SON BREVET DE PEINTRE DES GALÈRES DU ROI
Comuniqué et annoté par M. Anatole de Montaiglon.
Aujourd'hui, vingtième du mois d'aoust seize c. quatre vingt treize, le Roy, étant à Versailles, bien informé de l'expérience du S' Serre en l'art de peindre et qu'il peut travailler utilement en ouvrages de peinture de ses galères, au port de Marseille, Sa Majesté' l'a retenu et ordonné, retient et ordonne M® peintre audit port, pour, en ladite qualité, travailler aux ouvrages de peinture desdites galères, lorsqu'il en sera besoin, sans néantmoins que cette occupation puisse le détourner de montrer le dessein aux officiers et pilotes desd. Galères, à quoy elle veut qu'il soit employé par préférence et pour led. employ exercer aux mêmes appointements, qui luy seront ordonnez par nos iHats. Mande sa Majesté à M. le duc du Maine, gênerai de ses galères, et à l'intendant d'icelles de faire reconnaître led. S' Serre en lad. qualité de Peintre desd. galères et de W à dessigner des officiers et pilotes, de tous ceux etainsy qu'il appartiendra, et, pour témoignage de sa volonté, sa Majesté m'a commandé de luy expédier le présent brevet, qu'elle a voulu signer de sa main et être contresigné par moy, Con*" secrétaire
d*état et de ses commandements et finances. Signé : Louis, et plus bas : Phelipeaux.
Collât® a loriginal par nous, Con®' du Roy Com"^® et con®"' des Galères,
L*on savait bien que Michel Serre avait été peintre des galères. Ce brevet, qui existe en expédition aux archives du ministère de la marine, et que nous n'y aurions pas trouvé sans les recherches obligeantes de H. Pitois, donne la date certaine de sa nomination. Il avait alors 39 ans. M. de Chennevières, dans la notice, pleine de faits nouveaux, quMI a consacrée à cet artiste (Peintres provinciaux de l'ancienne France^ t. II, p. 201-226), croyait qu'il avait obtenu ce brevet dans le voyage, qu'il fit à Paris au commencement du dixhuitième siècle, pendant lequel il fut nommé membre de TAcademie de peinture, pendant lequel aussi il paraît avoir ouvert un atelier à Paris, puisque d'Argenville nous apprend qu'il fut quelque temps le mattre d'Oudry et qu'il voulut l'emmener à Marseille. Cela était d'autant plus probable, que, Ephrem Lecomte, celui dont les tableaux passent toujours pour être du Maltais, et qui précéda Serre dans l'emploi de peintre des galères, étant mort en 1704, il était naturel de penser que Serre ne lui avait succédé qu'alors, avait d'autant mieux obtenu le brevet qu'il était à Paris, et, à la suite de cette faveur, avait eu à retourner à Marseille. Mais en 1693 Ephrem Lecomte vivait encore, et c'est à sa démission, sinon môme à sa présentation, que Michel Serre dut cet emploi. Pour lui, il le garda jusqu'à sa mort, et nous en trouvons la preuve dans une lettre de VL^^ de Simiane, qui se joindra tout naturellement à ce brevet et à l'étude de M. de Chennevières. Ce passage est d'autant plus curieux qu'il confirme encore et remplacerait môme au besoin la date officielle du 10 octobre 1733, donnée à sa mort par les registres de l'Académie, et qui avait beaucoup plus de certitude que plusieurs autres dates qu'on lui avait attribuées; en effet, le 12 octobre 1733, c'est-à-dire deux jours après la mort de Serre, M™« de
Simiane écrivait de Bélombre, près de Marseille, à M , qui était
alors à Paris : « Aujourd'hui, me voici, à la tôte de tous les
« Castellane du monde, commandeurs, chevaliers et autres, pour « vous apprendre la mort du pauvre Serre, peintre, et vous défi mander en grâce d'employer tout crédit, et le vert et le sec, pour « placer notre petit peintre Bernard^ dont Thabileté, Tesprit, le « caractère, la sagesse vous charmeront, quand il aura Thonneur a d'être connu de vous. Qu'il vous doive son établissement, je vous « en conjure ; c'est une bonne acquisition que vous ferez ; et, sans ce vouloir nous faire valoir, il est heureux que sa famille, le climat a ei bien de petites circonstances le fixent à Marseille; il vous a devra son bonheur, Monsieur. N'en est-ce pas un que de faire du « bien ? Il n'y a pas un moment à perdre ; cette place va être dece mandée avec empressement; il faut gagner du terrain. » Et elle finit en disant : « Souvenez-vous que vous avez au bout du monde « une amie tendre et fidèle, et souvenez-vous aussi, s'il vous plaît, a de l'intérêt qu'elle prend au petit peintre. » L'affaire traîna quelque peu. Le 25 janvier 173*, elle écrivait : « Voilà notre petit ce peintre, Monsieur ; je vous présente tour à tour notre monde; je a vous le recommande de tout mon cœur, je le mets sous votre « protection, et je crois que je n'ai rien à ajouter à tout ce que j'ai « eu l'honneur de vous dire sur cet article. » Un mois après, Bernard succédait à Michel Serre dans la place |de peintre et dessinateur des galères; c'est du moins ce que fait supposer une autre lettre : « 25 février 1734. Je voudrois bien trouver quelque façon « de vous témoigner ma reconnaissance. Monsieur, qui convint et « qui fût assortie à toute celle que j'ai dans le cœur pour tout le « bien que vous venez de faire au pauvre petit Bernard; vous en « serez content, c'est un bon sujet; il répondra par son zèle à (c toutes vos volontés. Voilà qui nous acquittera un peu tous. » Bernard travaillait pour son protecteur, car dans une lettre du 26 février 1737 (ce doit être une faute d'impression pour 1734) M™® de Simiane lui écrit : « C'est une vraie curiosité, et premièrement une « grande rareté, que de voir un homme heureux; en voilà un de a de votre façon, Monsieur; dites-moi, s'il vous plaît, si ce n'est « pas une grande satisfaclion que de disposer ainsi de l'âme d'un
« Dortel.... Tolre aimable sœor éloil à sa toilette; Bernard loi a « fait la rèrérence, et a pris une première idée du portrait qu'il « fera d'elle, dés qu'il aura fini vos ouvrages. — On m'annonce k « petit peintre parti, je comptois lui donner cette lettre, il me « semble qu'elle ne vaut plus rien par la poste : elle ira pourtant « et moi à Vêpres. Adieu, Monsieur. » {Lettres de If"^ la duchesse du Maine et de Mwu la wiarquise de Simiane. Paris, Léopold Collin, 1805, in-i3, p. 18^92 et 196-7.) J'aurais pu me contenter de la date de la première lettre et du passage qui concerne la mort de Serre, mais j'ai pensé qu'il n'en coulait pas plus de tout citer et d'indiquer le successeur de Michel Serre. Mariette nous avait appris que celui-ci avait succédé à Epbrem Lecomte; celui-ci avait remplacé Christophe Yeyrier, venu lui-même après le Pugel. Bernard avait là de grands ancêtres; reste à savoir s'il en fut très-digne. En 1704, André Bouîs avait dessiné et gravé à la manière noire un portrait en buste d'un Joseph Bernard, peintre, au-dessous duquel il mit la légende : Solâ nalurâ duce pingit. Le petit Bernard de M*"* de Simiane pourrait bien être le fils de celui-là.
On ne devrait jamais toucher k rien de ce qui, de près ou de loin, se rattache à M"»* de Sévigné, sans s'adresser tout d'abord à l'édition de M. de Monmerqué. Ainsi, dans ce cas, il commence par lever l'anonyme du correspondant de M""*" de Simiane, qui était M. d*Héricourt, intendant de la marine et des galères à Toulon, après l'avoir été à Marseille, ce qui explique on ne peut mieux que M™'' de Simiane s'adressât à lui pour cette faveur; et de plus cette édition ajoute une lettre déjà imprimée, mais non réunie aux autres, et une seconde inédite, dans lesquelles il est question de Bernard; on nous permettra de compléter par celles-ci nos citations précédentes. La première lettre est antérieure à la mort de Serre, puisqu'elle est du 22 juillet 1733, et déjà M"« de Simiane avait, sans que M. d'Héricourt connût Bernard, obtenu de lui quelque bon office ou quelque promesse, puisqu'elle écrit : « Le chevalier c( de Casteliane vous rend mille et mille grâces au sujet de son « peintre. » La seconde est presque tout entière consacrée à celui-ci ; elle est datée d'Aix, le 13 décembre 1733 : « J'ai deux ou
ce trois griefs contre vous, Monsieur Premièrement, mon petit
« peintre, que Messieurs de Gastcllane et moi avons mis sous votre a protection avec tant d'instance, et la confiance parfaite qu*il ètoit a là en toute sûreté; son mémoire est perdu, et j'apprends d'ailes leurs que, Madame de Bonneval vous ayant écrit pour un autre, a vous lui avez demandé le mémoire de cet autre. Si nous avions n prévu le cas, nous aurions empêché qu'il ne vous vînt aucune « sollicitation de cette part, ni de celle de vos amis, et nous au* (( rions tâché de les intéresser pour nous. En voilà un. » Et plus loin : a Voici donc ce que j'ai fait au sujet du peintre; j'ai écrit ce moi-môme au ministre ; j'ai envoyé ma lettre à Marseille au sieur ce Bernard, qui est le peintre ; je lui ai dit d'y joindre un nouveau « mémoire ; voilà tout ce que j'y ai su, et de vous supplier encore ce de vous ressouvenir des prières de tous les Castellane à ce sujet; ce et je vous répète. Monsieur, que vous n'en pouvez jamais trouver ce de plus digne de l'emploi vacant; s'il étoit connu de vous, il e( n'auroit besoin de personne assurément. » Enfin la lettre du 25 février 1734, dont nous avons cité quelque chose, se termine ainsi dans l'édition de M. de Monmerqué : ce Le chevalier m'accable : il ce est si aise, si content, si reconnaissant, qu'il ne sait où il en est; ce il voudroit me charger de tout cela, comme si je n'en avpis pas c( assez pour ma part; eh, mon cousin, dites vous-même toutes vos ce affaires. » Alors celui-ci continue: ce Je suis si pénétré de reconee naissance. Monsieur, du grand service que vous venez de rendre Cl à notre petit Bernard, que je ne trouve pas de termes pour vous ce exprimer tout ce que je sens dans cette occasion. Je ne Tentreee prendrai donc pas, et je vous ferai grâce d'un compliment et « remerciement dans toutes les formes, que j'avois d'abord imaginé ce de vous faire. Permettez-moi seulement de vous renouveler ici a les assurances de mon attachement et de mon respect. » (Lettres de M°« de Sévigné, éd. de M. de Monmerqué, tome X. 1818, p. 368, 376-7, et 382-3.)
ZZ
riEIRE BEIRVEI
SCULPTFA'R, SE A PARIS, ACADÉ)IICIEN LE 23 FÉVRIER 1770, MORT AC LOUVRE, LE io GERMINAL AS V (4 AVRIL 1797), ÂGÉ DE 63 ANS.
Lettre adressée sans doute à M. le comte dAngevilliers. Monsieur le Comte,
rapprends dans l'instant la perte , que Ton vient de faire de M. Duprez (i), sculpteur. Je vous demande la permission de me mettre sous vos yeux pour Tune des deux places qu'il avoit ; soit pour celle de Versailles ou celle des travaux de Sainte-Geneviève; j'ai l'honneur de vous faire cette demande avec d'autant plus d'empressement que je crains beaucoup ne pouvoir profïîter des bontés que vous avez bien voulu avoir pour moi en me fesant accprder les sculptures à faire à la fontaine projeté à la pointe S-Hustache, qui, vu les circonstances présente, pouroit bien n'avoir pas lieu, c'est ce que je craints beaucoup; en voulant bien m'acorder l'une de ces places ; ce sera pour moi Monsieur le comte un double motiffe de reconnoicensse des bontés que vous avez déjà eu pour moi.
J'ai l'honneur d'être Monsieur le Comte avec le plus
proffond respect votre très humble et très obéissant
serviteur
Bërruer.
A Paris, ce 18 avril 1787.
(1) Le sculpteur Dupré était mort, la veille de cette lettre, le 17 avril 1787, âgé d'environ S8 ans.
J.-L. DAIID
Quelles que soient désormais en France les révolutions du goût, le nom de David est fixé au premier rang des matlres qui auront illustré et dirigé notre école. L'inflexibililé et Télévation de ses principes en matière d*art, Ténergie de sa volonté lui assurèrent, dans une époque où une violente réaction d'études était devenue nécessaire, une influence décisive et toute puissante. Nous sommes assez heureux pour posséder sur ce grand maître certains documents inédits qui se rapportent aux diverses phases de son éclatante carrière, depuis ses envois de TAcadémie de Rome jusqu'au triomphe public de son Léonidas. Nous allons les donner dans leur ordre, bien assurés que nos lecteurs nous sauront gré d'apporter ainsi notre pierre au monument que l'avenir réserve aux maîtres illustres de notre siècle aussi bien qu'aux plus glorieuses renommées des siècles antérieurs.
Jacques-Louis David, né à Paris, le 15 août 1748, n'avait que neuf ans quand il perdit son père, qui était un marchand de fer, originaire, ai-je ouï dire, d'Evreux en Normandie. Placé à l'âge de seize ans, par Boucher, son parent, dans l'atelier de Yien, il concourut quatre fois avant d'obtenir le prix de Rome. Le sujet donné du premier concours, en 1772, était le Combat de Minerve contre MarSj secouru par Vénus. Le musée du Louvre, riche de toutes les œuvres vraiment capitales de David, possède ce curieux tableau. ' En 1773, l'Académie proposa, pour sujet du second concours, tes Enfants de Niobé percés de flèches par Diane et Apotlon. Celte fois, ce fut Lemonnier, de Rouen, qui l'emporta, et son tableau décore aujourd'hui le musée de sa ville natale. David échoua encore une troisième année sur le sujet de ta Mort de Sénèque, Enfin, le quatrième concours lui valut le prix; le sujet était Antiochus et Stratonice. Il serait curieux de comparer ce tableau de David avec celui de son élève M. Ingres. Vien avait été nommé, en 1774, directeur
de rAcadémie de France à Rome. Il partit Tannée suivante, et David fit le voyage avec son nouveau matlre. La collection nationale des dessins du Louvre possède deux des douze volumes de croquis dans lesquels David avait déposé le fruit de ses infatigables et universelles études à Rome, soit d'après les statues et fragments antiques, soit d'après les plus excellents tableaux modernes de toutes les écoles, soit même d'après les beaux horizons de la campagne romaine. Mais son titre de pensioonaire lui imposait encore Tobligation de faire chaque année Tenvoi d'usage à TAcadémie de Paris. Aucun des biographes assez nombreux que nous avons sous la main ne spécifie Tordre dans lequel il expédia de la villa Médicis les peintures exigées Alors, comme aujourd'hui, l'Académie examinait avec rigueur les œuvres de ses pensionnaires, et ce sont les rapports des commissaires de l'Académie qui vont nous guider dans nos suppositions. Commençons par dire qu'à l'exception du nom de Chardin, de Latour et de J. Vernet, dont encore on compromettait TimmcDse talent en leur donnant à juger les froides et sévères qualités d'un peintre d'h'stoire, il n'était pas un homme, dans les diverses commissions que nous allons voir jugeant, avec une certaine complaisance d'ailleurs, les premières œuvres sérieuses de David, qui fût de taille à comprendre Tabîme qui séparait le Combat de Mars et de Minerve des deux figures acadéques que le révolutionnaire leur envoya de Rome. Mais citons les extraits qu'a bien voulu nous communiquer M. Dussieux :
Des encouragements sont dûs au S"^ David. Il montre la plus grande facilité dans le pinceau : sa couleur est animée, quoique un peu égale; sa manière de draper est large et vraie. Dans sa grande esquisse de bataille, où Ton remarque de la chaleur, on peut reprocher trop de papillotage dans les lumières et des réminiscences trop prochaines de grouppes très-connus. Signé : Pierre, Dandré-Bardon, Pigalle, La Grenée L%
Allegrain, Bridariy Brenety Chardin^ CochiUy Renou. (Tiré du rapport des commissaires nommés pour Texameii des tableaux et modèles envoies par les élèves de l'Académie de France à Rome. 10 janvier 1778).
Evidemment, à nos yeux du moins, il s'agit ici, pour cet envoi de seconde année, du grand tableau-esquisse représentant les FunéraiUes de Patrocle. C'est de ce tableau que ses camarades de Home disaient encore : C'est toujours du David, c'est-à-dire du goût français. Tout le monde s'accordait d'ailleurs à en louer « la chaleur de la pantomime, la vigueur du ton et l'énergie de la touche. «L'année suivante, nouvel envoi, nouvel examen, nouveau jugement.
Le S^ David nous a montré des progrès. Nous avons remarqué avec plaisir, dans sa figure, une grande facilité et un beau pinceau. Si Tensemble laisse encore à désirer, la couleur est vraie et belle dans les lumières» et nous sommes étonnés qu'il n'ait pas profilé de la draperie jaune, qu'il a aprochée des chairs, pour donner plus de chaleur et de transparence à ses ombres. Son esquisse annonce un génie abondant. Nous pensons qu'il aurait besoin de le modérer, et de le resserrer en quelque sorte, pour lui donner plus d'énergie. Quant à l'effet, les masses d'ombres sont aussi obscures que si la scène se passait de nuit , et, les clairs, peu étendus, faisant papilloter la lumière, ne laissent pas assez de repos et de netteté pour embrasser toute la composition du premier coup-d'œil. Nous lui recommandons plus de justesse dans les plans, et par
conséquent, une étude plus aprofondie de la perspeo tive. Il pourrait lui être utile de s'exercer à traiter des sujets dont Faction se passât sur un terrein uni, parce qu'alors il serait forcé de se rendre compte à luimême de la place de tous les grouppes. Les détails scrupuleux dans lesquels nous sommes entrés, loin de le décourager, doivent l'animer de plus en plus à répondre aux grandes espérances qu'il donne.
iO avril 1779.
Signé : L. Lagrenée^ D' Hues y du Rameau, /.-J. Lagrenée, Chardin, de La Tour.
De quelle esquisse parlent ici les commissaires de l'Académie ? nous ne le pouvons dire, à moins qu'il ne s'agisse encore une fois du Patrocle, Sauf la Peste de saint Roch^ qu'il exécutail cette annéelà même à Rome, et qui ne devait être exposée à Paris qu'en 1781, après avoir excité les transports des Romains, on ne trouve dans aucune liste des ouvrages de David une œuvre de cette période dont t'esquisse ait pu être soumise par lui aux critiques de l'Académie. Quant à sa figure, qui n'est particularisée ici que par une draperie jaune, nous pouvons la désigner, sans hésiter, comme étant l'une des deux superbes figures académiques que tous les catalogues de son œuvre disent peintes à Rome pendant son pensionnat, avec une vigueur et une verve de pinceau que David oublia trop plus tard, et qui font penser à l'étrange prédilection qu'il montrait alors pour le Valentin, dont ta Cène^ copiée, fut assurément un des plus singuliers envois du réformateur. Ces deux académies, après avoir pendant une longue suite d'années servi de modèles aux nombreux élèves de l'atelier de David, figurèrent, en 1824, dans le salon qui précédait la salle où Michel Stapleaux était venu exposer, à Paris, le grand tableau de son maître : Mars désarmé par Vénus et tes Grâces; puis, après sa mort, elles paru-
rent à la vente publique qui fui faite à Paris, le 17 avril 1826 et jours suivants, des tableaux, dessins, études et Livres de croquis de rillustre chef d'école. Elles se trouvent ainsi décrites dans le catalogue rédigé par Pérignon : « Académie d'une grande vigueur d'exécution; elle représente un homme dans la force de Tâge, couché sur une draperie jaune, au milieu de rochers. Largeur : 5 pieds 4 pouces; hauteur : 3 pieds 9 pouces; peinte sur toile. — Une autre académie vue de dos et exécutée dans la même manière. » Même dimension et aussi sur toile. — Neuf ans plus tard, le deuxième mercredi de mars 1835, elles reparurent, sous la même description, dans une vente nouvelle qui se fit des tableaux, études et livres de croquis de David, et furent acquises, la première par le musée du Louvre, la seconde par M. le marquis de Montcalm, pour la magnifique collection dont Montpellier regrettera longtemps la perte. Quoi que dise le catalogue de vente de David, la draperie de rhomme renversé sur le dos que possède le Louvre est plutôt brupe que jaune, et la Description des tableaux de l'hôtel Montcalm (Montpellier, 1836) insistant sur la couleur jaune delà draperie de son académie, nous inclinons à croire que c'est de cette dernière figure que s'occupe le rapport précité des académiciens. Le catalogue Montcalm la décrivait ainsi : « Hector. Un homme, dans la force de l'âge, vient d'être blessé mortellement; on le voit renversé au milieu des rochers, sur une draperie jaune... Nous avons conservé à ce tableau la dénomination sous laquelle il était connu dans l'atelier du maître célèbre. »
Enfin, le 26 février 1780, un troisième et dernier rapport donne les derniers conseils officiels à David, qui vient de finir à Rome la cinquième année de sa pension et qui va peindre, cette année-là, le Bélisaire à Paris.
On reconnaît dans la figure du Sieur David, la facilité du pinceau qu'il a déjà montrée dans ses précédents ouvrages, ainsi que beaucoup de vérité de nature dans les parties, telles que les bras, les mains et
la lête, dans laquelle il y a beaucoup d'expression , mais où cependant on désirerait moins de sécheresse et un caractère plus grand et plus noble. La partie lumineuse de la figure est d'une belle couleur ainsi que les ombres du bas-ventre et du bras gauche ; heureux si le S"^ David eut reflété davantage son bras droit ' et évité, dans les ombres de Testomac, trop de rouge et d'ardent. Ses draperies sont touchées d'une manière méplalte et de bon goût. Malgré nos observations, nous pensons que les plus grands encouragements lui sont dus.
D. Bardorif Belle, Pajou, Lagrenée, GoiSf Roslin, V émet y Renou.
Cette fois, je ne vois guère que le « Saint Jérôme^ tableau en manière d'académie, » auquel puissent s'appliquer les observations précédentes. David peignit encore à celte époque une lête d'étude de philosophe et celles d'un Bélisaire et de Tenfant qui l'accompagne ; mais pour le dernier tableau, le rapport ne parle que d'une tête, et pour le premier, l'examen détaillé des académiciens s'accorde mieux avec l'importance donnée au Saint Jérôme par les biographes qui le citent, qu'avec une simple tête d'étude.
Nous n'avons pas eu la patience de réserver jusqu'aujourd'hui la publication des cinq mots aussi durs qu'ingrats, répondus par David à l'Académie, le 4 mai 1793. Notre collaborateur et ami Eud. Soulié, rendant compte de nos premières livraisons dans V Artiste du IS juin 1851, a expliqué, à propos de ce billet, quels étaient depuis 1789 les sentiments peu filiaux de David envers l'ancienne Académie royale, et les avances que ne cessait de faire au révolutionnaire cette pauvre corporation privilégiée, battue en brèche par tant d'envieux et surtout par un rebelle de plus ancienne date.
un véritable Coriolan académique, Jean-Bernard Restoul. Tandis que comme président de ta commune des arts, le dernier Restout faisait voter par celte commune des pétitions motivées à l'assemblée nationale^ « pour eu obtenir la plus entière liberté de génie, par rétablissement de concours dans tout ce qui intérpsse la nation, les sciences et les arts, et pour réclamer contre Texistence des académies ou autres corps privilégiés, » démantelant elle-même les vieux remparts que lui faisaient les statuts de 1648, a la majorité des membres de l'Académie royale de peinture et sculpture, en assemblée délibérante, présentait » de son côté (1790) « à TAssemblée nationale une adresse et un projet de statuts et règlements pour TAcadémie centrale de peinture, sculpture, gravure et archi" tecture. » De telles concessions ne pouvaient désarmer les mortels ennemis de cet ordre de la noblesse académique^ comme rappelait Restout. — David, qu'à son arrivée de Rome, l'Académie royale avait reçu agréé sur son tableau du Bélisaire, puis académicien* le 23 août 1783, sur celui d'Andromaque pleurant Hector, donti reprit plus tard possession, enfin adjoint à professeur le 7 juillet 1792, est invité par ses confrères à venir professer à son tour. La réponse du Conventionnel de fraîche date ne se fait pas attendre ; elle est foudroyante, elle est grosse de proscriptions, elle est surtout digne, par son laconisme, de l'auteur futur de Léonidas :
Je fus autrefois de Tacadémie
David
Député à la convention nationale.
Quelques mois après, observe Soulié, David, qui dès la séance du 11 novembre 1792 avait appuyé une pétition des artistes libres demandant la suppression des académies, faisait d'abord supprimer le directeur de l'École de Rome, puis l'Académie elle-même.
Nous n'aurons point, Dieu merci, à parler de la vie politique de David. Qu'il nous soit seulement permis de dire combien il nous est difficile de comprendre que M. Miette de Villars et d'autres biographes aient choisi pour type du caractère républicain,
Thomme que toutes les pièces émaDant de lui (je ne veux rappe* 1er ici que la lettre à l'Empereur publiée dans le premier volume de la Bibliothèque choisie du Constitutionnel), dévoilent naïvement comme le plus absolutiste des chefs d'école, et comme le plus variable courtisan de tout pouvoir, suivant que ce pouvoir se modifie. Quant à moi je ne doute pas que si Louis XVIII eût pu nommer un régicide son premier peintre, David n'eût été le très-complaisant serviteur d'une aristocratie dont il accentuait si bien les titres en 1814, et avant cela à la cour impériale. Il y a, ce me semble, tout avantage pour David a être loué comme l'un des plus grands artistes du monde moderne qu'il fut en effet, et non comme citoyen austère, ennemi de la faveur et des richesses, auréole de vertus qu'il est trop facile de lui contester.
Cet étrange et charmant portrait d'une beauté qui fut l'une des gloires de son époque , chef d'œuvre, tout ébauche qu'il soit, de délicatesse et de grâce, le portrait de Madame Kécamier par David, les biographes ont assez anecdote sur le double caprice qui arrêta son achèvement, caprice trop naturel d'une jolie femme impatiente, caprice burlesque d'un vieux peintre qui ne veut point montrer ses lunetf's à la reine de la mode. La postérité n'en devra pas moins reconnaissance à cette reine de l'une des œuvres les plus séduisantes de David ; voici le billet plein de bon goût qui nous a valu le portrait de Madame Recamier; c'est M. J. Niel qui veut bien nous le communiquer.
Cgpie d'un billet autographe , sans date , adressé à