PHYSIOLOGIE
\^\} DÉVELOPPEMENT DU LANGAGE CHEZ LES ENFANTS; Par M. SIKORSKY (de Saint-Pélersbouig).
Le mode de développement du langage chez les enfants est encore très peu connu. Ce que l'on sait de cette intéressante question n'en touche guère que le côté phonétique, c'est-à-dire le développement des sons. Parmi ceux qui se sont occupés de cette question, nous citerons Sigismuud*, Darwin ", Vierordt', Preyer *, Kiissmaul', Taine% Lôbisch', Schultze% Preyer', Sîmonovich**. Nous trouvons que ces auteurs s'en sont
» Sigismuud Berlhold. — Kiml und Weit, Braunschweiiî, 1856.
* Darwin. — Diographische Skizze eines Kindes^ dans Cosmos, t. l^»", Î877, p. 374 lalleinand).
a Vierordt. — Analomie und Physiologie des Kinderaiters. Tiibingen, *Preyer. — Die Seele 'ies Kindes. Leipzig, 1881. ■ KussmauL — Die Sprachslôrungen. [Zemsens Handùnchj. •Taîne. — Revue philosophique j t. I^"", 1876. ^Lôbiscli. - Eidwickelungsgeschichte der Seele des Kindes. Wien, 1831.
• SchuUze. — Die Sprache.des Kindes. Leipzig, 1880.
» Preyer. — Psychogenesis, dans Deutsche Rundschau. Mai 1880. lo ^inie Simonovich. — Observatiotis sur l'acquisition du langage. (En russe.) 1881.
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tenus, dans le cours de leurs investigations, au programme suivant : l^ époque de Tapparition de sons distincts ; 2* caractère des premiers sons émis par l'enfant; 3** dans quelle succession s'accomplit le développement de la gamme des sons. Voici quelles sont les principales données obtenues à l'aide de ce programme. De très bonne heure, c'est-à-dire dans la première moitié de la première année, ou même les premiers trois mois, on peut saisir dans sa voix, à titre de nuance plus ou moins nette, soit une voyelle soit une autre, servant à exprimer une sorte de sensation; c'est ainsi que les nuances a et é^ dans la voix, signifient^ Tune plaisir, l'autre malaise. Enoutre^on peut encore distinguer dans la voix de l'enfant les nuances plus ou moins précises, des sons e et i. Des consonnes, c'est Vm qui apparaît le premier, puis vient le b et bientôt après arrivent graduellement les autres consonnes labiales, linguales et, en dernier lieu, gutturales. Entre les troisième et quatrième mois on remarque, pour la première fois, une combinaison caractéristique de sons, sous forme de syllabe, telle que mam^ amnij nla^ ml^ etc. Ces syllabes sont, à ce moment là, encore absolument dénuées de tout sens symbolique, de tout rapport avec les idées ; néanmoins, l'enfant les répète souvent et avec plaisir, bien que évidemment, il se complaise exclusivement à l'effet d'acoustique. Vers la fin de la première année de la vie de l'enfant, l'intention se fait évidente dans l'émission des sons et des syllabes, et, à partir de cet instant, l'étude du langage devient plus active. Telles sont les principales données coutenues dans les ouvrages des auteurs précités. Passons maintenant à nos observations personnelles.
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Nous nous ea sommes tenus eu partie, dans notre ouvrage, au même programme que les différents aU' tcurs ; nous avons principalement porté notre attention sur l'histoire du développement des sons et sur le mécanisme de la combinaison des sons, c'est-à-dire sur la formation des syllabes et des mots du langage. Yoici le procédé que nous avons adopté pour le recueil des matériaux : V Nous avons noté par écrit les paroles de chaque enfant séparément; 2* Nous avons continué à les noter pendaat une durée de plusieurs mois; 3° Nous avons collationné les rédactions successives d'un seul et même mot fournies par l'enfant à diverses époques. Nos propres enfants, ceux de nos connaissances et enfin ceux des Enfants-Trouvés, sont les sujets sur lesquels nous avons pratiqué nos observations. Nous avons également tenu compte du vocabulaire de mots d'enfaots fournis par Preyer, Schultze et différents auteurs. Nos investigations concernent surtout la pé^ rîode du langage conscient, c'est-à-dire celui de la deuxième et delà troisième année de la vie de l'enfant. Les manifestations de la période antérieure ne sont rapportées qu'autant qu'elles concourent à élucider les côtés généraux de la question.
Les particularités du langage des enfants sont, jusqu'à un certain point, susceptibles de classification et nous allons en faire Ténumération rapide.
En premier lieu, le langage des enfants ne comporte point de moi^ polysyllabiques) mais est formé, la plupart du temps, de combinaisons monosyllabiques. Ordinairement, les enfants adoptent une des syllabes ou tout au plus deux d'un mot donné pour en faire le représentant de ce mot lui-même tout entier; c'est
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ainsi, par exemple, que Tenfant de Taine* prononce cola au lieu de chocolat.
La structure élémentaire de la syllabe constitue la deuxième particularité de la langue des enfants. Le langage de Teufant ne renferme pas dans une même syllabe deux ou trois consonnes de suite; il n'admet qu'une voyelle, soit seule, soit jointe à une consonne, comme représentant de syllabe entière, de combien de sons, d'ailleurs, qu'elle soit formée en réalité : lan^ par exemple, au lieu de blanc] assort^ au lieu de garçon. Dans les exemples de Schuitze* grosmiama (grand'maman) se prononçait omama^ c'est-à-dire que, de cinq sons réunis dans la première syllabe, une voyelle seule était conservée. Cette structure élémentaire de la syllabe est une des particularités les plus caractéristiques de la langue des enfants.
Une particularité ultérieure du gazouillement enfantin est constituée par le manque de précision de chaque son en particulier. Les voyelles sont souvent plus au moins mouillées, de sorte que a devient, par exemple, une sorte de son mixte entre a et fa, et ou occupe le milieu entre ou et iou. En outre, on retrouve fréquemment dans la langue des enfants des voyelles tronquées. Les consonnes également sont remarquables par l'absence de précision, de netteté. Mais, le plus caractéristique de tout, c'est l'amollissement qu'affectent toutes les consonnes en général, les consonnes linguales surtout. Ce symptôme^ très important sous le rapport théorique, constitue une des maaifestations
* Revue philosophique, t. I*', 1876, p. il.
< Loc^ cit.. D. 39.
* Loc* Cit, p. 39
les plus frappantes et les plus saillantes {tiabouié^ fiasse^ au lieu de tabouret, tache).
Un trait bien caractéristique du langage des enfants, consiste dans la substitution des sons les uns aux autres : tioix^ par exemple, aulieu de croix.
Les enfants, dans leur gazouillement, offrent entre eux de notables modifications. Ces modifications ne proviennent pas seulement de la différence des sons accessibles à Tenfant, à un moment donné, comme l'admettent les auteurs; mais elles dépendent encore de beaucoup d'autres conditions. L'expérience démontre que Tenfaut, tout familiarisé qu'il soit avec un cer« tain son, ne l'emploie cependant pas toujours là où il le faudrait; par exemple, il prononce nettement bébé et néanmoins, dit pouale^ au lieu de boire; ambou^axi lieu de tambour^ et dans le même temps, il dit foi, comme il le faut. Mais, ce par quoi le langage des enfants diffère surtout, c'est par le procédé qu'ils adoptent dans leur pratique linguistique.
Nous avons constaté deux principaux procédés qui déterminent deux types de langage. Quelques enfants s'arrêtent à l'étude minutieuse des sons d'un mot, et en retiennent, fort juste, un sur plusieurs. Ces sons peu nombreux, mais effectifs, leur servent à représenter tout entier un mot, quelquefois assez long, comme, par exemple, l'enfant de Taine qui disait cola au lieu de chocolat. Mais^ quoique ces enfants-là prononcent facilement des sons à part, le procédé de combiner ces sons en syllabes leur offre encore beaucoup d'embarras.
D'autres enfants, au contraire^ saisissent surtout la structure syllabique du mot, sans se préoccuper d'en étudier les sons constitutifs. Les mots que prononcent
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ces enfants-Ià répondent d'ordinaire, fort exactement, au nombre de syllabes des mots employés par les grandes personnes, tout en s'en écartant extrêmement par la qualité des sons; par exemple, l'enfant dit titille au lieu de petite fille. Quelquefois le mot, tel que Temploie Tenfant, ne contient plus un seul de ses vrais sons: Eweban^ par exemple au lieu de éléphant^ et pourtant dans l'ensemble, tant par le nombre des syl« labes que par l'accent et l'inflexion de voix qu'emploie l'enfant dans la prononciation de certaines parties du mot, vous sentez quelque chose qui rappelle de bien près le mot véritable, son squelette indubitablement. Ainsi donc, les enfants commencent de très bonne heure à spécialiser : les uns étudient principalement les sons, les autres la structure syliabique du mot. Les enfants qui ont 9iAo^Xé \e procédé des sofis (procédé phonétique), s'enrichissent graduellement de nouveaux sons qu'ils s'appliquent à étudier ; aux sons hors de leur portée, ils en substituent d'autres déjà acquis, et cette substitution, du moins en ce qui concerne une certaine période, offre des traits constants qu'il est facile de découvrir, lorsqu'on est tant soit peu familiarisé avec le langage des enfants. Une petite fille des Enfants-Trouvés employait le / à la place du ch (dans chat, par exemple), un autre remplaçait le ch par un s. Lorsque l'enfant adopte dans l'étude du langage le procédé syliabique^ les sons se substituent indifféremment les uns aux autres ; son attention est visiblement concentrée sur le maintien de la dimension du mot et des contours généraux de l'association syliabique ; la question des sons qui remplacent la syllabe est reléguée au second plan. C'est chez ces enfanls-là que
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Ton trouve, le plus souvent, la répétition, ou plus exactement, la conglomération de syllabes identiques ; c'est là, sans contredit, la voie la plus élémentaire pour arriver à compléter par des sons le squelette déjà déterminé d'un mot. Ma fille disait ninanade au lieu de limonade.
L'étude de la parole avec le procédé syllabique^ est assez ardue ; toutefois les enfants se mettent hardiment à parler à l'aide de la provision de sons la plus limitée. Les enfants, qui adoptent le procédé phonétique dans leur langage, sont beaucoup plus embarrassés ; souvent ils omettent des syllabes entières, ou n'en conservent que les voyelles ; aussi leur voyonsnous beaucoup plus fréquemment des syllabes monogammes (d'un son unique), tandis qu'au contraire, avec le procédé syllabique, les voyelles ne restent presque jamais isolées et les syllabes se complètent toujours par des consonnes, alors même que ces dernières ne correspondent en rien aux véritables sons que demande le mot.
Les deux catégories du langage des enfants ont entre elles, sous le rapport extérieur, une différence bien tranchée. La parole des enfants dM procédé syllabique semble courante et facile, tandis que la parole du second type parait embrouillée, confuse. Or, en réalité, aucun des deux langages ne l'emporte sur l'autre. Les mots entiers des uns ne sont en rien audessus des mots tronqués des autres, car ces mots complets sont formés par la répétition de sons analogues ou identiques.
On peut dire, en somme, que la phonétique offre d'égales difficultés aux enfants des deux catégories.
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L*étude a nécessité de la part des enfants une durée de temps à peu de chose près la même, de sorte que la plus grande assurance et la facilité relative, due au procédé syllabique^ ne donnent en définitive aucun avantage particulier à Tenfant. Ainsi donc, il n'y a entre les enfants des deux catégories qu'une seule différence essentielle qui consiste en ce que les uns construisent facilement des syllabes avec des sons ^ tandis que cela est difficile aux autres; mais les matériaux dont sont construites les syllabes offrent, dans l'un et l'autre cas, des qualités à peu près équivalentes et un degré égal de perfection et de fini.
Tel est, en gros, l'exposé des principaux faits caractérisant le développement du langage des enfants. Nous allons tâcher maintenant de les expliquer.
Le langage de l'homme est, comme on sait, le résultat du jeu simultané de trois mécanismes distincts, à savoir : d) le mécanisme respiratoire^ b) le mécanistne vocale c) le mécanisme articulateur. Le fonctionnement coordonné, simultané, de ces organes ne se manifeste pas d'emblée dès la naissance de l'enfant, mais il n'apparaît que graduellement. L'appareil vocal est le premier qui entre enjeu ; dès l'instant de la naissance, la voix se manifeste avec les propriétés d'une fonction parfaitement développée et devient dès lors une des manifestations émotionnelles les plus importantes de l'enfant.
Quant au fonctionnement coordonné des deux autres mécanismes respiratoire et articulateur, il ne se développe que beaucoup plus tard. Il offre des rapports extrêmement complexes. Et, de fait, si la syllabe n'est qu'une masse de sons émis dans une seule iin-
pulsion expiratoire \ il est facile de comprendre que la tâche de l'expiration deviendra d'autant plus difficile que la syllabe contiendra plus de sons et que ces sons seront plus différents entre eux d'après le mécanisme de leur prononciation. Or les sons, on le sait déjà, diffèrent les uns des autres, entre autre, par la force de tension expiratoire indispensable à leur articulation, et même, par exemple, des sons aussi voisins que p et b ne sont pas semblables sous ce rapport, (j) exige une plus grande tension expiratoire que b*); de sorte que chaque syllabe possède en propre son étendue expiratoire et chaque mot son canevas expiratoire particulier, dans lequel doivent s'insérer les sons articulés. Nous coasidérons cette expiration fractionnée et graduée comme un mécanisme indépendant et nous l'appelons, par abréviation, expiration articulatoire^ à l'exemple de Claude Bernard qui distingue V expiration respiratoire et ^expiration vocale comme étant différentes \ Dans l'expiration articulatoire formant le squelette d'un certain mot et dans l'articulation des sons de ce mot nous avons deux séries de manifestations parallèles, qui sont l'une pour l'autre ce que serait un bas-relief pour le moule dans lequel il a été coulé, c'est-à-dire que, rapportés, ils doivent s'emboîter strictement. Ce travail merveilleux exige une coordination extrêmement subtile des mouvements expiratoires et articulatoires inaccessibles au bébé qqi n'en est encore qu'au début de l'étude du langage*
* Sievers- — Grundzùge der Phonelik, 2 Auflag. Leipzig, 1881, p. 156.
* Sievers, — Iderriy p. 56.
» Leçons sur la physiologie et la pathologie du système nei^veux, Paris, •1858, t. Il, onzième leçon, p. 330-331.
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Voilà la cause principale de Timpossibilité de combiner les sons que nous rencontrons à chaque pas, même chez les enfants qui sont déjà bien connus, dans la prononciation de plusieurs mots enfantins. Aussi constatons-nous dans la langue des enfants une tendance constance à simplifier une tâche au-dessus de leurs forces. L'enfant obtient la simplification, comme nous Tavons déjà vu, en omettant plusieurs sons de chaque syllabe, ne conservant que les voyelles, soit seules, soit jointes à une consonne. Il obtient une simplification ultérieure, en modifiant les mots de façon que les sons de deux syllabes voisines diffèrent le moins possible, par exemple, ninanade au lieu de limonade. Il est aisé à comprendre qu'avec cela les impulsions expiratoires de deux syllabes voisines sont les plus semblables, et que par conséquent la tâche de Y expiration articulatoire devient plus simple. La simple répétition de consonnes analogues nous offre le dernier degré de ce mode de simplification. Ce principe devient parfaitement évident lorsque Ton compare entre eux une grande quantité de mots d'enfants.
Si maintenant nous mettons en regard les deux types de développement du langage (syllabique et phonétique), nous verrons que leur différence consiste en ce que, dans un cas c'est la pratique de t enfant dans [expiration articulatoire qui occupe le premier plan, tandis que dans le second c'est l'exercice de la prononciation des sons^ c'est-à-dire du travail de T articulation, dans le sens rigoureux du mot. Ce fait est la meilleure preuve de l'indépendance de chacun des mécanismes du langage à part. — Passons à présent à l'analyse du procédé avec lequel les enfants étudient des sons à part.
En suivant objectivement le caractère des sons de Tenfant on acquerra la certitude que la plupart des sons de l'enfant s'élaborent par voie de métamorphose constante et de transformation des mouvements articulatoires élémentaires les plus simples. Cette proposition importante a déjà été établie par Taine\ Le développement successif et la complication des mouvements articulatoires constituent l'essence de la modification des sons correspondants. Il est vrai qu'on remarque assez souvent comme qui dirait l'apparition spontanée de sons inaperçus jusque-là, par exemple un enfant qui ne pouvait pas prononcer le k^ qui, hier encore, disait thoix au lieu de croix^ prononce aujourd'hui correctement ce même mot. Mais l'observation résout facilement cette apparente contradiction. L'enfant, dont la mémoire en avait contracté l'habitude, prononçait bien, dans un mot donné, le son t net et pur au lieu de it, mais, par contre, l'observation découvre dans une quantité d'autres mots des sons transitoires entre le / et le À, des sons plus voisins soit du /, soit de Vh. Si l'on prolonge la même observation pendant un certain laps de temps, l'existence de sons transitoires deviendra parfaitement évidente. A force de pratique, l'enfant apprend enfin à prononcer le son ^, et alors il applique soudainement ce résultat d'efforts soutenus au mot dans la prononciation duquel il avait longtemps maintenu, par purisme, l'ancienne rédaction d'une époque éloignée. C'est non seulement par l'analyse phonétique, mais encore, et ce qui est bien plus probant, par l'observation du mécanisme lui-même de la
« Bévue philosophique, t. I^^, 1876, p. 5 et 6.