UN CAS D'IDIOTIE AVEC CACHEXIE PACUYDERMIQUE
Par le D' CAMUSET, Uédccin -directeur de Tasile de BonncTal,
M. Bourneville {Archives de Neurologie, t. XVI, p. 431), énumère certaines particularités que Ton observe chez les sujets atteints de cachexie pachydermique prononcée. Ces particularités, nous les avons toutes rencontrées chez Tidiole qui fait le sujet de cette observation. Cette idiote n*est pas hospitalisée, elle habite chez ses parents. Nous avons connu son existence, grâce aux renseignements que M. Bourneville nous a donnés.
Amélina F... est une idiote atteinte de cachexie pachydermique à un très haut degré. Elle est âgée de vingt-quatre ans. Elle habile un petit village d'Eure-et-Loir, Frflwv///e, où elle est née. Elle vil chez ses parents, qui la soignent assez bien. Sa mère s*est toujours elTorcée de développer son intelligence, et il est certain qu'elle est arrivée à relever un peu son niveau intellectuel.
Antécédents héréditaires.— Il n'y aurait pas d'aliénés ni d'épilepliques dans la famille paternelle, non plus dans la famille maternelle. — Le père et la mère sont bien portants. La mère paraît exempte de toute tare névropathique, mais elle est rhumatisante el issue de rhumatisants. — Le père, d'ailleurs bien portant, est un ivrogne endurci très méchant après ses excès. 11 appartient à une famille nombreuse : six frères, une sœur, tous ivrognes. Leur père était également buveur.
La mère prétend que, pendant qu'elle était enceinte, son mari étant ivre Ta menacée et frappée, et que c'est la terreur qu'elle a éprouvée qui a été cause de la difformité de son enfant. — Il ne faut retenir de cette histoire qu'une chose, c'est que le père est un ivrogne et qu'il entre en fureur quand il est ivre. Amélina F... a
eu deux frères, ses atnés. Ils sont morts en bas âge, Tun du croup, l'autre de la dysenterie.
Antécédents personnels, — Notre idiote n'a jamais eu de maladie sérieuse. A sa naissance elle n'ofifrait rien d'anormal, ce n'est que plus lard qu'on s'est aperçu qu'elle devenait grosse et qu'elle se développait mal. Elle a marché très tard, à cinq ans. Vers douze ans, elle marchait seule, aujourd'hui elle ne peut plus le faire.
Fig. 1.
Elle n'a commencé à parler que vers six ou sept ans. Nous verrons ce qu'est, chez elle, la faculté du langage.
Vers l'âge, de quatorze ans, elle aurait perdu par la vulve quelques gouttes de sang avec beaucoup de liquide glaireux. Depuis
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on n'a jamais observé le moindre écoulement sanguin, mais souvent, à des intervalles irréguliers, il s'établit un écoulement vaginal glaireux qui dure plusieurs jours. Pendant ces périodes, la face deviendrait plus colorée, les lèvres plus livides encore qu'elles ne le sont à l'état normal, enfin le sujet serait souffrant et mangerait mal.
Etat actuel d'AmélinaF.,. — Une tôle relativement énorme, aux traits boursouflés et sans expression, aux lèvres épaisses, cyanosées et renversées en dehors, la langue très grosse faisant ordinairement saillie, aux yeux très écartés et bridés par des paupières bou(fie.<!, au teint jaune cireux. Cette tôte hideuse, qui seule SHfnt à faire reconnaître une cachexie pachydermique prononcée, surmonte un corps tout petit, un corps d'un enfant de deux ans, mais d'un enfant difforme, bossu et à gros ventre (llg. 1).
La taille du sujet est de O'^Sô, et le corps mesuré à partir de la clavicule, c'est-à-dire sans la tôte ni le cou, a 0'"60 de hauteur.
Il existe partout, sous la peau, un pseudo-œdème plus ou moins abondant, selon les régions. Cette couche sous-cutanée est très épaisse à la face, au-dessus des clavicules, aux aisselles, aux parties inférieures des joues et sous les oreilles (bajoues), aux extrémités, mains et pieds. — En pressant la peau avec le doigt, on éprouve une sensation sut generis^ celle que donnerait une substance molle cédant sous la pression, mais, le doigt enlevé, il ne subsiste pas d'empreinte. Ce sont là les caractères du pseudoœdème de la cachexie pachydermique.
La peau est jaune cireux à la face, sauf au milieu des joues où elle est rouge foncé. Ailleurs, la teinte cireuse est moins prononcée; aux cuisses et au dos, la peau est môme rosée. — La peau est en général rugueuse. Aux bras, il existe une sorte d'icthyose léger ; aux cuisses, elle est au contraire douce. Aux mains et aux pieds, elle est particulièrement dure et épaisse. A la partie inférieure du dos et sur une partie du ventre, elle est sillonnée par de nombreuses veines très marquées.
Tête, — Le crâne est symétrique, ou, du moins, la voûte du crâne est symétrique.
Circonférence horizontale prise au niveau des sourcils. . 0<" 56
Diamètre transversal maximum • 0« 15
Diamètre antéro-postérieur maximum O" 175
La fontanelle antérieure n'est pas ossifiée. — Le cuir chevelu est crasseux et eczémateux, surtout en avant. A cet endroit, les cheveux sont très rares, l'alopécie presque complète. Plus en arrière, les cheveux sont assez fournis, ils sont très courts, secs et de couleur châtain-roux. — Les oreilles sont grandes, épaisses, mais régulières, le lobule détaché, elles sont très inclinées en bas et en avant.
Face. — Elle est un peu asymétrique et bien plus large que le crâne. Les yeux ne sont pas sur le môme plan, le gauche est plus haut que le droit. Si donc la voûte du crâne est symétrique^ la base ne Test pas. — Le front est très bas et sillonné de rides horizontales profondes. Les sourcils sont à peine marqués.
Les yeux peu ouverts sont bridés par les paupières pseudo-œdémateuses. L'iris en est bleu. Ils sont très éloignés l'un de Tautre. Il y a 4 centimètres entre l'angle interne des paupières d'un côté étrangle interne des paupières du côté opposé.
Le nez est fortement camard. Saillie des os propres presque insensible à la naissance de l'organe, narines très écartées. La respiration par le nez est difficile et bruyante, la muqueuse est sans doute épaissie.
La bouche est très grande, un peu oblique de gauche à droite. Les lèores sont épaisses, bleuâtres, renversées en dehors. — La langue est énorme et reste presque toujours, en partie, hors de la bouche. Elle est rouge bleuâtre comme les lèvres, comme toute la muqueuse buccale, du reste.
Les dents sont en partie gâtées. La première dentition a persisté. Il y a dix dents, ou débris de dents, à la mâchoire supérieure et autant à la mâchoire inférieure. En plus, quatre dénis permanentes ont poussé à la mâchoire inférieure, quatre incisives. Il y a donc â la partie médiane de la mâchoire inférieure une double rangée de dents.
Cou, — Le cou est très court; sa circonférence est de C^SS; il est très myxœdémateux, surtout au-dessus de chaque clavicule. On ne peut percevoir la thyroïde. Cette glande n'existe pas, autant qu'on peut être affirniatif sur ce point en l'absence d'autopsie.
Tronc, — Très myxœdémateux, surtout au niveau des aisselles. La colonne vertébrale est déviée à la région dorsale; la convexilé tournée à droite fait une saillie assez prononcée. — Le ventre est très gros, sa circonférence = 0"» 60. — Hernie inguinale droite qui reste ordinairement réduite sous bandage, mais qui sort au moindre effort. — Une hernie ombilicale aurait guéri spontanément. Elle ne sort plus depuis plusieurs années. — Chute du rectum fréquente. La mère est habituée à réduire lo rectum en prolapsus.
Membres, ^ Ils sont gros,* potelés par le fait du pseudo-œ.dème. Les attaches sont épaisses. Les membres supérieurs égaux ont 0™22 de longueur, les inférieurs, également égaux, ont 0™ 31. — La peau du bras est, nous Tavons déjà dit, très rugueuse, iclhyosique. — Aux mains et aux pieds, la peau est épaisse, rude et un peu eczémateuse. Les extrémités rappellent celles des gros pachydermes. C'est, on le sait, cette analogie, notée depuis longtemps, qui a servi à M. Charcot pour dénommer l'affection. — Les ongles sont difformes et cassants.
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Organes sexuels. — La vulve est celle d'une petite 611e de trois ou quatre ans. La muqueuse est bleuâtre, mais moins que celle des lèvres. Au moment de Texamen, il n'y avait pas trace d'écoulement vaginal. — H n'y a pas de poils au pubis. — Aux grandes lèvres, on voit quelques poils follets courts et blonds.
Les mamelles ne sont pas développées. On ne sent pas trace de glande sous les mamelons. La partie antérieure du thorax est recouverte d'une couche pseudo-œdémateuse épaisse.
Viscères. — Autant qu'il nous a semblé, ils sont sains et ne présentent rien de particulier. — Le cœur, que l'état cyanosique des muqueuses pouvait faire supposer lésé^ n'offre à la percussion et à l'auscultation rien d'anormal.
Digestion. — Amélina F... mange peu, mais régulièrement. Son régime consiste presque exclusivement en pain et en lait; ce sont les aliments qu'elle préfère, elle aime aussi les sucreries.
— Les digestions sont ordinairement bonnes, F... est cependant sujette à la diarrhée. — Il est à propos de noter qu'elle a été longtemps gâteuse. Sa mère avoue qu'elle n'est arrivée à la rendre propre qu'en employant des moyens brutaux^ en la fouettant.
. Circulation. — Respiration. — La respiration est normale. Quand elle so fait par le nez, elle est bruyante et un peu gênée ; ce qui tient sans doute au pseudo-œdème de la muqueuse nasale.
— La circulation est peut-ôlre défectueuse, aux extrémités au moins ; la température des extrémités est, en effet, relativement trop basse. — Les bruits du cœur sont bien rythmés et réguliers. Le pouls bat 95 pulsations à la minute. La température axillaire est de 35^,5. — Mais les examens du pouls et de la température ont été trop peu nombreux, la malade n'étant pas dans un service d'hôpital ou d'asile, pour que nous puissions, sous ce rapport, présenter les résultats d'une observation sérieuse.
Marche. — La malade ne peut marcher sans s'appuyer sur les meubles ou sur la muraille ou sans être tenue par la main. Elle parvient alors à faire quelques pas lourds et pénibles. Elle peut se tenir pendant quelque temps debout, immobile, sans point d'appui. 11 paraît qu'autrefois elle marchait seule et sans soutien.
Voix. — Elle est rauque, le timbre en est très bas. Les paroles, presque inintelligibles, sont lentement prononcées; le vocabulaire est, du reste, très restreint. La tonalité, et la raucilé de la vofx dépendent probablement de la présence du myxœdôme sous la muqueuse du larynx et des cordes vocales.
Etat psychique.-- Les facultés mentales sont très rudimentaires. Amelina F... passe sa vie assise sur un fauteuil-lit, a jouer avec une poupée oU avec des chiffons qu'elle pique avec une aiguille, mais elle est incapable de coudre. Son faciès est alors absolument
impossible, sa bouche enlr'ouverte, son énorme langue à moitié tirée. Si on lui offre un bonbon, elle sourit, ce qui donne passagèrement un peu d'expression à sa physionomie. Elle ne répond guère qu'à sa mère et par monosyllabes : oui, non. Parfois elle prononce quelques mots que sia mère traduit. La mémoire est relativement plus développée que les autres facultés. Elle nous reconnaissait quand nous allions la voir et elle nous nommait dans les intervalles de nos visites, sans doute dans l'attente de quelques sucreries. Elle est douce et se met rarement en colère.
Somme toute, idiotie prononcée ; un degré de plus, la vie serait absolument végétative, et ce degré, elle Teùt atteint sans les soins affectueux de sa mère qui trouve en elle, il faut bien le dire, une source de profit en la promenant dans les marchés et dans les foires de la région. Dans les fêtes de nos campagnes, comme dans celles des faubourgs de Paris, un oeau cas tératologique a toujours du succès.
Nous pensons que la cachexie pachydermique s'est déclarée quelque temps après la naissance et qu'elle a provoqué Tarrét de développement du sujet. — L'idiotie est la conséquence, et de cet arrêt de développement et de la cachexie pachydermique elle-même. Cette affection, on le sait, produit toujours, môme chez Tadulte, une lésion par défaut des fonctions psychiques. Comme nous Tavons dit au début, Amélina F... présente l'état crélinoïde au degré le plus avancé. Aucun des signes énumérés par M. Bournevillc ne fait défaut.
NOTES ET REFLEXIONS A PROPOS DU CAS PRECEDENT; Par BODRNETILLB.
Nous avons pu ajouter à l'observation très intéressante de M. le D^ Camuset la fig. 1, d'après une photographie, prise à titre de curiosité parle garçon de laboratoire de la clinique de M. Charcot. De plus, nous donnons une figure représentant la malade Pih... de Croisilles dont nous avons inséré l'observation dans le dernier numéro des Archives (p. 432). Cette figure 2 est faite d'après une photographie due à un artiste de
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passage, qui nous a été envoyée par notre ami le D*" Guillaumin^
Si Ton veut bien comparer ces figures à celles que nous avons insérées dans notre ancien travail', on verra que tous ces malades ont une physionomie tout à fait semblable et caractéiistique ; Tétat du cou, des membres et. en particulier, des pieds et des mains est toujours le même.
Fisr^ 2.
Une étude attentive de ces nouvelles observations montre aussi que les malades offrent tous les mêmes symptômes et
* Ces figures ne sont point parfaites. En pareil cas, il faut bien montrer les pieds, les mains, la tôte, etc.
* Archives de Neurologie, 1886, t. XII, p. 137, 292.
que ces symptômes sont absolument analogues à ceux que nous avons minutieusement décrits.
Chez aucun des malades vivants dont nous avons publié l'observation, ainsi que chez une autre, Wau....,dont nous parlerons plus tard, il n'a été possible de sentir la glande thyroïde : il ne paraît y avoir rien entre la peau et les cartilages thyroïde et cricoide. Les deux autopsies pratiquées par Curling, celle de M. Fletcher Beach, celle de M. Bouchaud, les nôtres^ au nombre de trois^ ont démontré que dans ces cas, la glande thyroïde n'existait pas^.
Aujourd'hui, il nous semble donc indiscutable que la forme d'idiotie que nous avons décrite sous le nom d'idiotie crétinoîde avec cachexie pachy dermique est parfaitement constituée, qu'elle a ses symptômes particuliers et une lésion anatomique constante.
Par J. BABINSKr,
Ancien chef de clinique à la Salpétrièrc.
L*histoire du magnétisme animal et de l'hypnotisme a subi des fortunes diverses.
Longtemps mis en doute, repoussé et ridiculisé par les Corps savants, le magnétisme animal Qnit par s'imposer sous le nom d'hypnotisme, en 1845. On admit alors qu'il était possible de produire chez certains sujets prédisposés, un état nerveux spécial caractérisé par des contractures, des paralysies, des troubles divers de l'intelligence. Cet état nerveux, décrit avec soin par un médecin anglais, Braid, fut étudié ensuite par divers médecins français, mais timidement; le monde scientifique restait sur la réserve. C'est en 1878, seulement, grâce à
* Autopsie (lu Pacha; — de Bourg... (Fcrn.), de sa sœur Bourg..., ces deux dernières inédites.
rinitiative de notre maitre, M. Gharcot, que la question Tit un pas décisif; on peut dire que M. Gharcot est le premier qui ait donné une démonstration scientiPique de Thypnotisme ; il est de fait que depuis la publication des travaux de la Salpétricre, la réalité des symptômes hypnotiques n'est plus mise en doute.
On pouvait prévoir que par suite de Tessor nouveau donné à ces études curieuses, les savants, les physiologistes, les psychologues, s'y porteraient en grand nombre ; c'est en effet ce qui est arrivé. Les célèbres études de la Salpétrière sont devenues le point de départ d'un mouvement scientifique qui n'est sans doute pas près de s'arrêter.
Seulement, à mesure que les travaux sur Phypnotisme se sont multipliés, des controverses se sont produites entre les divers observateurs. Gelui-ci n'a point observé ce qu'a découvert celui-là. Les sujets de M. un tel n'ont pu produire aucun des résultats qu'on a obtenus sur d'autres sujets.
Rien de plus naturel que ces différences, lorsqu'on sait que les divers expérimentateurs n'emploient ni le môme genre de sujets ni le môme genre de méthodes. Mais on a cru qu'il était plus simple de se contredire, de nier ce qu'on n'avait pas vu et de n'accorder de l'importance qu'à ce qu'on avait observé soi-môme. La France, qui a tout fait pour le développement de l'hypnotisme, a été le principal théâtre de ces controverses et de ces batailles. On a opposé Ecole contre Ecole et nous avons aujourd'hui, suivant le langage des auteurs, une Ecole de Nancy qui est en opposition avec celle delà Salpétrière et qui prend le contre-pied de tout ce que la Salpétrière a affirmé. Ge qui est ime vérité à la Salpétrière devient une erreur à Nancy. Ges discussions, faites en général, sans suite, à bâtons rompus, à propos des sujets et avec des expressions qu'on n'a pas eu au préalable le soin de caractériser suffisamment, ont des inconvénients immenses ; le principal, est d'inspirer au grand public et môme aux Gorps savants un grand scepticisme à l'égard de faits que l'on voit sans cesse remis en question.
Notre but est principalement de rappeler et de résumer ici, avec autant de clarté que possible, l'enseignement traditionnel .de la Salpétrière, qu'on a un peu perdu de vue dans les discussions, et de montrer que les faits hypnotiques que M. Gharcot découvrait en 1878 et dont il présentait en 1882 la synthèse
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à rAcadémie des Sciences n*ont, tant s'en faut, rien perdu de leur réalité et de leur valeur.
11 nous semble que les critiques qui ont été faites à Tœuvre de M. Gharcot tiennent, en partie au moins, à ce qu'on ne Ta pas suffisamment étudiée et comprise. Aussi croyons-nous qu'il ne sera pas inutile avant de chercher à établir l'exactitude de la thèse que soutient M. Gharcot, d'en faire ressortir les traits essentiels, de bien faire connaître la façon dont on conçoit l'hypnotisme â la Salpétrière, de rappeler la manière de voir de c Nancy s et de mettre ainsi en regard les opinions des deux écoles.
En 1878, nous l'avons déjà dit, malgré les travaux de Braid et de ses successeurs, le monde scientifique restait encore dans une attitude fort réservée^ pour ne pas dire plus. Les choses étaient à ce point, qu'il était devenu nécessaire de démontrer au milieu du scepticisme presque universel, la réalité même de l'hypnotisme, sa réalité matérielle, grossière, si l'on peut ainsi dire. Gèrtes, il fallait un certain courage pour relever une question mal famée et marcher à l'encontre des préjugés enracinés.
M. Gharcot, éclairé déjà depuis longtemps par nombre d'observations rigoureuses, recueillies dans son service, n'hésita pas. Il comprit, dès l'origine, que si ses devanciers n'avaient pas réussi à convaincre, c'était parce qu'ils avaient commis une faute de méthode ; la plupart s'étaient bornés, en effet, à étudier dans l'hypnotisme ce qu'il y a de plus subtil, de plus délicat, de plus difficilement saisissable, à savoir, les phénomènes intellectuels ; c'était commencer par où il fallait finir. M. Gharcot relégua d'abord au second plan les phénomènes psychiques, il les écarta de parti pris et chercha à mettre premièrement en lumière chez les sujets en expérience, des phénomènes objectifs, c'est-à-dire de ces faits grossiers que tout le monde peut voir et toucher et qui constituent une preuve matérielle de l'absence de la simulation. Ges signes objectifs de l'hypnose appartiennent au domaine de la motilité.
Passons donc en revue les caractères somatiques les plus importants. Occupons-nous d'abord de \ hyperexdtabilité neuro-musctilaire^ Gette propriété consiste en ce que, sous
* Consulter roiivrag-e : Le magnéitsme animal, par Binet et Féré. (Alcan éditeur, 1887), auquel nous empruntons quelques passages. — Consulter aussi Tarticle Hypnotisme ^ par MM. P. Uiclicr et Gilles de la Tourette. Dictionnaire encyclopédique des Sciences médicales.
rinfluence d'une excitation mécanique directe, les muscles de la vie normale se contracturent. Le mode d'excitation est variable : on peut employer le massage, la friction, la pression soit avec la main, soit avec une bande élastique, la percussion des tendons, etc. Les muscles de la face se contractent seule-^ ment au moyen de ces manœuvres, mais n'entrent pas en contracture. Faisons remarquer à ce propos que les muscles de la face sont, dans l'hypnotisme comme dans l'hystérie, soumis à d'autres lois que les muscles des membres. C'est ainsi que jusqu'à présent on n'a jamais pu fournir une observation probante de paralysie flasque de la face dans l'hystérie, tandis que du côté des membres, ces paralysies sont, comme on le sait, très fréquentes.
L'excitation mécanique des troncs nerveux agit sur les musclés tributaires du nerf de la même façon que l'irritation directe de ces muscles. Il en résulte que le membre sur lequel on expérimente prend une attitude caractéristique qui est déterminée par la distribution spéciale des rameaux musculaires du nerf excité. Si, par exemple, on presse dans la goût* tière olécranienne sur le nerf cubital, on voit aussitôt la main se contracturer et prendre l'attitude dite de la griffe cubitale. Cette hyperexcitabilité nerveuse ne peut être simulée surtout lorsqu'il s'agit d'un sujet qui n'est pas très versé dans l'étude de l'anatomie.
La contracture léthargique présente des caractères qui la distinguent nettement d'une contracture volontaire et qui permettent de s'assurer que le sujet ne simule pas. Des expériences de contrôle ont été faites sur des sujets sains et vigoureux, qui prenaient volontairement des attitudes semblables à celle de la contracture léthargique, et voici ce qui résulte de la comparaison. Sous l'influence d'une traction continue, le membre contracture d'un sujet léthargique cède par degrés, comme le membre raidi par la volonté, à ce point de vue il y a ressemblance parfaite. Mais les tracés myographiques et pneumographiques révèlent des différences fondamentales : chez le simulateur, le tremblement du membre et l'irrégularité de la respiration ne tardent pas à trahir l'effort volontaire ; chez l'hypnotique le rythme respiratoire ne varie pas et la détente du membre contracture s'opère lentement, sans la moindre secousse.
Etudions maintenant cet autre caractère somatique, l^plas-
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tlcUé cataleptique^ qui consiste en ce que les membres soulevés ou Aéchis par Tobservateur ne sont le siège d'aucune résistance et que le sujet garde toutes les attitudes qu'on imprime à ses membres ou à son corps.
On peut distinguer par des procédés graphiques semblables à ceux que nous venons de signaler à propos de la contracture léthargique, la catalepsie légitime, de la catalepsie simulée, le simulateur serait-il très versé dans Tétude de Thypnotisme. Voici comment on procède : on commence, par exemple, par placer le membre supérieur dans Tabduction de façon à ce qu'il occupe une position horizontale. On applique alors un tambour à réaction à l'extrémité du membre étendu qui servira à enregistrer les moindres oscillations de ce membre pendant qu'un pneumographe fixé sur la poitrine donnera la courbe des mouvements respiratoires. Or, chez le cataleptique, pendant toute la durée de l'observation, la plume qui correspond au membre étendu trace une ligne droite parfaitement régulière, tandis que chez le simulateur, le tracé, semblable d'abord à celui du cataleptique, se modifie au bout de quelques minutes; la ligne droite se change en une ligne brisée, très accidentée, marquée par instants de grandes oscillations disposées en série. ' Il existe des différences analogues en ce qui concerne les tracés pneumographiques. Chez le cataleptique, la respiration est rare et superficielle et la fin du tracé ressemble au corpmencement, tandis que chez le simulateur la respiration régulière au début, présente dans la phase qui correspond aux indices de la fatigue musculaire notés sur le tracé du membre, un rythme irrégulier et on constate de profondes et rapides dépressions, signes du trouble de la respiration qui accompagne le phénomène do l'effort.
Abordons enfin l'étude du troisième caractère somatique Vhyperexcitabilité cutano -musculaire. Elle consiste en ce que, sous l'influence de très légères excitations superficielles, comme le frôlement, le souffle buccal ou l'agitation de la main à distance produisant un léger courant d'air, on provoque une contracture des muscles soumis à cette action. Cette contracturO; dite somnambulique, ne pourrait du reste pas plus que la contracture léthargique être simulée, et les preuves que nous avons fournies à propos de cette dernière pour démontrer Timpossibilité de la simulation s'appliquent aussi bien à la contracture somnambulique.
En même temps que M. Charcot relevait l'évidence de ces précieux symptômes, il constatait que chez les sujets qu'il avait sous les yeux les phénomènes hypnotiques pouvaient affecter dans certains cas un groupement spécial en trois états distincts. Nous ne pouvons mieux faire que de reproduire les principaux passages de la communication que M. Charcot a faite à ce sujet à l'Académie.
€ Essai dune distinction nosographique des divers états ner* veux compris sous le nom d'hijpnotisme. Les phénomènes si nombreux et si variés qui s'observent chez les sujets hypno* tisés ne répondent pas à un seul et même état nerveux. En Téalité, rhypnotisme représente cliniquement un groupe na* turel, comprenant une série d'états nerveux, différents les uns des autres, chacun d'eux s'accusant par une symptomatologie qui lui appartient en propre. On doit, par conséquent, suivant en cela Texemple des nosographes, s'attacher ii bien définir d'après leurs caractères génériques, ces divers états nerveux, avant d'entrer dans l'étude plus approfondie des phénomènes qui relèvent de chacun d'eux.
« Ces différents états, dont l'ensemble représente toute la symptomatologie de l'hypnotisme, semblent pouvoir être ramenés, suivant M. Charcot, à trois types fondamentaux, à savoir : !<" l'état cataleptique; 3^ l'état léthargique, et. S"" l'état de somnambulisme provoqué; chacun de ces états comprenant d'ailleurs un certain nombre de formes secondaires et laissant place pour les états mixtes, peut se présenter d'emblée, primitivement; ils peuvent encore, dans le cours d'une mémo observation, chez un même sujet, se produire successivement, dans tel ou tel ordre, au gré de l'observateur, par la mise en œuvre de certaines pratiques. Dans ces derniers cas, les divers états signalés plus haut représentent en quelque sorte les phases ou périodes du même processus.
€ l^ État cataleptique. — Il peut se produire : a). Primitivement, sous TinQuence d'un bruit intense et inattendu, d'une lumière vive placée sous le regard, ou encore chez quelques sujets par la fixation plus ou moins prolongée des yeux sur un sujet quelconque, etc.; — b). Consécutivement à l'état léthargique lorsque les yeux, clos jusque-là, sont, dans un lieu éclairé, découverts par l'élévation des paupières. — Le sujet cataleptisé est immobile; il parait comme fasciné. Les
* Comptes renduh de C Académie des sciences, 188*2.
AncnivK , t. XV H. 7
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yeux sont ouverts, le regard fixe ; pas de clignement des pftu* piëres; les larmes s*accumulent bientôt et s^écoulent sur les joues. Assez fréquemment, anesthésie de la conjonctive et même de la cornée. Plasticité cataleptique. Les réflexes tendineux sont abolis. L'hyperexcitabilîté neuro-musculaire fait défaut. — Il y a analgésie complète, mais certains sens conservent du moins en partie leur activité (sens musculaire, vision, audition). — Cette persistance de Tactivité sensorielle permet souvent d'impressionner de diverses façons le sujet cataleptique et de développer chez lui, par voie de suggestion, des impulsions automatiques et de provoquer des hallucinations. Lorsqu^il en est ainsi, les attitudes fixes artificiellement imprimées aux membres, ou d une façon plus générale aux diverses parties du corps font place à des mouvements plus ou moins complexes, parfaitement coordonnés, en rapport avec la nature des hallucinations et des impulsions provoquées. Abandonné à lui-même, le sujet retombe bientôt dans l'état où il était placé au moment où on Ta impressionné par suggestion.
€ 2« Etat léthargique. — Il se manifeste : a), primitivement, sous l'influence de la fixation du regard sur un objet placé à une certaine distance ; 6), consécutivement à l'état cataleptique, par la simple occlusion des paupières ou par le passage dans un lieu parfaitement obscur. Fréquemment, au moment où il tombe dans l'état léthargique, le sujet fait entendre un bruit laryngé tout particulier, en même temps qu'un peu d'écume se montre aux lèvres. Aussitôt il s'affaisse dans la résolution, comme plongé dans un sommeil profond. Il y a analgésie complète de la peau et des membranes muqueuses accessibles. Les appareils sensoriels conservent cependant parfois un certain degré d'activité; mais les diverses tentatives qu'on peut faire pour impressionner le sujet, par voie d'intimidation ou de suggestion, restent le plus souvent sans effets
c Les membres sont mous, flasques, pendants^ et soulevés, ils retombent lourdement lorsqu'on les abandonne à euxmêmes. Les globes oculaires sont, au contraire, convulsés, les yeux clos ou demi-clos, et l'on observe habituellement un
* Certains sujets pourtant sont, dans cette période, susceptibles d'être facilement suggestionnés, plus facilement même que dans la période Aomnambuiique*
ÔkAKb Et PETlt tt^i>NOTlSME. 90
frémisssement presque incessant des paupières. Les réflexes tendineux sont exagérés; l'hyperexcitabilité neuro-musculaire est toujours présente, bien qu'à degrés divers.
« 3*» Etat de somnambulisme provoqué, — Cet état peut être déterminé directement, chez certains sujets, par la fixation du regard et aussi par diverses pratiques qu'il est inutile d'énumérer ici. On le produit à volonté chez les sujets plongea au préalable soit dans Tétat léthargique, soit dans Tétat cata« leptique, en exerçant sur le vertex une simple pression ou une friction légère. Cet état parait correspondre plus particulièrement à ce qu'on a appelé le sommeil magnétique.
« Les phénomènes trî^s complexes qu'on peut observer dans cette forme se soumettent difficilement à l'analyse. Ils ont été, pour beaucoup d'entre eux, provisoirement relégués sur le deuxième plan dans les recherches faites à la Salpétrière. On s'est attaché surtout à déterminer, autant que possible, les caractères qui séparent l'état de somnambulisme des états léthargique et cataleptique, et à mettre en évidence la relation qui existe entre ce troisième état et les deux autres.
<f Les yeux sont clos ou demi-clos ; les paupières se montrent en général agitées de frémissements; abandonné à lui-même, le sujet parait endormi, mais même alors la résolution des membres n'est pas aussi prononcée que lorsqu'il s'agit de l'état léthargique. L'hyperexcitabilité neuro-musculaire fait défaut. Mais l'hyperexcitabilité cutano-musculaire est présente.
« Il y a analgésie cutanée, mais en même temps hyperacuité fort remarquable de certains modes de la sensibilité de la peau, du sens musculaire et de quelques-uns des sens spéciaux (vue^ ouïe, odorat). Il est, en général, facile, par voie d'injection ou de suggestion, de déterminer chez le sujet la mise en jeu d'actes automatiques très compliqués; on assiste alors aux scènes du somnambulisme proprement dit. Ajoutons encore qu'il est possible de développer une hémi-catalepsie, une hémi^ léthargie et un hémi- somnambulisme. Il suffit, par exemple, chez un sujet en catalepsie, de former un œil pour voir le côté du corps correspondant à cet œil prendre les caractères de la léthargie, tandis que le côté opposé, qui correspond à l'œil ouvert, conserve les propriétés de la catalepsie.
« L'hypnotisme caractérisé par les trois états que nous
venons de décrire, constilue ce que M. Gharcot appelle le (rrand hypnotisme. »
M. Gharcot, dans sa description, a laissé de côté à dessein les formes frustes, les états mixtes, pensant qu'il était préférable de s'arrêter tout d abord aux types réguliers, avant d'étudier les formes mal dessinées. M. Ciharcot ne rejette donc pas, tant s'en faut, les autres formes de l'hypnose. G'est ce dont on peut se convaincre par l'exposé qu'a donné son élève, M. Richer, des formes frustes de l'hypnotisme. Il reconnaît même que le grand hypnotisme, s'il répond au type parfait, représente cependant une forme rare. L'importance qu'il lui accorde tient donc exclusivement à ce que les caractères les plus essentiels du sommeil hypnotique s'y trouvent dissociés, et peuvent par conséquent être étudiés séparément d'une façon plus précise. Le grand hypnotisme constitue donc pour notre maître, nous le répétons, la forme la plus parfaite, la forme type de l'hypnotisme, et c'est elle qui doit servir de point de départ aux études sur ce sujet.
Le grand hypnotisme peut se présenter dans son état de complet développement dès la première tentative d'hypnotisation faite sur un sujet absolument neuf, et l'on peut dire que, dès la première épreuve, ou peut décider si un sujet sera apte ou non à présenter les phénomènes du grand hypnotisme; mais, môme dans ce cas, les caractères énumérés plus haut ne sont pas toujours aussi accentués au début, qu'ils le seront après le répétition d'un certain nombre d'expériences.
G'est ainsi, par exemple, que le développement de la contracture léthargique peut nécessiter au commencement une pression des masses musculaires énergique et prolongée pendant quelque temps, tandis que chez un sujet entraîuéi l'ap- •parition de ce phénomène, sous Tiniluence de la même manœuvre, est instantanée. Si, chez le sujet vierge, que nous supposons dans la léthargie, on presse sur le nerf cubital, on ne constatera peut-être du côté de la main que l'esquisse; en quelque sorte, de la griffe cubitale qui se dessinera de plus en plus lorsque l'expérience sera plus souvent renouvelée. Dans la catalepsie, les membres soulevés et placés dans des attitudes diverses ne gardent souvent tout d'abord, dans les premières expériences, qu'un temps très limité, la position qu'on leur donne. L'harmonie qui s'établit entre l'attitude corporelle qu'on fait prendre au sujet pendant la catalepsie, et Texpres-
sion de la physionomie, n'est pas non plus au début aussi frappante qu'elle le sera plus tard. Ce que nous disons des caractères somatiques s'applique aussi aux phénomènes psychiques; les malades peuvent être au début très peu impressionnables à la suggestion. En un mot, led sujet se perfectionnent avec l'exercice.
Dans d'autres cas, le grand hypnotisme ne se constitue dans ses trois états qu'après un certain nombre d'expériences. Le mode de transition entre le petit et le grand hypnotisme peut être progressif ou brusque. Nous allons montrer par quelques exemples comment la transformation peut s'opérer.
Mais, auparavant, nous devons indiqueras formes les plus Importantes de l'hypnose dans iesquriles on ne trouve pas la division en trois périodes. — Un ou deux des trois états peuvent manquer, d'où plusieurs variétés possibles; la catalepsie est, dans cette forme, la période qui nous parait manquer le plus souvent. — Dans d'autres cas, les trois périodes se confondent, et alors, tantôt les caractères somatiques et psychiques des trois périodes, se trouvent réunis, tantôt on ne constate la présence que d'un ou de deux de ces caractères. — Deux périodes, les périodes léthargique et somnambulique, peuvent être confondues, tandis que la catalepsie conserve les caractères qui lui sont propres. — M. Pitres a décrit une déviation dans laquelle il a observé l'état cataleptoïde les yeux fermés*.
Toutes ces formes que nous venons de signaler et qui constituent une partie des éléments du petit hypnotisme se rapprochent du grand hypnotisme par la présence d'un ou de plusieurs caractères somatiques et parce qu'elles s'observent, sinon exclusivement, du moins dans l'immense majorité des cas, chez des hystériques.
Ces diverses formes du petit hypnotisme peuvent, comme nous l'avons dit précédemment, se modifier suivant telle ou t3lle circonstance et se convertir en la forme type.
La transformation peut ôtreprogressive. Voici, par exemple, un sujet chez lequel les trois périodes sont confondues pendant un certain temps. A un moment donné, on remarque une tendance à la formation de périodes distinctes ; lorsque les
' Consulter, Sur les formes fiantes, qui forment la transition entre le grand et le petit hypnotisme, iiicher.
i02 nEVOB CRITIQUE.
yeux sont fermés, la contracture léthargique se développe plus facilement que la contracture somnambulique et la plasticité cataleptique; inversement, lorsque les yeux sont ouverts, cette dernière propriété est plus apparente que les autres. On voit ainsi petit à petit la division s'accentuer et le grand hypnotisme se constituer.
La transformation est parfois brusque. Voici un exemple de cette transformation que nous avons observée chez une malade de la Salpôtrière. G., âgée de 16 ans, entre à la Salpétriëre dans le service de M. Charcot, au mois de juin 1883. Elle présente tous les stigmates de Thystérie (hémianesthésie sensitivo-sensorielle, rétrécissement du champ visuel, points liystérogènes, grandes attaques). On cherche à Thypnotiser par la pression sur les yeux ; la malade s'endort en léthargie et présente tous les caractères de cet état. On cherche alors, en lui ouvrant les yeux, à la faire passer en catalepsie, mais on ne peut y réussir. La pression sur le vertex fait passer la malade de la léthargie au somnambulisme et on constate toutes les propriétés inhérentes à cet état. La malade reste ainsi dix-huit mois à la Salpétrière et, pendant cette période, on essaie à maintes reprises de développer la catalepsie par l'ouverture des yeux lorsque la malade est en léthargie. Peine inutile. Un jour, la malade était occupée à faire de la couture; elle n*avait pas été depuis quelque temps soumise aux expériences. Un bruit violent produit par un coup de lam-tam dans une pièce voisine et auquel elle ne pouvait s'attendre, détermina immédiatement chez elle l'état cataleptique. Depuis cette époque, l'état cataleptique a pris définitivement place dans la série des phases hypnotiques. La présence de divers signes physiques est donc, comme nous venons de le dire, un caractère qui est commun à la forme type et aux formes frustes que nous avons étudiées jusqu'à présent; elle a une importance fondamentale.
Nous devons pourtant faire observer que, dans certaines circonstances, ces stigmates peuvent momentanément disparaître. C'est ainsi que, d'après MM. Tamburini et Seppili, on peut supprimer l'excitabilité neuro-musculaire dans un membre par l'application d'eau froide ou de glace. Nous avons observé de notre côté que chez certaines grandes hypnotiques, quand on provoque par suggestion le développement d'une paralysie ilaccide dans un membre, on lui fait perdre, pendant la durée
ORAND BT PBTIT HYPNOTISME. 103
de cette paralysie, toutes les propriétés somatiques, qui per* sistent dans toutes les autres parties du corps.
Outre les formes de Thypnose que nous venons de passer en revue, il en existe encore d'autres, dont on peut augmenter ou diminuer le nombre, suivant qu'on attache plus ou moins d'importance à telle ou telle particularité, mais qui se distinguent toutes par un caractère commun, Tabsencede phénomènes somatiques. Le petit hypnotisme comprend donc deux catégories de sujets bien distinctes; à Tune appartiennent ceux qui présentent des caractères somatiques, à l'autre ceux qui en sont privés. Ces derniers peuvent être des hystériques, mais l'absence de tout stigmate de cette névrose est chez eux assez fréquente.
Les phénomènes psychiques qu'on observe chez ces sujets sont quelquefois aussi accentués que chez les hypnotiques qui présentent des propriétés somatiques ; ces sujets paraissent être parfois aussi impressionnables à la suggestion que les grands hypnotiques. Mais chez d'autres, lé plus souvent, d'après notre expérience personnelle, les caractères psychiques, toujours très accusés dans le grand hypnotisme, restent ici plus ou moins effacés, et on arrive par degrés à des variétés tellement frustee qu'on peut se demander, en présence de chaque cas, s'il s'agit du sommeil hypnotique, du sommeil naturel, ou encore du sommeil simulé.
L'aspect sous lequel se présente l'état hypnotique est donc variable et il y a lieu de reconnaître l'existence d'une série d*états) intermédiaires entre la forme type et la forme la plus effacée.
Nous rappellerons encore que l'hypnotisme est considéré à la Salpétrière comme un véritable état pathologique, comme une névrose artificielle, qu'on peut à beaucoup de points de vue comparer à l'attaque hystérique. De même que diverses formes convulsives ou psychiques, peuvent être rattachées au type de la grande attaque d'hystéro-épilepsie, de même les diverses variétés de l'hypnotisme, peuvent être reliées au grand hypnotisme.
Dans l'attaque d'hysteria major, il existe plusieurs périodes distinctes comme dans le grand hypnotisme. — Les attaques d'hystérie peuvent dévier du type normal par l'absence d'une ou plusieurs périodes ou par la confusion de deux périodes. N'est-ce pas ce que nous avons vu à propos de l'hypnotisme?
104 RBVUB CRITIQUE.
— Tous les caractères somaliques de Vattaque hystérique, contractures, mouvements convulsifs, grands mouvements, etc., peuvent faire défaut. L'attaque est constituée exclusivement par des troubles psychiques. L'analogie avec Thypnotisme se poursuit comme on le voit. — Enfin, on observe parfois, chez certains hystériques, quelques phénomènes psychiques très vagues, accès de colère, accès de rire, de larmes, qui peuvent être considérés comme des formes effacées de Tattaque hystérique. Ces cas correspondent aux variétés les plus frustes de l'hypnose.
Cherchons maintenant à résumer ce que nous venons de dire, et à mettre en lumière les traits fondamentaux de la conception de M. Charcot sur l'hypnotisme. Sa doctrine est contenue, croyons-nous, dans les propositions suivantes :
l"" Les caractères somatiques qu'on observe chez certains sujets dans l'hypnotisme ont une importance fondamentale, car ils permettent seuls d'affirmer légitimement l'absence de simulation. Oa comprend, du reste, l'importance majeure de ces caractères, lorsqu'il s'agit d'établir scientifiquement la réalité des phénomènes observés, ou encore lorsqu'on entreprend d'obtenir expérimentalement chez un sujet donné des résultats sur lesquels on puisse compter.
â^ Les phénomènes hypnotiques peuvent affecter un groupement spécial en trois états distincts. C'est là la formé la plus parfaite de l'hypnotisme, celle qu'on doit prendre pour type, et à laquelle on propose de donner le nom de grand hypnotisme.
3** Aux deux propositions précédentes s'en rattache une troisième sur laquelle nous insisterons longuement dans la suite de ce travail, dont elle formera même la partie essentielle, et qui consiste en ce que les propriétés somatiques de l'hypnotisme et le grand hypnotisme peuvent se développer indépendamment de toute suggestion.
4*^ L'hypnotisme doit être considéré dans ses formes les plus parfaites comme un état pathologique.
Nous devons maintenant exposer la manière de voir de l'école de Nancy *, ce qui ne nécessite pas du reste de longs développements, car elle consiste essentiellement à nier tout ce qu'on affirme à Paris,
* Voir l'ouvrage de M. Bernheîm : De la suggestion et de ses appHcadois à la thérapeutique. Octave Doin, éditeur. Paris.
M. Bernheim refuse de prendre pour type de Thypnotisme le grand hypnotisme qui est, dit-il, une création purement artificielle. 11 n'attribue aucune importance à Texistence des phénomènes somatiquesqui ne sont, pour lui, que l'œuvre de la suggestion. < Il ne fait que mentionner la contracture et la plasticité cataleptiques, sans en indiquer les caractères si précis et si particuliers que nous avons signalés plus haut. Il consi* dère Thypnose comme une propriété physiologique plutôt que pathologique. Il ne faudrait pas croire' que les sujets impressionnés soient tous des névropathes, des cerveaux faibles, des hystériques, des femmes ; la plupart de mes observations se rapportent à des hommes que j'ai choisis à dessein pour répondre à cette objection. > Pour M. Bernheim, la suggestion est la clef de toutes les manifestations de Fhypnotisme. c Ce sera, dit M. Bernheim ', une chose curieuse dans l'histoire de rhypnotisme que de voir tant d'esprits distingués égarés par une première conception erronée, conduits à une série d'erreurs singulières qui ne leur permettent plus de reconnaître la vérité. Erreurs fâcheuses, car elles entravent le progrès, en obscurcissant une question si simple en elle-même et 011 tout s'explique, quand on sait que la suggestion est la clef des phénomènes hypnotiques. >
L'Ëcole de Nancy conteste donc d'une façon absolue Texactitude des diverses affirmations de l'Ecole de la Salpôtrière.
Après avoir exposé sommairement les doctrines des deux écoles, nous devons maintenant chercher à mettre en lumière les arguments que M. Gharcot et ses élèves font valoir en faveur de la thèse qu'ils soutiennent, et essayer de démontrer que, malgré tant de contradictions, l'œuvre de M. Gharcot reste absolument intacte et inébranlable. Nous allons passer en revue les diverses propositions qui constituent les fondements de cet édifice.
L'importance attribuée à la présence des phénomènes somatiques est peut-être le caractère essentiel de la thèse que nous soutenons. Nous avons vu, en effet, que ces phénomènes somatiques ne pouvaient être simulés; c'est là'une vérité admise aujourd'hui sans conteste par tous ceux qui se sont livrés à ces études ; c'est cette preuve matérielle de l'absence de la simulation qui a ébranlé le scepticisme qui régnait à l'époque
• Lœo citato, p, 55* ' Loco citaio, p. 96.
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dans le monde médical à Tégard du magnétisme animal et qui a permis à Thypnotisme, si longtemps repoussé par les savants, d*entrer définitivement dans le domaine de la science. M. Bernheim ne conteste pas non plus l'existence de ces phénomènes, mais, dit-il, ils ne sont que Tœuvre de la suggestion ; pour ce motif, ils lui paraissent sans importance et ne méritent pas d'arrêter longtemps l'attention. Accordons pour le moment à M. Bernheim que les phénomènes somatiques ne puissent se manifester que sous Tinfluence de la suggestion. Perdent-ils pour cela toute leur fondamentale importance ? En aucune façon, car ils constituent, même dans cette hypothèse, un témoignage de la sincérité des sujets auxquels on s'adresse, tandis qu'en leur absence, il est souvent impossible de pouvoir être absolument fixé à cet égard. Si nous prenons, par exemple, un sujet qui présente cet état de torpeur qui caractérise le premier degré de M. Liébeault et qui consiste simplement dans un engourdissement plus ou moins prononcé, de la pesanteur des paupières, de la somnolence, quelle garantie avons-nous de sa sincérité ? On ne saurait se faire aucune illusion à cet égard, nous ne possédons vraiment en pareil cas, aucune des garanties réclamées par un observateur scrupuleux et sévère. Ce n'est pas que nous ayons Tintention de soutenir que les sujets appartenante cette catégorie soient fatalement des simulateurs; mais nous prétendons quUi n'existe pas de preuve rigoureuse de la réalité de leur sommeil, et ce n'est que parce que nous connaissons des types plus parfaits que nous sommes portés à admettre la bonne foi d'un grand nombre de ces sujets. Il ne faut pas perdre de vue, que dans cet ordre d'études, en tant surtout qu'il s'agit de recherches scientifiques ou de constatations médico-légales, la question de preuve reste la question capitale.
Si la réalité de Tétat hypnotique est devenue aujourd'hui une vérité incontestable, on peut du moins, dans chaque cas isolé, se demander si un sujet déterminé est réellement endormi d'un sommeil artificiel, et doit, par exeifaple, bénéficier au point de vue médico-légal de l'immunité que peut lui conférer cet état. Or, comment peut-on démontrer à des juges la réalité d'une suggestion donnée? Evidemment, c'est par la mise en évidence des phénomènes somatiques pouvant tomber sous le contrôle de l'observation. Une hallucination, un rêve, un délire, un phénomène psychique quelconque, ce sont là des
faits dont Texistence réelle ne peut ôtre prouvée directement tant qu'ils ne s'accompagnent d*aucun signe extérieur. La réalité ou pour mieux dire la sincérité des phénomènes psychiques est incontestablement beaucoup plus difricile à établir, et souvent l'expert devra rester dans le doute. Nous accordons très volontiers que si Thypnotisme fruste, Thypnotisme auquel on pourrait appliquer bien des fois Tépilhète de suspect, peut au point de vue thérapeutique donner des résultats favorables, et nous avons nous-même observé qu'il en est parfois ainsi, il y a tout lieu d'en faire bénéficier les malades qui ne peuvent être amenés à un état d'hypnotisation plus parfait. Mais ces sujets ne nous paraissent pas assez surs pour servir à des expériences relatives à des questions de physiologie ou de psychologie. En l'absence de preuve rigoureuse de la réalité du sommeil, les phénomènes psychiques observés doivent être soumis à caution. Il est légitime de suspecter la sincérité de ces sujets, et il est dès lors impossible de tirer des observations faites sur eux aucune conclusion définitive.
Au contraire, quand on se trouve en présence d'un individu dont le sommeil hypnotique est marqué par des caractères somatiques, on a déjà l'assurance qu'un certain nombre des phénomènes qu'il présente sont réels, qu'il ne s'agit pas d'un sujet quelconque, puisqu'il a des propriétés matérielles spéciales qui le distinguent, qui ne peuvent être simulées, et il y a donc lieu de supposer que les phénomènes psychiques ne sont pas non plus l'œuvre de la simulation >.
Si la contracture léthargique, si la catalepsie, si la contrac-
* Nous rappelerons d'ailleurs à ce sujet qu'on observe cliez la plupart des grandes hypnotiques, sinon chez toutes, certains phénomènes relatifs à des huUucinations visuelles qui permettent comme les caractères somatiques d'écarter l'hypothèse de simulation lorsqu'on obtient des ivsullats dès la première expérience comme on Ta observé à la Salpôtrière.
Voici en quoi consistent ces phénomènes :
Si par exemple on présente à un malade en état de suggestion une feuille de papier divisée en deux parties par une ligne, et qu'on lui donne sur une des moitiés rballuçination du rouge, elle aura sur l'autre moitié la sensation du vert complémentaire (Parinaud). — On dit aune malade en état de somnambulisme de regarder fixement un carré de papier blanc, et on lui suggère que ce carré de papier est coloré en rouge ou en bleu. Au bout de quelques instants, on retire ce carré de papier et on lui en présente un autre semblable sur lequel la malade voit la couleur complémentaire de celle qu'on lui a préalablement fait voir par suggestion. S'il s'est agi du rouge, le second carré de papier paialt
108 Rfivua b'anatom[e et df physiologie pathologiques.
ture somnambulique étaient, comme le prétend M. Bernheim, un effet de la suggestion, eh bien ! le caractère si précis de ces phénomènes prouverait du moins la réalité de cette suggestion. Aussi, quelle que soit Tidée qu'on se fasse delanaturede ces phénomènes, qu'ils soient oui ou non exclusivement susceptibles d'ôtre produits par la suggestion, il nous semble qu on ne peut en tous cas leur refuser une importance fondamentale. Abordons maintenant la discussion de la deuxième proposition. Le grand hypnotisme caractérisé par les trois états, léthargie, catalepsie et somnambulisme, n'estpas, disons-nous, une création artificielle. Cette proposition se lie intimement à la suivante, celle qui consiste à dire que les phénomènes soma-^ tiques, ainsi que le grand hypnotisme, peuvent se développer chez certains sujets, sous Tinfluence de certaines manœuvres, sans rintervention de la suggestion. Avant de chercher à démontrer l'exactitude de cette assertion, nous croyons utile d'entrer dans quelques développements sur ce phénomène de la suggestion dont on veut faire dépendre toutes les manifestations de l'hypnotisme. (A suivre.)