ANATOMIE PATHOLOGIQUE. — IRRADIATIONS CAPSULAIRES
Au moment où l'observation de M. Charcot a été prise par M. Bourneville, il était naturel de rapporter l'aphasie à l'atrophie de la troisième frontale gauche, sans se préoccuper de la paralysie.
Aujourd'hui, après le travail de M, Duret sur la circulation cérébrale; après notre travail sur l'état de la couronne rayonnante dans le lobe frontal, il nous paraît bien difficile de ne pas tenir le plus grand compte de la paralysie à gauche et de ne pas la rapporter à l'athérome de la cérébrale antérieure chargée d'artérialiser la tête du noyau caudé et la partie de la substance médullaire adjacente au bord externe du ventricule latéral. On notera, d'ailleurs, que les rejetons de la cérébrale moyenne, artères lenticulo-striées^ dont la distribution est démontrée actuellement si intéressante, ne fixait pas l'attention en 1874. Pour ces motifs, nous demandons si l'observation de M. Charcot ne doit pas être mise à l'avoir de notre opinion. Ainsi, tous les faits d'aphasie concernant les lobes cérébraux, antérieur et moyen, concourraient à la confirmer.
Resterait à expliquer la perte de la parole observée quelquefois à l'occasion de certaines destructions dont les lobes postérieurs sont le siège.
Il est inutile d'insister sur ce point. Il suffira de faire observer qu'ici, toutes les foisque lemalade survit assez longtemps à la destruction, on voit l'aphasie disparaître. L'exagération de la poussée sanguine dans l'artère cérébrale moyenne survenant forcément au moment où la destruction s'opère en arrière de l'encéphale, rend naturellement compte du phénomène aphasique.
Je conclus qu'on n'est plus autorisé à affirmer que les troisièmes fron'ales président à la parole. Déjà,
depuis 1879, M. Magnan* n'accordait plus réiément psychique au centre de Broca et M. Charcot' se range à cet avis. L'idéation (Magnan), ou la faculté du langage (Charcot) s'étale sur toute l'étendue de l'écorce cérébrale. De notre côté, nous nous croyons en droit de contester au centre de Broca son élément moteur, et en admettant que ce dernier élément ait un centre cortical, ce qui est très probable, nous faisons remarquer que ce centre doit se trouver dans l'endroit vers lequel se dirigent les faisceaux vecteurs de la parole, c'est-àdire à la partie moyenne des circonvolutions orbitaires, dans une étendue de 5 milliraèlres carrés, à peu près, à 2 centimètres en dehors de la ligue médiane.
CONTRIBUTION A L'ÉTUDE DU DÉLIRE CHRONIQUE; Par le D' Louis BOUCHER.
Si les nombreuses affections qui atteignent les différents organes de Téconomie soulèvent à chaque instant des interprétations multiples au point de vue pathogénique ; combien le champ des hypothèses ne doit-il pas s'élargir, lorsqu'on se trouve en présence de détériorations intellectuelles dont Tessence môme semble échapper à tous nos moyens d'investiga-
* Gazette médicale de Paris, 1879.
« Des diiférenies formes de Caphasie. [Progrès médicalj juin lc<83.)
tioD. Ceci rend compte des divergences de vues observées chez tous les auteurs qui, primitivement, ont traité la question de Taliénation mentale. En lisant les classifications établies par chaque époque^ on se demande presque si Ton ne voyait pas autant de folies que de malades, et il en est résulté que la plupart des médecins se sont détournés de ces études et en ont abandonné le soin aux spécialistes. Parmi ces derniers, les uns s'attachant uniquement aux symptômes qu'ils décrivaient comme formes déterminées, ont continué à multiplier les dénominations plus ou moins bizarres, et à créer une infinilé de monomanies, tandis que les autres, poussant plus loin leurs recherches, ont rattaché à un état morbide plus profond ce qu'ils ont considéré comme les syndromes épisodiques d'une même maladie, comme les aspects différents d'un processus qui évolue. C'est ce qui explique comment M. Magnan, notre maître, a pu, dans trois groupes principaux : le délire chronique, les héréditaires et les intermittents, faire rentrer toutes les vésanies. Avant de rapporter les quelques observations prises à sa clinique, nous avons cru devoir retracer les points saillants du délire chronique nettement caractérisé par quatre stades : inquiétudes, persécution, ambition, démence ; un malade toutefois pouvant s'arrêter à l'une quelconque des trois premières phases et s'y fixer définitivement, s*y cristalliser^ avec des chances de guérison d'autant moins grandes qu'il se sera davantage rapproché de la dernière, de la démence. C'est ainsi qu'à la période d'inquiétude, la maladie est curable, qu'elle l'est moins à la période de persécution, moins encore à la période ambitieuse, et que la démence, synonyme de dissociation absolue des idées, et terme ultime de la déchéance intellectuelle, n'est point susceptible de la moindre amélioration.
Vétiologie du délire chronique est tout entière dans l'hérédité, et, pour cela même, souvent impossible à reconnaître, la famille, les parents dissimulant de leur mieux la tare qui pèse sur eux, et craignant, pour des intérêts divers, de donner certains renseignements relatifs aux ascendants du malade qui se rapportent dans tous les cas à des anomalies intellectuelles, à des troubles dus à l'alcoolisme ou à des empoisonnements chroniques, à des dégénérescences, à des névroses ^
^ GéreiUe. — Délire chronique^ thèse J8S3, résumé p. 11.
Aussi, ne saurait-on trop soigneusement rechercher du côté du père, de la mère, des grands parents paternels et maternels, des oncles, tantes, cousins, le moindre indice qui puisse vous mettre sur la voie. Bien souvent on côtoie dans le monde des hypochondriaques qui, sous la dénomination vulgaire « d*originaux», de «maniaques», dissimulent mal la véritable aliénation mentale. Qu'une douleur profonde, qu'une perturbation violente surviennent chez ces prédisposés mal équilibrés, et les premiers symptômes du délire chronique apparaîtront, le choc moral les impressionnera tellement vivement qu'il surgira du même coup un ensemble de troubles somatiques, fatigue générale, angoisse épigastrique, lenteur des digestions, constipation, pesanteur de tête, troubles vaso-moteurs et un éréthisme particulier qui rendent désagréable le bruit, la lumière, une odeur un peu forte, ainsi que toutes les impressions sensitives, de quelque nature qu'elles soient ^
Alors, absorbés par leur état, ils se concentrent en eux« mêmes, amplifient leurs sensations, par exgération du sens émotif, et presque constamment ils rattachent l'origine de ce qu'ils éprouvent à des préoccupations générales d'une époque. Au moyen âge, les sorciers, la magie, les sortilèges, les idées religieuses de damnation ; de nos jours, le magnétisme, l'électricité, toutes les inventions modernes; à certaines périodes de notre histoire, sous le dernier Empire par exemple, la police, les mouchards ; pendant la guerre, les espions, puis les différents partis politiques, ont tour à tour servi de base aux conceptions morbides autour desquelles ils pivotent.
En plus de ce que l'on est convenu d'appeler l'hypochondrie vulgaire, il s'est ajouté chez ces prédisposés certains troubles spéciaux qui feront reconnaître la maladie; il y a des pertes de mémoire, des lacunes intellectuelles qui n'échappent point à un observateur judicieux; les expressions dont se sertie malade varient de moins en moins, son cercle d'idées se rétrécit; il élabore de plus en plus les mêmes conceptions et, progressivement, la deuxième période est franchie.
Les idées de persécution surviennent et, avec eux, l'indifférence, lapertedu sentiment et l'aggravation des troubles intellectuels; de sorte que les malades en proie à une interprétation déli-
* Magnan. — Leçon clinique. {Journal de médecine et de chirurgie, octobre 1883.)
rante, se créent un vocabulaire d'appellations bizarres, accouplant les expressions les plus disparates auxquelles ils attribuent dans leur esprit certaines significations. Us ont quelques mots stéréotypés qui viennent à chaque instant s'interposer au milieu de phrases le plus souvent bien construites au point de vue grammatical. Le délire est alors définitivement systématisé. Us le conserveront avec les mêmes caractères un temps très variable, un an, deux ans^ dix ans; ils se fixeront même dans cette phase; mais, le plus souvent, Tidée de persécution les amènera à en chercher les causes; il poursuivront certains raisonnements, ce qui, à un moment donné, les poussera à se croire détenteurs d'un trésor, ministres, prophètes, inspirés de Dieu. Les idées ambitieuses arriveront par bouffées d'abord, mêlées à des idées tristes ou de persécution ; puis elles feront explosion et, le mal s'accentuant de plus en plus, toute idée de persécution disparaîtra pour être remplacée par « la béatitude parfaite^ ii. A ce moment, la mémoire des mots sera déjà fort atteinte, tout raisonnement impossible, la lecture difficile, le moindre calcul impraticable, les malades étant incapables de se replier sur eux-mêmes en dehors de leur idée délirante. Enfin la démence complète arrive avec la dissociation intellectuelle et les troubles profonds du côté des viscères et de la nutrition générale, relâchement des sphincters, gâtisme, atonie intestinale, congestions pulmonaires, etc., termes ultimes de la scène pathologique.
En résumé, le malade a parcouru les quatre cycles d'inqtiiétude, de persécution, d'ambition et de démence.
Les complications du délire chronique sont constituées par difTérentsétatSy tels que l'hystérie^ l'épilepsie, l'alcoolisme, etc., qui peuvent venir s'y ajouter et le rendre plus difficile à reconnaître. Nous citons plus bas une observation empruntée à l'excellente thèse de M. Respaut et dans laquelle le délire chronique se montre simultanément avec l'épilepsie.
Le pronostic à la période d'inquiétude est le moins grave, certaines règles hygiéniques appropriées permettant jusqu'à un certain point d'entraver la marche de la maladie ; mais à la période de persécution et surtout d'ambition, la terminaison est presque constamment fatale.
Diagnostic, — Difficile à la période dlnquiétude, il est aisé
» Gérente. — Thèse.
DU DÉLIRE CHRONIQUE. il!
à la période de persécution, que l'on pourrait seulement confondre avec la mélancolie simple : mais le mélancolique a un délire diffus généralisé, une dépression profonde prédomine dans l'ensemble de son état, tandis que le délirant chronique a tendance, dans son délire, à grouper les faits, à les systématiser, à circonscrire ses idées dans un cercle restreint, sans présenter de dépression ; en revanche, les mots stéréotypés, caractéristiques, aideront encore à reconnaître la maladie.
La période expansive ne sera pas confondue avec la paralysie générale ; Tétat de la pupille, Tabsence de tremblement, le délire ambitieux inconscient, Taffaiblissement intellectuel de Tenccphalite interstitielle diffuse constituent des symptômes rrop saillants pour qu'une erreur soit possible.
Les observations qui suivent permettront de se rendre plus facilement compte des principaux caractères que nous n'avons fait que signaler.
Observation l. — M"« Bour..., âgée de trente et un ans, modiste, entre à l'admission de Sainte- Anne, le 45 février 4884, avec le certificat suivant, de M. Magnan : « Délire chronique avec hallucinationSy troubles de la sensibilité générale et prédominance d'idées de persécution ».
On la traite de « catin d'hommes », on lui fait voir des « câlins de mères », on la fait « siffler par tous les mécaniciens ». Us lui tiennent son caractère. On lui a saisi r« itinéraire de santé ». On lui enlève sa pensée, « on doit la relever proprement chez vous ». Le « bain est désuni » chez elle.
J'abrège les expressions du même genre qu'elle ressasse continuellement.
Voici les renseignements fournis par la famille : le grand-père paternel, très vif, disposé à la congestion, se faisait continuellement saigner; la grand'mère paternelle est morte de fluxion de poitrine à Paris. Il est impossible d'avoir plus de détails, et ceuxlà sont insuffisants pour établir l'hérédité.
Et, néanmoins, dès l'âge le plus tendre (7 mois), les convulsions se manifestent chez cette malade, trahissant la disposition névropalhique dont nous ne pouvons, d'après les renseignements fournis , retrouver Torigine. Plus tard, elle était facilement excitable, d'un caractère inégal, et c'est seulement, il y a un an et demi, au mois d'octobre 1882, qu'elle fut prise de céphalalgies persistantes avec un peu de fièvre. Depuis, elle commence à être inquiète, elle reste longtemps absorbée, pleure sans motif, puis se met à se laveries mains à chaque instant; pendant cette opération, elle s'interrompait, parlait bas. En février 1883, à l'occa-
Arcuives, t. VIII. 12
sion d'un déménagement, les idées de persécution apparaissent. « Vous voyez bien qu'on nous en veut, dit-elle, puisque les gens de la police font déménager mon père. » Elle entend des voix, on fouille sa pensée.
Elle reste en ce moment à la période de la persécution, après avoir parcouru très rapidement Tétape de la phase d'inquiétude. Comme troubles généraux, elle éprouve des lourdeurs de tête qu'elle attribue à ses persécuteurs, de la constipation et un état d'excitation qui la porte à l'isolement pour se mieux pénétrer encore de ses idées dans lesquelles elle s'absorbe tout entière. Elle répond par les mêmes phrases stéréotypées aux questions qui lui sont posées, et, d'après les quelques citations ci-dessus, on juge assez qu'elles ne sont en rapport avec aucun sens précis. Si on lui demande la signification de ces accouplements singuliers, de ces mots dépourvus de signification, elle ne répond pas. Cependant il est possible que dans leur esprit ces malades associent une idée particulière à ces expressions, ainsi que le prouverait l'observation suivante :
Observation ÏT. — Clotilde D..., âgée de cinquante-six ans, entre pour la troisième fois à l'admission de Sainte-Anne, en février 4884, ayant depuis 4 874 séjourné dans différents asiles de province : elle est atteinte de délire chronique avec hallucinations ^ troubles de la sensibilité générale et idées de persécution.
Ses persécuteurs lui bouchent le rectum, en lui introduisant un objet volumineux, et lui travaillent ce conduit par l'électricité; ils lui ordonnent d'aller à la garde-robe à chaque instant, et elle éprouve des douleurs analogues à celle de l'accouchement; aussi, pour se défendre d'eux, elle avait imaginé de s'asseoir dans une marmite en terre, dont le fond reposait dans un poêlon, et malgré toutes ces précautions, elle souffrait encore. Elle appelle ceux qui la poursuivent : les « homicidaires de la préfecture ». A Bruxelles, où elle perd de l'argent, par suite des mauvaises affaires de son mari, ce sont eux qui l'ont volée. On « constellait à la porte » l'argent qu'elle avait versé. En lui demandant de définir ce qu'elle entend par constellation, elle répond ; « C'est de l'argent qu'on laisse et qu'on ne redonne pas », attachant dans son esprit un sens précisa cette expression dépourvue de signification.
On voit aussi par les détails précédents que cette femme a associé à sa persécution rélectricité, la police, et qu'elle leur fait jouer un rôle considérable dans ce qu'elle ressent, en même temps qu'on constate une altération profonde de l'intelligence et une perversion de la sensibilité indiquant une atteinte générale du système nerveux.
Il semble inutile de multiplier les observations de délire chronique à la période de persécution, elles sont plus ou moins toutes les mêmes, quand il ne vient pas se greffer sur le délire chronique un autre état morbide. Voici maintenant un cas se rattachant à la troisième phase de la maladie.
Observation III. — La nommée Mil... (Françoise), âgée de quarante-cinq ans, entre pour la seconde fois à la clinique de l'admission, avec le certificat suivant :« Délire chronique mystique, volubilité et excitation, hallucinations de la vue. Révélations divines. Dissociation commençante dans les idées. Ecrits incohérents ».
Elle est venue à pied une première fois des environs de Marseille, et, dès son arrivée à Paris, est allée à Téglise de la Mission, où elle est restée prosternée pendant cinq heures. Le Christ lui est apparu, il lui a dit qu'il était accablé de tous les péchés de l'univers, et elle a récité un pater et un ave à chacune de ses plaies. Elle veut se présenter à la France, à toute la justice, à la Chambre des députés, mais on l'empêche de parler ; elle n'a pas peur des Parisiens.
Les idées de grandeur et de sa mission l'emportent sur les idées de persécution qui ont signalé le début de son affection. D'un caractère difficile, cette malade s'est séparée d'avec son mari après quelques années de mariage, et est entrée dans les asiles en 4 877, poursuivie par des ennemis imaginaires et des hallucinations. Elle n'est point encore parvenue à l'incohérence dans ses paroles, mais la transition rapide entre les idées qu'elle évoque semble être Tindice de lacunes intellectuelles qui marquent déjà à l'état latent la dissociation.
11 nous semble inutile de rapporter une observation de démence complète après les trois stades d'inquiétude, de persécution et d'ambition, on y retrouverait les caractères communs à tous les cas déjà cités. Toutefois, à de certains momenis, réapparaissent comme des bouffées d'idées ambitieuses et de persécution.
Tels sont les cas simples du délire chronique ; ils peuvent se compliquer d'autres états et en particulier de Tépilepsie. Voici le résumé de l'observation XXIV de l'excellente thèse de M. Respaut^ Il s'agit d'un homme épileptique, âge de trentesix ans, ayant eu des convulsions dans son enfance, d'un caractère très irritable. Dans sa jeunesse, il n'a commencé à
' Du délire épileptique ou plutôt de V influence de V ictus épileptique sur Vétat cérébral normal et pathologique {\SSZ).