‹ Archives de neurologie (volume 2)Chapitre 60 sur 87 · FORME MENTALE · texte numérisé non relu

FORME MENTALE

Cette forme ne doit pas être très rare. Nous avons entendu parler d'accidents mentaux présentés par quelques plongeurs à scaphandre que nous n'avons pas connu pour recueillir les éléments de leurs observations. Nous avons été assez heureux pour observer de visu un malade déséquilibré héréditaire. Voici celle belle observation :

Observation XLIX. — Acnidcnt provoqué le 2^ juillet à 10 heures du matin, Premièi'e immersion^ 28 brasses de profondeur, cinq minutes de séjour, décompression instantanée, — Cinq minutes après la décompression, accès de manie transitoire bien caractérisé. — Dispantion de l'accès à 5 heures du soir.

Histoire : — Constanlin Coulouchis, âgé de viDgl-cînq ans. L'hérédiLé interrogée avec grand soin nous a donné des renseignements importants. Son oncle paternel est épileptique, sa mère est hystérique, son père est ivrogne, son frère est déséquilibré, il ne peut pas se fixer à un travail, il vagabonde. Lui porte d^une manière évidente des stigmates physiques, de la dégénérescence héréditaire, asymétrie faciale, oreilles très grandes et fortement détachées de la tempe, dents mal implantées. — La lare congéni-

• Voir Archives de Neurologie , n® 47, p. 145; n« 48, p. 246; n« 49, p. 22; u« ôO, p. 225.

DES ACCIDENTS PAR l'eMPLOI DES SCAPHANDRES. 393

Ule n'a pas manqué de réûéler sur son moral. Il s'emporte facilement, très souvent avec violence; il est menteur, onanisle, sodomiste, querelleur; ses parents avaient toutes les difficultés du monde à le diriger dans son enfance. L'intelligence, de son côté, paraît au-dessous de la moyenne. Cependant, il est parmi les meilleurs scaphandriers. — Ses antécédents plersonnels n'oflfrent plus rien autre de digne à noter. Pas d'accidents syphilitiques ou paludéens, pas de maladies antérieures. Il a commencé sa profession de plongeur à scaphandre en ^882 et il a travaillé pendant deux ans sans accidents sérieux ; il aurait eu rarement quelques douleurs articulaires insi^rnifiante?.

Le 25 juillet 1884, il fait sa première immersion près de Salamis, à une profondeur de 28 brasses, il ne séjourne que cinq minutes seulement, au bout desquelles, pour s'amuser, il ferme la soupape pour empêcher l'air de sortir du scaphandre et il s'est fait remonter instantanément à quatre ou cinq secondes. Il importe de remarquer que le plongeur avait déjà antérieutement fait bien des immersions, tout à fait dans les mômes conditions de travail, comme profondeur et comme durée du séjour sans accident, mais jamais il ne s'est fait décomprimer aussi instantanément. Pas de refroidissement, pas de toux, pas de repas avant son immersion, enfin, pas de fatigue.

Cinq minutes après la décompression et l'enlèvement du casque, il était 10 heures du matin, le malade commence a vociférer, à crier, à faire des gestes, à parler à haute voix . La figure était très animée.

Ses compagnons effrayés le font, transporter au Pirée, dans la maison d'un nommé S. M., à midi, et on me fait appeler en toute hâte. Je me rends aussitôt auprès de mon malade et voici ce que nous avons constaté :

Etat actuel (25 juillet, 2 heures du soir, quatre heures dès 1 invasion de l'accident). — Sa figure est colorée en rouge, vultueuse et grimaçante. Son regard est excessivement mobile et en conséquence vague et incertain. Ses yeux sont vifs, brillants et injectés. Ses cheveux, aussi bien que sa tenue, en désordre. Ses habits sont déchirés. Ses membres sont agités de mouvements incessants.

Lemaladeaun besoin de mouvemenlimpérieux;ils'agite, se remue, Il va et vient. Parfois se? mouvements deviennent violents et dangereux pour ceux qui l'entourent ; il faut, à ces moments, deux ou trois hommes pour le conienir. il a une loquacité intarissable, puissamment aidée d'une mémoire très active, qui lui sert à exprimer des laees banales et vulgaires relatives uux diverses campagnes pour Ja pêche aux éponges, aux divers amusements qu'il avait eus aux mariages de ses parents et ainsi de suite. Ses idées se succèdent avec une telle rapidité, elles sont si mobiles et

394 CLINIQUE NKRVKUSK.

si incohérentes qu*il est difficile de les suivre. Le malade tantôt lance des sentiments tendres à son entourage , et tantôt ?omit des injures et fait les obscénités les plus grossières en imitaQl Pacte de coït au complet et en provoquant Tentourage d'une façon dégoûtante. — Le malade voit rarement des animaux qui Teffrajent et qui lui inspirent des injures. Il ne paraît pas avoir des hallucinations d'autre origine. Ses illusions sont très marquées. 11 croit de temps à autre être au fond de la mer et il prend les objets de la chambre pour des éponges, en criant : « Voilà de grosses et belles éponges. > 11 prend toutes les personnes qui l'entourent pour des parents et amis. Quant à moi, je suis appelé par lui Jean (c'est un nom qui appartient à un de ses anciens camarades). — La lumière et le bruit augmentent son excitation. La sensibilité cutanée parait troublée. Elle semble avoir un certaia degré d'hyperesthésie pour qu'il veuille se promener dans un état de nudité complète. En effet, c'est dans ce but qu'il déchire ses habits et qu'il repousse toute espèce de vêtements. Quand on le touche aussi, il vocifère, il crie et il repousse.

Le pouls est fréquent et inégal, 95 pulsations par minute. A l'auscultation, on entend au cœur des gargouillements très marqués. La température est normale. — 11 y a une dilatation énorme de l'estomac, la région gastrique formant une saillie considérable étant presque bombée. Le malade expulse continuellement par la bouche et par l'anus des gaz qui font du bruit. 11 n y a pas de convulsions. Il n'a rendu involontairement ni ses urines^ ni ses matières fécales. — Il n'y a pas de priapisme.

Cette scène morbide, après avoir duré sept heures au total, a disparu complètement et définitivement par une crise de sommeil. Pas de paralysie. Il n'a pas conservé le souvenir de ce qui s*est passé; il répond seulement qu'il a eu quelque chose, mais qu'il ne se rappelle rien.

Il s'agit évidemment ici d'un très beau casdemam^ transitoire. On connaît parfaitement dans la phréuiatrie une espèce de manie aiguë qui se présente sous forme d'un accès caractérisé par une invasion brusque el par une disparition étonnamment rapide, en quelques heures. On l'a qualifié de manie transitoire. Les cas de ce genre sont, en effet, rares ; mais ils ne sont pas incontestables. Kriessinger, Marie , Leydesdorf et d'autres auteurs ne mettent pas en doute l'existence de manie transitoire.

DBS ACCIDENTS PAR l'rMPLO! DES SCAPHANDRES. 395

Si on interroge 4'étiologie de cette manie , on trouve des causes spéciales à la suite desquelles ces accès de manie transitoire sont déterminés. Ce sont : Texcitation alcoolique, les excès de travail intellectuel, l'insolation, la frayeur, les courses acciden* telles, la suppression brusque de la menstruation, une attaque d'épilepsie ou d'hystérie. Ce n'est pas le lieu ici de discuter la valeur de ces différentes causes déterminatives de la manie transitoire, encore moins le mécanisme de leur action, car cela nous entraînerait très loin et nous ferait sortir du cadre de nos éludes. Ce que nous désirons mettre en relief, c'est : 1^ que l'observation relatée est un très beau type de manie transitoire; 2^ que nous apprenons pour la première fois l'existence de manie transitoire occasionnée par l'emploi des scaphandres, au moins chez des personnes prédisposées. Nous reviendrons, au chapitre de Physiologie pathologique^ sur le mode de production de cet état morbide, et nous tâcherons d'expliquer alors les éléments de son tableau clinique.

La forme mentale peut-elle revêtir d'autres types, et lesquels?... C'est ce que nous ne savons pas...

Page 1