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XIV AVERTISSEMENT

d'abord sur les moins pauvres; aussi chacun s'efTorçait-il de cacher son argent et de passer pour malhabile et ignorant, l'industrie et le savoir étant des causes de ruine inévitable. Dans beaucoup de petites \illes il n'y avait pas d'enseignes, presque plus de boutiques ; la vente au détail se faisait au fond des caves ; il y avait péril & se faire voir. Tous les gens de métier affectaient les apparences de la pauvreté, et, h la longue, en prenaient les habitudes et les défauts : l'avarice, le mensonge et l'&preté au gain. La dégradation devint telle, que leur nom est demeuré une injure : le manant, c'est-à-dire l'homme des classes inférieures de la ville, est resté le type de tous les vices et de toutes les l&chetés.

Colbcrt, fils d'un négociant, cherchait à soulager ces maux, et, gr&ce h lui, la situation des artisans et des petits marchands (l'améliora un peu ; mais il ne fit presque rien pour les gens de la campagne; ceus-cï restèrent jusqu'en 1789 accablés sous le poids d'une misère que nous ne pouvons plus imaginer. Le Roi et le seigneur dépouillaient à l'envi les cultivateurs, sans intelligence de l'intérêt bien entendu. Les besoins du jour empêchaient de songer au lendemain. Non-seulement on enlevait aux paysans leurs épargnes, mais on leur ôtait jusqu'aux moyens de vivre. Presque partout c'était un crime de faire le pain et le vin chez soi ; on devait porter le blé au moulin, te raisin au pressoir du seigneur. Ces exactions devenaient quelquefois ridicules. Les religieuses de Fontevrault avaient un taureau banal, et forçaient les paysans à y mener leurs vaches. Tout cela se payait cher, cl, au cas de refus, entraînait les amendes et la confiscation. Les modes habituels de culture constituant des branches d'impôts réglementés depuis longtemps, on ne permettait pas aux paysans de les changer; on aurait craint d'altérer les bases du système financier.

Le paysan tremblait toujours de se voir surtaxé : si la récolte était plus abondante qu'à l'ordinaire, il se h&tait de détruire un excédant qui pouvait ruiner sa famille en la faisant ranger parmi les moins pauvres. Le cultivateur, abruti par la misère, finissait par se refuser à un labeur qui ne lui rapportait que des avanies. On avait beau le forcer au travail par les moyens les plus exorbi-

tants, et livrer au premier occupant les terres incultes, presque partout elles étaient en friche. Qu'elles fussent ou non cultivées, on prélevait l'impût avec la dernière rigueur. Les eiigences du fisc ne s'arrêtaient que devant l'impossibilité absolue. Les paysans s'abritaient sous les dehors de la plus affreuse pauvreté; ils cachaient dans la terre leurs épargnes, marchaient pieds nus et le corps à demi vêtu de haillons. Leur figure maigre et décharnée faisait horreur. « Les galériens, disait h cette époque un voyageur, ont meilleure mine que les paysans français. » Du reste, plusieurs servaient de leur plein gré sur les galères, moyennant une solde insignifiante; mais, du moins, ils étaient nourris et traînaient sur leurs bancs une vie moins misérable qu'au village. Aussi la population des campagnes diminuaitelle tous les jours; et, malgré les lois qui défendaient l'émigration, les plus faibles, incapables de résister, se sauvaient dans les villes ou dans les rangs de l'armée, cachant leur nom et leur origine, pour échapper au droit de suite et & la prison. Les plus courageux restaient attachés à la glèbe, ne pouvant se résoudre à quitter le toit paternel; ils luttaient jusqu'à ce qu'après avoir vu leur chaumièro démolie par les agents du fisc, Us allassent dans les bois disputer aux bétes fauves l'herbe et les racines sauvages. Beaucoup périssaient; les plus énergiques revenaient au village lorsqu'une éclaircie dans les mauvais jours venait à par^lre, comme cela eut lieu après l'arrestation de Foucquet. A les voir les cheveux hérissés, le teint hâve, courbés vers la terre, on les prenait pour des animaux, leurs compagnons : c'étaient pourtant des hommes, la véritable ressource de la France. Ils l'ont bien fait voir en 89, lorsqu'à la voix de la patrie, qui ne soulageait pas encore leurs misères, mais qui leur promettait, avec la liberté, le droit à la vie, ils se sont levés et ont montré k l'Europe étonnée des visages humains et des cœurs virils.

Ces malheureux n'étaient pas les plus misérables; ils avaient une famille, des amis, une fui religieuse qui leur faisait espérer au ciel la récompense de leurs malheurs. Plus bas, pullulait une foule immonde d'êtres sans aucun sentiment humain; une

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