FORME DE PERTE DE CONNAISSANCE
La perte de connaissance figure parmi les symptômes les plus fréquents dans le tableau clinique des différents accidents survenant par l'emploi des scaphandres, et surtout, dans la symptomatologie de la période du début des formes spinales. Les observations suivantes nous montrent que la perte de connaissance peut figurer, non pas à titre de symptôme, mais bien à titre de forme clinique distincte. Elle constitue alors, à elle seule, le tableau clinique de l'accident.
Voici ces deux observations :
Observation LU.
Alexandre Microgeorgis^ âgé de vingt-deux ans, sans antécédents hérîditaires ou personnels, a commencé son travail de plongeur & scaphandre, eu 1884, et il a travaillé pendant une année sans accident. Le 18 juin 1885, il descend à une profondeur de 28 brasses, et, après avoir demeuré cinq minutes à peine, il s'est fait brusquement décomprimer. 11 a fait, dans le cours de 6Ôn travail, un grand nombre d'immersions, à la même profondeur, même durée de séjour, même décompression sans accident, linmédiatement après la décompression, le malade perd connaissance pendant quatre heures, au bout desquelles ce scaphandrier revient un peu étourdi. Quelques minutes après, il se porte parfaitement bien. Pus de paralysie, pas d*aulres symplOmes. Le lendemain malin, il reprend s^on travail.
Observation LIII.
Stephanos Marinidès, âgé de vingt-sept ans^ sans antécédents héréditaires ou personnels, a commencé^ le 15 mai 1886, son travail dans Tair comprimé. Ce jour-là, il ne fait qu'une seule immersion à une profondeur de 15 brasses, et, un quart d'heure de séjour au fond et décompression brusque comme toiyours. Pas d'accident.
Le lendemain matin, 16 mai, à 10 heures du matin, il descend à une profondeur de 27 brasses et ne demeure au fond que cinq minutes. Ne sachant pas encore bien manier la soupape, il la ferme et se fait instantanément remonter. Cinq minutes environ après la décompression et l^enlèvement du casque, il se sent étourdi et bientôt après il perd complètement connaissance, il reste dans cet état sans avoir conscience de rien pendant vingtquatre heures. Au bout de ce temps, le malade revient, se piai* gnant d'un peu de mal de tète, qui à son tour disparaît bientôt pour faire place à un bien-être parfait.
O. — FORME CEREBRO-SPINALE.
Nous avons jusqu'à présent décrit les différenles formes des accideiits spinaux et cérébraux, suivant que la localisation de l'agent pathogène se fait à la moelle épinière ou bien au cerveau. En décrivant les différentes formes spinales, nous avons, il est vrai, plusieurs fois rencontré des symptômes céphaliques faisant partie de la période du début, mais ce sont là des symptômes absolument transitoires, très fugitifs, dans l'immense majorité des cas, ne durant que quelques minutes ou quelques heures, très rarement quelques jours, dépendance directe d'une embolie gazeuse fugitive qui, suivant sa localisation dans tel ou tel territoire cérébral , apporte tel ou tel dérangement fonctionnel absolument transitoire et fugitif.
Ici, ce n'est plus ainsi que les choses se passent, les symptômes cépbaliques ne sont plus fugitifs, mais
bieu periuauents, ils ne durent plus des minutes et des heures, mais de9 mois et des années; nous avons là des Téritables lésions cérébrales, qui coexistent arec celles de la moelle ; en d'autres termes nous sommes en présence des affections cérébro-spinales.
La forme cérébro-spinale ne parait pas fréquente, nous avons à rapporter une belle observation intéressante à plus d'un titre et que nous devons à Tobligeanc^ de notre très estimé et excellent mattre, M. le professeur de clinique médicale Karamitsas, qui suppléait à ce moment le regretté professeur Prétenteris Typaldos et qui m'a fait l'honneur de m'appeler pour étudier son malade. C'est avec plaisir que je saisis l'occasion de le remercier ici et de lui attester ma reconnaissance.
En voici le cas :
OBSEBVAnON LIV.
Georges Pallis, à^é de trente-six ans ; les aotécédenls héréditaires n*offreni rien dimporlant, il n'y a pas d'aecidenls nenreox dans la famille. Comme accidents personnels, cet homme a en des fièvres paludéennes, il y a quelques années ; pas d'accidents syphilitiques ; pas daatres maladies antérieures ; pas d'excès, enfin, rien de digne d'être noté. — Il y a déjà une dizaine d'années qu*il travaille dans Tair comprimé, dès 1874.
Vers le commencement de 1874, il a eu son premier accident ; le malade ne peut en fixer exactement la date. Ce jour-là, il est plusieurs fois descendu à une profondeur qui variait entre 25 et 28 brasses. Il n'aurait jamais prolongé son séjour au delà d'un quart d'heure. La décompression était toujours brusq4ie« La dernière immersion a été faite à la même profondeur çt il n*a pas demeuré au fond plus d'un quart d'heure.
Au fond de la mer, ce plongeur a été pris d'une gêne légère de la respiration, devenue en même temps plus fréquente, et d'éblouissements des yeux. Tous ces symptômes ont disparu pendant sa montée.
Cinq minutes après la décompression et Icnlèvement du casque,
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se passeut, pendant lesquelles ce scaphandrier se porte parfai* iemeol bien. Au bout de ce temps, il a eu un malaise général, vague, indéfinissable , disant à ses compagnons qu*il ne va pas bien. A ce moment, il sent que sa tète tournait et bientôt après, il a perdu connaissance pendant une vingtaine d'heures, de 2 heures du soir à 10 heures du matin le lendemain.
Le malade revenu à lui a observé que ses quatre membres étaient complètement et absolument paralysés. Llmmobilité élait parfaite, il ne mouvait que la tête. Le pincement par Taiguiile a montré que la sensibilité aurait été abolie au niveau des membres paralysés. Il avait en même temps des douleurs très fortes au bas-ventre et à la région lombaire. La rétention d'urines concomitante a rendu nécessaire trois fois l'application du cathéter. Constipation. A ce moment il voyait double. Les vertiges qui ont précédé la perte de connaissance persistaient. Pendant treize jours, le malade a dû garder le lit, ayant ses quatre membres paralysés. Sa bouche n'aurait pas été de travers. La diplopie et les vertiges persistaient.
Au bout de ce temps, les membres supérieurs étaient complètement dégagés de la paralysie, il a pu en outre se tenir debout et faire quelques petits pas à l'aide de deux appuis. Dès lors, cette amélioration progressait à pas rapides si bien que deux mois après, il marchait à peu de chose près comme avant son accident. A ce moment, il a rendu involontairement ses urines et ses selles. Les mois suivants, le malade n'avait plus qu'une petite faiblesse et un certain degré de parésie vésicale et rectale qui survenait de temps à autre. Au mois de novembre de la môme année, il a repris son travail, faisant des immersions à une profondeur qui variait entre 40 et 45 mètres ; il ne peut pas exactement définir les autres conditions du travail.
Au cours de ce mois, après avoir déjà antérieurement et successivement fait un certain nombre d'immersions à une profondeur de 40 à 45 mètres, il redescend à la môme profondeur. Impossible de définir le temps du séjour au fond, la décompression était brusque comme toujours. 11 n'a plus senti au fond de la mer, c'est-à-dire pendant la compression, les petits symptômes de son premier accident. Trois minutes après la décompression et l'enlèvement du casque, le scaphandrier n'a rien senti, mais aussitôt après, il a été pris de vertiges et bientôt, d'une perle de connaisssance, qui a duré une heure et demie à deux heures environ.
Le malade revenu à lui a été pris d'un véritable accès de manie transitoire, il aYait une loquacité intarissable, il parlait si vite et de questions si différentes, que c'est à peine si ses compagnons parvenaient à concevoir ce qu'il disait, il vomissait des injures, il mouvait avec rage ses membres, il aboyait et se jetait sur ceux
qui rcntouraicnt pour les mordre, ce qu'il u fuil on ri-alilé à rûn de ses compagnons. Sa face était très injectée, rouge.
Celte scène effrayante a duré au total trois heures, au boni desquelles elle a clé suivie d'uue paralysie aussi bien de la sensibilité que de la motilité de ses quatre membres. La bouche n'aurait pas été de travers. La parésie vésicale et rectale proezislante a empiré. Cette fois-ci encore, le malade avait des vertiges et de la diplopie. 11 est resté au lit huit jours, au bout desquels il a complètement récupéré Tusage de ses membres supérieurs. Quant aux inférieurs, Tamélioration a été telle qu'il a pu marcher à Taide de deux appuis.
Vers la fin de février 1875, il a été dans la capacité de marcher à Taidc d'un appui, que depuis lors il n'a pas quitté. A ce moment, ses membres s'agitaient d'un tremblement rythmique. Depuis celte époque, jusqu'à présent, son état n'a pas beaucoup changé. —
État actuel (15 septembre 1884). — Symptômes spinaux, — Le fait qui domine l'état maladif, c'est une paralysie des membres inférieurs qui est beaucoup plus accentuée au membre gauche. La démarche est tout à fait spasmodique. Le malade est forcé d*incliner le tronc de son corps à droite et un peu en arrière, pou relever sa hanche gauche et de cette manière arriver à détacher du sol et porter en avant son membre inférieur gauche qui alors décrit un demi-cercle en frottant de temps à autre le soL U n*ea est pas de même pour le membre inférieur droit qu'il peut détacher du sol et faire avancer sans qu'il soit obligé d'incliner le tronc à gauche. Il va sans dire qu'il lui est absolument impossible de marcher sur un plan incliné ou descendre un escalier. Il y a une exaltation des réflexes plantaires, crémastériens et rotuliens, surtout à gauche, facilement constatable par les procédés les plus élémentaires.
Il a des secousses surtout la nuit, plus souvent au membre inférieur gauche. Les membres se fléchissent ^^t s^élendent tout d'un coup. — Ses membres paralysés et surtout le gauche sont agités souvent d'un tremblement rythmique qu'on peut aisément provo* quer en relevant brusquement l'avant-pied. Il est facile de constater par les mouvements passifscommuniqués aux membres qu'il y a unedyscampsie des articulations très marquée, surtoutà gauche. — Souvent, son membre gauche et parfois le droit se raidit en extension, surtout la nuit, pendant quelques minutes.
La sensibilité interrogée sous tous ses modes a montré des plaques d'anesthésie très étendues surtout an membre gauche. Le sens musculaire ne parait pas altéré. Il n'y a pas de myatrophie. La contractilité électrique est normale. Pas de troubles vaso-moteurs. — Il existe une parésie vésicale qui apparaît de temps à autre. Constipation habituelle, Les fonctions des organes génitaux sont abolies.
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Symptôme» céphaliqites, — De loin, on peut remarquer que les axes oculaires ne sont pas du tout parallëtcs, il y a un ceriain degré de strabisme. Si nous faisions regarder notre malade à droite, la télc étant dans l'immobilité, nous voyions que le bord de la cornée droite est loin d arriver jusqu'à fangle de la paupière et le muscle droit externe se fatigue si rapidement que c'est avec la plus grande difficulté qu'il peut se maintenir dans la direction citée. Sa tendance à revenir à la ligne médiane était très grande. —
L'insuffisance de droit interne de l'œil droit était très marquée ; si on couvrait Toeil droit et si on lui disait de fixer notre doigt, à i5 ou 20 centimètres de distance, on constatait que le drpit interne de Toeil droit que Ton découvrait, exécutait un mouvement très visible de redressement en dedans. Ces paralysies nous expliquent parfaitement la diplopie du malade.
L'examen du champ visuel faitpar le périmètrede Landolt avait montré un rétrécissement irréguiier du champ visuel de l'œil gauche. L'examen ophthalmoscopique nous fait voir l'atrophie de la papille gauche, plusieurs vaisseaux artériels sont dilatés, ce qui explique Tamblyopie du malade.
Si on fait parler le malade, on ne tarde pas à remarquer un certain embarras de la parole. Les vertiges n'ont jamais cessé de fréquenter le malade, tantôt légers et tantôt forts. Le malade se plaint d'une amnésie qui, en effet, est assez accusée.
Analyse. — On aura certes remarqué que nous avons affaire à une affection cérébro-spinale, car le tableau clinique est constitué aussi bien par des symptômes spinaux, parmi lesquels le syndrome de paraplégie spasmodique domine et occupe le premier rang, que par des symptômes céphaliques (paralysie du droit externe, du droit interne de Toeil gauche, rétrécisse* ment irrégulier du champ visuel, atrophie de la papille du même œil, vertiges, amnésie).
L^existence du syndrome spasmodique apporte une 'nouvelle conBrmation de la loi que nous avons déjà posée, à savoir : « Presque toutes les paraplégies provenant de l'emploi des scaphandres et qui se prolongent au delà d'un mois, c'est-à-dire pendant un temps suffisant au développement des symptômes spastiques,
sont spasmodiques ». — La marche de la paraplégie | spasmodique survenant par l'emploi des scaphandres est, et nous Pavons déjà antérieurement démontré, très souvent rétrogressive, parfois stationnaire, mais jamais progressive ; elle n'arrive jamais à la contracture permanente, au pied-bot spasmodique, et, en effet, notre malade ne fait pas d'exception à cette loi : {I a sa paraplégie spasmodique depuis dix années et, au lieu de marcher vers la contracture permanente, au contraire, il s'est amélioré considérablement de son membre droit ; quant au membre gauche, si d'un côié les symptômes spasmodiques n'ont que très peu rétrogressé, de l'autre ils n'ont pas du tout progressé.
Nous nous plaisons à fixer l'attention du lecteur sur les symptômes mentaux qui ont suivi la perte de connaissance et précédé l'invasion de la paralysie dans son accident de novembre 1874. On avait là un tableau dé manie aiguë des plus caractéristiques ; en effet, le malade avait une loquacité intarissable; il parlait si vite et de questions si différentes les unes des autres que c'est avec peine que ses compagnons comprenaient ce qu'il dirait. Il vomissait des injures^ il mouvait ses membres avec rage, il aboyait, il se jetait, pour les mordre, sur ceux qui l'entouraient, ce qu'il a fait en réalité à un de ses compagnons; la face était injectée, rouge.
Si on prend en considération : 1<^ le brusque déyeloppement des symptômes maniaques; 2* leur disparition très rapide, qui a eu lieu en trois heures, on a alors sous les yeux un véritable accès de manie transitoire.
Le fait que la manie transitoire peut figurer à titre
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de symptôme prodromique, comme dans le cas eu question^ parait démoutrer que la mauie trausitoire peut exister à titre de forme clinique à part, constituant à elle seule tout le tableau clinique de l'accident, même chez des personnes qui ne sont pas dégénérées ou héréditaires.