XII AVERTISSEMENT
ciers. Dans la société, on le leur faisait sentir à tout moment; sur le thé&tre, on les bafouait sans cesse. Les engagements pris avec eux étaient traités comme des expédients imposés par le malheur des temps et qu'on pouvait toujours refuser de remplir ; leur fortune était invariablemeQtattribuéeîides larcins dont on devait leur demander compte. Leur position étant précaire, et leur personne même souvent compromise, ils se hfltaient de jouir. Leur faste écrasait celui des nobles ; Louis XIY, dans ses Mémoires, s'en plaint comme d'une insulte personnelle. Ils possédaient des hAtels splendides avec de grands jardins, et des châteaux princiers, entourés de parcs immenses. Leurs mœurs étaient faciles. Us entretenaient, à grands frais, des femmes du monde et des beautés de thé&tre. Malgré cela, on ne les voit pas souvent ruinés ; il y avait toujours, au milieu de leurs profusions, un certain ordre, et le respect de la balance entre le doit et l'avoir; d'ailleurs ils mettaient une partie de leurs capitaux à l'abri, soit par des prête-noms, soit en les envoyant à l'étranger. Aussi, malgré les chambres de justice, et les avanies qu'on ne leur épargnait pas, ils faisaient des maisons solides. Il faut arriver au temps de Iaw, c'esl-à-dire h l'apparition des jeux de bourse, pour voir les fortunes de la finance disparaître aussi vite qu'elles s'étaient faites. La noblesse, qui affectait de mépriser les traitants, recherchait leur alliance, et leur sang se trouve mêlé ii celui des familles les plus illustres de France. Od ne les voyait presque jamais h la cour; ils vivaient à Paris, seul endroit où ils pussent dépenser librement leur argent. L'administration leur vendait fort cher des lettres de noblesse, en déclarant que, si l'argent était méprisable à la première génération, il devenait noble à la troisième.
Quant à la bourgeoisie inférieure, elle se composait des petits propriétaires et des petits rentiers. L'existence des premiers était à peu près celle que nous leur voyons mener aujourd'hui; mais la charge des impôts était beaucoup plus lourde; sauf à Paris et dans quelques villes rachetées, ils payaient la taille, les aides et, en outre, les dépenses nécessaires & la poUce et à l'entretien des villes. La situation des rentiers fut toujours précaire. Les em-
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pruDts étaient faits, dans Ie& moments de presse, & un taux exorbitant, et plus tard le gouvernement réduisait la dette, ou^ au moins, retranchait un quartier ou deux, c'est-^-dire refusait de payer l'intérêt pendant un certain temps. Ce procédé était familière Foucquet ; mais Golbert et Louis XIV ne le nég-Dgërent pas non plus. On ne comprenait pas, alors, que l'exactitude h tenir les engagements est le meilleur moyen de crédit, pour le gouvernement comme pour les particuliers.
Au dernier rang de la société se trouvaient les paysans et les artisans, non plus esclaves taillables et corvéables à merci, mais écrasés par l'administration financière et par l'avidité des traitants. Les détails de leur misère sont navrants, et on les épargnerait au lecteur s'ils n'étaient indispensables pour faire comprendre l'iniquité de Foucquet et des financiers, ses complices, et pour justifier Louis XIV et Colbert, trop injustement attaqués. A deux cents ans de distance, on a peine à supporter la vue des douleurs infligées à nos pères ; l'indignation et la pitié pénètrent le cœur.
n est vrai que dans les villes, et dans les grandes villes surtout, le commerce et l'industrie, organisés an jurandes, se défendaient mieux. Ces corporations, léguées par le moyen âge, étaient encore un refuge, et chacun cherchait & y entrer. Ce n'est que plus tard, et après les réformes de Louis XVI, que l'industrie put sentir tes vices de ce monopole; mais en 1660 tout le monde regardait les communautés comme un abri. L'aisance régnait dans les corporations ouvrières ; les femmes portaient, malgré les édits somptuaires, des dentelles et de la soie. Souvent, à la troisième génération, la famille entrait dans les honneurs de l'échevinage et de la robe, et faisait souche de noblesse, dite à la cloche, parce que les nouveaux anoblis faisaient d'ori^naire un don considérable & leur église.
Mais dans les petites villes et dans les campagnes la situation était différente. Le commerce et l'industrie, isolés, étaient écrasés par la taille ; tous les habitants de la même commune étaient soUdaires et responsables du payement : quand un contribuable était ruiné, les autres payaient sa quote-part; on la répartissait