis de rîèù extraire autrement que de mémoire : maisiJ semble qu'il y a de la justice a ce que ceux qui ont découvert iH qtri'font beaucoup ^e depefïse^poufrfetatiBr etfHéttre eh lumière ayent là satrsfisKJtioii d'Ôtre les prcmitJfS. Tespirè donc, Monsieur, quesî.vûusvorftezbfcn'Wïi*- Tsideret» «es choses, vous me pùrflonfteréfs êi fiiy prtè t'dllartnre un peu ^chaudement, et ^ je sens tèujfmfft tpiiBlqûe inquiétude a chaque lois ique la poste éé Trancteîious arrive. î'ai deja vu âatis iJkisietffS lettw» •âetifiês amis, qii'dn ne soupçonne tjtie trop-fe |i»t ï(ue f y ay.
Ouant a ce que tous élites, Tffoftsîetir, <ie1a jpfer*î>ective des atiéiens; puisque iiws av^ twravë daîft 'ïéÈ ^dtétrfs cotiteifnpoféihs q)i% ^dietd âes rt^s ":
la ëhosë est isan^ t*èplique . Cependant si Vbas Mé le pet^ ittèltéz» je ttiSy qu'on ponrroît encore penser qalls *ë I(^v6iënt pus la perspective commfe ttous la Bçavoirt> \étts fregles potivôiëht n'être que d'optrque Wti'atyîifr ii^râ qu'a la dlififmiutioh des objets a ptbpoHrbâ qu'ite sont plus éloignez du spectateur, sans qu'ils ettesent iftiil attènfion que «'est la section des rajons tisuels partant des objets et coupant le tableau qui est la vei^ïtaMè ptetfepectîve. €e qui me fait croire cela possftlte b'èst que je Wie souviens d'avoir autrefois 1û dans nti tfaitté sur la peinture (je crois de Paul Lomasso) (1) tfés i-egtes dont îl dit que le Poussin faisoit usage -qui ikmt fefles et qui sont fausses quoiqu'elles parofesrtA Vïayès à la première lecture. Selon ces régies tes <ft)- ]eti5 sont egatix qui sont également distans et spédta- \eur et par conséquent sur une ligne drculaire. Selbti la perspective nous les faisons égaux sur une lîjgnfe drôitte. Parla ils doivent faire a l'œil du spectateur ta mième sensation que la nature, s'il est placé au point pourlequelte tableau est fait : les objets qui sontdatts les coins du tableau étant plus éloignez de l'œil s'y peindront plus petits et donneront le véritable effet 8e la nature. C'est pourquoi il est vray que les choseis del^- 'sinées très fidèlement à vue d'après nature ne sont paS en bonne perspective. Dans ce sens on peut encore
(1) In utile de nous api^ésanlir sur réftrange bètuie de Goehin quj fait recueillir les senlimenls Ihéorigues du Poussin par Jeaq-Pau^ L'omàm, mon deux ans tiVaiài ta nfàissatm^e du inÀtlre HMçAk.
douter si les anciens sçavoient véritablement la perspective. Vous me pardonnerés ceci qui est une véritable cbicane et un dernier retranchement ou je défends foiblement les restes du sentiment que j*avois avancé dans la lettre que j*ai eu Thonneur de vous écrire que je crojois que les anciens ne sçavoient pas la perspective. Vous me le pardonnerés d*autant plus que vous même m*y encouragez et m'ordonnez de prendre la liberté de vous eciire sur un art que vous honorez de votre protection 9 et dont vous voulez bien faire votre amusement.
Je dois ajouter icy que depuis, j'ay vu a la bibliothèque du collège romain a Rome, deux tableaux antiques ou il entre beaucoup plus de perspective et ou elle est beaucoup mieux observée que dans tous ceux que j'avois vu jusqu'alors ; elle ne Test cependant pas encore exactement et il y a plusieurs fautes contre cette science mais en gênerai ces fautes ne sont pas sensibles a ceux qui ne les examinent pas avec sévérité ; Tun représente la vue d'une côte maritime avec une ville sur les bords de la mer, l'autre une place intérieure d'une ville, ils paroissent avoir été faits d'après nature. Leur conservation m'auroit fait soupçonner leur antiquité mais on m'assure qu'ils ont été trouvés dans des ruines romaines. Ce sont des morceaux de murailles.
Vous m'ordonnez, Monsieur, de vous dire ce que je pense sur la nouveauté qui a paru, je la trouve excel-
tente : on a fait beaucoup de rien, et du peu qui y a donné matière on a fait» tant par ce qui y a été ajouté, que par la manière dont il a été mis en œuvre, une chose très intéressante. Je crains seulement que Tauteur italien ne soit cité en d'autres, paroles que les siennes, si Ton n'a pas lu dans l'original ce qu'il dit. Il n'avoit été rap^ porté que de mémoire. Si ce ne sont pas ses propres termes, voila matière à une longue déclamation qui ne contiendra rien, ainsi que la plupart des gros livres qu'on fait en Italie.
Vous me flattez. Monsieur, que mes foibles remarques pourraient être la matière d'une conférence a l'Académie. Je n'ay point cette vanité, etn'ay assurément rien a dire que tout le monde ne scache mieux que moy . D'ailleurs je ne cro]^ pas que je pusse jamais surmonter là timidité (qui m'est naturelle) jusques a ce point.
Cependant puisque vous souhaittéz que j'aye l'honneur de vous entretenir de l'état présent des écoles d'Italie, je vous diray sans aucune prévention pour mon pays que quoiqu'il y ait encore d'habiles gens en Italie, je crois l'école de France fort supérieure. Les meilleurs peintres de Rome sont MaztLCci, Mancinni, Pompeo Battoni^ et le chevalier Corado; les tableaux des trois premiers ne me paroissent qu'un composé de choses tirées des diflerends maistres d'Italie, il semble qu'on ait vu tout cela ailleurs, ils paroissent faire tout de mémoire et ne tirer piesque rien de la nature. Joi-
gné» a c^la qu'il règne dans )^ws tableiiui^ uq $ei^ tqo gênerai oUvastre qu'ils prennent ^pp^^refl^niwt pmir harmonie et qui n'est que monotonie. Si quelquesfois ils s'elevent a une couleur un peu plus vive» ilftsont alors beaucoup trop beaux et fort au delà de la nature; lepr couleur tient de la fayenee; ce qui joint au dûucdren% de leur pinceau et à leur manière fondue et inden* eise (dont la source paroist venir particulièrement de CarU Maratie) produit ordinairement des tableam assez fades. Cependant ils ont du mérite» surtout dans la partie de la composition. Leurs groupes sent or- ^nairement ingénieux et bien enchainé^* Il est vrai qu'on peut leur reprocher un défaut qui est asséi» commun dans la composition de l'histoire ; qui %^ que leurs figures semblent plus occupées du soin d« se donner une attitude agréable» que de celw de fair# l'action pour laquelle elles sont placées dans \^ t^rr bkau. Le cbev'^ C$rado est un des piu^ r^marquables par l'aboiidanae de ^epie et les grâces d^ la cmiffmr (ion>. C(est doipii;t^ge que ses jLable^ui^ s^en(; j^ #greiiJ>les p^r un ton d^ ^o^leuj? de r<>se qui y 4^n)ii9^. ^'i^ %f NU nea^nwins ^ Turj» de lu» qm «oi)t d\We J}^ûi^^^e pli^s ibrte ejt tiennent beaMcojijii) d^ fi(^ d^ W h0 Jlime, priBimier peintre,
L'<e^ole de Naples copiste toutte daw 1^^ per^i^^ dû Fmncmhelio délie Mura , peintre d'un ganie S»r lile pour la ^mposilio/i «rt peut eU*e iro^ dboadaiii^» iiiHtaleur trop servile de Solimem son inaîstr.e; me«tte
9fii;oM)wt à» eoBipeftiUûn et souvent les mâifteii fk^ g^^^i ^ Uh\»wx, 800 1 d'unç MvHem trpp jolie « le» Qittbvfea no^ itt^si finiehes et presque d'au$9i v^^ couleur i)ue les deiDies teintes, oe qui produit un tout eMomUe qui tient de reventail.
k Boidogne^ le pieilleop peintre est Bercok Cra^ ti0m. &e Bumiere est un peu pesante et d'un fondu lifh ti0Ci4^ ta eouleur passable sans fraieheuri l^on dessein 9Mé* eorreet et d'assez beau choix de nature. U'mh tation de l'Àlbane lui donne des choix de earaeterea de testes fort gracieux et beaux , mais qu'on reconnait peur être imitez. Bighieri, peintre abondant pour le gesiç, mais très incor-rect quand au dessein et d'une ^çoleur ditre» tranchée et qui n a point de vérité.
Ceux qui font profossion de la première reputatioi} a Venise, qui sont Pia%etta et Tiepolo^ me paroissent supérieurs a tous les aub*es peintres d'ItâJie^ Piazetta Wt en effet [dein de goust» ingénieux et gracieu:i. dans §a eampoBtion ^ sa manière est ferme et grande, son pinceau est large et moelleux » mais sa couleur est feusse et maniérée. Le ton général de ^s tableaux est jaunastre et les ombres rousses, d'autrefois le v'uh lastre y domine. Tiepolo est plein de génie surtout pour les platfonds ou il hazai^de avec succès les racourcis les plus hardis; sa manière a quelque chose de petit et un peu sec, surtout à cause du clair excessif qu'il aime dans ses tableaux, ce qui y fait paraistre les ombres dures , quoiqu^en eRes mêmes elles ne soient
pas noires. Il employé volontiers les couleurs les plus vives et les plus claires. Ces peintres sont fort agréables , c'est dommage que la nature qui est fort belle, ne soit pas a beaucoup prés aussi belle que leurs ta^ bleaux. C'est le défaut de tous les tableaux modernes de ce pays cy. L'imitation mal prise de Sebastien Ricci 9 grand peintre , mais séducteur d'autant plus dangereux qu'il est hors de la nature dans un ton infiniment agréable , parois t être la cause de la couleur outrée dans la quelle les Vénitiens sont tombez.
Je n'ay point encore eu occasion de voir la ros'alba^ elle a perdue la vue et on assure qu'elle n'aime point a être vue dans cet etat« Je feray cependant mos possible pour voir une femme aussi illustre et que je n'ay jamais vu.
J'ay chargé le frère de M. Coustou, de la commission de chercher quelques morceaux de verre antique, dont je me suis mal acquitté, quoi que j'y aye fait mon possible. Je lui ay laissé pour cela l'extrait de ce que vous m'avez fait l'honneur de m'en écrire et il y apportera tous ses soins. J'ay l'honneur d'être très respectueusement, Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur, C. CocniN.