FORME SENSORIELLE
Le lecteur aura déjà remarqué que des troubles oculaires et auditifs peuvent figurer dans la symptomatologie des formes diverses et multiples, provenant de remploi des scaphandres. Aussi on n'aura certes pas oublié la cécité de cinq minutes de TObservationV, les éblouissemeuts des yeux et la vision d'étincelles de TObservation XVII, la cécité de plus de six semaines de TObservation XX, et enfin les bourdonnements d'oreilles avec un certain degré de confusion de l'ouïe de I'Observation X.
Tous ces troubles sensoriels ont figuré comme symptômes de la période du début des différentes formes spinales; en d'autres termes, à titre de symptômes. Nous allons maintenant voir que les troubles sensoriels peuvent survenir chez les plongeurs à scaphandre à titre de forme clinique spéciale, autrement dit, ces symptômes peuvent se rencontrer isolés, dégagés de toute complication, d'une simplicité et d'une pureté vraiment remarquables, et ils constituent alors tout le tableau clinique. Il nous a été donné d'observer cette forme sensorielle soit sous la variété oculaire, soit sous la variété auditive.
A. Variété oculaire. — De cette variété, nous n'avons à rapporter que deux cas de cécité, dont la durée totale chez le premier a été d'une demi-heure ;
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et le deuxième de quatre semaines. Eu voici les observations :
Observation XXXYII.
Paul Rhodios, àf;é de vingt-cinq ans, pas d'antécédents héréditaires ou personnels. Il a commencé son métier de plongeur à scaphandre au mois de février 1886. Il aurait travaillé durant quelques mois sans accidents. Le 15 août il descend à une profondeur de 17 brasses, c'était la première immersion dé la journée, et après avoir demeuré une heure et trois quarts, il se fait brusquement remonter.
Notons bien que ce plongeur était déjà antérieurement descendu un grand nombre de fois à cette profondeur et bien au-dessus et qu'il se faisait toujours brusquement, parfois en quelques secondes^ décomprimé. Mais jamais, jamais, je le répète a dessein, il n'avait dépassé les vingt minutes de séjour au fond. — Il importe en outre de remarquer que cet homme n'était refroidi; il ne toussait pas et il n^avait pas mangé avant son immersion.
Immédiatement après la décompression et Tenlèvement du casque, cet homme tout d'un coup a complètement perdu la vue, il ne voyait rien. La perception lumineuse'a tout à fait disparu ; il ne distinguait plus le jour de la nuit. En même temps, il avait une sensation de brûlure tellement intense dans les yeux qu'il les frottait follement. Les conjonctives auraient été rouges.
Il n*y aurait eu ni vertiges, ni perte de connaissance, ni étourdissements, ni bourdonnements d'oreilles, ni troubles de la parole, ni paralysie, soit de la face, soit des extrémités, enfin aucun autre symptôme. C'était la cécité accompagnée de la sensation de bi*ûlure et de la rougeur des conjonctives qui faisait les frais de toute la symptomatologie de cet accident.
Au bout d'une demi-heure, le malade a commencé brusquement à voir clair et tout rentra dans Tordre, sauf la rougeur des conjonctives, qui aurait persisté jusqu'au lendemain matin.
Observation XXXVllI.
Basile Matzis, âgé de trente-deux ans; son père est mort d'un cancer à l'estomac; pas d'autres antécédents héréditaires. Les antécédents personnels n'offrent rien d'important. Il a commencé son travail dans l'air comprimé en 1880 et aurait travaillé pendant trois ans, sans accident. Le 13 août 1883, il fait sa première immersion de la journée à une profondeur de vingt brasses et il ne demeure que quinze minutes au fond. Il a été extrêmement
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faligué étant obligé pour garder sa place, de iuLter contre un eou^ rant de mer très fort et de marcher môme contre lui. 11 s'est fait brusquement décomprimer.
Il aurait déjà antérieurement fait un grand nombre de fois des immersions dans les mêmes conditions comme profondeur, comme séjour, et comme décompression. Mais il afQrme que depuis qu'il travaille dans Tair comprimé, il n*avait jamais rencontré un courant de mer si fort et qu'il n'a jamais été aus^i fatigué que cetto fois-là. Immédiatement après la décompression et l'enlèvement du casque, c'était 10 heures matin, le malade est pris dans les yeux de douleurs si intenses, qu'il poussait des cris pitoyables; en même temps, le malade avait perdu presque complètement la vue; il distinguait un peu la lumière. Au bout de quelques minutes, cette perception Inminense disparaît à son tour tout à fait et le malade ne distinguait pins le joar de la nuit. Ses coi\jonctives auraient été rouges.
Le lendemain matin, 14 août, les douleurs avaient presque complètement disparu et il ne lui reste qu'une sensation incommode de plénitude dans les yeux et de brûlure, il se frottait les yeux et les pressait pour se soulager. La cécité était absolue. . Vers la- fin de la première semaine, ces sensations de pléni-. tude el de brûlure avaient disparu. Pendant trois semaines après Taccident, le malade ne voyait rien et ne distinguait pas le jour de la nuit, il avait, dit*il, devant ses yeux une grande tache noire qui quelquefois changeait de couleur.
Au début de quatrième semaine le malade, à sa grande joie, avait commencé à voir clair. Dès ce moment, cette amélioration a grandement marché au point qu'à la Gn de la quatrième semaine, le malade voyait comme avant sou accident.
Ce malade, excepté quelques petits vertiges n'aurait eu ni perte de connaissauce» ni paralysie aucune. Le tableau clinique était^ exclusivement constitué par les troubles oculaires. -- Etat actuel. — Rien.
Les observatioDS qui précèdeut, aussi bien que dans celles du tableau clinique , la cécité figure comme symptôme du début et nous servent à mettre en relief quelques caractères qui douneut le cachet de spécialité à la cécité provenant de l'emploi des scaphandres, soit à titre de forme clinique spéciale, soit à titre de symp-* tome. Ces caractères sont les suivants: 1^ la brusque-' rie de son invasion ; chez tous nos malades, l'invasion
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a été brusque ; T les troubles oculaires ont le maximum de leur intensité dès le début ; en effet, chez tous les malades, la cécité a été complète ou presque complète dès le premier moment de leur invasion; 3^ leur durée est très courte et parfois instantanée ; six semaines pour TObseryation XX, quatre semaines pour TObseryation XXXVIII; une demi-heure pour TObservation XXXVII; et cinq minutes seulement pour rOBSERYATfON V; 4'' leur rapide disparition, Observations XX et XXXVIII, et parfois soudaine, Observations V et XXXVIL
B. Variété auriculaire. — Les troubles auditifs occupent une place importante parmi les accidents cérébraux qui proviennent de l'emploi des scaphandres. Je trouve quatre cas de ce genre dans mes notes. Les troubles auditifs présentés par mes malades consistent essentiellement, comme symptôme majeur, en une altération profonde des facultés auditives, A ce symptôme principal, vient très souvent s'ajouter un autre phénomène d'importance relativement secondaire ; ce sont les sentations subjectives de bruits auriculaires (bourdonnements, tintements, etc.). On sait déjà que les troubles auditifs ont figuré une fois Observation X (bourdonnements survenant par intervalles rapprochés, bruits de cascade), comme symptôme de la période de début. — Nous allons maintenant les voir à titre de forme clinique spéciale, la symptomatologie de ce genre d'accident étant uniquement et exclusivement caractérisée par les troubles auditifs.
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Observation XXXLY.
Stjlianos Gosmas, âgé de vingt-cinq ans. Pas d'atilécédentf) héréditaires ou personnels, il avait commencé son métier de plongeur à scaphandre en 1885 et il a travaillé durant une année sans accident.
Le 10 juin 1886, il descend à une profondeur de vingt-deux brasses il ne demeure que douze minutes seulement, au bout desquelles il s'est fait brusquement remonter. Celait sa première immersion. 11 n'y avait pas de courant de mer, et en conséquence, il n'était pas fatigué; il n'avait pas chargé son estomac avant sa descente. Il se portait très bien avant son immersion.
Immédiatement après la décompression et l'enlèvement du casque, c'était 9 heures matin, il est pris de cophose, son ouïe s'était éteinte des deux côtés. Il n'entendait absolument rien; en même temps, il avait des bourdonnements intermittents, il avait la perception des bruits de vapeur. Pas de vertiges. Pas d'autres symptômes céphaliques. Pas de paralysie. Enfin il n'y aurait rien eu nulle part. A 10 heures, presque subitement le malade recouvra intégralement ses facultés auditives. Le scaphandier entendait, ditil, aussi bien qu'avant son accident. — Etat actuel, 2 août 1886, — Rien.
Observation XL.
Le nommé Constantin JannouUs, âgé de trente ans, sans antécédents héréditaires ou personnels, a commencé à travailler dans l'air comprimé au mois de mai 1886; il aurait travaillé jusqu'au 10 juillet, sans accidents. Ce jour-là, après avoir fait six immersions successives à une profondeur de vingt-trois à vingt-quatre brasses, dix à douze minutes de séjour et d'une décompression brusque, il redescend pour la première fois dans des conditions exactement identiques de profondeur, de séjour et de décompression. Il importe au point de vue étiologique de remarquer que ce plongeur n'était pas refroidi. Il ne toussait pas et il n'avait pas fait de repas avant son éclusement. Notons en outre qu'il n'était pas fatigué.
Un quart d'heure après l'enlèvement du casque, le plongeur est saisi d'une confusion de l'ouïe très prononcée; il no pervenait à percevoir que quelques mots seulement. La plupart dos mots lui échappaient complètement. Au bout de quelques minutes, la surdité était devenue complète et absolue, il n'entendait rien.
A la surdité vient s'ajouter un autre phénomène secondaire, c'était un bruissement continu qu'il compare au murmure d'un vent léger.
Au bout de deux heures environ, il a commencé de nouveau à entendre d'une façon confuse. Dès ce moment, d*une minute à l'autre sa perception auditive se complétait, au point qu'au bout d'un quart d'heure environ le sens de l'ouïe était revenu à l'éUt normal.
Etat actuel, 28 juillet 1886. ^ (18 jours après Taccident.) il n'y a rien. Les facultés auditives sont excellentes.
Obsebvation XLI.
Pierre Ghalkites, âgé de vingt-quatre ans ; son père est mort d'apoplexie ; pas d'autres antécédents héréditaires, pas d'antécédents personnels. Il a commencé son métier de scaphandrier le 2 mai 1884, et il aurait travaillé pendant un mois environ sans accident. — Le 1^ juin, il fait sa première immersion de la jo'irnée à une profondeur de dix-neuf brasses et demeure au fond une heure et demie, étant tombé par hasard sur un endroit plein d'épongés. Au bout de ce temps, il s'est fait brusquement remonter. Il était déjà antérieurement descendu un grand nombre de fois à la même profondeur, même temps de décompression, mais il n'aurait jamais demeuré à cette profondeur plus de quinze à vingt minutes. — Il n'était pas refroidi, il ne toussait pas, il n'avait pas mangé avant son immersion qui était la première de ce jour.
Un quart d'heure après la décompression et l'enlèvement du casque, cet homme est pris d'une surdité complète, absolue, accompagnée de petits vertiges, pas de bourdonnements d'oreilles. Pas d'autres symptômes céphaliques. Pas de phénomènes paralytiques, enfin pas d'autres troubles quelconques.
Cet état de cophose complète n*a duré que cinq heures à peu près au bout desquels il a disparu complètement et définitif vement. — État actuel (15 mars 1885). Rien.
Observation XLII.
Georges Carydas, âgé de vingt-trois ans, pas d'antécédents héréditaires ou personnels; il a commencé son métier de plongeur à scaphandre en 4885, et il aurait travaillé pendant une année sans accident. Le 10 juin 1886, après avoir déjà fait cinq immersions à une profondeur de 20 à 22 brasses, dix à treiie minutes de séjour et d'une décompression brusque, il redesceud pour la sixième fois dans les mêmes conditions. Il faut noter que le plongeur à scaphandre n'était pas refroidi, il ne toussait pas et il ne s'était pas chargé l'estomac. Pas de fatigue.
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Immédiatement après la décompression, le malade n*entend plus. Sasurditéestcomplèle, absolue. Concurremment à la cophose, il avait des bruits auriculaires continus et intenses que le malade compare au bruit d'une cbalne de fer, violemment traînée. Pas de vertiges ni autres symptômes céphaliques, pas d'autres troubles quelconques.
Au bout d'une semaine, il a commencé par entendre, toutefois d*une façon très confuse. Dès ce moment, son état s'est fort amélioré, mais son ouïe n'est jamais revenue à l'état normal, ses bourdonnements étaient moins forts et intermittents.
État actuel (28 juillet 1887). — Il est loin d'élre sourd; il a les oreilles dures, il entend mal dans une conversation générale; mais dans le tôte-à-téte, c'est à peine s'il est nécessaire de répéter, de temps à autre, quelques mots qui lui échappent. En dehors de cette dureté de l'ouïe cet homme ne présente rien d'anormal.
Ce court exposé des observations si pleines d'intérêt aura certes révélé au lecteur certaines particularités importantes qui sont presque caractéristiques de la surdité provenant de l'emploi des scaphandres. Citons surtout les suivants :
1^ L'invasion brusque ; 2^ l'intensité excessive et existant dès le premier temps de l'invasion; 3° la curabilité habituelle et ^très rapide. Précisons davantage.
1^ Les surdités d'autres origines (la surdité sénile, par exemple) ont la propriété de se développer avec une excessive lenteur. Même la surdité tabétique, malgré ses progrès remarquablement rapides, met des mois, exceptionnellement des semaines, pour atteindre le plus haut degré de son développement et devenir complète. Par contre, la surdité en question survient brusquement dans quelques minutes ou quelques heures. C'est, à coup sûr, le caractère le plus important.
2^ Chez les quatre malades, l'intensité de la surdité était excessive. Les malades n'entendaient rien, pas
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même les bruils les plus forts. Voici un autre caractère de la plus grande importance ;
S"" Le troisième caractère que nous désirons mettre en relief, c'est la curabilité, le plus souvent complète et brusque, survenant dans une heure pour I'Obser- VATION XXXIX, deux heures et quart pour TObser- VATION XL, et cinq heures pour I'Observation XLI, parfois incomplète, lentement et graduellement rétrogressée, Observation XLTL Ce n'est qu'une seule fois que nous avons observé une cophose unilatérale complète et définitive qui a nécessairement suivi la rupture du tympan gauche. Voici l'observation :
Observation XLIII.
' Le nommé Jean Galomyris, âgé de vingt-deux ans, sans anlécêdenls héréditaires ou personnels, a commencé à travailler sous Tair comprimé en 1885. Il aurait travaillé pendant une année ayant fait régulièrement ses campagnes pour la pèche des éponges, sans accident.
Le i2 juin 1886, ce plongeur se lève indisposé, ayant des frissons, mai à la tôle et une lassitude générale. Il n'a pas voulu travailler. La nuit du 12 au 13 juin fut agitée; fièvre, céphalalgie intense, insomnie.
Le 13 juin^ son étal n'avait pas changé ; il avait des frissons, pas de toux. Cependant, malgré son indisposition, il se décide à travailler. 11 fait étant à jeun sa première immersion à la profondeur de 23 brasses et après avoir demeuré dix minutes sans être fatigué, il s'est fait brusquement remonter.
Ce scaphandrier, notons-le bien, aurait déjà antérieurement fait un grand nombre d'immersions dans les mêmes conditions de profondeur, de durée de séjour et de rapidité de décompression sans avoir jamais eu d'accident.
Une dizaine de minutes après la décompression et Tenlèvement du casque, pendant qu'il se préparait à redescendre, il l'ut tout d'un coup pris d'une forte douleur dans l'oreille gauche ; en même temps il avait des vertiges. Dans quelques minutes, les douleurs étaient devenues insupportables au point qu'il poussait des cris déchirants, quand soudain le malade sent de l'air sortir de son oreille en sifUant; ce fait a été immédis^tement suivi d'un
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soulagement remarquable. Daas ia suite les doulenrs avaient disparu mais il n*enteudail plus rien de Toreille droile.
Etat (ictuel (20 mars 1887). — La cophose est complète et défînilive. 11 a une rupture du tympan ^^auche.