DE L IMMUNITÉ CONTRE LE CHOLÉRA
Aussi ces auteurs concluent-ils que les substances immunisantes du sérum du sang constituent une combinaison de toxines sécrétées par les bactéries (bactériotoxine) et de sérum-albumine du sang (immune-protéine) , combinaisons qu*ils désignent sous le nom d'immune-toxine-protéine. On a fait à ces recherches une objection, à savoir que le fait de se précipiter avec Talcool absolu ne démontre pas encore la nature albuminoïde de ces substances immunisantes, qui peuvent simplement être entraînées par le précipité d'albumine.
Quoi qu'il en soit, il m'a paru intéressant de voir si les substances immunisantes du lait étaient aussi précipitées avec l'albumine de ce liquide. Pour résoudre cette question je mélangeais le sérum du lait avec plusieurs fois son volume d'alcool à 95°. Le précipité d'albumine était ensuite, après fillration, lavé dans l'alcool ou l'éther, desséché à l'étuve et dissous finalement dans une solution de bicarbonate de soude àl p. 100 ou dans une solution de potasse caustique à 0,04 p. 100. Cette solution était ensuite injectée dans le péritoine de cobayes qui, 24 heures après, recevaient dans les muscles la dose mortelle de cultures cholériques. Tous les cobayes préparés de cette façon sont restés en vie, tandis que les cobayes témoins ont tous succombé. Ces expériences montraient donc que les substances immunisantes du lait étaient précipitées par l'alcool, tout comme les substances immunisantes du sérum du sang.
Si l'on se rapporte à ce qui a été écrit sur le sérum du sang, on est amené à penser que l'immunité conférée par le lait est basée sur la transmission directe des antitoxines. Mais une autre supposition est également possible. On peut notamment penser que les vibrions du choléra passent directement dans le lait et que ce sont eux qui, injectés avec le lait dans le péritoine, déterminent l'immunité. Ce passage du micro-oi^anisme dans le lait a été démontré pour les bacilles de la tuberculose, la bactérie charbonneuse (Chambrelent et Moussons *), pour le staphylocoque (Karlinski •) et le
1. Arch, de Bactériol, Fëyr. 1884, cité d'après Pernicb et Scagliosi.
2. Centrait* f. BacterioL 1889 et DeuL med. Wochenschr.t cité d'après Pbr-
HICB et SCAQLIOSZ.
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bacille de la fièvre typhoïde (Rademaker). L'année dernière Pemice et Scagliosi* ont entrepris toute une série d'expériences pour étudier le passage des bactéries dans le lait. Ces auteurs qui injectaient le staphylocoque doré dans la veine jugulaire de chiennes, et le b. anthracis, b. pyocyanique et b. subtilis sous la peau de cobayes, ont retrouvé leurs microbes dans le lait de ces animaux. Il était donc rationnel de penser que les bacilles du choléra pouvaient aussi passer dans le lait, s'y multiplier et conférer l'immunité quand il était injecté avec ce liquide. Certains faits plaidaient pourtant contre cette hypothèse, telle l'apparition instantanée de l'immunité après l'injection du lait. On sait notamment que dans la vaccination avec des cultures virulentes contenant des vibrions vivants, l'immunité n'apparaît qu'un certain temps après l'injection. De plus, mes expériences sur des cobayes m'ont montré que pour conférer l'immunité par ce procédé il est nécessaire d'introduire une dose non inférieure à la mortelle et que par conséquent une seule injection pouvait conférer non pas l'immunité, mais seulement la mort. Aussi, si une seule injection de lait confère l'immunité, celle-ci est-elle provoquée non pas par des bacilles cholériques vivants, mais par la transmission directe des antitoxines déjà formées.
Pour vérifier ce point, j'ai examiné le lait au point de vue de la présence des bacilles cholériques aussi bien par le procédé des cultures dans les cellules de Pétri que par la voie d'examen microscopique. Pour faciliter l'examen microscopique du lait, je procédais de la façon suivante. Le lait restait pendant une heure dans l'étuve; puis on ensemençait une goutte de ce lait dans du bouillon qu'on laissait pendant vingtquatre heures dans l'étuve, afin de donner aux vibrions le temps de se multiplier et rendre ainsi plus facile leur découverte sous le microscope. Malgré toutes ces précautions, l'examen microscopique donna des résultats négatifs. Résultats négatifs également avec les cultures dans les cellules de Pétri : le lait ne contenait pas de vibrions cholériques. Dans
1. Ueber die Ausscheidung der Bacierusien aut dem OrganUmus, {Deui, med. Wochenschr,, 1892., n* 34.)
DE L*IHMUNtTÉ GOFfTRE LE CHOLÉRA. 1(19
ces conditions on était obligé d'admettre que le lait, comme le sérum du sang, renfermait des antitoxines déjà formées et que c'était la transmission directe de ces antitoxines qui provoquait l'immunité.
On sait que les vibrions cholériques se développent très bien sur du sérum du sang antitoxique. II en est de même du lait riche en antitoxines.
La proportion d'antitoxines du sérum du sang augmente avec chaque injection. Le même fait s'observe aussi dans une certaine mesure pour le lait. II y a notamment cette différence que dans le lait les antitoxines persistent seulement plusieurs jours après chaque injection et que leur quantité va en diminuant pour augmenter rapidement à chaque non* velle injection.
II existe encore d'autres analogies entre le sérum du sang et le sérum du lait. S. Botkine' a trouvé que le sérum du sang des cholériques ayant succombé au stade urémique de cett& infection ou se trouvant même au début de l'attaque cholérique, contenait une proportion ^considérable d'antitoxines et possédait des propriétés immunisantes. Injecté à la dose de 6 ce. dans la cavité péritonéale de cobayes, ce sérum permettait aux animaux de supporter des doses mortelles de cultures cholériques inoculées deux jours après l'injection de sérum. L'auteur en conclut que les antitoxines se forment dans l'organisme après la réaction qui survient à la fin du stade algide et que la mort qui survient malgré la formation des antitoxines est due aux lésions produites par un empoisonnement violent, bien que de courte durée, et antérieur à la formation des substances vaccinantes.
Après Botkine, Roux et Vaillard' ont montré qu'un individu peut succomber au tétanos bien que le sérum de son sang soit très riche en antitoxines au moment de la mort. Ces auteurs donnent à ce fait la même explication que Botkine.
Le même fait existe aussi pour le lait. Ma première chèvre a succombé le lendemain d'une injection intra-veineuse de
1. Pathologie du choléra. Société des médecins russen de Saioi-Pétersboarg^ séance du 8 octobre. Vratch, 1822, n' 43.