‹ Archives de médecine expérimentale et d'anatomie pathologiqueChapitre 250 sur 298 · UN CAS D'INFECTION A STAPHYLOCOQUES DORES · texte numérisé non relu

UN CAS D'INFECTION A STAPHYLOCOQUES DORES

Par MM. Albert ROBIN et LBREDDB

Si rinfection purulente a disparu des services de chirurgie, elle s'observe, comme autrefois, dans ceux de médecine. On ne peut, dès à présent, la rayer du cadre de la pathologie, et son étude est devenue d'autant plus intéressante qu'on connaît mieux ses portes d'entrée, et qu'on sait mieux distinguer les microbes qui la causent. L'étude de ceux-ci permet de ranger à côté les uns des autres des faits qui jadis eussent paru très éloignés; dans les uns, il s'agit de Tan tique infection purulente, avec abcès métastatiques ; dans les autres, il y a septicémie, sans suppuration ; entre ces deux groupes de faits, se placent les cas les plus fréquents où Tintoxication générale s^accompagne de suppurations localisées. Toutes ces infections sont graves, souvent mortelles ; on sait cependant qu'elles sont dues aux mêmes agents qui produisent, suivant les circonstances, un simple abcès, un panaris, un furoncle. La gravité, la généralisation des lésions, dépendent seulement de la lutte entre la vitalité de l'individu atteint et la virulence de l'agent pathogène. Dans les cas les plus bénins, . dans un phlegmon consécutif à une angine, par exemple, cet agent pathogène passe dans la circulation sanguine ou lymphatique et peut engendrer alors une infection générale.

Il serait intéressant de distinguer cliniquement les infections suivant leurs causes microbiennes ; peut-être y aura-t-il là avant peu un intérêt thérapeutique. En nous limitant aux cas

680 A. ROBIN ET LEREDDE.

jadis rangés dans Tinfection purulente, nous pouvons distinguer trois variétés principales : une première due au pneumocoque ; c'est la plus bénigne, la mieux connue ; une deuxième liée au streptocoque; la dernière aux staphylocoques. Le type de rinfection à streptocoques est fourni par la septicémie puerpérale et par l'érysipèle; le type de Tinfeclion à staphylocoque par Tostéomyélite.

Cette dernière variété d'infection est en somme peu étendue. Elle est probablement assez rare; on voit peu souvent d'ostéomyélites mortelles parce qu'on sait les guérir. Et puis, une difficulté technique intervient ; les staphylocoques sont des microbes très répandus; on admet qu'ils peuvent se généraliser dans le cadavre; on sait qu'en faisant une piqûre au doigt, on peut les trouver dans la peau. Pour affirmer leur rAle dans une maladie, il faut les rechercher presque de suite -après la mort, ce qui est difficile dans bien des cas. Nous avons pu le faire cependant dans le cas suivant, remarquable encore par la porte d'entrée de l'infection et par quelques détails cliniques.

Un journalier de 25 ans entre le 12 juin 1892, salle Piorrj, à Thôpital de la Pitié, dans le service de M. Albert Robin. C'est un malade excessivement rachitique; il offre une malformation rachidienne et thoracique très accusée. La colonne dorsale est déviée à gauche ; le sternum est projeté en avant. Vu de face, le thorax est très peu développé & droite ; à gauche il est aplati dans le sens latéral et se dirige obliquement en arrière. Vue de dos, la partie droite occupe les deux tiers de la lar* geur, tandis que la partie gauche, qui fait une considérable saillie, est très étroite.

La région de la face adjacente à la commissure labiale gauche est très œdémateuse, d'une teinte cjanique ; les paupières gauches sont closes et tuméfiées ; entre elles, l'œdème s'étend à la cornée. Les lèvres, surtout la supérieure, sont saillantes, de teinte violacée jusqu'à la ligne médiane. Quand on prend entre ses doigts la lèvre supérieure, on la sent très épaisse, dure, d'une résistance élastique. L'induration s'étend dans la joue vers l'oreille et surtout vers le maxillaire inférieur jusqu'au con.

Ces lésions cutanées ne sont limitées par aucun bourrelet.

Au centre du foyer, sur la face, auprès de la commissure labiale, on trouve de petites vésico-pustules, groupées comme des vésicules d'herpès; à la pression il sort de la sérosité purulente.

Il n'y a pas de lésions buccales ni pharyngées, autant qu'on peut

UN CAS D*1NFEGT10N A STAPHYLOCOQUES DORÉS. 681

l'affirmer puisque le malade ouvre & peine la bouche. Les gaoglionssousmaxUlaires sont très peu tuméfiés.

Dyspnée intense. T. 40^,2. P. 146. Délire nocturne.

LÀ pression indique une diminution de sonorité à la base droite; à Tauscultation on y trouve an souffle presque tubaire. A la base gauche, la respiration est soufflante. En avant, râles sous-crépitants qui gênent l'auscaltation du cœur. Il n'y a pas de souffle cardiaque perceptible. L'urine contient une notable quantité d'albumine.

Le malade raconte qu'il y a huit jours il a remarqué sur la figure des boutons qu'il a écorchés. A ce moment il n'était pas souQrant. Après quatre jours, la face s'est luméfiée. Hier matin, est survenu un point de côté droit qui persiste encore; depuis, frissons, dyspnée, fièvre, pas de vomissements.

Le diagnostic fut le suivant :

Herpès facial et labial ayant servi de porte d'entrée à une lymphangite labiale, peut-être avec début de phlébite. Pleurésie, complications pulmonaires (congestion ou broncho-pneumonie). L'hypothèse d'une pneumonie fut rejetée. Les lésions faciales ne sont pas des lésions d'érysipèle, elles eu diffèrent par l'induration, la couleur, l'absence de bourrelet.

Traitement. — Pulvérisations de liqueur de van Swieten toutes les deux heures ; lavage de la bouche avec une solution de naphtol ; sulfate de quinine 0,75 en trois doses; régime lacté.

Le soir, temp. 39<*,6, mais pouls très rapide, dyspnée persistante. Mort à 5 heures du matin.

Six heures après la mort, on fit avec des pipettes stérilisées des ponctions dans le poumon gauche, le ventricule droit et la face, d'où Ton retira un demi-centimètre cube de sérosité claire.

Autopsie vingt-sept heures après la mort.

La face ne présente plus de coloration anormale ; elle est encore tuméfiée. En Tincisant, on ne retire pas de pus, mais toujours du liquide séreux.

Thorax. — Déformation énorme.

La plèvre droite est cloisonnée par de fausses membranes sales, peu résistantes, jaun&tres. Elles recouvrent la plèvre viscérale ; la cavité contient 2 300 grammes d'un liquide purulent, mais peu épais, louche et grisâtre.

A la coupe du poumon droit, lésions homogènes du som* jDQet à la base, consistant en une congestion généralisée, avec affaissement alvéolaire. Le poumon est tellement friable que

682 A. ROBIN ET LERBDDE.

la moindre traction le déchire. Sa couleur est uniformément rouge foncé.

A gauche^ lésions moins avancées. La couleur est moins uniforme, beaucoup d'îlots sont encore rosés. A la pression, on fait sourdre un liquide séreux et du sang noir. Les ganglions du hile sont tuméfiés, mais durs ; leur altération principale parait aussi de date ancienne.

La plèvre gauche contient quelques cuillerées de liquide non purulent.

Aucune trace de tuberculose.

Cceur, 130 grammes, sans lésion.

Reins, 13S grammes, paraissent sains.

Rate, 100 grammes, molle, diffluente.

Foie, 1110 grammes, mou, de couleur jaunâtre.

N.B. — Le faible poids des viscères s'explique par la petitesse de l'individu qui n'avait pas 1",20.

Etude bactériologique. — Dans la sérosité de la joue, retirée six heures après la mort, on vit^à l'examen direct des cocci isolés ou groupés, non décolorés par le Gram. L'examen du liquide retiré du poumon gauche, du cœur, ne donna rien de positif.

Mais dans les cultures, dès le lendemain, on vit des colonies de staphylocoques qui en deux jours prirent une couleur dorée. Les cultures, même celles de la sérosité faciale, restèrent pures.

A l'autopsie, on prit du pus dans la plèvre droite; l'examen direct fit voir une grande quantité de cocci. Les cultures prouvèrent qu'il s'agissait encore du staphylocoque doré. On le retrouva dans le sang retiré d'un sinus cérébral.

Les lobes inférieurs du poumon (au moment de l'autopsie) contenaient, en outre du staphylocoque, d'assez nombreux bacterium coli.

La virulence du microbe fut essayée seulement sur la souris blanche. Une culture de staphylocoque dans du bouillon^ à la dose de 1 centimètre cube, fit périr l'animal en moins de 24 heures, et à l'autopsie, on retrouva le coccus dans le sang, le foie, etc. Le staphylocoque avait donc sur la souris un pouvoir pathogène égal à celui du pneumocoque.

UN CAS d'infection A STAPHYLOCOQUES DORÉS.

Page 1