FORME VERTIGINEUSE
Nous avons déjà rencontré les vertiges, surtout parmi les symptômes de la période du début des diverses formes cliniques. Il ne me serait pas difficile de multiplier à l'infini les cas qui appartiennent aux différentes formes cliniques et dont la symptomatologie du début ait présenté des vertiges, à côté de ^es autres symptômes. On se rappelle que ce sont des
396 CLIMQUB NBRVEl-SB.
vertiges, tantôt de trausiation . et tautôt gyraloires. Nous allons maintenant observer les vertiges doq plus à titre de symptôme d'importance secondaire, mais à titre de forme clinique dans laquelle- le vertige est le symptôme principal, fondamental. Il se trouve dans mes notes deux observations de ce genre, qui représentent deux beaux exemples du syndrome de Ménière.
Observation L.
Le nommé Georges Myrîs, âgé de vingt-cinq ans^ sans antécédents personnels ou héréditaires, a commencé sa profession de scaphandrier en 4870 et a travaillé^ faisant régulièrement ses campagnes, pendant cinq années, à peu près sans accident. Le 5 juin 1875, après avoir fait trois immersions à 25 brasses, doazc minutes de durée^ décompression brusque; il redescend pour ia quatrième fois absolument dans les mêmes conditions de tra?ail.
Aussitôt après Tenlèvement du casque, il sent des vertiges tellement forts qu'il a crié : « Tenez-moi l je m'en vais, je me précipite. » 11 avait la sensation que sa chaise s'enfonçait et lui arec elle; immédiatement on lui fait prendre la position horizontale; il vomit. Après le vomissement, le vertige disparaît complètement pour ne plus reparaître. Pas de bourdonnements d'oreilles ni autres troubles auditifs.
Le 7 septembre 1877, ce qui fait deux années trois mois et deuz jours après le premier accident, il faisait des immersions à 24 brasses de profondeur, 42 minutes de séjour au fond et décompression brusque sacs accident. Quand il a fini la troisième, faite elle aussi, dans les mômes conditions et qu'on lui a enlevé le casque, il a été bientôt pris d'une sensation pareille à celle du premier accident, c'est-à-dire que sa chaise s'enfonçait avec lui au fond de la mer. On lui fait prendre la position horizontale et à ce moment il vomit beaucoup sans être provoqué.
Mais cette fois, la crise ne s'est pas terminée, le malade par les vomissements, n'est soulagé que momentanément de ses vertiges qui augmentent aussitôt après d'intensité, le malade étant forcé de garder la position horizontale pour se soulager. Dès qu'il essayait de changer de position et de se coucher, soit du côté gauche, soit du côté droit, ou bien dès qu'on lui communiquait le moindre mouvement ou qu'on le touchait simplement, les vertiges augmentaient tellement d'intensité et il vomissait avec de tels
efTorls qu'il était obligé de gagner sa première position el de prier ceux qui Tentouraient de ne pas le secouer ou le toucher. Cet état qui était si effrayant a duré au total trois heures, sans que le malade ait perdu un seul instant connaissance. Les vertiges n'étaient pas précédés de bruits auriculaires. II entendait très bien. Il n'y aurait pas eu d'autres symptômes céphaliqucs. Pas de paralysie. Les fonctions de la vessie, du rectum et des organes génitaux n'ont pas été troublées. Pas de symptômes gastriques, respiratoires ou autres.
' Depuis lors, jusqu'à présent, le malade a été atteint, tantôt une fois, tantôt deux fois par an des mômes accidents que ceux du 7 septembre sans ia moindre différence et, à peu de chose prè.«y dans les mêmes conditions de travail; il est par conséquent tout à fait inutile de les décrire.
Etat actubl (15 août 1884). — Rien. Il entend parfaitement bien.
Observation LI.
• Le nommé Montassos, âgé de vingt-sept ans, sans antécédents héréditaires ou personnels, a commencé son travail de plongeur à scaphandre, il y a déjà .'quatre ans, sans qu'il lui soit arrivé au- 4;un accident.
Le 24 mai 4886, après avoir déjà fait quatre immersions à une profondeur de 28 à 29 brasses, quatre à cinq minutes de séjour et décompression brusque sans le moindre accident, il redescend pour la cinquième fois et séjourne un quart d'heure, au bout duquel il s'est fait remonter. Dix minutes après l'enlèvement du casque, soudain, le malade est pris d'un bruit auriculaire très fort, surtout à l'oreille droite, et qui, d'après le récit du malade, pouvait être comparé à celui d'un coup de fusil. Cette fusillade a été bientôt suivie d'une sensation vertigineuse intense; le malade avait la sensation qu'il se trouvait dans un bateau très agité par une tempête. Cet accès, accompagné de vision d'étincelles et de maux de tète, surtout au /ront, après avoir duré une minute environ, s'est terminé par des nausées. L'accès de vertige, une fois dissipé, a fait place à un état vertigineux permanent accompagné de bourdonnements légers. Son ouïe était un peu dure, il n'entendait pas si bien. Toutes les quinze ou vingt minutes, au milieu de cet état vertigineux se dessinaient des accès qui, sauf la vision d'étincelles, étaient parfaitement semblables à celui qui vient d'être décrit, à savoir: exaspération brusque des bourdonnements (fusillade), ver* tige de translation très fort (sensation de bateau agité), terminaison par des nausées. Le malade avait la marche titubante, comme si, d'après son récit, il avait pris beaucoup de vin. Cet état a duré u:) rnoi^ sans le moindre amondemciit, mai < au l)out de cj ternis
la litubation se dissipe complètement. La sensation TerUginease permanente devient plus légère et les accès de vertiges bien moins intenses et plus rares. Il est important de remarquer que le malade n'a jamais perdu connaissancO| même pendant les erises, quelle qu'ait été leur intensité.
Le 26 juillet, il essaye de descendre à une profondeur de IS brasses seulement et après avoir prolongé son séjour à dix minantes, il s'est fait remonter. Immédiatement après la décompression et l'enlèvement du casque, le malade est pris du même accès de vertige et d'une aggravation de son état vertigineux permanenL Fort heureusement cette aggravtion a été de courte durée, à peine de trois heures, au bout desquelles il est revenu à son état antérieur. Depuis ce moment, son état s'atténuait d*une semaine à l'autre, lentement mais progressivement.
£tat actuel (17 novembre 4886). — Il est très amélioré : son état vertigineux permanent n'existe plus que deux ou (rois heures après son réveil. A ce moment, il a des bourdonnements d'oreilles. Ce n'est que de temps à autre seulement que les crises vertigineuses surviennent, à la vérité bien amendées, mats signalées toujours par une fusillade, marquées par an vertige de translation et terminées par des nausées. 11 a l'oreille droite dore. U n'y a pas de titubalion. Il n*y a pas de troubles visuels. Enfin, sauf un certain degré de lourdeur de tête, le malade ne présente aucun symptôme céphalique. La motilité, la sensibilité, le sens musculaire, les fonctions de la vessie, du rectum et des organes génitaux, aussi bien que celles des autres organes, n'ont pas subi la moindre altération.
H importe de faire remarquer que le malade est venu noas consulter non seulement pour son état vertigineux et ses crises, mais encore et surtout pour le fait suivant. Le malade est désespéré de ne plus pouvoir continuer son travail dans l'air corn*' primé. Car, dit-il, dès que la compression commence à s'exercer sur lui, il est pris aussitôt de vertiges si intenses qu*il est obligé de se décomprimer. — Traitement, Nous lut avons défendu sévèrement le travail dans Tair comprimé pour la raison qui sera donnée au chapitre de Physiologie pathologique et nous l'avons soumis à la médication quinique ; nous lui avons conseillé de prendre pendant une vingtaine de jours de suite, douze grains de sulfate de quinine. Au bout de ce temps, le malade vint me remercier pour la disparition complète de son état vertigineux. Plus de crises de vertiges, il peut se comprimer à six atmosphères et au delà, sans qu'il soit pris d'accès vertigineux.
Analyse. — Il n'est pas difficile, croyons-nous, pour peu qu'on fixe soiî attention sur Texposé des
DES ACCIDENTS PAR l/ EMPLOI DES SCAPHANDRES. 3l)9
deux observaiious qui précèdent, de reconnaître que nous avons là le tableau du syndrome de Alénière, les vertiges du malade de la première observation considérés en eux-mêmes, nous offrent tous ces caractères spéciaux si nettement que le doute n'est pas permis ; leur terminaison par des vomissements n'est pas moins typique. En ce qui concerne la seconde, on a la symptomatologie de la maladie de Ménière à son complet développement. Les crises vertigineuses^ on peut le dire classiques, développement soudain ou exaspération brusque des bruits auriculaires, fusillade, vertige de translation, nausées; son état vertigineux permanent, accompagné des bourdonnements d'oreilles, enfin la titubation viennent s'y ajouter pour que rien ne manque au tableau. Un syndrome de Menière reconnaissant une étiologie et une pathogénie spéciale devrait présenter ses particularités cliniques» qui servent à le différencier du syndrome de Ménière d'autre origine. Si on examine en effet attentivement le mode d'évolution de ce syndrome, chez nos malades^ on aura certes remarqué son excessive intensUé dès le premier moment de son invasion. Je précise davantage : quand le syndrome de Ménière est à sou origine, il se présente cliniquement sous forme de paroxysmes; en d'autres termes, le vertige fait son apparition sous la forme de crises distinctes, courtes et séparées par des intervalles, pendant lesquels il n'y a pas de sensations vertigineuses; le calme est parfait. Seuls les symptômes locaux persistent.
Ce n'est que dans une période plus ou moins antérieure, au fur et à mesure que l'affection progresse,
400 CLINtQUl£ NERVBUSE.
que nous voyons les paroxysmes établir par leur rapprochement, par leur confusion, un état vertigineux permanent. A ce moment, nous nous trouvons , on le sait, en présence : 1° d'un état vertigineux permanent; et 2^ de crises qui éclatent au milieu de cet état^ ayant absolument les mêmes caractères que celles de début, il faut donc d^s années pour que le syndrome de Ménière arrive à cette période. Maintenant, que le lecteur veuille bien jeter un coup d'œil sur nos observations et on aura certes remarqué la différence extrême de l'évolution du syndrome de Ménière provenant de l'emploi des scaphandres. Le malade de I'Observation I, de par son accident du 7 septembre et les suivants, offre un exemple net de ces crises subintrantes. En effet, après la décompression, il a été pris d'une crise de vertige de translation , le malade ayant la sensation que sa chaise s'enfonçait avec lui au fond de la mer. Les vomissements qui ont suivi le vertige, n'ont fait que soulager le malade momentanément de ses vertiges qui, aussitôt après, augmentaient d'intensité; le malade était forcé de s'immobiliser dans la position horizontale pour se soulager. Le moindre changement de position, le moindre mouvement communiqué par autrui, même le simple attouchement provoquent des crises vertigineuses si intenses, suivies de vomissements si forts, qu'il est forcé de reprendre sa première position et de prier son entourage de ne pas le secouer ou de ne pas le toucher. On voit donc que ces crises subintrantes qu'on n'observe que chez les personnes affectées, depuis des années, du vertige de Ménière, sont développées chez noire malade dès le premier moment de sou
DBS ACCIDENTS PAR L^EMPLOI DBS SCAPHANDRES. 401
invasion. Quelle difTérence énorme comme mode d'évolution. Il en est de même pour l'autre malade de TObservation II. (Dès le premier moment, état vertigineux permanent au milieu duquel éclatent des paroxysmes tous les 15, 20 minutes au début, plus rarement ensuite, titubation.) — Or, l'intensité excessive, dès les premiers moments de son invasion, constitue, pour nos cas, une particularité toute spéciale, qui ne s'observe jamais dans le syndrome de Ménière d'autre origine.
Mais il y a un autre fait qui est d'une importance non moins capitale et qui sert à différencier notre syndrome du vertige de Ménière d'autre origine, c'est, on l'aura déjà deviné, la disparition si rapide du syndrome chez ces deux malades. C'est ainsi que chez le malade de I'Obsbrvation I, son accident de vertige de Ménière, toutes les fois qu'il survenait, ne durait que quelques heures seulement. Chez l'autre Observation H, la disparition se faisait lentement, mais progressivement et sans aucune intervention thérapeutique, si bien que le 17 novembre, que nous avons examiné ce malade, ce qui fait six mois environ depuis rinvasion de son accident, au lieu d'avoir son état vertigineux d'une manière permanente, il n'en souffrait plus que deux ou trois heures après son réveil ; ses crises survenaient bien plus rarement et d'une intensité moindre; il ne titubait plus. Enfin, cette tendance naturelle à la guérison, favorisée peut-être aussi par le traitement quinique, n'a pas tardé en définitive à mettre fin à son état. La guérison a été complète, absolue et sans surdité. La maladie de Ménière d'autre origine, si elle n'est pas
ARCHivt:*, t. XVii. 26
40â CLINIQUI:: NBRVBUSB.
eurayée dans sa marche par les médications de sulfate de quinine, de salycilate de soude et des révulsifs, loin de rétrogresser, tend au contraire à progresser, à s'aggraver, à empirer jusqu'au moment où la détermination de la paralysie complète du nerf auditif, la cophose, met fin à l'état effrayant des sujets en proie depuis longtemps à la maladie de Ménière.