SEANCE DE BRESLAU
te novembre 488t,
M. le professeur Neumann lit un rapport sur les récents travaux de membres de la Société. 11 s'agit en premier lieu du compte rendu annuel de tasile d'aliénés de Brieg, publié par les soins du directeur, le D' Aller; cet établissement serait surtout remarquable par lé bon marché de la pension ; quant à l'hérédité, peut-être en va-t-on chercher trop loin les stigmates. — Le professeur Berger a publié dans le Ceniralblatt de Neurologie (n« 22, 4882) un cas de paralysie générale chez la femme; pour lui, cette maladie est éminemment plus rare dans ce sexe et elle n'y revêt que par exception la forme classique quant à la modalité, à la durée, à l'évolution observées. Les femmes atteintes se livraient dans bien des cas à des occupations qui appartiennent à l'homme.
M. Leppmann communique un cas de morphinisme concernant un homme de trente ans; il s'agissait d'une récidive. On le guérit en diminuant très rapidement les doses des injections journalières et enfin en leur substituant du chloral ; il éprouva des phénomènes réactionnels violents, mais sans gravité. L'auteur recommande cette méthode pour les cas qui ne sont pas compliqués d'une autre affection somatique et qu'on peut surveiller à l'établissement. Les autres exigent qu'on procède au sevrage graduel; on substituera notamment à la morphine d'autres narcotiques. Le mélange de codéikie (0,02 à 0,03 centigr.) et de monobromure de camphre (0,.H0 centigr.) conviendrait parfaitement.
La discussion que ce fait soulève met en lumière la nécessité de dénoncer à l'autorité les pharmaciens qui délivrent avec autant de facilité des substances toxiques.
M. Berger, ayant obtenu de bons résultats du bromure Séthyle dans six cas d'exaltation psychique, signale ce médicament déjà mis en relief par M. Bourneville. lien lait inhaler chaque jour aux malades cinq à dix grammes ; la narcose qui suit n'est que de courte durée ; mais elle laisse après elle un calme.très prononcé et persistant.
Les membres présents promettent d'apporter à la prochaine séance les résultats de leurs expériences.
Les discussions ont été alimentées par MM. Neumann, Berger, Kohn, Leppmann, Bruntzel, Eicke, Alter, Kahlbaum, Kleudgen. {Allg. ZeUschrJ. Psych., XXXIX, 6.) P. Kéraval.
I. Htstero-Neuroses {The pathology, diagnosis and H'ealment of Ihe diseases of wùmen) ; par Graily Ukwitt. 4* éd., London, 188),
Sous le nom d'hystéro-neuroses, proposé par Engelmann {Amer, gyn. trans.^ 4878, t. II), M. Graily Hewitt étudie, dans quatre chapiires de son traité, les troubles nerveux qui peuvent être attribués à une lésion de Tutérus: ce sont les nausées et les vomissements, les attaques hystériques ou les phénomènes sensitifs de l'hystérie, Thystéro-épilepsie, certains troubles mentaux , certaines céphalalgies : i® Les nausées et les vomissements se rencontrent très fréquemment dans les maladies de Tutérus; ces troubles sont souvent liés surtout aux flexions utérines. L'auteur rapporte plusieurs faits dans lesquels les phénomènes gastriques avaient disparu par le traitement de l'affection utérine. M. Hewitt admet la division par Engelmann des hystéro-neuroses stomacales en trois catégories : a) constantes, 6) menstruelles, c) gravidiques. Parmi les causes des premières, Engelmann cite un cas de rétroversion, un cas d'occlusion valvulaire de Forifice interne par un fibrome, une induration du col avec sténose du canal; 2<> L'auteur rapporte seize cas dans lesquels desmanifestations hystériques étaient liées à des déviations utérineset ont disparu pour la plupart, sous l'influence du traitement ; 3o Dans neuf observations,des déviations utérines, soit seules soit associées à des troubles menstruels, étaient eu connexion avec des troubles mentaux, le plus souvent la mélancolie, qui ont quelquefois cédé au traitement . 4* La céphalalgie peut être mise en rapport soit avec une déviation, soit avec des corps fibreux de l'utérus. Gh. F.
IL Màladits de la moeUe épinién ; par Btrom-Bramwell, traduit de l'anglais par PocPiNEL et Thoikot. Paris, Lauwereyns, édit., 4883.
L'étude des maladies de la moelle ne date pas de si longtemps déjà, et n'est pas tellement avancée qu'elle se trouve condensée et mise au point dans tous les traités de pathologie. — Les matériaux épars dans les ouvrages publiés tant en France qu'à l'étraiiger ottt besoin d'être rassemblés et combinés entre eux. — Les progrès incessants de la neuro-pathologie doivent être au ftir et fi mesure recherchés dans les pi:Q)licatioiis récentes et soigneusement
enregistrés Don sans une critique éclairée. Rassembler les faits, en extraire les enseignements indiscutables, grouper ceux-ci, les classer, puis, après cette analyse soigneusement opérée, faire une rapide synthèse et, par conséquent schématiser les résultats a^^quis, tel est, à notre avis, le vrai rôle du manuel moderne, telle est la tâche que s*est proposée M. Byron Bramwell et qu'il a pleinement remplie.
Prenant pour base les récentes études d'anatomie et de physiologie sur les centres nerveux et pour point de ralliement l'existence du segment médullaire eu tant qu'entilé anatomo-physiologique et anotomo-pathologique, ce médecin distingué a passé en reVue les différentes affections de la moelle, rapprochant les lésions dessymptômes, montrant leur union intime, leur enchalnenient logique, leur dépendance fatale, illustrant le tout de nombreux et excellents schémas soit écrits, soit dessinés.
MM. Poupinel et Thoinot ont rendu un véritable service en traduisant cet ouvrage. Gh. F.
III. La potencépkalie (Étude anatomique); par Kundrât. (Graz, 1882.)
Nous n'en sommes plus à Tépoque où en présence d*un sourdmuet, d*un idiot, on se contentait de formuler l'expression sentencieuse d'arrêt de développement. Aujourd'hui, nous prétendons allez plus loin, nous prétendons faire parler Tanalomie pathologique et demander compte à la pathogénie des lésions de la raison d'être des symptômes. Nous refusons d'admettre que, par caprice, Thistogênie ait fait banqueroute et que tel individu soit en déficit d'un nerf auditif, tel autre d'une série de lobes cérébraux de par les arrêts du hasard. L'exaiben minutieux des faits nous donne chaque jour raison et nous apprenons à mesure des progrès de nos investigations que la surdi-mutité a ses origines pathologiques de même ordre que la pneumonie. U en est ainsi pour Tidiotie. Ces grandes mutilations con géniales ou précoces ne sont que la dernière conséquence de processus anatomopathologiqiies intra-utérins oo'prématurés qui impnment à ces prétendus arrêts de développement spontanés, un type particulier ; suivant ce type, telles ou telles régions sont plus ou moins réduites à néant. Aussi, est-il à croire que, dans un laps de temps qui peut-être n'est pas loin, nous posséderons des entités cliniques de l'idiotie en correspondance avec les modalités anatomiques. En tout cas, tel est le desideratum auquel il est permis de penser que tout mémoire un peu étudié donne une satisfaction approchée. Gelai de H. Kundrat nous semble contribuer au résultat dans ce sens.
Sous le titre de parencéphaiie, il a réuni vingt-neuf observations empruntées aux auteurs et douxe qui loi sont personnelles, dans lesquelles la substance des hémisphères cérébraux se présente
i l'observateur en un point de son étendue, comme un trou de profondeur variable. La définition de cette forme d'arrêt de développement appartient à Heschl.Le trou en question s'ouvre dans la cavité de l'aracbnolde, ou bien, recouvertcommed'un pont par cette membrane entière, il pénètre plus ou moins loin dans la masse dn cerveau, atteignant jusqu'à l'épendyme, voire même jusqu*au ventricule. Suivant qu'on l'examine à différentes périodes de la rétrocession, il j a lieu de distinguer : une porencépbalie en évolution ; une porencépbalie en élat de développement ; une porencépbalie compliquée d'hydrocéphalie ; une porencépbalie stéréotypée par la cicatrisation. La plupart du temps congénitale, il s'en faut cependant que, même alors, elle provienne d'une inaptitude innée, quasi mystérieuse de l'individu à se développer normalement; elle peut, comme dans la forme ar>.quiso, être la résultante de processus anatomopathologiques, qui s'attaquent aux premiers linéaments du tissu nerveux ou même à un plus parfait état delà texture. Le mécanisme exact nous échappe, mais il est certain, dit M. Kundrat, que, lorsque la porencépbalie est congénitale, on constate une disposition radiaire des circonvolutions vers le bord ou le centre de la perte de substance ; on voit alors les circonvolutions, revêtues de la pie-mère, plonger vers le fond du cratère, et aller constituer les parois de la fosse jusque sur l'épendyme, tandis que l'arachnoïde forme couvercle au trou à la superficie du cerveau. Semblable disposition n'existe pas dans la porencépbalie acquise, ou du moins elle n'y est que très peu accusée; ici, les circonvolutions se terminent ex abrupto sur les confins du trou. La cause anatomique de ces malformations réside, qu'elles soient acquises ou congénitales,dans un processus de ramollissement du cerveau. Il s'agit bien d'une encéphalite, mais d'une encéphalite caractérisée par une hyperplasie vasculaire avec prolifération du tissu coi^onctif, les éléments nerveux subissant une métamorphose rétrograde. Le ramollissement a généralement pour facteur immédiat une anémie locale qui peut elle-même provenir de causes diverses ; il émane plus rarement d'hémorrhagie et de thromboses. Sur ce terrain il importe de tenir compte des territoires vasculaires et des zones régionales atteintes. Le siège de la porencépbalie était :
En 27 cas, le rlomaine de la sylvienne;
3 — — de l'artère cérébrale antérieure; 5 — — — postérieure;
4 •— un terriloire non ch*iiniiu'' parles autenrs; 3 — les lobes Ironiaux;
5 — la région de l'insula et son pourtour; 5 <- — du sillon de Rolande;
it — la convexité des hémisphères ; 5 — les lobes temporaux.
- Uuand la poreucéphalie esl congénitale ou qu'elle a été acquise de très bonne heure, Fidiotie en est très souvent la conséquence, mais non toujours, non nécessairement. 11 existe des tropbles de la parole qui, le plus habituellement est remplacée par des cris inarticulés en rapport avec les sentiments du sujet. Il n'est pas le moins du monde rare de rencontrer des paralysies qui de toutes les extrémités, qui simplement des membres opposés au fojer; ces paralysies sont toujours permanentes et se compliquent très souvent de contractures. Enfin, des malformations symétriques ou asymétriques du crâne peuvent en être le produit.
Telle est la teneur résumée de Tétude de M. Kundrat, les considérations dont nous pourrions la faire suivre dans l'espèce ne vaudraient peut-ôtre pas pour le lecteur, étant donné nos quelques remarques préliminaires, la reproduction de ses conclusions générales. Les voici : lo La poreucéphalie est une formation défectueuse du cerveau produite par des processus destructifs qui, dans leur essence et leur cause, ne sont pa5 différents de ceux qu*engendrent rhémorrhagie, Fembolie, la thrombose, l'anémie ; è° leur particularité réside simplement dans leur siège à la surface du cerveau et dans leur forme qu'explique le haut' degré de développement du processus destructif pouvant aboutir à l'absence complète des parties atteintes ; 3« ils se peuvent produire pendant la vie fœtale (poreucéphalie congénitale) ou pendant la vie extra-utérine (poreucéphalie acquise] ; 3^ les processus congénitaux sont de beaucoup les plus fréquents; leurs formes sont typiques : ils n'atteignent que l'ensemble des circonvolutions cérébrales et dérivent généralement d'une anémie dans les départements corticaux des artères cérébrales (dans la région de la sylvienne principalement) ; l'hydrocéphalie qui s'y montre propage l'anomalie à l'ensemble du manteau des hémisphères jusqu'aux ganglions de la base ; 5^ par cela qu'ils sont congénitaux, ils troublent le développement de l'organe central, occasionnent directement des modifications dans le dispositif des circonvolutions et indirectement un arrêt de développement qui se manifeste d'habitude sous le masque de l'idiotie fréquemment alliée à l'absence de la faculté du langage ; 6® quand lès régions motrices de l'écorce sont atteintes, il existe toujours une paralysie fréquemment accompagnée de contracture ; 7^ les processus acquis pendant la vie extra-utérine, en général plus rares^ proviennent d'une embolie, d'une hémorrhagie et peuvent avoir aussi une origine traumatique. Ils ne troublent pas la morphologie architectonique du cerveau, quant à l'ordonnancement des circonvolutions, mais, quand ils sont très précoces, ils en arrêtent le développement, de sorte qu'ici encore on a affaire à l'idiotie ; la faculté de parler n'est jamais absente, mais il peut y avoir de l'aphasie. On constate aussi dans cette forme des paralysies avec contractures ; elles sont la conséquence et des destruc-
BIBIJOGRAPHIE. t59
lions corticomotrices et des altérations des ganglions et de la capsule interne, produits de la cause génératrice (embolie). Dans ce dernier cas, elles sont suivies de dégénérescence descendante ; S^ les défauts de substance congénitaux et acquis (précoces) peuvent également produire des malformations du crâne symétriques on asymétriques; le crâne est tantôt augmenté, tantôt diminué de volume. Quand la malformation est unilatérale, c'est le côté correspondant à la défectuosité qui est atteint ; 9^ guérison possible par cicatrisation et fermeture du trou ; mais les effets persistent» les destructions étant irréparables. (Neuf belles planches permettent de suivre la description). P. Ki&àVAL.
INDEX BIBLIOORAPHIQTJB
Le délire chronique ^ son évolution {éluàe clinique); par Gérente.' thèse de Paris, 4883.
Contribution à r étude des atrophies musculaires à distance, appelées encore atrophies réflexes; par Deschamps. Thèse de Paris, 4883.
Essai sur la pathogénie du crétinisme ; par Yeroan. Thèse de Paris,
De Vélongation du nerf nasal externe dans le traitement du glau" corne; pair Trousseau. Thèse de Paris, 4883.
. Essai sur les altérations fonctionnelles et organiques de Vapparêil de la vision, survenant sous rinfluence combinée de r alcool et du tabac ; par David. Thèse de Paris, 4883.
Du tremblement; par Gougelet. Thèse de Paris, 4883.
Essai sur la Morphœa alba (variété de lésion trophique de la peau); par Pautry. Thèse de Parb, 4883.
Antécédents et causes dans la maladie de Parkinson; par Lhirondel. Thèse de Paris, 4883.
De la chute d/es ongles, de la chute des dents et des douleurs névralgiques dans Vataxic locomotrice et le diabète ; par Boni eux. Thèse de Paris, 4883.
Dé réiongation nerveuse dans tataxie et les affections médullaires; par Jacquemin. Thèse de Paris, 4883.
Du goitre exophthalmique chez V homme; par Daubresse. Thèse de Paris, 4883.
SoaftTÉ coNT&B L*ABU8 DU TABAC. ^ Cette Société met au con« cours pour i883 des prix variant de 400 à 30D francs. La question de médecine est ainsi posée : Physiologie du fumeur. Habitudes, tenue, caractère. Influence du tabac sur les facultés et les fonctions affectives, intellectuelles, digestives, etc. — Le prix consiste en livres d'une valeur de 200 francs environ. Le fondateur, 11. A. Berlherand, s'engage en outre à publier gratuitement, dans la Qaxêite médicale de C Algérie ^ le mémoire couronné. Le programme détaillé du concours sera adressé gratuitement aux personnes qui en feront la demande au président, 38, rue Jacob, Paris.
Bureau db statistique municipale. — M. Jacques Bertillon vient d'être nommé chef des travaux de statistique municipale de la ville 4,0 Paris, en remplacement de son père, M. le W A. Bertiilon, récemment décédé.
AsiLB D^AuiNÊs DB Letne. — Par suite de Técroulement d*un mur k Tasile de Leyne (Lot), six malades ont été tués et trois blessés, dont un grièvement.
Nouveaux journaux. — M. Rovalewsky vient de publier, à Charekov, un nouveau journal de neurologie ^ qui a pour titre : Archivei de psychiatrie, de neurologie et de psychologie légale. — Le second numéro contient les mémoires suivants : Cas rare de grande hystérie, par Pasternatzkv ; *- Introduction à la psychiatrie, par Frese ; — Sur le sentiment de la colère chez les animaux, par Fesenko; — Distribution anatomiigise des libres motrices des nerfs chez l'homme, laliqiinet lagreMmUe^ par Beloousoff; -^Stupewr, par Kovalewsky ; — Les colonies dTaliénés, par Lione; — De Vefet de TétectricUé sur la tête, par Orchanslj. T. D.
— Nous venons de recevoir de Saint-Pétersbourg le premier numéro de la première revue russe consacrée spécialement aux maladies nerveuses et mentales. Cette revue, publiée sous la direction de M. le professeur J. Mierzejewski, porte le nom de Messager de clinique mentale et nerveuse (Wiestuick psyckiairii, uerwi pathologie),
— Le premier numéro du Medico*legal Journal, publié sons les auspices de la Medico-legal Society de New-York , a paru en juin 1883.
Le rédacleur^érant, Bouuixvaxx.
Vol. VI. Septembre 1883. N" 17.
médecinl: légale
VERTIGES ÉPILEPTIQUES. - ASSASSINAT. - ACQUlTTEMEiNT ;
Par M. LEGRAND DU SAULLE, Médecin en cher de riDGrmcric spéciale des aliénés près le Dépôt de la Prérccturc.
René Nouaux, ué le 30 septembre 1855, est culUvaleur à Fyé (Sarthe) ; il est de taille assez élevée et de constitution robuste. Il est médiocrement intelligent et a fréquenté les écoles jusqu'à Tâge de quatorze ou quinze ans environ. Vers cette même époque, il aurait ressenti quelques éblouissements vertigineux.
A dix-sept ans, il a reçu un jour sur le sommet de la tête une pièce de bois, et il a été grièvement blessé: Dès que j'eus recueilli de lui cette particularité, je lui fis aussitôt couper les cheveux à l'endroit indiqué, et je constatai effectivement une cicatrice linéaire de cinq à six centimètres.
Depuis deux ou trois ans, il éprouvait parfois de grandes douleurs de tète et quelques secousses; sa vue s'obscurcissait momentanément. « Il me passait^ dit-il^ un nuage; je ne voyais presque plus rien, mais
Abchives, l. VI. M
cela passait très vite. Quand cela me prenait en travaillant, je m'asseyais un instant, et puis je reprenais mon ouvrage. Quand j'étais dehors, à lâchasse, par exemple, je marchais tout droit devant moi, et il m'est arrivé de me tromper de chemin, d'êlre tout hébété et d'avoir fait une ou deux lieues à travers champs, sans savoir où j'étais... On m'avait dit que j'avais des migraines )>.
La signification si importante de ces malaises, en apparence fort légers, était à peu près passée inaperçue, ou du moins avait été méconnue. On avait pu relever chez lui de grandes inégalités d'humeur et de caractère, — et c'est ainsi qu'il avait paru tantôt emporté, menaçant et violent, et tantôt timide, taciturne et débonnaire; — mais le secret de ces deux physionomies différentes n'avait point été entrevu encore.
Le 23 septembre 1882, Nouaux est incorporé au 31' régiment d'artillerie, au Mans, en qualité de réserviste. Là, il souffre de la tête, est pris de peur à chaque instant et s'hallucine de la vue et de l'ouïe. Il croit voir un jour ses camarades déguisés en Zoulous, ayant le corps enveloppé d'un drap et portant une ceinture rouge autour de la tête. Il entend chuchoter auprès de lui; il voit qu'on le menace, qu'on en veut à sa vie, qu'on met sa tête à prix. Glacé d'épouvante, il tire son sabre et se met sur la défensive. « Le premier qui se serait approché, dit-il, je l'aurais tué ». Son maréchal-des-logis-chef entre, lui parle avec douceur et lui demande son sabre. Nouaux obéit et rend son arme.
Nouaux, qui pleure beaucoup, fait peu de service.
VERTIGES ÊPILEPTIQUES. 163
Il a toujours peur qu'on ne lui fasse du mal. Deux de ses camarades placent sou lit entre les leurs; mais il n en couche pas moins avec son sabre-baïonnette.
Le 8 octobre, il reçoit avec bonheur la visite de sa sœur, accompagnée de Poupart, son cousin et son fiancé. On va prendre un repas à Tauberge, mais il pleure, mange très peu et rapporte qu'il a peur, qu'il y a des jeunes militaires que ton fait passer au bleu et qui disparaissent.
A la caserne, on le croit malade, et on lui dit d'avoir à se rendre à la visite du médecin. Il s'y rend, mais il entend tenir autour de lui ce propos : « On lui fera comme aux autres... du tabac! ». Effrayé, il se sauve aussitôt et ne consulte pas.
Parvenu au terme de ses vingt-huit jours, il a encore peur d'être pris ou d'être tué; il craint de ne pas avoir son livret en règle, il se lamente, demande à l'un de ses camarades si ce n'est pas lui qui lui a soufflé de la poudre dans F oreille^ redoute d'être empoisonné, a peur des consommations qu'on lui offre, et rentre enfin dans sa famille.
Le lendemain, 21 octobre, il part pour la chasse, défend qu'on dise où il est, dans la crainte qu'on ne vienne l'arrêter, rencontre Poupart, son cousin et son futur beau-frère, et refuse la consommation qui lui est offerte par ce dernier. « J'ai refusé, dit-il, parce que j'avais grand peur ». Il rentre le soir un peu mouillé, se sèche auprès du feu, mange la soupe et attend, pour finir son repas, que sa sœur et Poupart soient arrivés d'un pays voisin, où ils se sont rendus pour faire des achats, à l'occasion de leur prochain mariage. Les fiancés entrent, se mettent à
table , et Nouaux , qui ne s'est point assis , prend son fusil, et, sans aucune provocation, fait feu deux fois sur Poupart, qui tombe foudroyé. On s'empresse autour de la victime, Nouaux est poussé dans la cour, regarde par une fenêtre, brise un carreau, rentre, s'empare d'un couteau qu'il avait affilé dans la journée, se précipite sur le cadavre de Poupart et lui enfonce son arme dans la gorge. Tout le monde s'enfuit, excepté le meurtrier. Nouaux reste seul une heure et demie en face de sa victime, et n'a point la pensée de se dérober aux poursuites. Quelqu'un passe et il l'invite à boire un verre de cidre : « C'est pour la dernière fois, dit-il, ils sont allés chercher les gendarmes pour m 'arrêter ».
A ce moment, Nouaux est-il sain d'esprit ou aliéné? Peut-il être considéré comme responsable de l'acte accompli?
M. le D' de Paoli a pensé que l'accusé jouissait de la plénitude de ses facultés intellectuelles, et qu'il était responsable. M. le D' Mordret a été d'avis que Nouaux pouvait être un alcoolisé chronique, un persécuté halluciné et impulsif, un fou dangereux et un irresponsable.
En ce qui me concerne, j'affirme que Nouaux est un vertigineux épileptique, ayant des périodes d'accès s'accompagnant d'hallucinations de la vue et de l'ouïe, d'idées de persécution, de craintes d'empoisonnement, de terreurs imaginaires et d'impulsions homicides soudaines, avec abolition partielle du souvenir.
Nouaux n'est ni un alcoolisé chronique, ni un aliéné permanent, ni un simulateur. Il est toujours de bonne foi, et, dans ses longues périodes de calme.
VERTIGES ÉPILBPTIQUES. 165
de lucidité et de raison, il dit aussi bien ce qui pourrait être interprété contre lui, que ce qui est de nature à lui être favorable. Il ne s'arrête que là où la mémoire lui manque et il dit alors : « Je ne sais pas... je ne me souviens pas ». Ses souvenirs lui retracent, par exemple, la scène subite des deux coups de feu tirés sur Poupart, mais il ne sait plus ce qui s'est passé après. L'accès de fureur aveugle, pendant lequel il a coupé la carotide primitive droite du cadavre de sa victime, est pour lui lettre morte. Son clavier cérébral possède une note muette. Or, ce phénomène d'amnésie épileptique est aujourd'hui très connu*.
D'autres particularités sont également biffées de sa mémoire : le H octobre, par exemple, il a écrit à sa sœur une lettre de laquelle j'extrais ce passage : «... Je vais vous apprendre une mauvaise nouvelle. On m'a mis à prix. Celui qui me tuera aura 1,500 francs. J'ai entendu ça, c'est pourquoi je ne peux plus vous revoir. Je ne sais pas d'où que ça part. Je ne me chagrine
pas pour ça. Je me défendrai jusqu'à la fin » Or,
toutes les fois que l'on park de cette lettre à Nouaux, il déclare que l'on doit se tromper, qu'il n'a pas écrit, qu'il ne se souvient pas.
Aucun signe physique et intellectuel ne trahit chez Nouaux des habitudes alcooliques. Comme la plupart
U'cn ai récemment encore observé un exemple des plus IVappants. Un garçon crémier assassine son meilleur camarade, rue Saint-Roch à Paris, et, lorsque je Tinterroge, il ne se souvient de rien, demande où il est, ignore ce qui s'est passé et ne se rend compte de rien. Il réclame la visite de son camarade et lui écrit une lettre très affectueuse. 11 est tellement troublé et malade qu'on arrive à lui cacher pendant longtemps le meurtre dont il est l'auteur. Cet épileptique, sous l'influence d'un traitement par le bromure de potassium, était tellement rétabli au bout de trente mois, qu'il a pu quitter l'asile Sainte-Anne, être rendu A sa famille et reconduit dans la Haute-Saône.
des névropathes, il ne pouvait pas boire un ou deux verres de vin sans souffrir de la tête^ sans avoir des éblouissements, sans trembler beaucoup, sans passer une mauvaise nuit et sans être presque incapable de travailler le lendemain.
En dehors de ses vertiges et des troubles psychiques ou hallucinatoires qui les accompagnent ou les suivent, Nouaux ne présente aucune trace d'aliénation mentale. Il ne croit pas avoir d'ennemis, ne se plaint de personne et n'en veut à personne. Il y a cinq ans^ il avait eu à la chasse une difSculté avec Poupart : tous deux avaient tiré sur le même lièvre: chacun crovait l'avoir tué et ce fut Poupart, qui, au grand désappointement de son cousin, emporta l'animal dans sa carnassière. Mais de la dispute il ne resta vestige. Pendant ses vingt-huit jours, Nouaux loua même la générosité de Poupart qui lui avait apporté le 8 octobre, au Mans, deux paquets de tabac et une somme de cinq francs.
Il n'y a pas lieu, en conséquence, de s'arrêter un seul instant à l'hypothèse d'un délire fixe, permanent et systématisé des persécutions.
Lorsque Nouaux a eu des vertiges, il lui est arrivé de s'halluciner de la vue et de l'ouïe, d'être affolé par la peur, de pleurer, de trembler, de se croire parvenu à l'heure dernière de sa vie et de se mettre sur une défensive armée, qui n'était en somme pour lui qu'une sorte de protection légitime et nécessaire; mais une fois que les hallucinations avaient disparu et que la peur n'existait plus, on ne retrouvait plus chez lui d'idées de persécution.
Le jour de l'attentat, entre trois et cinq heures environ, il a entendu, au bourg de Fyé, des hommes qui
VERTIGES ÊPILKPTIQUES. 167
disaient : « On ne va pas le laisser s'en retourner, bien sûr. » Nouaux, déjà si perplexe et si ému, s'est rapidement éloigné, s'est vu poursuivi bientôt par sôpt ou huit hommes, s'est mis à courir à travers les champs, s'est un peu égaré dans sa fugue inconsciente et a fini par rentrer chez lui. On ne sait que trop ce qu'il y a faitl^
L'ordre de succession des phénomènes morbides est donc le suivant : V secousses, céphalalgie, puis vertiges; S"" angoisses, pleurs, sanglots, hallucinations des sens, peurs sans motifs, fugues possibles ; S"" idées de persécution, terreurs imaginaires, impulsions pathologiques soudaines; 4** abolition partielle du souvenir, absence de regrets.
La résultante scientifique de toutes les pièces du dossier est mathématiquement contenue dans cet ordre de succession.
Il y a six semaines, à son arrivée à l'infirmerie spéciale des aliénés près le dépôt de la préfecture de police, Nouaux était très fatigué et réellement souffrant. Il pleurait, avait peur, croyait qu'on allait le mettre à mort et présentait une attitude perplexe tout à fait étrange. Sous l'influence de soins appropriés, il se remit assez vite. Je portai alors le diagnostic que l'on sait et je me gardai bien de lui prescrire du bromure de potassium, car ce médicament aurait tout à fait masqué son état.
Nouaux, surveillé jour et nuit, à tous les instants, ne s'est jamais démenti. Il a été calme, doux, poli, bien portant; il s'alimentait bien et dormait parfaitement. Ses réponses sur tous les détails relatifs à son affaire ont toujours été invariablement les mêmes. Il était ce-
pendant facile de prévoir qu'il aurait, un jour ou l'autre, des accidents significatifs. Je les attendais et ils se sont effectivement produits.
Le 10 mai 1883, Nouaux est triste; il pleure, se sent la tête lourde^ mange à peine, craint de ne plus retourner dans son pays et de ne plus revoir sa mère et sa sœur. En ma présence, il a une secousse subite (Iras et épaule gauches). On l'envoie à la promenade; il rentre, ne parle pas, verse d'abondantes larmes et pousse des sanglots. Le soir, il se plaint beaucoup de la tête, se couche, et, d'après le rapport du veilleur, il n'a pas dormi un seul instant; il a constamment pleuré et gémi. Il paraissait désespéré.
Le 11 mai, il entre très pâle dans mon cabinet; il est tout bouleversé et lance sur moi ce regard tragique si spécial aux épileptiques en proie à des accès. Il me répond à peine quelques mots, est demi-hébété et ne comprend à peu près rien de ce que je lui dis. Il a plusieurs secousses devant moi, finit par avouer qu'il en a eu beaucoup dans la nuit, qu'à un moment donné il ne savait plus où il était et qu'a/ a un peu peur tout de même. Sa langue est très blanche. Je lui prescris un purgatif.
Le 12 mai, Nouaux est frais, dispos, souriant; il revient très gai de la promenade, cause longtemps avec moi, mange bien, dort parfaitement. Il est très lucide et ne pleure plus.
Le 13 mai, je cherche à obtenir de lui quelques paroles de regret, mais je n'y parviens pas. Nouaux est indifférent, insouciant, égoïste, complètement dépourvu de sentiments affectifs et incapable de prononcer un seul mot de pitié au sujet de sa victime.
VERTIGES ÊPILEPTIQUES. 169
Le criminel a sauvent des attendrissements et des repentirs qui touchent et émeuvent. L'épileptique assassin est d'une sécheresse implacable. Que d'exemples analogues n'ai-je pas rapportés* !
Le 14 mai, Nouaux est un peu larmoyant. A son réveil, il a eu mal à la tête. Son langage est un peu diffus. Aurait-il eu quelques manifestations vertigineuses nocturnes ? Je lui annonce qu'il va retourner au Mans et il ne témoigne ni surprise, ni plaisir, ni mécontentement. Il a si peu conscience de sa situation et il se préoccupe si peu de son avenir !
En résumé : V Nouaux est un épileptique vertigineux^ avec hallucinations temporaires, délire momentané par accès et impulsions extrêmement dangereuses ; 2' le 21 octobre 1882, il était affecté d'un grand trouble de la raison et ne jouissait aucunement de sa liberté morale; 3° dans mon opinion, il devrait être séquestré dans un établissement spécial d'aliénés.
A Paris, le lîi mai i 883.
P. S. — Le 13 juin 1883, Nouaux passa devant la cour d'assises de la Sarthe et fut acquitté. L'autorité administrative a dû le diriger sur un établissement d'aliénés.
Legrand du SauUe.— Elude médico-légale sur les épileptiques, VanSy