SOCIÉTÉ MÉDICO-PSYCHOLOGIQUE
Séance du 25 février, 1889. — Présidence de M. Falrkt.
Prix Belhomme. — La Société, adoptant les conclusions du rapport de M. Vallon, propose aux concurrents la question suivante : De l'état mental et du délire chez les idiots et les imbéciles.
Du cocaînisme ; — Contribution à Vétude des folies toxiques. — M. Saury. Parmi les troubles fonctionnels si variés que la clinique et Texpérimentatioii permettent de rapporter à Faction de la cocaïne, ceux qui touchent la sphère spychique ne paraissent ni les moins remarquables ni les moins profonds. 11 est facile de s'en convaincre en étudiant de près les relations déjà si nombreuses, quoique récentes, ayant trait à l'intoxication cocalnique.
Cependant pense M. Saury, il n'existe pas de description exacte du délire cocaïnique; et sur ce point if croit pouvoir établr un certain nombre de faits nouveaux notamment en ce qui concerne l'évolution hallucinatoire et délirante. Se basant sur trois cas intéressants de cocaînisme chronique, dont il détaille les observations^ il résume dans les propositions suivantes, les caractères qu'il conviendrait d'attribuer à ce délire spécial.
A. — Le délire cocaïnique est essentiellement hallucinatoire. Le trouble des idées n'est jamais primitif; il se greffe toujours sur des troubles sensoriels (illusions et hallucinations}.
B. — Tous les sens peuvent être affectés, mais ils le sont d'une manière inégale. Les troubles de la sensibilité générale prédominent le plus souvent. Après eux, les hallucinations de la vue» paraissent l'emporter en degré et en fréquence sur les hallucinations de l'ouie et celles-ci à leur tour, sur les hallucinations de l'odorat et du goût.
C. — Les troubles sensoriels sont pénibles, multiples et mobiles comme ceux de l'alcoolisme^ mais avec moins d'intensité, de persistance et de variété. La phase de suractivité fonctionnelle qui précède leur apparition peut-être aussi justement comparée à l'ivresse alcoolique.
0. — Les phéaomènes délirants s*accoinpagueni de désor« dres : 1<* de la sensibilité paraphérique (analgésies totales ou partielles, troubles inhibitoires de la vision, de Taudition, elc.) ; 2^ de la motricité (hyperexcilabilité musculaire, convulsions, attaques épileptiformes). Ces derniers accidents rapprocheraient particuUiërement la cocaînisme de Talcolisme absinthique.
Le délire cocaînique occuperait donc une place très imparfaite dans le groupe des folies par intoxication. Dans leur ensemble, les effets observés résultent d'une part des propriétés excitantes de la cocaïne sur la couche corticale des hémisphères cérébraux, d'autre part sur son pouvoir d'arrêt sur les extrémités nerveuses surexcitées. Les malades de H. Saury faisaient usage de la morphine en même temps que de la cocaïne.
M. Gabnier retrouve dans les conclusions de H. Saurv les phénomènes qu'il a déjà observés dans des cas analogues.
M. SÉGLAS. — Plusieurs auteurs et entre autres Ërlenmayer, dans son mémoire sur les troubles intellectuelsdu cocaînisme, ont déjà décrit des symptômes du cocaînisme. Les manifestations psychiques sont pour lui comparables à celles de l'alcoolisme.
M. PiCHON a eu entre les mains un manuscrit d'Ërlenmayer qui ne considère pas le délire cocaînique comme très dissemblable du délire morphinique. Les troubles observés par M. Saury semblent à M. Pichon être la conséquence de Tusage concomitant de la morphine, de l'alcool et de la cocaïne.
M. Saury reste convaincu que les caractères du délire qu'il a indiqués sont imputables à la cocaïne seule. S'il est vrai, dit-il, que l'empoisonnement morphinique n'agisse défavorablement sur l'état mental, il est contestable qu'il puisse provoquer des hallucinations et du délire. Les trois malades dont il a parlé ont pa s'injecter impunément durant de longues années (de 5 à 15 ans) des doses parfois considérables de chlorhydrate de morphine. Les accidents n'ont éclaté qu'à la suite de l'emploi de la cocaïne.
M. Magnan. — Les accidents les plus saillants de la cocaiue sont les troubles de la motilité, les attaques épileptiformes et les troubles de la sensibilité générale qu'on n'observe pas avec la morphine seule. Il a eu l'occasion de donner des soins à une malade qui avait été prise d'hallucinations de la vue et des troubles de la sensibilité générale après application, sur un abcès, de compresses imbibées d'une solution de cocaïne. Cette dame voyait et sentait de petits vers sur ses mains.
Accidents cérébraux comècutifs à V empoisonnement par V oxyde de carbone, — M. Rapfkgeau rapporte l'observation d'un mari et de sa femme tombés dans un état de démence plus ou moins accusée à la suite de leur asphyxie accidentelle par un poêle mobile. Chez l'homme une névrite optique détermina même la cécité.
M. BoucHERBAU a été témoin des faits rapportés par M. RofTegeau ; il ajoute que la femme a eu pendant quelques jours une amnésie complète.
M. Vallon demande s*ll est certain que la névrite ait débuté depuis l'accident ou bien si Von ne peut pas admettre un débat antérieur.
M. Rafpeobau n*a constaté la névrite qu*un an après Tempoti* sonnement.
M. PiCHON compare ces troubles de la vision aux amblyopies professionnelles des blanchisseuses et des cuisinières.
M. Garnier vient de voir une femme inculpée d'homicide volontaire sur son enfant, qui à la suite d'une tentative de suicide à deux, par le charbon, fut frappée d'amnésie. Elle eut en outre une monoplégie brachiale.
M. Briand a publié des cas analogues qui ne sont pas rares. Il demande si la mémoire était complètement abolie ou si plutôt la malade de M. Garnier n*avait pas perdu seulement le souvenir des faits accomplis depuis son intoxication?
M. Garnier. — La mémoire des faits antérieurs au suicide était très précise, mais la femme ne se souvient d'aucune des circonstances de son suicide.
M. RouiLLARD croit aussi ces amnésies toxiques plus fréquentes qu'on ne le pense. 11 connaît des enfants dont la mémoire s'est affaiblie par l'habitude qu'ils avaient contractée de vivre dans le voisinage d'un poêle mobile.
Des troubles intellectuels consécutifs aux pratiques inopportunes de suggestions hynoptiques, — M. Livof qui a déjà publié une observation analo^'ue a pu suivre à Villejuif, dans le service de M. Briand dont il était l'interne, une jeune femme qu'un prêtre avait la coutume d'endormir. Cette femme ne pouvant se soustraire à l'influence du magnétiseur est devenue subitement folle. Son délire se manifestait par des hallucinations et des frayeurs qui nécessitèrent son placement dans un asile d'aliénés. La malade poussait des cris et se croyait en butte aux obsessions de son prêtre qui la poursuivait pour la magnétiser encore. Klle a pu guérir aprè^ quelques mois de traitement. Marcel Briand.
Séance du 25 mars 1889. — Présidence de M. Falret.
Classification des maladies mentales, (Suite de la discussion.)— M. Paul Garnier, sans vouloir raviver un débat près de s'éteindre, tient seulement à montrer que MM. A. Voisin, Marandon de Monlyel, Dagonet etLuys, qui ont fait des objections plus ou moins caractérisées aux conclusions de sou rapport, n'ont, cependant,
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poinl fourni les éléments d'une classification plus simple, plus en harmonie avec les données actuelles de la science, plus pratique enfin, au point de vue des exigences d*une statistique internationaie que celle proposée par la commission. Ses contradicteurs ent vanté, tour à tour, les avantages d'une nomenclature étiologique, syraptomalique, anatomique. Si, avec M. A. Voisin^ le désaccord est peu marqué, il est beaucoup plus accentué avec MM. Marandon de Montyel et Luys. Pour le premier, la classification étiologique de Morel est la seule possible; maïs s'il reste attaché à cette méthode de classement, il est loin d'aceepter complètement l'œuvre du médecin de Saint-Yon, car il se refuse à admettre la création de la folie héréditaire, M. Paul Garnier remarque que c'est pourtant là le rérilable pô1nl de départ de la classification étiologique de Morel, ce qui en souligne l'idée maîtresse, ce qui, en un mot, en forme la clé de voûte. C'est parce que ce clinicien a su montrer pourquoi et comment certains individus se spécialisaient, si Ton peut ainsi dire, dans la nature et révolution des déviations psychiques qu'il a si fortement marqué de son empreinte la plupart des travaux publiés depuis trente ans. De ce qu'il existe des conditions biopathologiques dégénératives, en dehors de la taxe héréditaire, il ne s'ensuit pas qu'il faille diminuer l'importance de ce principe dégénéralif dont d'autres intluences nocives copient plus ou moins les effets. Il n'est que logique d'ailleurs, que ces influences nocives surprenant l'être en pleine formation tendent à imiter, par celte sorte d'analogie d'atteinte les altérations typiques engendrées par la cause qui agit encore de plus haut et de plus loin, à savoir le vice héréditaire.
Morel avait été amené à créer, pour donner place à la paralysie générale dans sa classification un groupe artificiel qui, de Tavis de tous, est en contradiction avec le principe d'une méthode étiologique. M. Marandon de Montyel n'est pas davantage parvenu à franchir cette difficulté. En admettant la con^esa'on, comme cause de l'encéphalite interstitielle diffuse, il semble confondre la cause avec Teffet, le stade congestif, modification anatomique, étant la première étape du processus morbide. Au surplus, la première exigence d'une nomenclature étiologique, est démettre en lumière, par la terminologie^ la relation directe entre la maladie et son agent causai et ce desideratum n'a pas reçu satisfaction. 11 y a lieu de s'étonner, en outre, que M. Marandon de Montyel ait fait figurer dans la classification qu'il propose, un certain groupe dénommé : folies multiples. Que deux formes mentales se juxtaposent chez un même individu, qu'un délire toxique même s'y surajoute, il n'y a pas là motif à la création de nouvelles espèces. 11 y en a d'autant moins que chaque affection garde, dans cette évolution simultanée, ses caractères propres et son autonomie. Que cette
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rencontre prodaiee un aspect symptomatique, d'ensemble utile à connaître, c'est ce qui est incontestable; mais, il convient, le triage symptomatique opéré, d'attribuer chaque unité composante à son cadre spécial et non de charger une nomenclature de -donner une place à ces hasards de la clinique. En somme, M. Ma« randon de Hontyel, malgré de louables efforts pour s'en garer, a versé dans cette classification mixte qu'il condamne et qui reste une regrettable mais actuelle nécessité.
Passant ensuite à la discussion des objections soulevées par M. LàUys qui propose aussi une classification différente, M. Garnior ajoute : C'est sur un autre terrain que, dans sa critique, M. Luys a pris position. Il aurait voulu qu*on demandât à Tanatomie les éléments d'une classification et il nous fait part de ses travaux sur cette question importante. On peut se sentir attiré par cette séduction qui se dégage d'un vaste programme où tout se déduit, s*encha!ne, se coordonne comme par enchantement; on peut se laisser gagner, de prime abord, à ses idées exposées avec cette certitude qui vous impressionne toujours. Mais, ce premier élan passé, on éprouve la nécessité de faire quelques réserves; on hésite, si affranchi soit-on de tout esprit de routine, à suivre M. Luy.« aussi loin qu'il veut nous mener. Il a reproché au rapporteur d'avoir négligé les hallucinations? Hais ce n'est là qu'un symptôme et tout le monde sait que, en faisant mention d'une . psychose systématique progressive comme le délire des persécutions oudélire chronique, onfaitraention, parla même, de sonsymptôme le plussailiant, l'hallucination del'oule. Après les déclarations catégoriques de M. Luys, on devait penser qu'il ne transigerait point et que, fort de ses découvertes, il opposerait formellement sa clas« siflcationà celle de la commission. On a donc lieu d'être surpris qu'il ait proposé, en fin de compte, de reprendre le classiPicatiou Baillarger Marcé, dérivée de celle d'EsquiroI.
Nul plus que moi, dit en terminant M. Paul Garnier, ne rend hommage aux magniOques travaux de M. Baillarger, qui marquent comme une traînée lumineuse à travers noire science spéciale, et je m'incline respectueusement devant sa grande tftche. Mais s'il est de ceux qui nous ont le mieux montré la route du progrès, par la direction anatomo-clinique de ses recherches, il est aussi de ceux, certainement, qui applaudissent le plus à nos conquêtes nouvelles, où il y a encore quelque chose de lui. Cette justice rendue à ce savant maître, dont notre maître, M. Magnan, s'honore d'avoir été l'élève, je veux vous demander. Messieurs, s'il est possible, aujourd'hui, après là profonde modiOcation qui s'est opérée dans les idées, grâce aux travaux de Morei et de ses successeurs, sur les déviations psychiques liées à la transmission héréditaire dégénérative, grâce à la découverte du délire des persécutions, entité morbide poursuivie, plus tard, jusque dans ses phases
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uUimes et décelée, ainsi, comme une psychose chronique à nombreuses périodes 87;»tématiquemenl éûgées, grâce enfin à tooles ces données cliniques précieuses fournies par Télude plus allentire, plus rigoureuse et plus prolongée de révolution morbide des espèces, s1l est possible, dis-je, de se tenir en dehors de ce grand courant et d*agir comme si le classiûcateur n'avait pas à s'en préoccuper? Qui pourrait prétendre que notre carte nosographique ne s*en trouva pas profondément remaniée? Nos appellations^ nos habitudes de langage ne sont déjà plus les mêmes. Les acquisitions auxquelles je viens de faire allusion témoignent de l'activité constante et féconde de cette école clinique d*obsenrations à laquelle la science psychiatrique française doit ses plus sûrs progrès. Elles poiient bien votre marque et peuvent figurer avec avantage sur le terrain d'un concours international. Non seulement, leur influence se fait sentir sur l'universalité des travaux spéciaux publiés dans notre pays, mais on en trouve encore comme le refiet dans les ouvrages parus à l'étranger. Dire après cela qu'une nomenclature émanée de vous doit en inscrire la mention, ce n'est qu'énoncer une vérité qui s'impose. Nous n'aurons pas, pour cela. Messieurs, adressé à la Société de médecine mentale de Belgique une classification complète, homogène, irréprochable : indéfiniment perfectible comme la science môme qu'elle représente, ii est bien entendu qu'elle reste ouverte à tous les progrès successifs qu'il est légitime d'espérer, en Tatlente de l'homme de génie qui en fera une œuvre à peu près parfaite.
M. Ball demande à répondre à M. Garnier dans la prochaine séance.
De Vaction thérapeutique du sulfonaL— M. Maranoon df. Mosttel lit une note de laquelle il résuite que le sulfonal employé aux doses indiquées par les auteurs qui l'ont préconisé, produit des troubles intellecfuels se manifestant surtout par une sorte d*abrutisseraent avec vertiges, céphalies, paralysies transitoires, nausées et aussi des troubles digestifs assez intenses. Si la dose est moindre, il ne procure pas le sommeil. Peut-être le sulfonal expérimenté par M. Marandon de Montyel ne provient-il pas du même fabricant que celui employé par les autres expérimentateurs?
M. A. VoisiiN n'a jamais constaté rien de pareil avec le sulfonal dont il s'est servi. Marcel Briand.
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