QUELQUES CONSIDÉRATIONS SUR LÉVOLUTION DU DÉLIRE DANS LA VÉSANIE
Par le D^ Paul GÉRENTE «.
Depuis le siècle dernier, ce qu'on peut appeler la science de raliénation mentale a fait, certes, de grands progrès; pourtant, aujourd'hui encore, même avec les
* Ces quelques pages contiennent les premières conclusions d'une étude que nous poursuivons depuis cinq ans; nous comptons publier notre travail prochainement, avec les nombreuses observations cliniques qui nous ont amené précisément à ces conclusions.
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traités classiques de nos mattres, on se reconoatt difficilement au milieu de toutes ces monomanies si nombreuses*. Ne serait-il pas possible de démêler quelques lignes générales, quelques lois qui pussent nous servir de guide ? — Assurément, ces lois générales n'auront rien d'absolu, pas plus que quoi que ce soit dans le domaine de nos connaissances : tirées de faits empiriquement observés, elles ne sauraient avoir ellesmêmes qu'un caractère empirique*; plus d'une fois, elles devront être vérifiées.
Mais comment doivent être recherchés les faits que nous voulons étudier? 11 ne suffît pas d'examiner les divers organes, et d'interroger le malade à son arrivée; il ne suffit pas de se réduire au rôle passif de secrétaire, de noter simplement les diverses saillies du délire, en un mot, le spectacle extérieur. Il faut rechercher les antécédents de toutes sortes; il faut scruter l'être intime du malade, gagner sa confiance, vivre même 'avec lui, durant un certain temps, et alors explorer les régions diverses de son intelligence, sonder les divers points de sa sensibilité affective et morale, mais surtout de ce que nous appellerons avec Cerise* et Morel* le sens émotif. C'est alors seulement que nous pourrons scientifiquement étudier l'aliéné,
« Voyez Guislain. — Leçons orales sur les phrénopathies : de la 4^ à la 12* leçon. Paris et Gand^ 1880.
« Voyez Bouchard. — Cours de pathologie générale de 1879-1880. Première leçon^ p. 8 et 9. Paris, 1882.
•Voyez Cerise. — 1" Lettres à M, le D^ Longet\ 2«> Des fonctions et des maladies nerveuses dans leurs rapports avec Véducation sociale et privée, morale et physique.
* Morel. — Etudes cliniques. Traité théorique et pratique des maladies mentales, Ille partie. Paris et Nancy, 1852-1853.
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c'esl-à-dire, comme l'indique notre maître M. Magnau, dans sa leçon à Tasile Sainte-Ânne, en 1877, sur VExamen clinique dans les maladies mentales^ « suivre (( les symptômes dans leur évolution successive et les M subordonner les uns aux autres. » « Ainsi, ajoute- « t-il, nous puiserons dans la marche de la maladie « les éléments les plus importants du diagnostic et du M pronostic. » Telle est la méthode que nous avons essayé^de suivre.
Après une longue étude d'aliénés délirants chroniques, qu'il nous a été donné d'observer en assez grand nombre, et de suivre durant un certain temps, il nous a semblé qu'il se dégageait un type assez net : c'est précisément à élucider l'évolution de cette affection mentale particulière que sont consacrées les pages présentes. — En botanique, en zoologie, on a décrit anciennement, comme des variétés d'êtres parfaitement distinctes, des formes que récemment une observation plus attentive a reconnues n'être, en réalité, que les aspects divers d'un même individu, aux divers moments de son évolution. Il en a été de même en pathologie humaine, par exemple, pour diverses affections de la peau. — 11 nous semble qu'il en est de même encore pour la pathologie mentale : on a décrit comme des entités irréductibles certaines monomanies que nous croyons être simplement les aspects successifs d'une même vésanie aux différentes époques de son évolution.
Mais, dès le début, que ceci soit bien entendu : nous ne nous occuperons ni des délires toxiques, ni des délires liés à quelque névrose (épilepsie, hystérie, etc.).
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ni des délires liés à quelque lésion organique que nous connaissions (paralysie générale, athéromes cérébraux, hémorrhagies ou ramollissements, tubercules^ etc.). Notre terrain d'observation est exclusivement circonscrit aux délires chroniques chez les vésaniques purs, depuis les premiers débuts encore confus jusqu'à la démence confirmée : ce que nous voulons étudier, c'est révolution du délire dam la vésanie.
Les vésaniques qui se sont montrés à nous jusqu'ici, et sur les antécédents desquels nous avons pu être renseigné, étaient tous des héréditaires. N'est pas aliéné le premier venu : il faut une longue incubation. En dehors des délires toxiques, des névroses, des fièvres et des lésions organiques connues, il faut au moins une ou deux générations qui préparent le terrain. — Nous savons qu'un grand nombre d'allé* nistes contemporains, et des plus considérables par leur position, n'attribuent pas à l'hérédité, à la dégénérescence, une influence aussi prépondérante dans la genèse des vésanies. Et, en effet, quand un malade se présente au médecin, l'enquête est toujours difficile, parfois impossible, au sujet de l'hérédité; la famille, les parents se retranchent et échappent souvent derrière des réticences le plus souvent voulues, parfois même inconscientes. — Pourtant, toutes les fois qu'il nous a été donné de pénétrer un peu ces arcanes, nous avons toujours trouvé la marque, la tare indélébile qui se transmet des aïeux aux descendants sous des formes assez variables, mais qui passe toujours d'une génération à l'autre, héritage obligé. Tantôt ce sont des névroses, tantôt des empoisonnements chroniques
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(alcoolisme, ...), tantôt des anomalies ou deTintelligence, ou du sentiment, ou de la volonté, auxquelles personne ne faisait attention peut-être, mais qui n'en imprimaient pas moins leur cachet sur l'individu et sur sa postérité.
Prédisposé de la sorte par son hérédité, le patient peut, à la rigueur, traverser la vie sans notable accident du côté mental, s'il se développe et s'il évolue dans un milieu physique et moral favorable, si, en un mot, son hygiène (au sens le plus élevé du terme) convient. Mais, qu'il lui survienne quelque infortune : son équilibre mental, si fragile, en éprouve une première secousse, parfois suffisante. Que le malheur succède au malheur, comme il arrive souvent dans notre société, où la lutte pour l'existence parait atteindre son summum; le prédisposé succombe : c'est un aliéné.
Prenons le malade au moment même de sa chute, au moment où il va devenir^ où il est devenu aliéné] quels sont les premiers phénomènes qu'il présente?
Au début de toute aliénation mentale, il y a une douleur. Cette vérité a été mise en relief, surtout par Guislain *, J.-P. Falret' et son élève Morel', dans les derniers temps; par J. de Smeth* et Christian* parmi nos contemporains. Mais il faut de plus, chez le malade, une prédisposition toute spéciale (quelle qu'en
* Guislain. — Op, cit.
« J.-P. Falret. — Des maladies mentales et des asiles daliénés, — Leçons cliniqttes, Paris, 1864.
» Morel. — Op. cit.
* De la mélancolie. — Étude médicale^ par Joseph de Smeth. Bruxelles,
B Etude sur la mélancolie^ par M. le D' J. Christian. Paris, 1876.
soit Torigiae, le plus souvent héréditaire, comme il a été dit plus haut); il faut, chez lui, une réceptivité, une impressionnabilité anormale, une perversion dou- ' loureuse de la sensibilité morale ; il faut, si je puis m'exprimer ainsi, une hyperalgésie mentale.
A bien les étudier, on constate un autre caractère morbide encore chez tous les prédisposés^ qu'ils deviennent ou non aliénés, qu'ils échappent ou non à une chute, toujours imminente dès les premiers malheurs. On les appelle plus ou moins des hypochondriaques : appliqué en ce sens général, l'expression est impropre, si l'on veut s'en référer à l'étymologie ; mais nous l'admettons pour faciliter le langage, puisque c'est le terme reçu. Ce sont des êtres qui ont pour habitude de se replier sur eux-mêmes, de se scruter jusqu'en leurs moindres douleurs physiques, ou bien qui, suivant leur organisme, suivant leur intelligence, suivant la sphère où ils vivent, aimeront chaque jour à méditer sur le plus passager de leurs sentiments, sur la plus futile de leurs intentions; qu'on me pardonne cette expression irrévérencieuse : ce sont des rvminants. Que de « journaux intimes », que de « confessions )>, que d' « autobiographies », etc., nous a valus cette disposition mentale dans la première moitié de ce siècle et même encore aujourd'hui ! Sans chercher beaucoup, qu'il serait facile, dans notre littérature, de réunir toute une série de livres (dont quelques-uns fort remarquables) ayant ce caractère morbide ! Chez tous ces sensitifs, à un degré plus ou moins intense, on retrouve Vhypochondrie mentale^ (le néologisme est de Guislain). Les sensations physiques et morales étudiées au microscope sont amplifiées, et dès lors l'équi-
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libre de Tiatellect devient plus difiScile à maintenir; pour y réussir, il faut une domination de soi plus ou moins énergique.
Chez Taliéné, au moment de la chute, cette domination, cette possession de soi-même disparaît; reste dès lors chez lui, sans contre-poids et suscitant le délire, Vhypochondrie mentale. Au moins, Tavons-nous observée sans exception chaque fois qu'il nous a été possible de connaître chez nos malades les débuts de leur affection mentale. Notre expérience est sans doute un peu jeune, mais elle se trouve confirmée par le sentiment de Morel, un de ceux qui ont le mieux vécu avec les aliénés et qui les ont le mieux connus; et, d'autre part, un de nos maîtres, dont l'expérience est des plus étendues, et à qui nous soumettions la question, nous disait qu'il était arrivé aux mêmes conclusions.
Parfois, cette hypochondrie mentale est assez légère pour permettre au malade de se mêler encore à la société. Que d'individus nous côtoyons ainsi dans le monde, ayant avec eux souvent les plus aimables relations ! on les traite d' « originaux », de a maniaques » au sens vulgaire ; et l'on passe. — Mais que, précisément, il survienne quelque «tow/^wr, cette hypochondrie mentale s'accentue ; le malade étant d'ailleurs dès sa naissance ce qu'on appelle un débile^ ou bien s'étant affaibli mentalement au cours de son existence, ne peut plus se posséder, se retenir; il est absorbé par cette préoccupation de son état douloureux, ou moral, ou physique; bientôt, il ne s'appartient plus, et tombe sous le coup d'une angoisse, d'une anxiété, qui, parfois, le mène aux plus tristes impulsions, par exemple au suicide : nous avons un aliéné. Tels sont les phéno-
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mènes généraux qu'on retrouve au début de toute aliénation : r hypochondrie mentale ou physique; S*" douleur, surtout morale; 3"" perte de l'équilibre mental.
Continuons notre étude. Des troubles de la sensibi* lité générale ou spéciale, troubles plus ou moins mobiles, plus ou moins nombreux, plus ou moins intenses, peuvent se produire; ils servent alors de texte aux interprétations délirantes les plus variées. Mais ce délire lui-même peut se développer de différentes manières. — Ou bien le malade reste cantonné dans son hypochondrie mentale, dans son hypochondrie physique; peu à peu, il y organise tout un système de délire, et alors, affaibli intellectuellement, il finit, délirant chronique, par se stéréotyper, se momifier dans ses préoccupations hypochondriaques, toujours les mêmes. Ou bien, d'autres sentiments, mais toujours de caractère pénible, par exemple de la démonomanie, des craintes de persécution, etc., viennent s'ajouter aux préoccupations hypochondriaques, tout en laissant à celles-ci le premier rang. Ces sentiments sont peu consistants, ne gardent jamais dans le délire qu'un rôle accessoire, et inquiètent peu le malade; au bout d'un certain temps même, ces idées de persécution (pour continuer un de ces exemples) viennent à disparaître, sans jamais avoir occupé une grande place. Le délire hypochondriaque, systématisé et devenu absolument chronique, reste seul. Ou enfin, venant s'ajouter à l'hypochondrie du malade, ces sentiments pénibles, de formes diverses, prendront au contraire peu à peu le dessus, et modifieront le sens du délire, lui imprimeront une évolution nouvelle.
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Cette évolution du délire passant de la forme hypochondriaque à d'autres formes, comme de stade en stade, est fort intéressante à suivre. Sa possibilité, du reste, connue depuis longtemps, n'est pas contestée. Esquirol ' cite dans son livre un cas des plus explicites, où le malade, d'abord liypochondriaque, devint persécuté et finit par se croire le fils de Louis XVI, dauphin de France; on en retrouve encore divers exemples, passim^ dans ce même ouvrage. Broussais' admet comme très fréquent ce fait que, chez un malade, divers délires viennent succéder au délire hypochondrîaque. Brachet' pense de même. Michéa ^ donne une observation très nette, empruntée à Brierre de Boismont, où le délire, d'abord hypochondriaque, se transforme plus tard en une démonomanie. A. Foville fils* enfin apporte, lui aussi, une observation.
Ce que l'on conteste, en dehors des malades à délire hypochondriaque chronique, c'est que le début de l'évolution vésanique soit constamment l'hypochondrie ou mentale, ou physique. Morel pourtant, dont l'expérience clinique était si vaste, a présenté ce fait comme étant la règle constante chez les vésaniques héréditaires; il en a donné, dans ses Études cliniques, plusieurs exemples, dont un', très remarquable, nous montre la succession des préoccupations hypochoudriaques, du délire des persécutions et des idées de
' Esquirol. — Maladies mentales, t. II, p. 12 à 16. Paris, 1838. « Broussais. — De Cirritation et de la folie, t. II, p. 15. Paris, 1839. sBrachet. — De Chypochondne, p. 449. Paris, 1844. «Michéa. — De Vhypochondrie, p. 115 à 122. Paris, 1845.
• Ach. Foville fils. -- Etude clinique de la folie avec prédominance du délire des grandeurs, p. 37 du mémoire; observation VI. Paris, 1871.
• Morel. — Op, citât,, t. l^, p. 163 à 166 et 363 à 367.
graûdeur; il a enfin développé cette proposition en divers endroits de son Traité des maladies mentales^. Pour nous, bien que M. A. Foviile fils combatte' la thèse de More), et ne la regarde comme admissible que dans la minorité des cas, nous adoptons pleinement les idées de Morel sur ce sujet. Tous les vésaniques, en effet, comme nous l'avons déjà dit plus haut, dont nous avons pu connaître et noter les débuts, avaient commencé par être des hypochondriaques. Résultant, pour nous, du dépouillement même de toutes les observations que nous avons pu recueillir sur ce point, ce fait nous parait être une vérité essentiellement clinique.
Quelles sont précisément les formes par lesquelles peut évoluer le délire vésanique, ultérieurement au début hypochondriaque? Ces formes, singulièrement variables, dépendent du milieu, c'est-à-dire de l'époque, du pays, de la société, des idées et des passions dominantes, de l'éducation passée et du tempérament de l'individu, etc.; mais elles ont toutes certains caractères communs. Dans une première période^ en effet, le patient souffre, est déprimé, se concentre péniblement sur lui-même, et réagit de diverses façons. Que nous trouvions chez lui la jalousie, la démonophobie, la toxicophobie, le délire des persécutions, etc., peu importe; nous n'avons point là d'entités irréductibles, nous n'avons que des formes accessoires : le fond essentiel, c'est le sentiment de dépression^ de contraction
* Morel. — Traité des maladies mentaleSy p. 263 et suiv., 419 et suiv., 714 et suiv. Paris, 1860.
« Ach. Foviile fils. — Op. citai.y p. 43 du mémoire.
pénible sur soi-même^ coïncidant avec \^ perversion douloureuse du sens émotif \ — Plus tard viendra une autre période dont nous parlerons quand il sera tenips.
Quant aux troubles de la sensibilité, ils servent, toutes les fois qu'ils existent, de matériaux à Tédification du délire : mais eux non plus ne paraissent point essentiels dans la vésanie; à notre avis, du moins, ils ne sont qu'un élément relativement accessoire. Sans doute, ils aident dans une plus ou moins large mesure au délire par les interprétations erronées auxquelles ils donnent lieu ; mais ces interprétations mêmes varient suivant Tépoque et portent l'empreinte du sentiment qui domine à ce moment de l'évolution vésanique : c'est ce sentiment de dépression, de concentration pénible^ encore une fois, qui est bien le facteur capital. — Tell€ est notre conviction, après avoir observé et suivi longuement nos malades, et, d'autre part, après avoir analysé précisément les faits mêmes qu'on présente à l'appui de la théorie contraire, laquelle donne aux troubles sensoriels le rôle principal dans la production du délire.
Cette première période de l'évolution du délire vésanique, on pourrait donc l'appeler période de dépression, de concentration pénible, d'après le sentiment commun qui se retrouve au fond de ses formes les plus diverses, et qui est sa marque caractéristique. Après la phase d'hypochondrie qui en constitue comme la porte d'entrée, nous trouvons que, d'abord, les sentiments, les idées pénibles sont assez confus, assez mal déterminés dans tel ou tel sens. Cependant, l'affaiblissement men-
• Voyez Cerise et Morel, loc. cit.
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tal, déjà de date plus ou moins ancieune, apparaît de plus en plus : l'activité d'intelligence, la sensibilité affective, eu réalité, diminuent, car il ne faut point s'en tenir à de fausses apparences. Indifférent dès lors à tout ce qui ne se rattache pas à son délire, le malade voit peu à peu ses idées se circonscrire, et, avec le temps, se préciser, revêtir une forme plus arrêtée qu'au début; graduellement, le délire se systématise. Les expressions elles-mêmes dont se sert le malade varient de moins en moins, se fixent, et, comme ou dit, « se cristallisent ». D'ailleurs, subsiste toujours l'altération douloureuse du sens émotif, qui déprime le patient, qui donne un caractère pénible à toutes ses sensations. — Systématisé, le délire, enfin \ « s'offrant toujours sous le même aspect, devient immuable et est en quelque sorte stéréotypé ».
Nous regrettons, car la place nous manque, de ne pouvoir rapporter ici quelques observations de malades qui, mieux qu'aucun développement didactique, montreraient cette période de l'évolution vésanique.
Nous ferons d'ailleurs remarquer ici (comme nous l'avons fait à propos de la phase hypochondriaque) qu'arrivés à cette période de concentration pénible, il est des malades qui s'arrêtent; ils ne poussent pas plus loin leur évolution. Séjournant alors dans la sphère des sentiments et, par suite, des idées pénibles, ils y édifient, y systépaatisent peu à peu leur délire, puis restent stationnaires, comme cristallisés; enfin, l'affaiblissement mental progressant, ils tombent dans une démence de formes variables, que nous aurons à
^Magnan. — Leçons sur le délire des persécutions, faites à Tasile Sainte-Anne. Paris, 1877. — J.-P. Falret, op. citât.
analyser plus loin. Ainsi, ces malades, durant tout leur délire, n'auront éprouvé à aucun moment ce sentiment qui caractérise la deuxième période dite expansive.
Quelle est donc cette deuxième étape du délire vésanique ? — Une fois la période dépressive traversée, le malade se trouve profondément affaibli au point de vue mental; ses idées deviennent plus enfantines; leur contraste avec le monde extérieur devient de moins en moins sensible au patient. L'hyperesthésie douloureuse du sens émotif, dont il fut si longtemps victime, finit elle-même par s'émousser, puis disparaît. Enfin, sa tristesse, ses souffrances continuelles ont contribué à exalter encore chez le vésanique le sentiment déjà morbidement exagéré de sa propre personnalité; il devient graduellement plus orgueilleux, plus expansif. Un à un, ses divers motifs de peine vont se dissoudre dans le passé; de jour eu jour, il s'estime davantage, se trouve plus heureux, et enfin, monte à ce qu'on pourrait appeler son apothéose. Les idées délirantes revêtent désormais le caractère d'une félicité royale ou mystique, suivant les circonstances. Les troubles de la sensibilité, désormais aussi, sont interprétés en ce sens.
Quant aux mécanismes apparents, quant aux raisonnements qui, chez chaque aliéné, paraissent justifier cette succession de sentiments, ils sont fort variables; mais cette diversité de formes importe peu. L'essentiel, c'est la modification du fond morbide par le passage d'un sentiment pénible à un sentiment erpansif. — Voici, par exemple, deux malades qui s'engagent dans
la période d'expansion : l'un arrive à croire réalisées certaines ambitions politiques, raconte qu'il appartient mystérieusement à quelque illustre famille; l'autre entend des voix, reçoit des révélations mystiques, est sur le chemin de quelque paradis; chacun explique à sa façon et plus ou moins habilement, suivant le degré de ses facultés intellectuelles, les anciens ennuis, les espérances, les convictions nouvelles. Au fond, pour tous deux et pour bien d'autres, ne s'agit-il pas toujours d'une altération du sens émotif, qui change de caractère ? H y a d'abord une souffrance, une hyperesthésie douloureuse, une concentration pénible; puis survient peu à peu (comme d'ailleurs chez les personnes mentalement saines, mais habituées à souffrir de quelque maladie chronique) une exagération de la personnalité, qui devient exclusive, exigeante; le sens émotif douloureux s'émousse avec les années; l'intelligence s'affaiblit^ et l'on voit se produire une expansion de l'être mentalement déchu. La mise en œuvre, la contexture même du délire, plus ou moins puérile, est donc tout à fait secondaire.
Ainsi se découvre peu à peu cette loi générale : Dans le délire chronique^ la période expansive ne fait jamais que succéder à la période de dépression; et ce qui caractérise essentiellement chaque période^ c'est F altération différente du sentiment.
Le plus souvent, tout marche par une évolution lente, progressive; le plus souvent, ce n'est point du premier coup que le vésanique, d'une concentration pénible, passera à une béatitude expansive : il traversera toute une phase de transition. D'abord, derrière
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tel ou tel sentiment mélancolique, se devineront, pour l'observateur, les premières poussées de cette personnalité qui va s'exagérant chaque jour après tant de souffrances, de cet orgueil, de cette ambition, encore inconscients, et qui n'osent encore paraître au jour. Gomme fait second, comme conséquence, derrière telles craintes religieuses, telles idées de persécution, se glisseront les premières questions sur la raison de cet état de choses, puis peu à peu les premiers essais de réponse, encore fort confus. De jour en jour, de mois en mois, d'année en année, suivant que l'évolution sera plus ou moins lente, à côté des sentiments et par suite des idées pénibles, viendront s'affirmer les sentiments de grandeur, les idées ambitieuses qui en sont le résultat, quelle que soit d'ailleurs leur forme politique, sociale, mystique ou autre. L'association, le mélange de ces deux ordres de sentiments et d'idées présentera plus ou moins de cohérence, suivant que les facultés mentales du malade se trouveront à ce moment plus ou moins affaiblies; mais le caractère constant, la loi nosologique est qu'à cette époque de transition coexistent les deux tendances du délire vésanique, dépression et expansion^ s'alternant, se combinant des plus diverses façons.
C'est de cette phase, intermédiaire aux deux principales périodes de l'évolution vésanique, qu'a parlé M. Ach. Foville dans son ouvrage déjà cité et dans un récent mémoire présenté au Congrès de Londres de 1881. C'est de cette phase qu'a parlé Calmeil dans un article d'il y a cinquante an» (rappelé par M. Foville), où se lit cette proposition : « L'on s'imagine à tort que « ces malades jouissent toujours d'un bonheur parfait.
a Les souverains des Petites-Maisons déplorent parfois « avec amertume Tinjustice de leurs prétendus su- « jets. » Cela est vrai po une certaine époque de révolution du délire vésanique; mais les faits montrent qu'en des temps ultérieurs la béatitude peut devenir parfaite.
A mesure que l'évolution du délire s'avance^ on voit, du premier plan, les préoccupations et les idées pénibles descendre au second; les sentiments de grandeur se prononcent de plus en plus et les idées; mystiques ou ambitieuses, qui en sont la suite, peu à peu se délimitent, s'ordonnent, après avoir été quelque temps plus ou moins nombreuses, plus ou moins confuses. Sur la scène délirante, encore partagée, où coexiistent les sentiments de dépression et les aspirations expansives, déjà Ton peut prévoir les tendances qui persisteront en dernier lieu, tandis que graduellement s'atténueront les autres.
Et, en effet, soit que les troubles de la sensibilité diminuent peu à peu et viennent à disparaître, soit même qu'ils persistent, nous voyons les préoccupations pénibles s'affaisser une à une et ne plus laisser d'elles enfin que quelques vestiges auxquels le malade ne prend même plus garde, et qui ne lui causent plus le moindre souci; parfois, il n'en reste au malade qu'un souvenir fort vague. Mais, d'autre part, se systématisant peu à peu d'une façon quelconque, les sentiments de personnalité, de grandeur, prédominent de plus en plus. Le vésanique a quitté définitivement la phase de transition, et, quels que soient le manteau, l'incarnation adoptés, s'installe en pleine période expausive, y
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conforDiant son atlitude, sa physionomie et le peu de pensée qui lui reste. Dès lors, il végète, type de fainéantise et de satisfaction que rien ne peut troubler ; majestueux avec un accoutrement des plus débraillés, il sourit avec condescendance quand on lui parle. Voilà, réalisé devant nous, un exemple clinique des plus instructifs, surtout lorsqu'on vient à se rappeler l'angoisse, les tourments passés du malade, tourments et angoisse qui allèrent quelquefois jusqu'aux tentatives de suicide.
Résumons maintenant les éléments simples que nous avons pu dégager jusqu'ici^ et qui nous paraissent caractériser l'évolution du délire dans la vésanie.
Nous trouvons d'abord un terrain hypochondriaque avec « hyperalgésie mentale » ; puis une douleur, une cause déprimante qui vient abattre l'individu; alors, une période de concentration pénible pour le délire, enfin, une période d'expansion. Le malade, d'ailleurs, loin de sauter brusquement d'une phase à l'autre, ne fait que s'y laisser conduire graduellement par toute une série de transitions. N'oublions pas, enfin, qu'au début même de l'affection mentale, il y avait déjà un fond primitif de débilité^ dû le plus souvent à quelque dégénérescence héréditaire. Au cours de l'évolution ;srésanique, cet affaiblissement des facultés mentales n'a fait que s'accentuer progressivement; il est déjà devenu très notable, au moment surtout où est apparue la période d'expansion.
Mais ce qui doit, avant tout, ressortir de cette étude, c'est qu'au début, comme au cours de l'évolution vésanique, la maladie vraie ^ le fond morbide^ c'est la pev-
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version même du sentiment^ ou, mieux, de ce que Cerise et Morel appellent le sens émotif : seas émotif, qui, vivant l'époque, devient tantôt pénible, tantôt expansif. Les troubles de la sensibilité, les interprétations, les idées délirantes ne jouent qu'un rôle secondaire et prennent le caractère même, soit pénible, soit expansir, du sentiment qui domine à ce moment. Ce sont eux, à la vérité, qui avec quelque fracas apparaissent dès le premier abord; mais c'est dans l'altération même du sens émotif et dans ses variations qu'est le fond morbide essentiel ; c'est là qu'un observateur patient ira le chercher. {A suivre.)
Par le D' E. MARANDON DE MONTYEL, Directeur-MédeciD en chef de I'mUc public d'aliénés de Dijon.
Dans les délires généraux avec conscience parfaite, les malades assistent en spectateurs aux troubles qui se déclarent dans leur esprit, en spectateurs conscients mais impuissants à réagir et à imprimer le moindre changement à leur manière d'être psychique. M. Colarda écrit : « Exceptionnellement quelques maniaques, an milieu de leur agitation et de leur loquacité désordonnée, déclarent qu'ils sont fous, mais le trouble de leur intelligence est trop grand pour qu'on puisse
' Voir Archives de Neurologie, t.' IV, p. 188, et t. V, p. 40.
admettre qu'ils aient réellement conscience de leur état. » Ce que j'ai observé ne me permet pas d'accepter l'opinion du savant aliéniste, condamnée aussi par les recherches de M. Moreau (de Tours) sur la manie hystérique.
Observation VIII. — Hérédité paternelle, — Manie intermittente avec conscience.
M"** P.., quarante-neuf ans, mariée, sans profession, instruction supérieure, entrée comme pensionnaire à l'asile de Marseille en novembre 1866. Hérédité paterueUe : un frère du grand-père et deux sœurs du père ont été aliénés. Au point de vue physique M"'® P.., de douze à dix-huit ans, a eu une santé très éprouvée. Elle a été sucessivement atteinte de rougeole, de scarlatine et de fièvres intermittentes. Les règles s'établirent difficilement à quatorze ans, mais sans désordres intellectuels. Au point de vue psychique, elle était peu intelligente, très minutieuse dans ses actes, d'un caractère sauvage, fuyant le monde et douée de peu de sensibilité. A vingt et un ans, elle eut un accès de manie aiguë qui dura quelques mois. Guérie, elle resta bien portante pendant dix ans, jusqu'à Tépoque de son mariage. Elle avait alors trente-deux ans, la maladie reparut de nouveau, pour revêtir le type intermittent. Les crises duraient d'abord quelques jours et les intervalles lucides trois à quatre mois. On la garda chez elle pendant dix-sept ans. Avec l'âge les manifestations du mal se rapprochèrent de plus en plus, et, en 1866, la malade fut isolée. Dans l'établissement, les crises ont continué d'augmenter de fréquence et d'intensité. Au point de vue de la conscience. M"' Posel..., qui nous fournit elle-même tous ces renseignements, raconte que jusqu'à ces trois dernières années, elle appréciait clairement son mal, même au plus fort des paroxysmes. Depuis lors, ajoute-t-elle, la conscience de mon état commença à s'obscurcir, et aujourd'hui elle se voile complètement quand l'agitation est à son apogée. Cette observation dictée par la malade elle-même ne permet-elle pas de suivre l'évolution de l'état de conscience dans un cas de manie intermittente à marche progressive ?
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Observation IX. — Hérédité maternelle. — Manie aiguë avec conscience. — Gitérison,
M"« Louise Pot..., trente-deux ans, mariée, sans profession, instruction supérieure, entrée comme pensionnaire le 20 juin 1880 à Tasile de Marseille. Grand'mère maternelle isolée à Fasile. Malade de tout temps bizarre, indisciplinée, peu intelligente. A vingt-deux ans, première crise de manie de cinq mois. Depuis lors, chaque année, à Tépoque des chaleurs, paroxysmes de sub-agitation de courte durée. En 1880, à la suite d'un premier accouchement, seconde crise de manie qui dura dix mois, et une observation attentive et de tous les jours me permit de constater qu'au milieu de ce bouleversement général de toutes les facultés, la conscience demeurait à ce point intacte que cette particularité frappait tout le monde de Tasile, même des malades. A son entrée^ elle nous annonça qu'elle était redevenue folle, et demanda une cellule. Une fois, comme elle se présentait à nous, nue et provocante, dans un état de vive surexcitation, elle répondait à nos observations : « C'est au médecin à guérir les folles, donnez-moi un remède pour rester habillée. » Un autre jour où l'agitation n'était pas moindre, je lui disais qu'elle ne se calmerait pas si elle continuait à refuser toute médication : « N'ayez pas peur, répartit-elle, il y a dix ans, j'étaià tout aussi folle, j'ai pourtant parfaitement guéri. » Et qu'on veuille bien le remarquer, ces preuves évidentes de conscience n'étaient pas données dans des moments de répit, elles étaient fournies sans cesse, chaque jour, à la moindre occasion, au milieu même de la surexcitation la plus vive. La malade sortit guérie.
Observation X. — Hérédité paternelle, — Troisième crise de folie morale avec comcience, — Santé physique affaiblie.
M"' Alexandrine Vuil..., trente-cinq ans, mariée, couturière, instruction primaire, entrée d'office pour la troisième fois à l'asile de Marseille en mars 1880. Hérédité dans la ligne paternelle. A la suite de chagrins ou de contrariétés, elle sent son caractère s'aigrir, ses dispositions morales changer, elle éprouve un immense besoin de faire souffrir autour d'elle, de quereller les gens, de mettre partout le désordre. Elle apprécie
RBCHBRCHBS SUR LA POLIB AVEC CONSCIBNCE. 37
les modifications survenues en elle et regrefete le mal qu'elle fait, mais elle est dominée, subjuguée, obligée d*obéir aux penchants qui Ten traînent. Elle va alors insulter les voisins ou les passants, transforme son ménage en un en^er, met tant d'ardeur à satisfaire ses mauvais instincts que les plaintes pleuvent à la police et qu'elle ne tarde pas à être isolée d'office contre la volonté de son mari qui voit là de simples bizarreries de caractère quand la malade elle-même se sait folle. M"^^ Vuil..., sans avoir jamais fait de maladie grave, ne jouit pasd'une bonne santé physique. Elle est pâle, anémique, sujette aux pertes blanches. A l'asile elle recouvre vite le calme.
Observation XI. - Double héi'édité, — Accouchement difficile, — Manie rémittente avec comcience datant de trots ans,
M"* Sophie Lhé..., trente-trois ans, mariée, cultivatrice, instruction primaire, entrée d'office à l'asile de Montauban, est depuis trois ans dans l'établissement pour une manie rémittente. Hérédité double. Bonne santé physique et psychique antérieure. Une crise de manie aiguë éclata à la suite d'un accouchement pénible et a suivi la marche rémittente. La malade a la conscience claire de n'avoir plus été la même à partir de ses dernières couches. Depuis lors, avoue-t-elle, elle n'a jamais recouvré entièrement ses facultés ni le calme d'autrefois, bien qu'elle ait des intervalles relatifs de tranquillité. Au moment même des paroxysmes la malade ne perd pas conscience. Son désespoir d'être aliénée croit avec l'agitation, elle demande à tout son entourage de la guérir. Elle se fâche, s^emporte si le traitement prescrit ne procure pas le soulagement attendu et accuse les médecins de n'être pas à la hauteur de leur tâche, comme le prouve cette apostrophe énergique par laquelle nous fûmes accueillis un matin, le D'Darnis, alors mon maître, et
moi : « Les voilà ces deux cou qui ne sont pas fou. . . de me
guérir ».
Dans Tordre opposé, il m'a été donné de rencontrer la conscience parfaite une fois dans la lypémanie anxieuse simple, une fois avec la dépression lypémaniaque, deux fois avec la stupidité.
Jbservation XII. — Hérédité maternelle, — Ménopause. — Chagrins domestiques, — Troisième accès de lypémanie anxieuse simple avec conscience, — Idées de suicide, — Erysipèle phlycténoîde de la face avec graves symptômes généraux et délire fébrile inconscient, — Retour des troubles psychiqttes antérieurs avec la convalescence,
M"'' Léonie Lou. . . . , cinquante-six ans, mariée, journalière, instruction nulle, entrée d'ofQce à Tasile de Marseille le 21 décembre 1881 . Elle raconte elle-même son histoire. Elle avait toujours joui d'une bonne santé, quand elle perdit pour la première fois la raison au moment du retour d'âge. La crise actuelle est la troisième. La malade se dit dominée par une anxiété, une inquiétude vague, une impatience qui ne lui laisse aucun repos et ne lui permet de se trouver bien nulle part. D'après elle, les crises ont chaque fois augmenté d'intensité. La seconde a été plus violente que la première, et l'accès actuel ne saurait se comparer aux deux autres. M"*\Lou... déplore son état, s'afflige surtout de la marche croissante de son afiféction et croit à l'incurabilité de cette troisième crise. Elle déclare préférer la mort et avoue des tentatives de suicide par désespoir. Sur mes questions, M°^° Lou. . . . m'apprend que sa mère a présenté aussi des troubles intellectuels. Dans le courant de janvier, la vie de M°« Lou fut gravement compromise par un érysipèle phlycténoîde de la face. La malade resta deux jours avec 41** de température, 120 au pouls, et avec un délire violent. La conscience avait complètement disparu, c'était le délire de la fièvre. Un traitement par le quinquina, le musc
et la digitale enrayèrent le mal. M"' Lou guérit. A la
convalescence les troubles antérieurs reparurent avec les mêmes caractères. M"'' Lou... me reprocha amèrement sa guérison. Mieux valait mille fois la mort à cet esclavage forcé de son esprit, à ce malaise indéfinissable qui la torturait nuit et jour.
Observation XIII. — Hérédité paternelle, — Perte d argent , — Chagrin, — Stupidité avec conscience.
Poch..., confiseur, âgé de trente-huit ans, marié, instruction primaire complète, père et grand-père aliénés. Doué d'une bonne santé physique et psychique, il perdit la tête à trente-cinq ans, h la suite d'une perte d'argent. Il se sentit devenir incapable
non seulement de continuer ses occupations, mais môme de se rendre compte de ce qui se passait autour de lui. Trois fois déjà, toujours à la suite de chagrins ou d'ennuis, il était retombé dans cet état qu'il comparait à Venfance des vieillards. Il me fut donné d'assister à une rechute. Poch... reconnut une invasion prochaine de la maladie à des maux de tète et à une insomnie qui en était le prélude habituel. Peu après il eut conscience d'un anéantissement psychique. Il perdait la mémoire, ne savait plus retrouver ses idées ; sa volonté et son energiefaiblissaient.il arriva un moment oùPoch... se reconnut lui-même incapable de travailler et demanda de rester au quartier. La folie progressa sous l'œil conscient du malade. Quand elle fut à son apogée, Poch... avait l'air hébété, se réfugiait dans les petits coins, tout honteux de son état. Continuellement il cherchait et touchait autour de lui comme pour se rattacher à la réalité. Durant plus d'un mois, cette stupidité se prolongea, puis, l'intellect ressuscita peu à peu pour recouvrer enfin toute son énergie passée. Poch... après cette nouvelle guérison affirma n'avoir jamais perdu conscience de sa situation. Sans doute il était incapable du moindre effort intellectuel, mais, cette incapacité, il la sentait, affirmation, d'ailleurs, que ne contredisaient pas les faits observés.
La conservation de la conscience dans certains cas de stupidité serait, à mon avis, un fait d'une haute importance dans la querelle qui divise depuis de longues années les aliénistes, celle de savoir si cette affection a une existence propre, ou si elle doit disparaître devant la lypémanie stupide. Avant les travaux de M. Baillarger tout le monde était d'accord sur l'existence d'une forme particulière d'aliénation mentale caractérisée par la suspension plus ou moins prolongée des fonctions de l'intellect : c'était la démence aiguë d'Esquirol, la stupidité de Georget. Les belles recherches de M. Baillarger mirent tout en question. En démontrant qu'un grand nombre de stupides conservent le souvenir d'un travail intellectuel intense et
10 [pathologie mentale.
en créant le groupe des lypémanies stupides, Tilluslre médecin de la Salpètrière portail un rude coup à la doctrine jusqu'alors classique. La renversait- il de fond en comble ou fallait-il seulement distraire, psTmi les malades jugés atteints de stupidité, un certain nombre pour en former une classe nouvelle? Les observations de M. Baillarger laissaient la question en suspens. Toutes puissantes à prouver Texistence de lypcmanes stupides, elles ne prouvaient nullement la non existence des stupides simples. Restaient, en effet, les aliénés qui, revenus à la santé, semblent sortir d'un profond som~ meil et dont la mémoire n'a conservé aucune trace des faits accomplis durant la maladie. Distinguer, comme on le fit alors et comme beaucoup d'aliénistes continuent encore a le faire, les malades selon la persistance ou l'absence du souvenir d'un travail intellectuel pendant la dépression, pour ranger les premiers parmi les lypémanes stupides et les seconds parmi les stupides simples, c'était prendre pour base de la classification un fait important sans doute, mais qui, par luimême, n'a aucune valeur pathognomonique.
Il ne fut pas difficile à M. Baillarger de répondre que souvent, au réveil, on ne conserve que le souvenir lointain et confus de rêves qui pourtant, pendant le sommeil^ ont été le résultat d'un travail cérébral actif, que l'amnésie des somnambules est complète, et de montrer des aliénés ayant accompli, au milieu d un grand état de dépression, des tentatives de suicide dont ils avaient perdu la mémoire à la guérison. L^observation directe n'apporte pas davantage des pi-euves concluantes. Souvent on aura cru pouvoir diagnostiquer une stupidité simple et on sera tout surpris d'ap-
prendre par le malade rétabli qu'on était en présence d'un infortuné rendu immobile par une voix terrifiante ou un ordre du ciel, et réciproquement. Le fait de la conservation de la conscience me paraît au contraire avoir une valeur absolue. Dans ces cas, c'est le malade lui-même qui se sent devenir stupide. Il a conscience d'une obtusion sans cesse croissante de son intellect. Il court après sa mémoire et ses idées qui lui échappent; il déplore sa déchéance intellectuelle et, désespéré, préfère souvent la mort à la ruine de ses facultés. Ces malheureux le disent eux-mêmes, quand on les interroge non après le réveil de l'intelligence, mais au moment même des troubles, ils n'ont pas d'hallucinations, ils ne voient ni n'entendent, mais ils se sentent devenir bêtes, ils ont conscience de tomber, jeunes encore, dans une espèce d enfance sentie.
Je n'ai pas la prétention de trancher aujourd'hui, à l'aide de deux faits, la question si controversée de l'existence de la stupidité, je tiens seulement à appeler l'attention sur le service que peut rendre, pour la solution à venir, la conservation de la conscience dans certains cas.
Plusieurs observations nous ont mis déjà en présence d'une complication grave, je veux parler de Vidée du suicide^ née chez les aliénés conscients du désespoir de leur impuissance vis-à-vis des troubles qu'ils ne peuvent surmonter, malgré une exacte appréciation de leur nature morbide. Il faut, à mon avis, distinguer avec soin cette idée du suicide de l'impulsion au suicide avec conscience. Limpidsion est l'élément fondamental de la maladre, quand les patients y cèdent,
c'est à leurs corps défendant et, qu'on me permette de le dire, en s'accrochant à la vie de toutes leurs forces. Ici ridée est un élément surajouté tout comme la conscience dont elle dérive ; les malades se tuent alors en connaissance de cause pour se soustraire à leurs tortures psychiques, de même que certains cancéreux ou certains cardiaques se suicident ppur échapper à leurs souffrances physiques. Le suicide est, en pareil cas, chose délibérée, voulue, exécutée avec entière volonté.
Ainsi, la conservation de la conscience assombrirait le pronostic. Non seulement elle imposerait au patient le supplice afireux d'assister aux désordres de ses facultés, sans être en puissance d'y remédier, mais elle conduirait par dégoût de sa vie au suicide réfléchi, et cela, d'après mon expérience, dans la proportion de 34,2 p. 100.
Si les deux états d'excitation et de dépression pris isolément se concilient parfois avec l'intégrité de la conscience, il en est ainsi quand ils se succèdent pour suivre la marche circulaire. Sur quatre cas que j'ai observés, je rapporterai le suivant :
Observation XIV. — Hérédité maternelle. — Chagrins; contrariétés, — Cinquième accès de folie circulaire avec conscience, — Idées de suicide au début dans le stade dépressif,
Adèle Sic..., quarante ans, célibataire, instruction primaire, entrée d'office pour la cinquième fois à Tasile de Marseille, le 6 septembre 1880. Sœur de la grand'mère maternelle aliénée, mère hystérique, sœur séquestrée deux fois, cousiu germain du côté maternel séquestré trois fois. Sauf une rougeole, bonne santé physique et psychique jusqu'à seize ans. Intelligence plus qu'ordinaire. De seize ans à quarante ans,
cette femme a eu cinq accès de folie circulaire. Le premier à seize ans ; le second à vingt-trois ; le troisième à vingt-huit ; le quatrième à trente-cinq ; le cinquième à quarante. La maladie éclate toujours à la suite de contrariétés ou de chagrins, et débute par le stade mélancolique. Adèle Sic... se dit alors obsédée par des idées de damnation, des craintes de Tenfer jugées absurdes et folles et qu'elle ne peut surmonter; jamais d'hallucinations. Quand, pour la première fois, la maladie éclata à seize ans, la jeune fille tenta plusieurs fois de se pendre ; depuis lors, instruite par Texpérience, Adèle Sic. . . se résigne plus volontiers à un état qu'elle sait passager. La transition au stade expansif n*est pas brusque. La malade prévoit la transformation par une intensité moindre des idées de damnation et une vague espérance qui s'empare de son esprit. Peu à peu, aux terreurs de Tenfer succède un violent besoin de se mouvoir, de jacasser, de taquiner les gens et des tendances irrésistibles au vol. A Tasile ces impulsions sont telles que la malade saisit toutes les occasions de s'évader de son quartier pour voler dans les jardins fruits et légumes, qu'elle a soin, d'ailleurs, de restituer à son retour volontaire dans la division. Une fois l'accès terminé, Adèle Sic... se sent, durant plusieurs semaines, abattue, sans énergie physique, mais avec beaucoup d'intelligence, elle distingue ce brisement des forces de la prostration du début. «Après la crise, dit-elle, c'est mon corps qui est fatigué de tout le mouvement que je me suis donnée, mon esprit n'a rien. Je ne suis plus folle alors. » Les cinq accès ont présenté les particularités que nous signalons, seulement le stade expansif tend à gagner sur le stade mélancolique. Au début, la dépression et l'expansion avaient une durée à peu près égale de trois mois. A la quatrième crise la première fut à peine de deux mois^ et la seconde persista plus d'un an. Cette fois-ci, les terreurs de l'enfer ont abattu la malade un mois durant, tandis que l'agitation menace de se prolonger indéfiniment. Adèle Sic, . . a la perception de cette modification. D'après elle, durant la période expansive, sa sensibilité devient de plus en plus vive, son caractère de plus en plus susceptible. Elle est convaincue qu'elle retrouverait rapidement l'équilibre cérébral, s'il lui était permis de satisfaire largement ses besoins de mouvement et ses tendances au vol. Elle dit éprouver, quand elle est dans l'impossibilité de s'agiter, de taquiner les gens, de voler, un bouillonnement de tout son être qui entrave sa guérison ,
particularité qu'elle n'avait pas remarquée lors des premières crises. Tous les détails qui précédent, y compris ceux relatifs à rhérédité, nous ont été fournis par Adèle Sic. . . , au milieu même de la période expansive.
Cette intégrité de la conscience dans certains cas de folie à double forme permettra, grâce aux renseignements fournis par les aliénés eux-mêmes, de diagnostiquer tout de suite cette maladie qui ne se trahit d'ordinaire que par son évolution. M. le D' Henri Gérard, mon ancien collègue d'internat d'Auch, dans une thèse écrite d'après mes conseils, a déjà insisté sur ce nouveau moyen de diagnostic.
L'intérêt augmente avec les délires partiels. Deux genres de perturbations concourent à la genèse des monomanies : des troubles sensoriels et des troubles psychiques. Ils se présentent soit isolés, soit combinés. Si les perversions sensorielles existent seules avec conservation absolue de la conscience, elles constituent les hallucinations compatibles avec la raison, question élucidée de nos jours, sur laquelle j'insisterai d'autant moins que je n'ai aucun fait nouveau à ajouter à ceux déjà enregistrés. Plus heureux avec les troubles psychiques isolés, j'en ai réuni cinq cas, dont je fais connaître les trois suivants :
Observation XV. — Pas d'hérédité au dire de la famille. — Ménopause, — Panophobie avec conscience. — Amélioration.
Camille Riq..., quarante-cinq ans, sans profession, mariée, instruction secondaire, entrée comme pensionnaire à l'asile de Marseille le 3 1 juillet 1881 . Pas d'hérédité au dire de là famille. Bonne santé physique antérieure. Mariée à vingt et un ans, elle a eu sept enfants^ dont deux morts de convulsions dans la pre-
miëre enfance. Depuis la puberté, Camille Riq... a eu une grande tendance aux idées fixes, aux frayeurs non motivées ; d'ordinaire elle voyait tout en noir, un rien la bouleversait. Jeune fille, elle aimait à s'isoler; mariée, ses dispositions mélancoliques et pusillanimes ont augmenté. Consciente de cette tournure particulière de son esprit, elle essayait de modifier son caractère, mais à peine chassé, le naturel revenait au galop. Cette disposition à des frayeurs non motivées, qu'elle jugeait morbides sans les pouvoir vaincre, augmentaient considérablement et absorbèrent toute Texistence de la malade à Tépoquo du retour d'âge. Quand cette dame me fut confiée, depuis près d'un an, elle ne s'occupait plus de son ménage. En proie à une graude anxiété, elle restait toute la journée immobile à la même place, les mains tendues en avant comme pour repousser un danger, gémissant sur sa destinée et sur son impuissance. A part cette panophobie, Camille Riq. . . n'a jamais présenté d'autres troubles des sentiments, il n'est donc pas possible de la considérer comme atteinte d'hypochondrie morale. A maintes reprises, dans l'espérance de guérir, elle avait sollicité son isolement à l'asile. M°* Riq..., à son entrée, expliquait très clairement sa situation mentale et tout ce qu'elle avait éprouvé. Elle résumait son état en disant : « Je ne suis pas une vraie folle, puisque je raisonne sur tout et même sur mon état. J'ai seulement peur sans motifs. C'est affreux ! Je le sais et j'ai peur tout de même. » Elle affirme n'avoir jamais ou d'hallucinations. L'hydrothérapie lui fit quelque bien. Sans être guérie. Camille Riq... était arrivée à surmonter son anxiété. A l'asile elle s'occupait très activement à la couture et aux soins du ménage. Elle sortit améliorée le 20 septembre.
Observation XVI. — Double hérédité. — Ménopause, — I^ypémanie érotomaniaque avec conscience,
M"'' Aricie D. . ., quarante-huit ans, mariée, mère de plusieurs enfants, sans profession, instruction supérieure, pour laquelle en mars 18801a famille me demandait mon avis, appartient à une maison d'aliénés tant dans la ligne maternelle que dans la ligne paternelle. Depuis un an environ, M"* Aricie D. . ., qui aurait toujours joui parle passé d'une bonne santé physique et psychique, après avoir éprouvé des perles abon* danles coïncidant avec le retour d'âge, présente des désordres
afTeclifs, dout clic a conscience et qu'elle ne peut guérir. Elle a pris en adversion son mari et ses enfants sans motifs, sans être à même d*expliquer cotte transformation de ses sentiments. Elle la constate, la regrette et voudrait bien recouvrer l'affection perdue. D'un autre côté, elle est devenue éperdûment éprise d'un jeune homme qui travaillait dans les magasins de son mari. Cette obsession amoureuse est de tous les instants. Il y a six mois qu'elle n'a plus vu ce monsieur et elle l'adore aussi tendrement qu'à l'époque où ils vivaient ensemble. Pour mieux penser à lui, elle s'isole, elle veut aller habiter la campagne, un endroit isolé, être seule enfin avec son amour. M"* D. . . a conscience de tout ce que cet état a d'anormal. Elle gémit de sa situation, elle rougit de sa passion et pourtant, m'a-t-elle avoué, ell 3 serait incapable de refusera son amant ses dernières faveurs s'il les exigeait. J'accusais des hallucinations de la vue ou de l'ouïe d'entretenir cette extase amoureuse involontaire. La malade m'a certifié que, depuis leur séparation, elle n'avait ni vu ni entendu le bien-aimé. Aricie D . . . , d'après ses propres aveux, aurait été heureuse de se guérir, car une femme mariée, mère de famille, âgée de quarante-huit ans, ne peut oublier tous les siens, se passionner pour un jeune homme sans être malade. M** D..., très mélancolique, souffre de son malheur. Elle néglige sa toilette, ses affaires ; absorbée par sa contemplation amoureuse, elle oublierait même de boire et de manger. J'ai porté un pronostic fâcheux. La double hérédité, l'âge, la forme du délire, tout assombrissait l'avenir. Je me suis opposé à l'isolement qui me parut devoir être préjudiciable. .
Observation XVIL — Hérédité maternelle, — Onanisme, — Idée fixe d^unc mort imminente avec conscience, — Guérison,
Edmond X...., vingt-deux ans, célibataire, étudiant endroit. Hérédité maternelle : un frère de la mère est faible d'esprit, très original, un oncle et une cousine ont été aliénés. Intelligence supérieure. Habitudes solitaires. En février 1879, il est réveillé au milieu de la nuit par de violentes palpitations de cœur et ne se sent plus le même. Le lendemain tout avait disparu. Huit jours après, retour des mêmes troubles, il a comme le pressentiment d'une mort prochaine. A partir de ce jour, M. X... reste poursuivi par l'idée fixe qu'il va mourir. 11 com-
prend combien peu ses craintes sont fondées, il se corrige de ses habitudes solitaires, auxquelles il rapporte ses souffrances, mais sa volonté est impuissante à réagir contre le mal. Pourtant le sommeil est excellent, Tappétit est excessif, seuls des bourdonnements d'oreilles et une constipation opiniâtre, quelquefois de huit jours, fatiguent le malade. M. X. . . ne parle ù personne de son état, toutefois, il en est inquiet; malgré lui, il a peur de coucher seul, il cherche un prétexte, et, sans se trahir, demande Thospitalité à un ami. Pour faire diversion à son idée fixe, il se livre au travail ardemment, passe avec succès un concours difficile et subit tous ses examens de doctorat. Malgré ses efforts pour ne pas laisser percer au dehors Tabsurde souci qui Tagite, Edmond X... est mélancolique, moins expansif qu'à l'ordinaire. Quelquefois, fatigué de cette lutte continuelle contre lui-même, il se désespère, redoute, malgré son abstention de tout attouchement, de ne plus recouvrer la tranquillité. Les sentiments affectifs n'ont subi aucune altération ; la conduite et les relations n'ont pas varié. L'idée fixe d'une mort imminente et l'anxiété morale qui en est la conséquence, anxiété indépendante du jugement et de la volonté, voilà les seuls troubles psychiques. 11 guérit au bout d'un an.
Une première chose frappe dans ces observations, c'est l'anxiété déterminée chez les malades par la conscience de leurs troubles psychiques ; seule une érotomane a fait exception. La réaction anxieuse serait donc la règle dans les cas qui nous occupent.
Pas une fois l'idée du suicide ne s'est montrée dans les cinq cas que j'ai observés. Les troubles psychiques isolés laissent, en effet, une grande espérance de guérison. La lésion n'est ni assez étendue ni assez grave pour engendrer le tœdium vitœ et pousser aux résolutions extrêmes. Il n'en est plus de même quand les perversions sensorielles s'y ajoutent. L'intelligence se trouve alors doublement mutilée et les hallucinations apportent avec elle un je ne sais quoi effrayant et pénible qui rend la vie à charge. D'après mon expé-
rience personnelle ces aliénés chercheraient à se tuer dans la proportion de trois sur quatre. Les idées de suicide ont, en pareil cas, d'autant plus leurs raisons d'être que les malades obéissent à leurs voix, sont effrayées par leurs visions qu'ils jugent morbides, tout comme s'ils y avaient une foi absolue.
Observation XVIII. — Hérédité paternelle, — Halliicinatwm (le la vue et de l'ouïe avec conscience, — Obtusion intellectuelle avec conscience, — Soumission aux troubles sensoriels; refus de s^alimcjiter, — Idées de suicide, — Démence consécutive avec vagues lueurs de conscience.
M'"' Fortunée Es..., vingt-huit ans, célibataire, sans profession, instruction supérieure , entrée comme pensionnaire à Tasile de Marseille, le 3 août 1881. Une sœur du père a été aliénée, une sœur de la malade morte de convulsions dans la première enfance. Cette demoiselle a toujours eu le tempérament nerveux, le caractère excitable. En septembre 1878, elle eut un premier accès de folie religieuse. La seconde crise a débuté par une agitation qui a duré trois mois. A son entrée, la malade est dans la dépression; elle reste en place, s'alimente difficilement. M"" Es... a, toutefois, la perception nette de sa situation; elle avoue des hallucinations de la vue et de Touïe de nature religieuse et des crises d'excitation. Elle ne systématise pas, reconnaît le caractère maladif de ses symptômes, tout eu déclarant son impuissance à les dominer. Lors de la première crise, la conscience paraît aussi avoir été conservée, car, d'après les affirmations du frère, au moment où les manifestations étaient dans toute leur acuité, W^° Es... demandait avec instance à être conduite dans un asile d'aliénés. Quelques jours après son entrée, cette dame s'alimentait de plus en plus difficilement. Elle disait obéir à des hallucinations de l'ouïe, dont elle reconnaissait la nature maladive, mais son esprit était devenu si lourd, son énergie si faible, qu'elle ne pouvait réagir. Et il en fut ainsi durant plus d'un mois. Puis les hallucinations revêtirent un caractère terrifiant. M"" Es... parut effravéo, elle eut le faciès anxieux, l'œil inquiet. La perception de sa situation maladive ne se perdit pourtant pas, mais, comme le mois précédent, la malade ne pouvait se maîtriser.
L'obtusion intellectuelle qui compliquait son mal et dont elle avait aussi connaissance facilitait sans nul doute cet état passif de son être, auquel, désespérée, elle essaya plusieurs fois de se soustraire par le suicide. M"' Es... vécut près de huit mois dans cet état, les facultés s'affaiblirent, la conscience s'obscurcit parallèlement. Aujourd'hui, cette jeune personne marche à la démence, elle a pourtant encore par instants des éclairs de conscience.
Observation XIX. — Pas d'hérédité au dire de ta famille. — Mariage disproportionné quant à Page. — Hallucinations de l'ouïe avec conscience. — Idées lypémaniaques avec conscience. — Soumission aux troubles sensoriels. — Idées de suicide. — Mort par rhumatisme cérébral.
J'eus occasion de voir en ville une dame âgée de cinquante^ six ans, sans profession, instruction secondaire, qui, le lendemain de ses secondes noces avec un homme de trente ans, devint aliénée. Bonne santé physique et psychique antérieure ; pas d'hérédité au dire de la famille. M"' Ves... avait conscience d'être hallucinée de l'ouïe, d'avoir de l'obtusion intellectuelle, de n'être plus psychiquement la même, et pourtant, ces troubles intellectuels qu'elle raisonnait exerçaient sur elle un empire tel qu elle y conformait sa conduite tout comme si elle y croyait. Ainsi, elle entendait les pas et les voix des gendarmes qui la réclamaient pour la conduire à la guillotine. Elle se savait hallucinée, et pourtant, la nuit, elle quittait la couche conjugale et, tremblante, se cachait pour se dérober aux poursuites. Le jour, les voix lui assuraient que son mari l'empoisonnait afin de se débarrasser d'une vieille femme, et de jouir plus tôt des avantages du contrat. L'accusation était plausible ; toutefois, la malade n'y croyait pas ; elle reconnaissait dans ces voix celles qui, la nuit, la menaçaient de la guillotine, et elle avait une peine extrême à se décider à prendre des aliments 1 M"* Ves... comprenait aussi qu'elle n'avait plus l'esprit aussi lucide, les idées aussi bien liées, l'intelligence aussi active que par le passé ; elle ne s'occupait plus de son travail, mettait le désordre dans les ateliers. Tout cela, elle le savait, le regrettait et n'y pouvait mais. Elle répétait à chaque instant que sa raison lui échappait. Après avoir vainement essayé, sur la demande formelle de la famille, de la traiter chez elle pendant
Abchives, t. Vî. 4
trois mois, j'exigeai son isolement, car des idées de suicide bientôt suivies de tentatives s'étaient manirestées. Conduite dans mon service, M"* Ves..., grâce surtout au calme de rétablissement, allait mieux au bout de quelques mois, quand survint un rhumatisme articulaire aigu que je traitai par le salycilate de soude. Six jours aprës^ elle était emportée par un rhumatisme cérébral.
Observation XX. ^^ Hérédité patej^nelle. — Idées de persécution avec conscience. — Hallucinations de fouïe avec conscience. — Soumission involontaire aux troubles. — Idées de suicide»
M"** Rose Kr..., trente-cinq ans, sœur hospitalière, instruction supérieure, qui fut confiée à mes soins en novembre 1881^ était aliénée depuis environ trois ans. Le père, atteint de folie morale, mène une vie extravagante et décousue. Intelligence et sentiments élevés. Bonne santé physique et psychique jusqu'à Tàge de trente-deux ans. Durant Tannée 1878, M"'' Kr.. eut des maux de tête, des insomnies, des inquiétudes d'abord vagues sur elle-même, puis des craintes non motivées sur sa conduite. Tourmentée par la pensée que ses supérieures ia jugeaient mal et ne l'estimaient pas, consciente toutefois des modifications survenues dans son intellect, la malade s'efforçait de chasser de son esprit ses méfiances et ses soupçons injustifiés. La folie, en dépit de ses efforts, progressa. Inquiète de son état, des ravages chaque jour plus grands qu'elle constatait dans son esprit, elle fit part de son mal à ses compagnes. Tout le monde l'entoura d'affection et de soins. Cet empressement à fortifier son moral n'empêcha point Téclosion d'hallucinations de l'ouïe. Elle entendait les sœurs, ses supérieures en particulier, causer d'elle, la blâmer, lui adresser des paroles de mépris. La conscience se conserva intacte, mais la soumission de la malade à ses perversions sensorielles fut absolue. Après quatre ou cinq mois d'une vie de luttes et de souffrances, le désespoir fit naître des idées de suicide auxquelles succédèrent des tentatives. M"* Kr... guérit de ce premier accès et resta bien un an. Elle rechuta, guérit de nouveau, et rechuta encore. Enfin, en 1881, la maladie avait revêtu la forme rémittente. Malgré cette durée assez longue, cette dame avait conservé la perception de ses troubles sensoriels et intellectuels, tout en devenant de plus en plus impuissante vis-à-vis d'elle-
même. Son désespoir grandissait avec sa faiblesse, et exigeait une surveillance de tous les instants. Rarement elle restait bien plus de dix à quinze jours. Lors des crises, elle faisait peine à voir. Son anxiété, sa douleur, les sentiments contraires par lesquels elle passait sous Tinfluence de ses hallucinations et de sa conscience restée saine qui se combattaient, ses plaintes contre la destinée et ses prières au ciel, tout chez elle était un mélange de raison et de folie, une lutte énergique contre la maladie. J'ai porté un pronostic d'incurabilité, et la famille a retiré M*"*^ Kr... de la congrégation où elle était.
Avec la demi-conscience, d'autres particularités non moins intéressantes méritent de fixer l'attention. Jusqu'à ce jour, il ne m'a pas été donné d'observer la demi-conscience avec le délire général. Ce premier résultat sera-t-il confirmé par des recherches ultérieures? J'incline à le croire ; quand l'intellect est tout entier surexcité ou déprimé, il paraît difficile que la conscience puisse se scinder. Seule la folie circulaire prêterait peut-être à une interprétation délirante. Dans la thèse citée plus haut, M. Gérard parle de malades conscients qui interprètent d'une manière pathologique le cercle dans lequel ils tournent. Il cite une circulaire qui, dès son entrée, accusait des ennemis acharnés de Texalter et de le déprimer à des intervalles réguliers*
Dix cas de délire partiel avec demi-conscience, voilà la petite gerbe de faits que j'ai récoltée. Pour les étudier dans leurs détails, me conformant aux règles posées précédemment, je les considérais suivant l'as* sociation ou l'isolement des troubles psychiques et sensoriels.
La demi-conscience ne saurait exister avec les perversions sensorielles isolées, on n'a ou on n'a pas
conscience de ses hallucinations ; d'ailleurs, la demiconscience suppose toujours un trouble intellectuel concomitant.
Avec les troubles psychiques isolés, quand la systématisation se produit, elle se base tout entière sur le fait même de la conservation de la conscience. Ainsi, cette intégrité du sens intime, qui de prime-abord semblerait la sauve-garde de Tintelligence, devient parfois Técueil où elle sombre. Les deux observations suivantes, mieux que toute description, montreront le curieux travail qui s'opère alors dans l'esprit.
Observation XXI. — Hérédité paternelle. — Morsure d'un chien. — Suppression dhémorrhoïdes. — Troubles psychiques avec conscience. — Systématisation par la rage, — Idées de suicide.
M. Théodore M..., cinquante-huit ans, marié, propriétaire, instruction secondaire, entré comme pensionnaire à Tasile de Montauban en 1875. Antécédents héréditaires très accentués dans la ligne paternelle. Pas de troubles psychiques antérieurs ; bonne santé, sauf des hémorrho'îdes arrivant à des époques régulières. Mordu par un chien en mai 1875, M... ne prêta aucune attention à cette morsure, guérie en quelques jours. Un mois et demi après, en juillet, époque hémorrhoïdale, il reçut aux champs une forte averse. Le sang ne coula pas. A partir de ce moment, il devint inquiet, ne dormit pas. Il eut des maux de tête, des bourdonnements d'oreille et un besoin inusité de mouvement. Théodore M... se sentit tout autre. Le jour, il ne pouvait rester en place, la nuit, surexcité, poursuivi par une insomnie opiniâtre, il était obligé de se lever et de se promener dans la campagne. Cet état, dont il avait conscience, l'inquiétait d'autant plus qu'il se sentait aussi devenir difiérent de lui-même. Il voyait son caractère se transformer, il comprenait n'avoir plus la même intelligence au travail. Il chercha une cause à cette métamorphose psychique, et le malheur voulut qu'il se souvint de la morsure du chien. Dès lors, plus de doute pour lui, on était en été, il devenait enragé. Il
fit part de sa découverte à son entourage, engageant tout le monde aie fuir de peur d'être mordu. A Tagîtation qui existait déjà, ridée d'être enragé ajouta une grande anxiété. Le malade consulta un médecin, se soumit à un traitement. L'état ne s'améliora pas. Au bout de quelques mois, n'ayant plus ni trêve ni repos, sentant ses inquiétudes augmenter, son intelligence s'embrouiller de plus en plus, le malheureux résolut de se pendre. Il s y prit avec trop d'ardeur, la corde se rompit ; attirée par la chute du corps, la famille l'isola tout de suite. Une médication appropriée à l'état hémorrhoïdal amena de l'amélioration, mais l'idée de la rage demeura fixée dans son esprit. Il avait des paroxysmes durant lesquels il sentait son caractère, son intelligence se modifier, et il accusait alors le virus rabique ; il mettait aussi sur son compte toutes ses souffrances physiques. Un an après, l'état était le même. Aucun symptôme paralytique ne s'était montré, éventualité que j'avais redoutée à cause des symptômes du début.
Observation XXII. — Double hérédité. — Mysticisme. — Dédoublement de la personnalité psychique ^ avec conscience, — Systétnatisation par une possession épiscopale.
Adélaïde V..., vingt-deux ans, célibataire, sans profession, instruction secondaire, entrée comme pensionnaire à l'asile de Montauban en 1876. Double hérédité. Adélaïde a été réglée difficilement à quinze ans, et, depuis lors, elle fut toujours plus ou moins atteinte de dysménorrhée avec troubles nerveux variés. Peu intelligente, très scrupuleuse, elle était d une dévotion outrée. A vingt ans, elle eut l'occasion d'entendre M^' Dupanloup, et se prit pour ce prélat d'un amour érotico-mystique. Sous l'influence de la double hérédité, de dévotions exagérées et de lectures absorbantes, M^'^ Adélaïde devint aliénée. Il s'opéra en elle un dédoublement de la personnalité psychique ; elle ne fut plus maîtresse d'une partie de ses idées. Certaines conceptions, certaines associations de pensées se présentèrent à elle avec une force telle qu'elle ne pouvait en rien les changer ni en modifier le cours, et ces conceptions, ces pensées étaient relatives & la dévotion ou à la conduite, ce qui s'explique naturellement par la nature de son esprit et de ses occupations. M"* Adélaïde eut connaissance qu'il s'opérait en elle un phénomène intellectuel anormal, mais, loin de s'effrayer ou de s'affli-
ger de cedésordre mental, elle s*en réjouit. Dans saconviction. Dieu lui avait fait la grâce de l'identifier au prélat bien-aimé. C'était M^' Dupanloup qui suscitait dans son esprit ces pensées énergicjpies, guides de la conduite à suivre. Sans doute ces opérations psychiques étaient troublées ; sans conteste, ne pas pouvoir diriger ses pensées était la preuve d'un désordre mental; mais, pour elle, sa maladie était d'ordre surnaturel, et se distinguait des maladies des aliénés tout comme les visions des saints se diiférençiaient des visions des malades. Cette jeune fille ne fut jamais hallucinée dans le vrai sens du mot, ce qu'elle éprouvait était subjectif. L'intelligence parut s'affaiblir assez rapidement.
Quand les troubles psychiques se marient aux perversions sensorielles, la conscience des premiers se combine avec l'inconscience des secondes. Le malade apprécie les désordres de son esprit, son obtusion intellectuelle, ses infidélités de mémoire, son inaptitude aux travaux jadis faciles, et il ajoute pleine et entière confiance dans ses hallucinations. Jamais je n'ai constaté Tétat inverse. On se méfie moins de ses sensations que de ses sentiments et de son esprit ; ici donc, une fois de plus, Tétat phj^siologique se refléterait dans l'état pathologique.
Toute systématisation fait parfois défaut ; le malade vit indécis, sans trouver une explication à ce qui se passe en lui et autour de lui, comme dans le fait suivant.
Observation XXIU. — Père viveur. — Chagrins domestiques. — Troubles psychiques avec conscience. — Hallucinations inconscientes. — Pas de systématisation.
M'"* Marguerite Germ..., cinquante* sept ans, sans profession, mariée, instruction supérieure, entrée comme pensionnaire à l'asile de Marseille le 25 juin 1880. Pas d'hérédité vésanique proprement dite ; le père était viveur et coureur, on l'avait surnommé le Réjoui; deux sœurs bien portantes : une, mariée, a eu cinq enfants, dont un mort-né et trois morts avec
RBCHERCHBS SUR LA FOLIB AVEC CONSCIENCE. 55
des convulsions dans la première enfance. Chagrins domestiques. Au début de la maladie, elle resta une dizaine de jours dans un état notable de dépression ; puis, sous Tinfluence d*hallucinations de rouïe, eut des crises d'agitation qui nécessitèrent son isolement. A son entrée, cette dame présentait de Tobtusion intellectuelle, des idées lypémaniaques, des impulsions à la violence dont elle était consciente, et des hallucinations de Toule, auxquelles elle ajoutait foi. Ainsi, elle disait savoir fort bien que son esprit était dérangé, son souvenir vague, son caractère aigri, ses idées mal liées, mais en même temps elle ajoutait ne pas comprendre pourquoi tout le monde Tinsultait. Par moments, des impulsions violentes à briser et à faire du mal la subjuguaient, impulsions qu'elle raisonnait sans être maîtresse de s'y soustraire. La confiance que M"*« Ger... accordait à ses hallucunations de Toule entraînait de sa part des sévices graves contre le personnel du service; c'était, disaient-elle, des représailles qu'elle distinguait de ses impulsions irrésistibles. Elle n'acceptait pas qu'on se fit un jeu de sa maladie mentale et qu'on se moquât d'elle. Découragée de son état, elle fit de nombreuses tentatives de suicide. Les hallucinations de l'ouïe s'accrurent en nombre et en intensité ; la malade devint plus violente, plus vindicative bien qu'elle avouât ne rien comprendre à l'acharnement qu'on mettait à l'insulter. Sous l'influence des toniques et de l'hydrothérapie, elle s'améliora assez rapidement. Elle sortit guérie dans le courant d'octobre, et la guérison s'est maintenue.
D'autres fois, la systématisation se produit serrée, logique. Le malade explique les désordres intellectuels dont il a conscience par les perversions sensorielles dont il est inconscient.
Observation XXIV. — Pas éC hérédité au dire de la famille, — Troubles psychiques avec conscience. — Hallucinations inconscientes de la vue et de l'ouïe, de la sensibilité générale et du sens génésique, — Systématisation par possession démoniaque; — Idées de suicide.
Victorine Gr..., célibataire, quarante-trois ans, modiste, instruction secondaire, entrée comme pensionnaire à l'asile de
Marseille, le 24 juin 1880. Aucune hérédité dans la famille, au dire de la sœur. Elle affirme aussi que jusqu'en 1865, Victorine n'avait rien présenté d'anormal au psychique. La première crise aurait éclaté tout d'un coup, en 1865, à la suite d'une vive contrariété. Cette malade revient pour la quatrième fois. Depuis six ans elle jouissait de toutes ses facultés, quand le iO juin, sans cause apparente, une nouvelle crise éclata. A son arrivée, Victorine Gr... est dans un état de vive anxiété ; elle gémit, ne reste pas en place. Interrogée, elle répond qu'elle est folle de nouveau^ mais que cette fois elle ne guérira pas, et qu'elle veut se tuer pour en finir tout de suite. Victorine a conscience d'avoir l'esprit malade, les idées troublées, de n'être plus la même. Elle reconnaît que sa place est bien dans un asile, mais elle a des hallucinations de la vue et de l'ouïe auxquelles elle croit, et ces hallucinations lui font voir et entendre le diable. Dès lors, la systématisation s'enchaine. C'est Dieu qui, pour la punir de ses légèretés — il parait que, dans sa jeunesse, elle aurait eu quelques faiblesses — permet au diable de lui troubler les idées, de la faire souifrir, bref, de la rendre folle. Voilà près de deux ans que je donne des soins à cette malade, et la situation, cette fois, loin de s'améliorer, s'est aggravée par l'adjonction d'hallucinations de la sensibilité générale et du sens génésique. Victorine accuse son diable, tantôt de lui donner une tête de bois, tantôt de lui boucher le gosier, d'autres fois d'être par trop lutin. L'état de la conscience est resté le même, intact quant aux troubles psychiques, nul quant aux perversions sensorielles. Le désespoir de la malade s'est accru ; sans une surveillance continue elle se suiciderait.
Observation XXV. — Hérédité mateimelle, — Chute sur la tête. — Travail involontaire et conscient de la mémoire et de l'imagination, — Hallucinations rivales et inconscientes de Fouîe, — Systématisation des troubles conscients et dune partie des hallucinations par les hallucinations rivales,
Rosalie Alez..., quarante ans, célibataire, domestique, instruction primaire, entrée d'office à l'asile de Marseille, le 28 juillet 1881. Mère morte dans l'établissement, sœur très hystérique. Jusqu'au 15 août 1880, bonne santé physique et psychique. A cette date, Alez... tomba d'une échelle, et la tête porta avec violence contre un meuble. A partir de cette chute, elle eut des insomnies et des maux de tête parfois
atroces, puis, dit-elle, un trouble bizarre survint dans son esprit, son imagination se mit à travailler sans qu'elle pût Tarréter. Elle voyait défiler tous ses souvenirs ; les pensées gaies, tristes, burlesques, se succédaient sans relâche. Elle consulta un médecin qui prescrivit un traitement tonique et antinévEOsique. L'imagination se calma, seuls Tinsomnie et les maux de tête persistèrent. En octobre, elle entra comme domestique dans une maison où elle fut fort mal nourrie. Les troubles revinrent avec Tanémie. En janvier 1881, prenant une tasse de café préparée par sa propriétaire avec qui elle était souvent en dispute, elle l'entendit murmurer : « Si cette tasse ne suffit pas, une seconde suffira. » Elle se sentit toute la journée faible, mal à son aise, et en conclut à un empoisonnement. La nuit, de nombreuses hallucinations de Touïe Tassaillirent. Elle y ajouta foi. Elles étaient de deux ordres : les unes la persécutaient par des injures, des menaces; les autre» lui indiquaient les moyens de se débarrasser des premières. Cet état, avec le temps, alla sans cesse en s'aggravant. Le jour, Alez... n'avait d'ordinaire que des troubles psychiques dont elle était consciente, du vague dans les idées, ou im travail exagéré de l'imagination ; les perversions sensorielles se montraient de préférence la nuit. La malade systématisa tout un délire. La propriétaire, avec qui elle avait des relations tendues fut accusée de tout le mal. C'est elle qui l'avait fait tomber de l'échelle sur la tète pour lui troubler l'esprit, c'est elle qui, après avoir en vain tenté de l'empoisonner, envoyait la nuit des gens pour la tourmenter. Elle résolut, pour tenir cette ennemie en respect, de se conformer aux conseils des voix amies qui, sans doute, étaient celles des bons anges. Ces conseils, par malheur, étaient d'une extrême énergie. Non contentes de prescrire des prières, elles ordonnèrent d'abord le fouet que la malade s'administra consciencieusement, puis les stygmates du Christ, opération qu'Alez... se fit, mais en y apportant beaucoup plus de ménagement que pour la discipline. Heureusement pour elle, elle fut isolée. Depuis que cette pauvre femme est dans mon service, à peine huit mois, elle a marché rapidement vers la démence. Les maux de tête nocturnes sont parfois intolérables. Le jour, la malade est calme, s'occupe aux soins du ménage; les nuits sont très mauvaises. D'après mes renseignements, il n'y aurait pas d'antécédents syphilitiques.
58 PATHOLOOIB MENTALE.
Dans d'autres cas, plus étranges et bien plus difficiles à expliquer, les malades ont conscience de tous leurs troubles sensoriels et psychiques, ils apprécient sainement les désordres de leur esprit, ils savent ma* ladives les voix ou les visions qui les poursuivent, et ils systématisent ! Ici encore, c'est la conscience qui engendre la systématisation. Ces aliénés ne veulent pas se reconnaître tels, puisque, disent-ils, ils raisonnent même leurs hallucinations et les jugent en gens sensés. Celte perception de leur état devient à leurs yeux la preuve péremptoire d'une cause extérieure, dont l'action engendre tout à la fois, les perversions sensorielles et le désordre intelleclue]. Ils cherchent cette cause, croient la trouver et systématisent !
Observation XX VL — Pas de renseignements sur V hérédité, — Syphilis antérieure, — Troubles psychiques conscients, — Hallucinations conscientes de la vue, de l'ouïe, de la sensibilité générale, du sens génésique. — Systématisation par magné* tisme.
Le 2 décembre 1881, j'étais appelé dans une famille pour donner mon avis sur Tisolement d'une femme de chambre, qui depuis cinq mois, présentait des troubles psychiques. M"** Elisa Ben..., trente-sept ans, célibataire, était dans cette maison depuis douze ans, et s'était toujours fait remarquer par sa bonne conduite et son dévouement. Pas de renseignements précis sur les parents. M^^° Ben... m'avoua avoir eu à l'âge de vingt ans une syphilis, traitée avec plein succès par un traitement mercuriel longtemps suivi. Bonne santé psychique jusqu'à ces derniers temps. Cette femme a des illusions et des hallucinations de la vue, de l'ouïe, de la sensibilité générale et du sens génésique. Le jour, les gens paraissent lui faire la grimace, la montrer du doigt. Elle entend les passants chuchoter à l'oreille, l'accuser d'avoir été jadis voluptueuse et d'avoir eu le mal. La nuit, ce sont des diables qui viennent
lutiner avec elle. La malade a la perception de toas ces désordres. Elle apprécie n*étre plus la même au psychique. Sui« vaut elle, ses idées parfois s'embrouillent, elle ne peut plus faire son service comme par le passé. Elle se rend aussi un compte exact de ses troubles sensoriels, et rapporte à des hallucinations tout ce qu'elle voit, entend et sent par le corps, Toutefois, elle n'est pas en puissance de dominer les impressions de terreur que la vue des diables lui occasionne. Ainsi, une nuit qu'ils étaient plus amoureux et plus exigeants que jamais, elle a fui sur le toit pour se dérober à leurs étreintes. M"« Ben..., qui, au dire de ses maîtres, a une intelligence et une instruction au-dessus de sa condition, raisonne sa situation mentale. Elle n'accepte pas d'être folle, vu qu'elle apprécie son état et qu'elle n'est pas dupe de son imagination. Il faut donc chercher une cause en dehors de la maladie et cette cause, elle croit l'avoir trouvée dans le magnétisme. Un baiser sur la bouche, donné par un fiancé, a produit sur elle une sensation étrange qu'elle n'avait point éprouvée dans ses amours de jeunesse et, d'après elle, de ce moment, datent les premiers troubles. M"*' Ben..., croit dès lors avoir été magnétisée par son futur. Sur mon avis, la malade fut placée le même jour dans mon service comme pensionnaire. Elle en sortit au bout de deux mois, guérie en apparence, mais j'ai des doutes sur cette guérison. Fine et intelligente, comme le prouve son délire même, à mon avis, cette femme a bien pu dissimuler pour ne pas rester dans l'établissement.
Observation XXVII. — Hérédité congestive paternelle. — Onanisme, — Alcoolisme, — Troubles psychiques conscients. — Hallucinations conscientes de la vue, de Vouiô, de la sensibilité générale et du sens génésique, systématisation par délire des persécutions. — A ffaiblissement intellectuel consécutif accompagné de la perte de conscience et de la transformation du délire,
Armand d'Ar..., vingt-huit ans, instruction supérieure, célibataire* entré comme pensionnaire à l'asile de Toulouse en mars 1874. Père congestif, peu intelligent, défiant, dépourvu de sensibilité. D'Ar... a été de tout temps un être anormal. Habitudes d'onanisme invétérées. Après un échec à l'Ecole polytechnique, il s'adonna quelque temps à la boisson. J'ai suivi ce malade pendant près de trois ans à l'asile de Toulouse. A cette époque, conscient de ses troubles psychiques et sensoriels, il
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les expliquait par une persécution qu*exercait contre lui sa famille^ qui, il est vrai de le dire, ne lui avait jamais témoigné grande affection. Le délire était parfaitement systématisé. Sa famille, disait-il, pour le déposséder de ses biens, d*accord avec les médecins de l'établissement, lui faisait administrer dans ses aliments un poison, dont Faction lente mais énergique, devait le conduire à un abrutissement total, en le jetant dans l'état psycho-sensoriel qu'il constatait en lui-même. Au psychique, M. d'Âr... se plaignait de perdre la mémoire, d'être pauvre d'idées, incapable de suivre un raisonnement un peu soutenu, d'avoir le caractère tantôt d'une indifférence absolue, tantôt d'une susceptibilité extrême. Au sensoriel, il se reconnaissait halluciné de la vue, de l'ouïe, de la sensibilité générale et du sens génésique; tous phénomènes symptomatiques à ses yeux d'un empoisonnement occulte. Conséquent avec lui-même, M. d'Ar... essayait, par mille moyens, de neutraliser l'action toxique, prenait mille précautions pour s'alimenter, et interprétait les moindres choses dans le sens de ses conceptions délirantes. Quand je quittai l'asile, l'intelligence de ce pauvre garçon s'affaiblissait, il devenait moins conscient, et des idées religieuses paraissaient germer dans son esprit. D'après une note qu'a bien voulu m'envoyer M. Bouteille, aujourd'hui les idées délirantes auraient subi une transformation complète dans le sens religieux.
De toutes ces observations découlent quelques considérations générales. J'ai parlé déjà de la genèse des idées de suicide par le fait de la conservation de la conscience. Je ne crains pas de revenir encore sur la fréquence de celte redoutable complication. Parmi mes quarante malades, quinze ont essayé de se donner la mort sous Tinfluence soit d'impulsions irrésistibles, soit du désespoir. D'après mon expérience personnelle, le suicide, avec la folie consciente, serait donc à redouter dans la proportion de 37 p. 100. Si on considère seulement l'influence du dégoût de la vie, né chez les malades de leur impuissance à se débarrasser de troubles dont ils reconnaissent le caractère morbide, abstraction
RECHERCHES SVli LA FOLIE AVEC CONSCIENCE. 61
faite des impulsions irrésistibles, on trouve une proportion de 34, 2 p. 100. Ce sont là des chiffres considérables, puisqu'ils prouvent que Tintégrité du sens intime, réfléchi, met en danger la vie dans près d'un tiers des cas.
D'un autre côté, la folie avec conscience est peu curable. Conscients, ces malades dissimulent beaucoup pour sortir et, après chaque guérison, il faut mettre un grand point d'interrogation ; héréditaires, si réellement ils retrouvent l'équilibre cérébral, c'est pour le conserver à peine. On voit donc combien peu est consolant le pronostic de ce groupe vésaniqne. Une remarque avantageuse serait à faire : les fous conscients ne tombent en démence que rarement et très à la longue. Il y a toutefois des exceptions à cette loi, comme le prouvent quelques-unes de nos observations. Et puis, en réalité, est-ce là un avantage ? Les déments ne sontils pas encore les hôtes les moins malheureux des asiles et mieux ne vaut-il pas perdre l'intelligence que de la conserver pour se savoir aliéné?
M. Billod, dans le remarquable discours qu'il prononça en 1 869 à la Société médico-psychologique, a démontré, chiffres en mains, qu'en dehors de l'alcoolisme la folie avec conscience est plus fréquente chez la femme que chez l'homme, et, avec raison, il l'a attribué à l'hystérie. Non seulement je partage cette opinion du savant aliéniste, mais je crois même — bien qu'en ma qualité de médecin en chef d'un service exclusif de femmes, je ne puisse fournir aucune statistique compara* tive — que, d'une manière générale, le sexe féminin est favorisé, si c'est là une faveur, du côté de la conser-
6â PATUOLOGIB MBNTALB.
vatiou de la conscience, du moins dans le Midi et dans les grandes villes de cette région. Sans contredit Talcoolisme et l'hystérie sont, en étiologie, après l'hérédité, lesdeux facteurs principaux. Or, l'hystérie, à quelques rares exceptions près*, est exclusive à la femme, l'alcoolisme est commun aux deux. L'alcoolisme est plus fréquent chez l'homme sans doute; sur 61 aliénés conscients M. Billod a trouvé 53 alcooliques et sur i9 aliénées conscientes, 5 ; soit, pour les hommes, une proportion de 86 p. 100 d'alcooliques et, pour les femmes, une proportion de 26,3. Dans le Midi et surtout à Marseille, cet écart doit être facilement comblé, car l'hystérie y est d'une fréquence excessive, et plus encore que la folie alcoolique la folie hystérique est consciente. M. Moreau (de Tours), qui a si savamment étudié et décrit les vésanies névropathiques, voit en effet dans la conservation de la conscience un des caractères les plus saillants de cette maladie.
Avant de quitterl'étiologiejevoudrais noter le rôle de la ménopause. Mes quarante observations comprennent trente-quatre femmes qui, d'après leur âge, se répartissent comme il suit : moins de 20 ans : 4; — de 20 à 30ans:4;— de30à40ans;9; — de40à50ans:15; — de 5&à 55 ans : 2. Ces chiffres sont éloquents.
Quels sont les troubles intellectuels les plus susceptibles de venir se refléter dans le sens intime et qui, partant, se prêtent le mieux à une saine appréciation de leur nature morbide? Je dirai tout d'abord qu'une conception délirante, ne saurait jamais être consciente. La conception délirante, en effet, est un jugement,
* Moins rare que ne le pense M. Marandon. (B.)
c'est le résultat du travail de rintelligence sur uue perturbation des sens, de l'émotivité ou de la sensibilité. Les conceptions délirantes d'emblée n'existent pas par la simple raison que l'intelligence, exposée aux obtusionset aux affaiblissements, ne peut être pervertie. Toute conception délirante suppose soit des hallucinations, soit une perversion de l'émotivité ou de la sensibilité avec la complicité de l'intellect. Un de mes plus savants confrères de Marseille, le D' Despine, a le grand mérite, à mon avis, d'avoir victorieusement mis en relief le rôle que jouent les perversions sensorielles et émotives dans la genèse des délires. En démontrant que les facultés intellectuelles proprement dites sont justiciables du seul trouble de l'affaiblissement, ilaétabli par cela même que la conception délirante exclut la conscience refléchie. Quand M. Billod dit : « Il est une autre catégorie très curieuse d'aliénés ayant conscience de leur état, ce sont ceux qui non seulement ont la conscience d'être aliénés^ mais qui ont celle de la fausseté de leurs conceptions déliratUes et qui en sont tourmentés comme si elles étaient vraies », il confond deux choses très différentes, la conception détirante et la représentation mentale. L'obscurité qui règne encore sur tant de points de psychiatrie tient beaucoup aux sens les plus opposés dans lesquels en emploie les mots. Dans le cas qui nous occupe, un exemple permettra de saisir toute ma pensée. Que Ton compare les conceptions de grandeurs d'un mégalomane persécuté aux idées ambitieuses d'un paralytique et l'on saisira toute la distance qui sépare les premières des secondes. Le mégalomane a des conceptions délirantes de grandeurs, le paralytique n'a que des représentations men-
taies à couleur ambitieuse. L'un est actif et juge, l'autre est passif et ne raisonne pas. Ainsi, comme je le disais plus haut, la conception délirante est un jugement, elle exige la complicité de l'intelligence et Tinconscience absolue du sujet. La représentation mentale est souvent automatique, même à l'état de santé, quand on est poursuivi par un souvenir absorbant; elle semble n'être qu'un écho affaibli de la sensation, à cepointque, pour Brierre de Boismont et son école, elle serait la source de l'hallucination; loin d'être fille de la raison, elle serait plutôt sœur de la mémoire. Or, ce sont ces représentations mentales qui sont souvent conscientes et dont le malade ne peut pas plus se débarrasser que certains criminels trouver l'oubli de leurs victimes. Une de mes observations est un cas très net de ce genre. M"' Rose Kr.,. n'a jamais eu de conceptions délirantes, de persécutions avec conscience, ce qui serait une impossibilité psychologique, mais des représentations mentales conscientes à forme soupçonneuse. Tous les cas si intéressants rapportés par M. Billod peuvent s'interpréter ainsi.
Seuls l'obtusion intellectuelle ainsi que les désordres des sensations, de l'émotivité et de la sensibilité tombent sous l'appréciation du sens intime.
J'ai établi que dans quatre groupes de vésanies la conscience est un élément constitutif. De ces quatre groupes trois : l'hypochondrie morale de Falret, l'agoraphobie et le délire du doute sont essentiellement caractérisés par des perversions de l'émotivité. On a cru trouver dans les folies impulsives une maladie de la volonté, mais la volonté est une résultante, elle n'a pas d'existence propre en dehors des mobiles. La clinique
prouve qu'eu réalité les impulsions irrésistibles avec conscience naissent de trois sources très différentes. Elles résultent de perversions sensorielles : c'est une hallucination de Touïe qui commandera de tuer ou de brûler; c'est une hallucination de la vue, à contours symboliques, qui entraînera au crime ou au suicide; c'est une hallucination de l'odorat et du goût qui poussera à des actes immondes. Elles résultent de perversions de l'émotivité, comme dans les observations Y et VU. Elles sontenfin, d'autres fois, le produit de représentations mentales; le malade perçoit dans son esprit une voix psychique qui l'engage, le pousse, l'oblige. Les impulsions conscientes sont donc ou sensorielles, ou émotives, ou psycho-sensorielles; jamais elles ne sont purement intellectuelles, toujours elles se greffent sur un trouble des sens ou de la sensibilité.
Dans les cas où la conscience est un élément surajouté, l'obtusion intellectuelle avec son cortège d'absence de mémoire, de défaut de suite dans les idées, d'inaptitude au travail est, contre toute prévision, le trouble qui est le plus sainement apprécié des malades. Toutes mes observations l'établissent. Nous avons vu les épileptiques eux-mêmes, inconscients de leurs impulsions destructives et de leurs agitations violentes, recouvrer, avec le calme, la conscience de leurobtusion intellectuelle et se trouver à même de suivre pas à pas le réveil de leurs facultés pour peu que leur affection les épargnât un certain temps. Ce résultat est assez surprenant. Comment le sens intime réfléchi, c'est-àdire la conscience unie à la réflexion, se maintient-il aussi ferme quand la logique elle-même fait défaut, quand le pouvoir syllogistique est brisé? Dans la
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démence, qui est non plus révanouissement, mais la mort de rintellect, l'inconscience est la loi.
Après Tobtusion intellectuelle viennent les troubles de Témotivilé et de la sensibilité. Par ordre de fréquence, nous trouvons d'abord les modifications du caractère et des instincts; en second lieu^ les perversions lypémaniaques de la sensibilité. Jamais je n'ai rencontré un aliéné expansif, un mégalomane, avec la perception de sa situation maladive. Les fous conscients sont par excellence des lypémanes anxieux et gomisseurs.
Enfin, en dernier lieu, est l'exaltation cérébrale qui, quoiqu'on en ait dit, ne porte pas sur Tintelligence même, c'est-à-dire sur le jugement et la raison, mais sur ses auxiliaires, la sensation, la mémoire, la représentation mentale, l'imagination, l'émotivité et la sensibilité. J'ai donné des cas de manie bien propres à prouver la persistance de la conscienôe au milieu même des plus grands désordres de l'esprit. En outre, si on veut bien relire nos observations, on s'assurera que dans toutes il s'agit d'une agitation, violente et désordonnée à la vérité, mais simple, sans association d'idées de satisfaction ou de grandeurs. De cette constatation il résulterait encore que les conceptions mégalomaniaques ne sont jamais conscientes. L'observation II, où dans le cours d'une paralysie générale la conscience n'a duré que quelques heures et se liait à une rémission momentanée, n'infirme pas ce résultat.
L'hallucination est de tous les éléments du délire celui que la conscience apprécie le plus difficilement; même quand l'esprit la juge à sa valeur, souvent il
lui est docile ou l'interprète d'une façon délirante. C'est que la sensation est l'aliment quotidien de la vie psychique, que de tout temps et de tout âge il a été le conseiller fidèle, le guide en qui chacun a mis toute sa confiance. On doute de son esprit, on se méfie de sa sensibilité, mais on ne suspecte pas ses sensations. Aussi, n'ai-je jamais rencontré un malade qui fut conscient de ses perturbations sensorielles et inconscient de ses troubles psychiques.
Ce mémoire est loin de donner la solution de toutes les questions si nombreuses et si délicates que soulève la folie avec conscience au point de vue de l'étiologie, de la symptomatologie et du pronostic. Si les faits que j'ai rapportés ont été bien observés, ils auront cependant appelé l'attention d'une manière plus précise sur certaines particularités intéressantes. Les conclusions suivantes présentent sous une forme concise toutes les idées principales de mon travail :
I. Il conviendrait, pour éviter toute confusion, de comprendre sous la dés\gù3iiion de folie avec conscience réfléchie^ les maladies qui méditent sur leurs troubles psychiques et qui, les analysant, en reconnaissent le caractère morbide.
II. L'état de conscience est ordinaire au début de toutes les vésauies et d'un grand nombre de cas de paralysie générale.
•III. L'état de conscience se rencontre dans le cours des folies paralytiques quelquefois, des lypémanies aiguës souvent, des manies aiguës très fréquemment. Par contre, il est relativement rare à la terminaison des vésauies.
IV. La conscience est, en aliénation mentale, tantôt \m élément constitutif ^ tantôt un élément mr ajouté. Elle est un élément constitutif dems Thypochondrie morale, l'agoraphobie, le délire du doute et les folies impulsives. Je Tai observé comme élément surajouté dans les diverses variétés de manies, la lypémanie aiguë, la stupidité, la folie circulaire, la lypémanie anxieuse, la panophobie, le délire des persécutions, la lypémanie ambitieuse, l'érotomanie.
V. Les aliénés conscients de ces deux groupes sont, pour le très grand nombre, des héréditaires appartenant aux classes instruites et aisées de la société. D'après mes observations, quand la conscience est un élément surajouté, l'hérédité se rencontre 79,4 p. 100, et les malades dans la proportion de 67,6 p. 100 appartiennent aux classes indiquées ci-dessus.
VL Les aliénés conscients des deux gipoupes se recrutent dans la proportion de 75,7 p. 100 parmi les héréditaires, à prédisposition latente, jusqu'à l'éclosiou de la folie.
VIL La paralysie générale, consciente quelquefois au début et à certains moments de son évolution, est toujours inconsciente dans la plus grande partie de sa durée. La folie épileptique est également inconsciente; toutefois, les phases diverses, par lesquelles passe l'activité de l'intellect après les attaques et dans leurs intervalles, viennent se refléter dans le sens intime, et sont par là, dans certains cas, un indice précieux pour le diagnostic de la forme vertigineuse ou nocturne.
VIII. La conscience, en aliénation mentale, peut être complète ou incomplète. La conscience complète^
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d'après mon expérience, est plus fréquente que la demi-conscience dans la proportion de 70 p. 100. La statistique de M. Billod donne 76,3 p. 100.
IX. Les malades des classes aisées, comparés aux indigents, sont conscients dans la proportion de 66 p. 1 00, et demi-conscients dans la proportion de 80 p. 100.
X. La conscience parfaite est plus fréquente dans le délire général que dans le délire partiel, en proportion de 57 p. 100.
XL Les indigents ne fournissent de contingent qu'au délire général; ils y sont même en assez grande majorité, dans la proportion de 61 ,5 p. 100.
Xn. Dans les délires généraux avec conscience parfaite, les malades assistent en spectateurs aux troubles qui se déclarent dans leur esprit, en spectateurs conscients, mais impuissants à réagir et à imprimer le moindre changement à leur manière d'être psychique.
Xin. La conservation de la conscience dans certains cas de stupidité serait peut-êlre un argument puissant en faveur de Texiéténce de cette forme vésanique. •
XIV. La conservation de la conscience dans certains cas de folie circulaire, grâce aux renseignements fournis par les malades eux-mêmes, permet de diagnostiquer d'emblée cette maladie.
XV. Dans le délire partiel, la conscience se trouve soit avec des troubles sensoriels isolés, soit avec des troubles psychiques isolés, soit avec des troubles psychiques et sensoriels combinés.
XVI. Quand la conscience parfaite existe avec des troubles sensoriels isolés , il s'agit d'hallucinations compatibles avec la raison.