‹ Archives de neurologie (volume 3)Chapitre 11 sur 39 · DES ATTAQUES D'HYSTÉRIE A FORME DÉPILEPSIE PARTIELLE · texte numérisé non relu

DES ATTAQUES D'HYSTÉRIE A FORME DÉPILEPSIE PARTIELLE

(ÉTUDE d'uNB nouvelle VARIKTÉ 0*ÉTAT DE MAL I^.PILEPTIFORIIE};

Par le D' Gilbert BALLET, ex-chef de clinique de la Faculté, ^ et Gaston CRESPIN, interne des hôpiUux.

C'est un fait aujourd'hui bien connu que Thystérie emprunte fréquemment le masque de Tépilepsie. L'expression d'hystéro-épilepsie, dont on se sert alors pour la désigner, indique très nettement la chose.

On sait d'autre part^ grâce aux travaux de Briquet, grâce surtout à ceux de M. Charcot, que la ressemblance dans les phénomènes symptomatiques n'im* plique pas une identité de nature et qu'il y a, nosologiquement parlant, une différence radicale entre les symptômes épileptiformes de l'hystérie et les manifestations épileptiques proprement dites. Les arguments qui le démontrent ont été trop souvent reproduits pour que nous croyions devoir les mentionner ici de nouveau. D'ailleurs, en plus d'un passage de ce mémoire, nous aurons à revenir sur quelques-uns d'entre eux et à mettre en relief leur valeur.

Archives, t. VIIL 9

Quaud rhystérie revêt la physionomie de Tépilepsie, c'est le GRAND MAL qu'elle simule le plus souvent et elle peut le simuler dans ses deux modalités : l'accès isolé et l'état de mal. On sait que la première phase de l'attaque hystéra-épileptique ressemble presque de tous points à l'accès d'épilepsie. Mais, le plus souvent les deux dernières périodes de l'attaque hystérique séparent de telle façon les unes des autres les phases épileptoïdes des attaques consécutives qu'on ne peut, même à première vue, se tromper sur la signification et la nature de ces dernières. — Dans d'autres cas, au contraire, plus rares à la vérité, les attaques d'hystérie se succèdent on très grand nombre, et empiètent les unes sur les autres. La phase des grands mouvements, celle des hallucinations sont sautées en quelque sorte, et l'on assiste à une série parfois fort longue d'accès épileptoïdes, qui, par leur réunion et leur. enchaînement constituent un véritable état de mal, rappelant de très près l'état de mal épileptique. Mais il s'agit alors simplement d'un état de mal épilepti forme ^ comme l'appelle M. Charcot,qui, il y a longtemps déjà, à propos d'une observation curieuse dont nous parlons plus loin, a fait heureusement ressortir les caractères et la signification nosologique de ce faux état de mal épileptique.

L'hystérie s'habille donc souvent en grand mal. Elle peut aussi s'habiller en tetit mal. Quelques faits observés par l'un de nous V dans le service et sous la direction de M. Charcot, d'autres relatés par différents

* G. Ballet. — Des accidents épilepti formes dans VhystéHe^ Mém. inédit, eouronné par rAcadémie de médecine (Prix Civrieux 1882).

DKS ATTAQUES D*UYST£&1E. 131

observateurs, uotammeat par M. P. Richer \ nous autorisent, eu effet, à avancer qu'elle simule quelquefois le vertige *.

Eu outre (et c'est là le point nouveau sur lequel nous voulons insister dans ce mémoire), l'attaque hystérique, dans quelques cas, reproduit avec une exactitude à peu près parfaite le tableau de Tëpilëpsie PARTIELLE (épllepsic jacksonnicune, ou par lésion cérébrale). Cette notion résulte de plusieurs faits que nous avons été à même d'observer dans les services de nos maîtres, MM. Gharcot et Legrand du Saulle, à la Salpê trière. Les cas de cet ordre qui, jusqu'à ce jour, étaient croyons-nous, passés complètement inaperçus se rencontreront vraisemblablement en assez grand nombre, quand l'attention aura été dirigée de leur côté.

Les malades soumises à notre observation ont présenté des attaques caractérisées tantôt par des convulsions exactement limitées (primitivement du moins) à un côté du corps, avec rotatiou de la tête et des yeux du côté convulsé, tantôt par des spasmes limités à un côté de la face ou à l'un des membres. Dans le premier cas, le tableau clinique était celui de Tépilepsie jacksonnienne à forme hémiplégique; dans le second celui de l'épilepsie partielle à forme circonscrite ou monoplégique. De plus, chez la plupart des malades, les accès se sont montrés par séries constituant un véritable état de mal^ analogue à celui qu'on observe chez les individus atteints de lésion cérébrale

* p. Richcr. — Etudes cliniques sur Chystéro^épilepsie, p. 293.

* A maintes reprises, et notamment dans V Iconographie photographique de la Salpatrière (1876-1880), ces vertiges ont été décrits et comparés à ceux de l'épilepsie (Bourneviile).

corticale. Mais Texameu attentif et minutieux de tous les phénomènes a permis de. rejeter le diagnostic épilepsie et d'affirmer que nous étions en présence d'attaques d'hystérie franche.

Nous nous proposons donc d'établir dans ce travail :

r Que, dans certains cas, l'attaque d'hystérie simule l'accès d'épilepsie partielle;

2*" Que, dans ces circonstances, en dépit de la frappante ressemblance que la fausse épilepsie partielle (épilepsie partielle hystérique) présente avec l'épilepsie partielle par lésion cérébrale, il existe des signes qui permettent d'établir avec certitude le diagnostic différentiel. Ces données, que nous avons déjà exposées succinctement dans le Progrès médical \ ressortiront d'une façon très nette des observations et des développements qui vont suivre,

La première observation qui constitue, pour ainsi dire, la clef de la démonstration que nous entreprenons, est celle d'une malade du service de M. Legrand du Saulle.

Observation I *. — RosaG.'.., dix-sept ans, fille naturelle, -aurait présenté vers Tâge de douze à treize ans, des attaques convulsives, sur la nature desquelles il est impossible d'être renseigné. Nous avons appris que la malade aurait eu des vertiges : elle pâlissait subitement et faisait quelques petits mouvements; mais ces vertiges étaient fort peu nombreux et de -très courte durée.

Nous ne connaissons pas les antécédents héréditaires. — La malade entre àla Salpêtrière le 24 juin 1881, dans le service de M. Legrand du Saulle. Depuis cette époque jusqu'à jan-

ï Progrès médical^ 1884, n«5.

< Cette observation a fait Tobjet d'une comniunioatiun de M. Legrand du Saulh à la Société médico psychologique, dans la séance du 29 octobre 1883.

DES ATTAQUES D*HTSTBRIE. 133

vier 1883, c'èst-à-dire pendant dix-huit mois environ, elle n'a pas d'attaques. Nous constatons seulement que R... est vive» coléreuse, d'un caractère très irritable et d'une grande coquetterie.

Le 22 janvier 18S3, la malade est prise d*accès qui vont en augmentant de nombre jusqu'au 7 février; ces accès à caractère épileptiforme paraissent avoir été influencés par le bromure de potassium, car ce médicament ayant été administré pendant trois jours, à la dose de quinze grammes, les attaques disparurent après trois jours de médication, c'est-à dire le 10 février. Pendant cette période de vingt jours, du 22 janvier au 10 février, on ne compta pas moins de 8,000 accès.

Ces accès ressemblaient à ceux de Vépilepsie partielle, avec prédominance des convulsions du côté droit ; mais la température resta toujours normale, tandis que le pouls était à 120 ou à 130.

Cette série de 8,000 attaques terminée, la malade ne présenta plus qu'un nombre de crises relativement limité de mars à septembre 1883; elle eut, fîn moyenne tous les mois, cent attaques qui se montraient toujours par séries de dix à douze, et étaient suivies d'un repos de plusieurs jours. Le 30 septembre 1883 (il y avait quinze jours que la malade n'avait pas eu d'attaques), elle fut prise d'accès nombreux, se succédant sans interruption. ... .....

Fi<7. 1."— Phase tonique. ,

Description. DES AccKs. — Les accès ne sont pas précédés d'aura; quelquefois un petit cri annonce lé .début d'une crise. Alors la tête se raidit et se tourne du côté droit. La face devient un peu rouge. Les globes oculaires, portés en haut et à droite, cachent leur pupille dilatée sous les paupières supérieures ; les yeux sont légèrement entr'ouverts ; les muscles de la face se convulsent, surtout à droite; la bouche largement ouverte laisse quelquefois sortir la langue. .

in

A droite, le membre supérieur rigide est étendu dans Tadduction et la rotation en dehors; le poignet est fléchi sur Tavantbras, et le poing convulsé. Le membre inférieur est en extension, le genou droit fortement appliqué contre le gauche; la jambe et le pied sont tournés un peu en dehors. {Fig. 1.)

 gauche, le membre supérieur se raidit un peu, mais tou-^ jours consécutivement à la jambe droite, et à un degré très faible ; car le poing n'est jamais fermé; la jambe gauche ne se prend qu'ultérieurement, et très légèrement; souvent même elle reste tout à fait indemne.

A la phase tonique, succède bientôt une période de convulsions cloniques. Les muscles de la face et des membres du côté droit sont agités de secousses brèves, qui se succèdent avec la

FIg. 2. — Phase clonique,

plus grande rapidité. Du côté gauche, il n'y a rien de semblable : les membres restent un peu étendus, et un peu raides; mais on n'y observe jamais de convulsions cloniques. Bientôt les mouvements convulsifs s'arrêtent; mais pour recommencer presque aussitôt. Et une nouvelle attaque se produit, identique à celle que nous venons de décrire. Les tracés graphiques que nous avons recueillis montrent avec netteté, d'une part, que la raideur du côté gauche est toujours consécutive à celle du côté droit; d'autre part, que les convulsions cloniques se produisent seulement à droite. {Fig, 2.)

Après un nombre d'accès très variable, se succédant sans interruption, la malade revient à elle pour quelques instants; elle ne paraît pas abattue : elle a conservé un vague souvenir de ce qui s'est passé.

Après les crises, la main droite reste fermée convulsivement, et le membre supérieur droit un peu contracté. A gauche, les membres deviennent flasques.

Du 3au li octobre, les accès se multiplient en conservant

DES ATTAQUES D*HTSTBRIR. 135

les caractères que nous venons d*indiquer, et sans qu'aucun phénomène nouveau n'apparaisse ; seulement le nombre des accès va toujours en croissant, puisqu'on en observe 940 dans la journée du i% et 1,2f 2 dans la journée du i3. La température reste normale, malgré le nombre considérable des attaques.

Trois ou quatre jours après le début des accidents, notre attention est appelée sur certains signes qui avaient échappé tout d'abord, ou qui peut-être n'existaient pas encore; c'est ainsi que nous observons des mouvements ondulatoires du ventre au début et dans l'intervalle des crises, des battements des paupières pendant les accès. Enfin, il importe de signaler l'ouverture de la bouche, et la propulsion de la langue au dehors, qui se sont montrées à différentes reprises d'une façon très manifeste.

Le 1i octobre, les attaques deviennent plus complètes; les convulsions se généralisent : le côté gauche se prend à son tour. Dans chaque accès^ le membre supérieur gauche s*étend et se raidit, les doigts se contractent et le pouce se fléchit dans la paume de la main comme à droite ; le poignet se fléchit à angle droit sur Tavant-bras; la face palmaire de la main regardant en haut. La jambe gauche est également rigide. Les mouvements cloniques se montrent dans le membre supérieur gauche, mais beaucoup plus faiblement qu'à droite; la jambe gauche ne présente pas toujours de convulsions. A ce moment donc, et pour la première fois seulement, les convulsions tétaniques sont généralisées. Toutefois, les mouvements cloniques restent prédominants à droite, et la tête se tourne toujours de ce côté, c'est-à-dire du côté primitivement convulsé.

Nous constatons aussi pour la première fois (dans l'intervalle des crises) de l'amblyopie à droite avec achromatopsie, signes sur lesquels nous reviendrons.

Pas de changement nouveau dans l'état delà malade jusqu'au 18 octobre, époque à laquelle les phénomènes de nature nettement hystérique^ viennent se surajouter aux manifestations épileptiformes. En eifet, à la suite d'une série d'accès épileptoîdes, nous voyons apparaître des hallucinations visuelles terrifiantes. Les yeux sont largement ouverts, tandis qu'au début de la maladie, ils étaient presque fermés ; ils sont fixes: le regard exprime la terreur. La malade fait des mouvements comme pour éviter quelque chose qui approche; parfois elle se cache sous son drap ; mais elle ne prononce aucune parole. Ces hallucina-

tions durent de cinq à dix minutes. A son réveil, R... n'a aucun souvenir de ce qui s'est passé. Le lendemain et les jours suivants, les hallucinations deviennent plus précises. La malade

Fig, 3. — Courbes des attaques et de la température chez Rosa G.. .

dit qu'elle voit une boule noire qui se déroule, se déploie, va et vient. «La voyez-vous?» s'écrie-t-elle . Plus tard, au milieu d'une hallucination, lorsqu'on presse R... de questions, elle répond :

DES ATTAQUES D*HTSTBRIR. 137

«Vous la voyez bien, c*est une béte verte qui rampe; elle a des yeux, mais n*a pas de pattes; elle s'approche de moi, arrétezla. » R... a toujours les yeux fixés dans la même direction, et tournés vers la droite. Les visions se montrent toujours du eôté où prédominent les convulsions, c*est-à-dire du côté droit.

I^ malade se débat, saute et s*agite en tous sens, comme pour résister à quelque chose qui la poursuit. 11 est à remarquer que les hallucinations terrifiantes tantôt se montrèrent à la suite d*un ou de plusieurs accès épileptoïdes, tantôt apparaissent isolées des phénomènes convulsifs, après un intervalle de repos.

Les accès épileptoïdes, loin de diminuer de nombre après Tapparition des hallucinations, ne ibnt qu'augmenter, puisqu'on en compte : le 18 octobre, 1,139 attaques ; le 19, 1,109; le :25, 1,463; le 26, 1,513.

Enfin, le 28 octobre, c'est-à-dire le vingt-sixième jour de la maladie, les attaques, qui s'étaient élevées à 1,351 la veille, tombent à 350. Les jours suivants, les accès épileptoïdes disparaissent presque complètement ; la malade n'a plus que quelques hallucinations visuelles souvent fort longues, mais moins terrifiantes qu'au début.

Enfin, on observe encore pendant quelques jours huit à dix petits accès épileptoïdes en une seule série; mais ces accès sont tout à fjit avortés ; ils se bornent à quelques mouvements de la f8C3^*puis tout disparaît, et la malade ne tarde pas à se lever.

Du 3 octobre, début de la série des accès au 28, c'est-à-dire en vingt-six jours, la malade a atteint le chiffre énorme de 21,708 accès *. Pendant tout ce temps, la température n'a pas cessé d'être normale. {Fig. 3.)

Examen de la sensibiutê. — La sensibilité générale au tact, à la température et à la douleur a disparu d'une façon complète du côté droit. L'examen de l'œil, fait par M. Parinaud, a permis de constater de Tamblyopie hystérique plus prononcée à droite, et un rétrécissement caractéristique du champ visuel de ce côté

* Nous ne connaissons pas d'observation dans laquelle on ait signalé jusqu'à présent un nombre aussi considérable d'attaques successives. — Au moment ou nous étions occupés à rédiger ce mémoire, notre ami P. Marie, chef de clinique de la faculté, observait dans le service de M. Charcot, une hystérique bien connue, Hab..., qui, du 16 au 30 avril, n'a pas eu moins de 4,598 attaques. Quelque imposant que soit ce chiffre, il n'approche pas, on le voit, de celui relevé dans le cas de Rosa.

pour le blanc et les couleurs. Les autres sens ne présentaient aucune altération.

Cet examen de la sensibilité a été pratiqué à deux reprises, pendant Tétat de mal hystérique, et un mois après la fin des crises; et dans les deux cas, les résultats ont été identiques.

Traitement. — Le bromure de potassium administré à la dose de 18, 20 et 22 grammes par jour, n'a déterminé aucune amélioration dans l'état de la malade. Nous avons constaté que ce médicament était bien réellement absorbé, car il a été trouvé à plusieurs reprises dans les urines.

La compression ovarienne a été inefficace comme le bromure. En effet, une ceinture compressive double ayant été appliquée de dix heures et demie à trois heures, on compta, durant ce temps, 340 attaques. Cependant nous devons dire que si la compression ovarienne a semblé n'avoir aucune influence sur le nombre des attaques, elle a paru diminuer l'intensité de ces dernières.

Deux faits se dégagent nettement, tout d'abord, de l'observation qui précède: c'est, d'une part, l'analogie remarquable, nous pourrions dire l'identité parfaite des accidents convulsifs, dans le cas en question, avec ceux qui caractérisent l'épilepsie jacksonnienne; c'est, d'autre part, la nature hystérique non douteuse de ces accidents.

Knce qui concerne le premierfait, les détails del'observation sont aussi explicites que possible : début des convulsions toniques par le côté droit, rotation de la tête et des yeux à droite, l'imitation des secousses cloniques à ce même côté droit, voilà autant de particularités typiques qui fontsongerforcément à Tépilepsiecorticale.

Quant au second fait, l'apparition, à un moment donné, de phénomènes nettement hystériques, des mouvements ondulatoires du ventre, des hallucinations à caractère spécial, de quelques autres manifestations sur lesquelles nous insisterons dans un instant; la

constatation d'une hémianesthésie positive et d'un rétrécissement du champ visuel très marqué, surtout à droite, démontrent surabondamment à la fois l'existence de rhystérie chez la malade et la nature hystérique des accidents convulsifs.

Cette observation suffirait donc, à elle seule, à établir le bien fondé de notre première proposition, à savoir que rhystérie emprunte, dans certains cas, le masque de l'épilepsie jacksonnienne. Cette notion trouvera, d'ailleurs, un surcroît de preuves dans les autres faits que nous rapportons plus loin.

Mais il est d'autres enseignements à tirer du cas de Rosa G..., sur lesquels nous devons insister dès maintenant. Après avoir lu dans tous ses détails la relation de ce cas, on pourrait être tenté do s'étonner que la détermination de la nature des accidents ait provoqué des hésitations, tant s'impose avec netteté le diagnostic hystérie. Si cependant Ion veut bien se reporter par la pensée aux premiers jours d'octobre, on comprendra que des discussions aient pu s*élever entre les divers observateurs qui furent appelés à examiner Rosa G.... Quelle était, en effet, la situation à ce moment? On se trouvait en face d'une malade chez laquelle on n'avait pas encore constaté les signes permanents de l'hystérie (anesthésie et autres), soit qu'on eût insuffisamment recherché ces signes, soit qu'ils n'existassent pas à l'époque où Rosa G... fut examinée; dune malade dont les attaques étaient, quant à la physionomie des convulsions, des attaques à forme d'épilepsie partielle sans immixtion d'aucun phénomène nettement hystérique (ces phénomènes ne devaient apparaître que quelques jours plus tard). Une seule particularité,

capitale à la vérité, différenciait cette épilepsie partielle de celle qu'on voit se produire au cours des lésions du cerveau, l'absence de toute élévation de la température, en dépit du nombre déjà considérable des attaques. J.a question se posait dès lors de la façon suivante : ou bien il s'agissait d'une modalité anomale et jusque-là inconnue d'attaques d'hystérie, d'attaques à forme d'épilepsie partielle; ou bien d'une épilepsie partielle sans élévation .concomitante de la colonne thermométrique. Dans les deux cas, on se trouvait en présence d'un type clinique nouveau. L'avenir a donné raison à ceux qui inclinaient vers l'hystérie, et l'apparition ultérieure des divers phénomènes de la névrose a bientôt décidé les partisans de l'épilepsie (et nous étions du nombre) à renoncer à leur hypothèse.

La recherche de la température peut donc être considérée comme un moyen de diagnostic de premier ordre dans les cas embarrassants. Les travaux de MM. Charcot, Bouchard et Bourneville ont, depuis longtemps, bien établi ce fait que les attaques d'hystérie, quels que soient leur intensité et leur nombre, ne s'accompagnent jamiais d'hyperthermie notable, qu'au contraire l'élévation de la colonne thermométrique au dessus du chiffre physiologique est la règle dans le mal comitial, pour peu que les accès se répètent. Comme exemple remarquable d'absence d'hyperthermie chez les hystériques, nous pouvons rappeler le cas bien connu de la femme Co..., que cite M. Charcot dans ses leçons sur les maladies du système nerveux \

Charcot. — Leçons sur les maladies du système nerveux^ t. ï, p. 375 et suiv. Paris, 1876. — Bourneville et Voulet. — De la contracture 'lystérique pei^iane?ite.

Ul

« Chez Co..., dont les crises ont un cachet épilepliforme si prédominant et si fortement accentué, dit notre maître, Tétat de mai a persisté pendant plus de deux mois^ et par moments, les accidents ont été portés au plus haut degré d'intensité. Ainsi, le 22 janvier, les convulsions épileptiformes se sont succédées sans interruption depuis neuf heures du matin jusqu'à huit heures du soir. De huit à neuf heures, il y a eu uu temps de repos, puis les attaques ont repris comme de plus belle sans le moindre retour à la lucidité, et ont persisté pendant le même espace de temps. On peut, sans exagération, évaluer d'une manière approximative le chiffre des attaques épileptiformes qu'elle a éprouvées à cette époque dans l'espace d'un jour à 150 ou 200 environ. Or, jamais, pendant cette longue période -convulsive, la température ne s'est, chez Co..., sensiblement modifiée; elleaété, en moyenne, de 37**, 8 et ne s'est élevée jusqu'à 38**, 5 que d'une façon tout à fait exceptionnelle et transitoire. » Et, de ce fait, M. Charcot rapproche l'observation d'une épileptique Cheval... chez laquelle la température s'éleva jusqu'à 40**, 4, durant l'état de mal. — Celte différence radicale dans l'influence qu'ont sur la caldtification les attaques d'hystérie et les accès de mal comitial est un fait aujourd'hui bien connu. Eh bien! la loi formulée par notre maître est de tous points applicable aux convulsions à forme d'épilepsie partielle, comme elle l'est aux convulsions à forme de grand accès comitial, si bien qu'on peut poser la règle suivante :

En présence d'accidents convulsifs partiels, lorsque ces accidents se manifestent sous forme d'attaques successives et souvent répétées, si la colonne thermo-

Goo^c

142 CLINIQUE NERVBUSB.

métrique s'élève notablement au-dessus de 37%5^ fon peut affirmer qu'on a affaire à de fépilepsie jacksonîiienne; si, au contraire^ la température reste normale ou au voisinage de la normale^ ton a affaire à des manifestations de nature hystérique. Si la vérité de celte proposiliou était jugée iusuffisamineut démontrée par robservalioQ de RosaG..., elle trouverait lecomplémeut de preuves exigé dans les faits qui vont suivre.

Mais il est eucore un autre sigue diagnostique de premier ordre, qui permettra de recoimaître la fausse épiiepsie jacksonuienne de la vraie ; la valeur de ce signe apparaîtra évidente si Ton veut bien comparer Tobservation I avec l'observation II, qui se rapporte, on va le voir, à un cas d'épilepsie partielle par lésion cérébrale. Ce signe négatif, c'est Tabseuce de paralysie des membres convulsés, quelqu'ait été le nombre des attaques successives de fausse épiiepsie jacksonuienne. Rosa G... n'a jamais été atteinte de la moindre parésie des membres droits, même après avoir eu, dans une même journée, plus de 1,500 attaques; taudis que Foisn..., dont le cas est publié plus bas, présentait constamment de la paralysie des membres convulsés après quelques accès.

Enfin, si le hasard mettait le médecin en présence d'une malade atteinte d*un nombre considérable de crises convulsives comme Rosa G..., celui-ci trouverait un nouvel élément de diagnostic différentiel entre Tépilepsie et Thystérie dans la considération de l'état général et dans le simple fait de la survie. L'épilepsie corticale amène assez vite un état de déchéance cérébrale profonde et même la mort, tandis que la vie.

DEi^ ATTAQUES D^HTSTBRIE. 143

chez les hystériques, est compatible, on Ta vu, avec un nombre véritablement étonnant d'attaques.

Voilà, en somme, trois éléments de diagnostic différentiel d'une importance capitale. Ce qui ajoute encore à la valeur de ces éléments, c'est qu'ils peuvent exister à l'exclusion de tous autres. Il est évident en effet, que si, par exemple, la compression ovarienne eût, chezRosa G..., arrêté les crises, la question de la nature des convulsions eût été par cela même résolue, qu'il eût été peu utile, au point de vue diagnostique du moins, de constater l'absence d'élévation de la température, de paralysie, etc. 11 n'en a point été ainsi chez Rosa G..., il n'en a point été ainsi non plus chez A..., dont nous allons rapporter l'observation.

De ces développements, nous pouvons conclure qu'à côté des cas dans lesquels le diagnostic différentiel entre l'hystérie et Tépilepsie peut être fait aisément à l'aide des éléments habituels de diagnostic (effets de la compression ovarienne, du bromure de potassium, etc.), il en est d'autres dans lesquels ces éléments font défaut. Il faut alors tenir compte de l'existence ou de l'absence de certains symptômes spéciaux; et dans les cas de la nature de ceux dont nous nous occupons, on fera fonds sur : 1*" l'absence d'élévation de la température; 2* l'absence de paralysie; 3" la survie compatible avec un très grand nombre d'attaques*.

Nous ne saurions d'ailleurs mettre mieux en relief à la fois les analogies qui rapprochent la fausse épilepsie partielle ou épilepsie partielle hystérique de l'épilepsie partielle vraie et les différences symptomatiques existant entre l'une et l'autre, qu'en plaçant en regard du

Hi CLINIQUE NERVEUSE.

cas deRosaG..., une observation d'épilepsie jackson* uienne typique \ Voici celte observation :

Observation IL — Accès d'épilepsie partielle datant de l'enfance. — Mort à rage de vingt et un ans. Foyer d'encéphalite interstitielle circonscrite au niveau de la zone motrice.

Foisn...(Célestine), âgée de vingt ans.

Antécédents héréditaires. — La malade appartient à une famille de nerveux. Une de ses cousines germaines (du côté paternel) est épileptique, une autre est somnambule. Trois de ses frères sont morts en bas âge « de convulsions ». Foisn... a encore un frère et une sœur, qui sont très nerveux.

Antécédents personnels et Histoire de la maladie. — Vers Tàge de cinq ans, la malade aurait été Tobjet d'une tentative de viol. Peu de temps après, une attaque survint subitement, et sans avoir été annoncée par aucun phénomène prémonitoire. Le lendemain de cette attaque, Foisn... en eut cinquante nouvelles, qui se succédèrent à intervalles rapprochés. Pendant plusieurs mois, les accès continuèrent à se reproduire presque chaque jour, au nombre de six à vingt dans les vingtquatre heures. — De Tâge de six à Tâge de dix ans, disparition complète des attaques, qui se manifestent ensuite de nouveau. A onze ans, la malade est admise à Sainte-Anne d'abord, puis bientôt à la Salpétrière où elle reste deux années, pendant lesquelles elle a trois séries d'accès, séparées les unes des autres par un intervalle d'environ six mois : la première série dura trois semaines, les deux autres, quatre mois. Foisn... retourne alors dans sa famille et là de loin en loin, elle a des accès. Enfin, le '21 mars 1881, elle vient pour la deuxième fois à la Salpétrière.

Description des accidents. — Elle a été observée et suivie avec attention depuis cette époque jusqu'au moment de sa mort (novembre 1882). Durant ces deux dernières années de sa vie, elle a été affectée d'un grand nombre d'accès épileptiformes. Ces accès, comme les précédents, se sont groupés en

^La malade qui fait le sujet de cette observation a été suivie pendant pi es de deux ans (1881 et 1882) dans le service de M. Gharcot. M. Féré a mis obligeamment à notre disposition les notes qu'il avait recueillies sur elle en 1881.

DBS ATTAQUES D*HYST£RIB. 145

séries. Nous indiquerons successivement les caractères de chaque accès pris isolément, la succession de ces accès dans une même série, l'enchaînement des séries.

a. Description des accès. — L'accès est d'habitude précédé d'une aura sensitive, consistant en une douleur très vive analogue à la sensation produite par une décharge électrique, et localisée tout d'abord au creux épigastrique. Puis la douleur gagne l'épaule gauche, et enfin s'irradie dans le membre supé* rieur du même côté jusqu'à l'extrémité des doigts. L'aura dure quelques secondes, et bientôt l'attaque débute. La pupille se dilate d'une façon très nette immédiatement avant le début de cette attaque qui est constituée en quelque sorte par trois phases successives : 1® le regard devient fixe, les pupilles se contractent. Le membre supérieur gauche se place dans l'extension ; le poing est fermé et se soulève un peu au-dessus du plan du lit. La main gauche est dans l'attitude suivante : les métacarpiens sont fléchis, les premières phalanges étendues, les seconde et troisième phalanges sont en flexion, le pouce est en abduction. Dans son ensemble, la main revêt Tapparence d'une griflfe. — Le membre inférieur gauche estétendu et raide, le pied dans l'attitude du varus équin. — Les membres du côté droit se raidissent un peu eux aussi, mais après ceux du côté gauche, et à un degré bien moindre que ces derniers. La main droite est fermée et le pouce en flexion forcée ; — 2® après quelques secondes, commence la deuxième phase : la tête se porte vers la gauche, la bouche et les yeux se dévient du même côté. La face se cyanose un peu et se couvre de sueurs. Le bras gauche se soulève, et décrit un arc de cercle, en se portant de dedans en dehors. Ce mouvement de circumduction est précédé par la flexion brusque de l'avant-bras sur le bras; Tavantbras se met de nouveau dans l'extension quand la circumduction commence ; — 3* enfin arrive la troisième phase: les membres gauches sont animés de petites convulsions cloniques ; les paupières sont agitées de battements précipités, plus marqués à gauche. — Pendant les deux dernières phases, les pupilles sont dilatées.

Les accès, constitués comme il vient d'être dit, durent un temps variable; il en est dont la duréevajusqu'à deux minutes. Dans la plupart d'entre eux, peut-être dans tous, la connaissance est conservée.

6. Variétés des accès, — Les attaques revêtent le plus souvent. Archives, t. VJH. 10

chezFoisn..., les caractères que nous venons d'indiquer. Toutefois, la malade présente parfois des accès incomplets. Nous avons, en effet, à différentes reprises vu les convulsions'selimi-

Fig. 4. — Courbes des attaques et de la température chez Foisn...

ter à la face. Une fois, notamment pendant deux heures, nous avons constaté du spasme des muscles de la moitié gauche du visage ; la commissure labiale de ce côté était fortement et fré-

DBS ATTAQUK8 D HTSTBRIB.

quiBmmeat déviée en dehors. A peine eiistaii-il, et seulement par intervalles quelques petites secousses au niveau des membres.

Foisn... a aussi de nombreux vertiges. En août 1881, on compte 47 vertiges, en mai, 124, en juin 38.

Enfin, aux phénomènes habituels de Taceès nous avons vu, dans les derniers temps de la vie, s* ajouter des hallucinaiians. Nous relevons^ en effet, sarnosnotes les particularitéssuivantes, qui se rapportent à la série d'attaques qui, en novembre 1882, a précédé la mort. Dans Tintervalle de ses accès, Foisn... est en proie à des hallucinations : elle regarde du côté delà fenêtre et dit voir des couleurs, du bleu et du rouge. Elle croit aperce* voir, vêtue de blanc, une ancienne malade du service. Lorsqu'on ferme les yeux, l'hallucination persiste.

c. Succession et enchaînement des accès. — Les accès, chez Foisn. . . , étaient tantôt isolés, tantôt et plus ordinairement réunis en séries; ils se succédaient alors à intervalles courts ou nuls, chaque série comprenant un grand nombre d attaques, comme on peut en juger par le tableau ci-dessous, qui indique à la fois Tépoque d'apparition des séries d'accès et le nombre des accès constituant chaque série. {Fig. 4).

Janvier.

Févi-ier.

Mars .

Avril .

Mai. .

Juin. .

I Accès. .

' ' Vertiges.

) Accès. .

* * Vertiges.

I Accès.

* ♦ Vertigtîs, { Accès.

• * Vertiges.

) Accès. ,

' < Vertiges.

I Accès. .

• I Vertiges

Page 1