II. — LE POISON DU CHOLÉRA
Le vibrion du choléra appartient au groupe de bactéries aux mœurs faciles, en ce sens qu'il pousse même dans l'eau distillée, sans parler de l'eau de rivière ou d'étang. Aussi le vibrion en question se développait-il fort bien sur tous mes liquides contenant soit de l'urée, soit de l'asparagine, soit du tartrate ou du lactatc d'ammoniaque, soit de la glycérine (4 ou 8 p. 100). Pour mes recherches, je me suis pourtant presque exclusivement servi du milieu au lactate d'ammoniaque. Sur ce milieu les vibrions se développaient comme dans du bouillon ordinaire.
Quelques heures après l'ensemencement on voyait déjà apparaître à la surface du liquide une couche homogène grisâtre qui adhérait aux parois du ballon quand on l'inclinait, et tombait au fond du liquide en formant des flocons quand on secouait un peu fortement le liquide. Sous le microscope, les
vibrions cultivés sur ce milieu se distinguaient à peine de ceux cultivés sur bouillon ordinaire ; peut-être les premiers étaient-ils plus minces que les seconds. Ces cultures donnaient la réaction caractéristique avec les acides minéraux (rouge du choléra). La dose de 1,S à 2 ce. de culture virulente suffirait pour tuer un cobaye en 48-24 heures.
Les cultures restaient à Tétuve pendant 2 à 3 semaines, à 36-37". De temps en temps on les agitait pour faire tomber les pellicules formées par les vibrions. A la longue la culture devenait visqueuse et prenait une teinte jaun&tre.
Quand une culture âgée de 3 à 3 semaines était stérilisée en l'exposant pendant 3 ou 4 jours, pendant une ou deux heures chaque jour, à l'action d'une température de 55-56", elle restait toxique, bien qu'elle ne pouss&t plus ni sur agar ni sur bouillon. 5 ou 6 ce. de cette culture stérilisée injectée dans la veine du lapin, ou 6 à 7 ce. dans le péritoine du cobaye, tuaient ces animaux en 16-20 heures. A Tautopsie on trouvait alors une hyperémie intense de l'intestin grêle, principalement au voisinage du duodénum, une tuméfaction des plaques de Peyer; l'intestin était rempli d'un liquide jaunâtre; les reins et, quelquefois, les capsules surrénales, gorgés de sang.
La toxicité des cultures diminuait quand elles étaient filtrées à travers le filtre Chamberland. La filtration sur papier ne modifiait en rien leur toxicité.
Les cultures stérilisées donnaient très nettement, même après passage à travers le filtre Chamberland, les réactions colorantes caractéristiques des substances albuminoïdes (réaction de Millon, xanthoprotéique, du biuret, d'Adamkiewicz). Quand on les additionnait d'une petite quantité d'un acide minéral ou d'acide acétique, on voyait apparaître un léger précipité visqueux. Un précipité analogue se formait ainsi sous rinfluence du sulfate d'ammoniaque, du sublimé, de l'acétate de plomb, du ferrocyanure de potassium acétique; une action analogue était exercée par l'alcool même en quantité telle que le titre alcoolique du mélange se trouvait porté à 45-50°. Recueilli sur le filtre, puis lavé et séché à 36**, ou dans le vide à la température ordinaire, le précipité se présentait
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SOUS forme d'une masse amorphe, jauaàtre, qui était difficilement soluble dans Teau distillée, très facilement dans les alcalis faibles, avec lesquels elle formait une solution opalescente dont on pouvait la précipiter de nouveau par les acides minéraux faibles et lacide acétique. Le précipité obtenu de cette façon était soluble dans un excès d'alcali. Les acides minéraux ajoutés en petite quantité rendaient la solution épaisse, visqueuse, adhérente aux bords du vase, à la façon de la glycérine; mais si Ton ajoutait une nouvelle quantité d'acide minéral, la solution reprenait son aspect primitif. La solution bouillie avec de Teau sulfurique à 10 p. 100 ne réduisait pas le sulfate de cuivre en solution alcaline.
Ce précipité ressemble donc beaucoup à celui décrit par Gamaléia ^ sous le nom de nucléo-albumine, que cet auteur considère comme le poison même du choléra. Je dois pourtant dire que le précipité que j'obtenais avec l'alcool faible était privé de toute propriété toxique. Le poison restait en splution alcoolique '. Si la solution était évaporée dans le vide à 40** jusqu'à l'évaporation probable de tout l'alcool (la solution se réduisait au tiers ou au quart de son volume primitif sans compter l'alcool additionné à la culture), j'obtenais un liquide toxique dont la toxicité correspondait à celle de la culture stérilisée. Si Ton versait ce liquide dans 8 ou 10 de son volume d'alcool absolu, en l'y laissant séjourner tranquillement pendant quelque temps, il se formait un précipité qui, une fois desséché, était soluble dans l'eau distillée et, tout en donnant faiblement les réactions colorantes du corps albuminoïde, possédait des propriétés toxiques. Ce précipité se composait en grande partie de sels qu'on pouvait, bien qu'imparfaitement, séparer des corps albuminoïdes. Si la solution était additionnée de 8 à 10 de son volume d'alcool absolu, il s'y formait immédiatement un précipité composé presque entièrement de sels. Dans le liquide débarrassé, par filtration. du précipité, se formait au bout de quelques heures un nou-
1. Gamalkia, Recherches expérimentales sur les poisons du choléra [Arch. de méd. expérim., 1892.)
2. En me servant de l'alcool, j'ai été guide par les mêmes considérations que dans les expériences aniériouros.
veau précipité peu abondant qui possédait à un faible degré les réactions colorantes des corps albuminoïdes et une certaine toxicité.
J'ai fait également un certain nombre d'expériences avec des cultures du vibrion du choléra dans du bouillon. Je ne suis pas arrivé à isoler le poison spécifique à Taide du sulfate d'ammoniaque, peut-être à cause de la durée trop longue de la dialyse, qui demandait ordinairement cinq à six jours. Les autres méthodes dont on se sert dans le même but, l'addition d'acétate de plomb, de sublimé, présentent certains inconvénients et exigent une manipulation très laborieuse. Quoi qu'il en soit, ces méthodes ne m'ont pas donné de résultats précis, de sorte que j'ai préféré me servir de l'alcool.
Gamaléia, qui n'est pas arrivé à obtenir avec l'alcool un poison cholérique très actif, attribue ce résultat à la décomposition du poison, par Talcool. Il me semble pourtant que c'est un poison d'une façon générale, assez stable et qui n'est pas décomposé par l'alcool dans lequel il est soluble en partie. La propriété d'être entraîné avec le précipité est moins accusée pour le poison du choléra que pour celui de la diphtérie.
Avec l'alcool à 50-35% on peut éliminer des cultures sur bouillon la nucléo-albumine, et la solution alcoolique reste toxique. A l'aide de l'alcool à 80-85* (titre du mélange), on peut ainsi éliminer le poison mélangé aux corps albuminoïdes du bouillon. Une partie du poison, partie très petite, est donc toujours entraînée avec le premier précipité. Ceci doit nous faire supposer que le poison du choléra n'est pas une albumine, ni une globuline et moins encore une nucléo-albumine, mais plutôt un corps albuminoïde à composition peu complexe. Il est encore possible que le poison en question se trouve faiblement combiné à la nucléo-albumine qui existe dans toutes les cultures du vibrion, et qui peut se séparer du poison déjà sous l'influence de l'alcool. Quoi qu'il en soit, la nucléo-albumine n'est pas toxique par elle-même, et la toxicité est certainement duc à une autre substance qui existe dans les cultures du vibrion et semble posséder une composition plus simple que celle de la nucléo-albumine.
Je suis loin de penser que la question de la classification
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chimique des poisons microbiens se trouve définitivement résolue. On peut même discuter leur place dans le groupe général de corps albuminoïdes. En effet, quand même les bactéries sont cultivées sur un milieu privé de substances albuminoïdes, on peut objecter, comme Ta fait Permis (/. c. et Arch. f. Hyg. 1892, Bd XIY), que les réactions des corps albuminoïdes qu'on trouve dans ces cultures et que Permis attribue aux ferments, n'appartiennent pas aux toxines, mais aux substances albuminoïdes venant du corps des microbes morts et n'ayant aucun rapport avec les toxines. Comme on l'a vu, pour nous, ces réactions tiennent aux poisons bactériens que, d'accord avec la tendance actuelle de la microbiologie, nous considérons comme des corps albuminoïdes.
Les expériences que nous venons d'exposer dans ce travail montrent donc que la culture des micro-organismes pathogènes sur des milieux privés d'albumine est possible ; que dans ces conditions les microbes restent virulents et capables de fabriquer des toxines ; que ces toxines sont par conséquent élaborées dans le corps même des bactéries d'où elles pénètrent dans le milieu nutritif, et qu'elles ne sont pas le résultat de la décomposition du milieu nutritif, comme le soutiennent les auteurs allemands. On pourrait certainement trouver des milieux artificiels encore plus favorables au développement des microbes, et il est certain que les recherches faites dans cette direction beaucoup contribueraient à l'étude de la question de l'origine et de la nature des poisons bactériens.
En terminant ce travail nous tenons à remercier M. le professeur Straus de l'accueil bienveillant que nous avons trouvé dans son laboratoire et de ses conseils qui nous ont facilité notre tâche.
Nous adressons également nos remerciments à M. Gamaléia pour quelques indications qu'il nous a fournies pendant l'exécution de notre travail.