PHYSIOLOGIE
prononciation que nous nous sommes convaincu de cette marche des processus. Les enfants qui substituent, comme on Ta pu constater par les exemples rapportés, le son / auson Ar ont bien réellement employé à l'origine le / indifféremment dans tous les cas où se rencontrait soit le son t^ soit le son A ; mais, par la suite, conservant le / dans les cas où il devait réellement figurer, ils ont placé, dans les mots commençant par ^, la langue non pas au bord des dents, mais beaucoup plus loin, de sorte que leur / devenait de t dental^ t palatal. L'évolution des sons dont nous avons cité un exemple, se remarque dans presque tous les sons de la langue des enfants. Nous avons fréquemment rencontré chez des petits bébés des sons tel que /, sous une forme si peu différenciée que nous avions de la peine à décider s'il fallait rapporter le son en question à un / mouillé ou à un s^ quelquefois même il rappelait le th sifflant des Anglais. De même, les sons v et font parfois un timbre nasal, ce qui les rapproche, jusqu'à un certain point de m. En général, les sous primitifs de l'enfant ont des qualités diverses : les uns portent un caractère spécifique de l'alphabet plus ou moins nettement exprimé ; les autres, beaucoup moins réussis, ont un caractère équivoque. Dans le cours de toute la période de l'apprentissage du langage, on rencontre à la fois beaucoup de formes transitoires, dont l'enfant use sans choix, manifestant ainsi une grande inconstance, de sorte que la différence même des sons entre eux est encore confuse pour l'enfant. Plus tard et peu à peu, à force de pratique, l'enfant finit par faire élection de quelques sons auxquels il se fixe. Ces types de sons déterminés sont admis par tous les au-
leurs, ce sont les consonnes m, i, p^ /*, /, 5, /i, ^; à ces sons nous ajouterons encore le k qui, chez les enfants russes du moins, se manifeste assez tôt; nous les appelerons, pour abréger, sons de la période antérieure; toutes les voyelles s'y rattachent. Ce sont là presque exclusivement les sons qui forment les mots des enfants dans la première moitié de la seconde année. Mais, à Tépoque où ces sons sont déjà devenus fixes, les autres sont encore absolument inaccessibles à l'enfant, tels sont ch^j\ r par exemple et, en partie, ts et /. Pourquoi ces sons demeurent-ils hors déportée? Schultze répond à cela que les sons dont la prononciation entraîne une plus grande dépense de force musculaire sont difficiles àTenfant, et ne peuvent être prononcés avant une certaine époque. Mais cette explication est invraisemblable au point de vue de la physiologie des sons, sans parler d'une quantité de faits dénotant que la principale difficulté du travail articulaire réside dans la complexité de la coordination des différents mouvements et non dans leur intensité absolue. II faut rapporter au nombre des sons de la période antérieure les consonnes labiales m, />, v^ /*, les dentales rf, /, n, s et la gutturale g (dans ffoûi par exemple). Aux sons ultérieurs se rapportent les palatales y, ch^ 2, r, /. Pourquoi le développement s'accomplit-il en deux périodes? On peut répondre à cette question par les considérations suivantes. Les consonnes linguales (/, n, * et aus^i s) résultent de l'application de la pointe de la langue contre le bord des dents et vers la partie antérieure de la cavité buccale
1 JV russe qui ne correspond pas tout à fait à Vn français, et qui rappelle plus ne dans cabane, par exemple.
332 PHYStoLoarB.
en général^ et les consonnes g^ k^ de la position de la base de langue à la partie postérieure. Les différentes positions palatales de la pointe de la langue, pendant Tarticulation des sons ch et ;\ n'ont pas la môme précision locale; il en résulte que, grâce au peu de sensibilité du voile au palais, le moment de la sensation musculaire peut surtout servir à établir les différentes positions palatales de la langue^ tandis que les positions dentales et glottiques peuvent être déterminées d'après les sensations musculaires et tactiles. Ceci constitue, assurément, une différence psychophysique notable. Cette manière d'envisager la chose permet d'expliquer, à ce qu'il nous semble, le fait absolument général de l'apparition tardive dans la langue des enfants des consonnes palatales. L'apparition hâtive de la voyelle i, qui porte, jusqu'à un certain point un caractère palatal, n'infirme en rien notre explication, car l'émission des voyelles n'exige pas une localisation des mouvements bien stricte et s'effectue dans certaines limites assez étendues. Les consonnes labiales, à l'exception du t;, apparaissent très tôt. Leur présence hâtive peut s'expliquer par la précision du point d'articulation et le développement de la sensibilité tactile des lèvres provenant de l'exercice des mouvements de succion. Schultze a déjà signalé l'importance pédagogique du mécanisme de succion pour le langage futur.
L'individualité dans la marche du développement du langage se manifeste assez fortement dans l'élection de certains sons sur lesquels l'enfant arrête particulièrement son attention et qui constituent, pour ainsi dire, la première étape dans le processus de l'acqui-
DU LÀ1>IQAQ£ CHEZ LBS BNFANTS. 333
sition du langage conscient. Ainsi, pour ce qui concerne les consonnes linguales, il y a des enfants qui s'arrêtent particulièrement sur le /, d'autres sur 1'^ et quelques-uns enfin sur Tm', et ils substituent de préférence ces sons-là aux autres consonnes linguales. Plus loin, la différence se révèle encore dans la proportion des consonnes sonores et chuchotantes ; les uns usent plus volontiers des premières, les autres des secondes, indifféremment quant au besoin réel {pouale au lieu de boire, zalade au lieu de salade).
Le développement des sons de la période ultérieure natt des formes de sons fondamentales de la période antérieure. Les voies physiologiques qu'affecte un travail pour atteindre un certain but sont fort diverses, de sorte qu un seul et même son, qu'une seule et même forme d'articulation définitivement individualisée peut être le résultat de métamorphoses non semblables. Par exemple, le son;, provient chez quelques enfants de r^, en traversant une longue suite de formes transitoires entrer et y; chez d'autres, il dérive du sou voyelle t, en subissant un accroissement successif de la nuance chantante, c'est-à-dire par voie de rétrécissement graduel du canal palato-lingual jusqu'au point produisant enfin un son sifflant au lieu de la voyelle i. De même que dans la période antérieure, vient à son tour le différenciement des consonnes de la période ultérieure; elles offrent la même variabilité et la même inconstance que les sons de la période antérieure^ et l'enfant les emploie sans choix, substituant avec la plus grande inconstance les sons les uns aux
^ N russe dental*
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autres. Mais ces différentes substitutions de sons indiquent les différentes directions que prend le développement de la phonétique enfantine. Ce n'est que par la suite que ces tendances se dégageront définitivement.
Nous terminerons ici toute interprétation de faits isolés, pour tenter d'esquisser, dans ses traits les plus généraux, le plandu développement du langage, depuis les premiers et les plus simples mouvements du jeune être encore privé de la parole, jusqu'au développement des mouvements d'une complexité merveilleuse, qui constituent la parole de l'homme.
Déjà, dans les premiers crisde l'enfant, sont contenus in ovo toutes les variétés des mouvements articulatoires futurs qui sont répartis en deux grands groupes physiologiques : 1"* mouvements dans la région de l'orifice labio-mandibulaire ^ dont le premier représentant est la nuance de la voyelle a dans la voix du bébé ; 2* mouvements de la langue, dont la nuance é nous offre le premier indice. Comme on le sait, pendant la prononciation du son a la langue demeure passive dans la cavité buccale, mais pendant le son^ elle participe activement à l'articulation. De sorte qu'on peut dire que, dans le premier cri de l'enfant, — manifestation première de sa sensibilité générale, — sont contenus en germe les mouvements de toutes les parties du mécanisme articulatoire de la langue, des lèvres, etc. De ce germe se développent peu à peu deux catégories des mouvements d'articulation: Tune labiale, l'autre
1 L^amolHssenient général de toutes les consonnes des enfants, dont il a déjà été question plus haut, est le résultat d'une coopération superflue de la langue dans les mouvements articulatoires.
linguale dont Facquisition est presque simultanée et qui, au fur et à mesure de leur développement graduel, entrent dans les combinaisons les plus variées avec les mouvements expira toires et vocaux, ce qui est nécessaire pour former les différents sons du langage. Les premiers pas dans la voie de l'acquisition de ces mouvements complexes, sont caractérisés par une grande imperfection. En réalité, dans beaucoup de sons émis par Tenfant, le mécanisme vocal participe là où la qualité du son devrait l'exclure, donnant, comme il le fait, au lieu de sons chuchotants des sons sonores (au lieu de couteau, — gouteau) ; de même on discerne continuellement dans la langue des enfants des mouvements articulatoires plus ou moins précis de la langue, justement dans les cas où se prononcent des labiales, pendant lesquelles la langue devrait rester inactive et à l'inverse , on sent plus ou moins l'action des lèvres là où ne devrait succéder que des linguales pures. Il n'y a pas encore différenciement arrêté des mécanismes et l'impulsion volitionnelle dépasse, jusqu'à un certain point, le but, en embrassant, à un degré plus ou moindre, toutes les parties des différents mécanismes de la parole. Mais c'est peu à peu et pas à pas que s'établit l'isolement individuel de chacun des mécanismes, et alors les impulsions vol itionnelles suivent une route strictement délimitée, d'où s'en suit un différenciement plus net des mouvements articulatoires et des sons qu'ils impliquent.
Les mots de l'enfant gardent l'empreinte étonnante de toute la route qu'il parcourt dans l'étude de la phonétique du langage. L'acquisition par l'enfant du langage oral s'effectue pas à pas ; chaque jour son réper-
33b CLINIQUB MJS^TALfi.
toire s'enrichit d'expressions nouvelles, constituées d'après les exigences phonétiques d'une période don* née, tandis que, parallèlement, subsistent encore des mots de formation ancienne, ayant acquis droit de cité d'un emploi journalier; ces mots-là, sous forme de tradition vivante, passent chaque jour dune phase de développement à l'autre. De sorte qu'en regard de mots d'une construction assez parfaite, on rencontre, à chaque instant, dans la langue si vive des enfants, une foule de produits d'une phonétique primitive et imparfaite. Ce caractère du développement de la parole est la source de la diversité et de la variabilité du langage des enfants, du mélange bigarré des formes acquises établies avec les formes arbitraires, et des exceptions incompréhensibles au premier abord. Mais, dès qu'on en considère Tordre historique, le langage des enfants devient à l'instant plein de sens et rigoureusement conséquent.
DES HALLUCINATlOiNS BILATÉRALES DE CARACTÈRE DIFFÉRENT SUIVANT LE COTÉ AFFECTÉ;
Par le D^ MAGNAN, médecin de l'asile Sainte-Anne.
Les hallucinations, qui ont déjà été Tobjet de tant de travaux, conservent le privilège d'attirer Tattention et de susciter constamment de nouvelles recherches.
DES HALLUCINATIONS BILATÉRALES. 337
C'est qu'en effet, ce syndrome, qu'on l'envisage au point de vue de la clinique, de la physiologie pathologique, de l'histoire, de la médecine légale, ne cesse pas de présenter d'intéressants aperçus.
Les hallucinations affectent habituellement les deux moitiés symétriques du même sens ; c'est-à-dire que l'halluciné, comme l'homme normal, entend des deux oreilles, voit des deux yeux, perçoit, en un mot, par les deux côtés, les images subjectives qu'il extériorise.
Dans quelques circonstances, ainsi que CalmeiP, Moreau*, Michéa* et bien d'autres l'ont signalé, l'hallucination est unilatérale et frappe l'une des deux parties similaires de l'appareil sensoriel. C'est par un œil, par une oreille, par un côté du corps que le patient se trouve influencé.
Enfin, dans quelques cas plus rares, rhallucination est bien bilatérale, mais elle se montre avec des caractères qui varient suivant le côté; l'oreille droite, par exemple, entend des choses agréables, tandis que l'oreille gauche ne perçoit que des injures. C'est là un phénomène curieux qui n'a pas encore été éludié, qui mérite de nous arrêter et que l'on rapprochera, avec fruit, des expériences de physiologie pathologique auxquelles se prête l'hystérie.
L'examen des quelques faits que nous allons rapporter donnera une idée nette de cette dualité symptomatique et apportera une preuve de plus à la théorie
« Calmeil. — Dictionnaire en trente volumes : HallucinatioDS, t. XIV, p. 517.
* Moreau (de Tours) . — La psychologie morbide dans ses rapports avec la philosophie de l'histoire, 1859, p. 331.
* Michéa. — Du délire des sensations, p. 106.
Ahchives, t. VI. S2
du dédoublement et de rindépendance fouctiounelle des hémisphères cérébraux. Nous verrons aussi que rhallucination, en tant que manifestation des délires chroniques, suit une marche parallèle aux conceptions délirantes, et comme celles-ci, après avoir présenté à l'origine un caractère pénible, elle affecte plus tard un caractère ambitieux, qui se met en harmonie avec les idées expansives du délire.
L'observation suivante est des plus caractéristiques à ce double point de vue ; elle nous fournira aussi un exemple remarquable de la coexistence d'un délire épileptique et d'un délire vésanique chez le même sujet*.
Il s'agit d'un forgeron, âgé de trente-quatre ans, qui puise dans l'hérédité sa double prédisposition morbide. La grand'mère maternelle et la mère sont épileptiques de même qu'un de ses frères. Le père alcoolique, violent et brutal, est mort infirme à Bicètre ; un cousin germain maternel est atteint de délire chronique; d'abord persécuté, il en est arrivé aujourd'hui à la période ambitieuse.
Dès l'âge de quatorze ans^ la grande névrose s'affirme chez le malade 6.., de la manière la plus manifeste : il péchait sur le bord de la Seine^ lorsque, sous le coup d'un vertige, il tombe à l'eau; on le retire promptement, on l'étend sur la berge et, au bout de quelques instants, revenant à lui, il témoigne sa surprise de voir ses vêtements mouillés.
Plus tard l'attaque s'accompagne de violentes convulsions et G... se voit réformé du service militaire
1 Magnan. — Leçons sur Vépilepsie, 1882, p. 31 et '74.
DBS HALLUCINATIONS BILATERALES. 339
poar cause d'épilepsie. Un phénomène singulier précède l'attaque, c'est une saveur acre, un goût de sang; cette aura se montrait également chez la grand'mère et chez le frère, désignant aiosi la partie faible, la région cérébrale sur laquelle frappe d'abord la décharge épileptique. Après l'attaque. G... reste habituellement hébété, il se brosse, frotte les mains, secoue les habits, répète machinalement les mêmes gestes; mais, parfois, il entre en scène d'une façon plus active. Un jour, par exemple, il déplie le volet d'une boutique, l'agite et le casse, sans garder le moindre souvenir de cet acte. Une autre fois, il saisit à la gorge une femme qu'il ne connaît pas, la serre avec force, et l'eût étranglée, sans l'arrivée du mari qui le repousse, et lui assène deux coups de balai sur la tète. Conduit au poste, il reste silencieux, hébété, puis étonné, il regarde autour de lui et s'informe des motifs de son arrestation, tout ce qui s'est passé étant non avenu pour lui.
Il est bon de noter que, sous l'influence des bromures, les attaques sont actuellement plus rares. L'épilepsie ne saurait être mieux caractérisée : hérédité directe, aura, vertiges, attaques, délire inconscient, action favorable de la médication biomurée.
Le délire chronique est tout aussi bien dessiné chez ce malade. Dès l'enfance. G... est triste, vit à l'écart, ne rit jamais, « J'étais, dit-il, le souffre-douleur de la maison. » A l'âge viril, ses tendances mélancoliques s'accusent davantage ; Tépilepsie meltant obstacle à son mariage^ il devient irritable, impressionnable, se croit en butte à des injustices et traduit sa résignation inquiète par les mots : « Je n'ai jamais eu de chance» •
A vingt-six ans, le délire s^accuse; les camarades l'io* jurieot, le menacent et il commence à entendre par l'oreille droite des propos grossiers: « Tète de cochon, hure de cochon, bon à tuer, fainéant... » ; c'est de ce côté aussi que le diable lui parle plus tard et que se trouve le mauvais génie. Au milieu des idées tristes, se font jour peu à peu des préoccupations d'un autre ordre. Il doit faire, dit-il, un héritage de plus d'un million qui s'accumule depuis sept générations. La nuit, il contemple le firmament, il interroge les astres, les étoiles, la lune. Pour se rapprocher de la voûte céleste, il se loge sous les toits, dans les maisons les plus élevées, il fait des découvertes, il cherche le point du centre du soleil et voit à travers, à l'aide d'un instrument de sa composition. De plus en plus orgueilleux, plein de son propre mérite, il en arrive à se demander s'il n'est pas le fils de Dieu. Il émet divers apophthegmes sous forme sentencieuse : le plus petit est le plus grand; le plus bas le plus haut; la pauvreté est la richesse, etc., etc. A ce moment les injures perçues par l'oreille droite diminuent, et il commence à entendre des encouragements, des éloges ; mais c'est par l'oreille gauche : « Ne te fais pas de mauvais sang, tu seras heureux.» On lui dit souvent des choses qui le font rire. Dieu lui-même lui conseille de persister dans le bien... C'est à gauche que se tient le bon génie. Parfois, il entend un bruit de sonnerie; quand la sonnerie se produit à droite, il lui arrive quelque chose de fâcheux, quand elle est à gauche, c'est l'indice d'une bonne nouvelle.
Le bon et le mauvais génies forment ainsi une sorte de Manichéisme qui le gouverne. Depuis deux ans, les
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hallucinations gaies, ambitieuses prédominent, et c'est toujours par Toreille gauche qu'il entend, Toreiile droite ne lui transmettant que des choses désagréables, d'ailleurs de plus en plus rares.
De même que pour l'épilepsie, rien ne manque au délire chronique : influence héréditaire, périodes d'inquiétude, de persécution, phase ambitieuse, tendance à la systématisation.
Si l'épilepsie s'est améliorée sous l'influence du traitement, le délire chronique paraît devoir suivre sa marche progressive pour aboutir après sa phase ambitieuse à la période de dissolution des idées, à la démence.
Au point de vue spécial où nous nous plaçons, le cas est des plus démonstratifs. Les hallucinations pénibles se cantonnent, dès le début, à droite; très fréquentes d'abord, elles marchent d'un pas égal avec le délire. Celui-ci se transforme peu à peu, change de couleur, il s'éclaircit et, simultanément, les hallucinations agréables se produisent, mais c'est à gauche qu'elles se fixent; elles deviennent de plus en plus fréquentes, tandis que les hallucinations pénibles résidant à droite s'atténuent insensiblement.
D'autre part, un même trouble fonctionnel, une sonnerie, se produit dans l'une et l'autre oreille; le malade lui donne une interprétation différente, suivant qu'elle siège à droite ou à gauche. Gomme les hallucinations, elle est de bon augure à gauche, de mauvais présage à droite. C'est bien là un phénomène singulier, l'hémisphère gauche répondant au côté droit, voué à la tristesse et marquant la première période de la maladie ; l'hémisphère droit répondant au côté gauche dis-
3i"2 CLTNIQUK MENTALE.
posé à la joie et faisant presque entièrement les frais de la seconde période. Je rappellerai, à propos de l'interprétation différente donnée à la sonnerie suivant le côté affecté, une observation d'hallucination bilatérale du toucher, rapportée par le fameux publiciste Jean Bodin, d'Angers, dans son ouvrage sur la démonoma-
nie \
Il s'agit d'un personnage qui, après avoir pendant un an prié Dieu de lui envoyer un bon ange pour le guider dans toutes ses actions, avait fini par entendre la voix de Dieu qui lui disait : « Je sauverai ton âme. » Depuis cette époque, un esprit familier l'accompagnait, « lui donnant un signe sensible, comme le touchant à Yoreille dextre^ s'il faisait quelque chose qui ne fut bonne, et à V oreille senestre^ s'il faisait bien; et s'il venait quelqu'un pour le tromper ou le surprendre, il sentait soudain le signal à l'oreille dextre; si c'était quelque homme de bien et qui vint pour son bien, il sentait aussi le signal à Yoreille senestrer>. C'est ici une hallucination du toucher, de même nature à droite et à gauche; ce qui varie c'est l'interprétation du malade donnée au signal favorable à gauche, défavorable à droite.
Dans les trois observations suivantes les hallucinations ont un caractère pénible à gauche, et agréable à droite.
Un homme de quarante-huit ans, ancien soldat du génie, adonné depuis longtemps aux boissons alcooliques, a présenté, à la suite d'abus plus fréquents, plusieurs accès de délire toxique, s'accompagnant
« Bodin. Angevin. — La démonomanie des sorciers, CIO, 10, XCVnî, p. 7a (livre I»"", chap, ii, de VÀssociation des esprits avec les hommes.)
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d'hallucinations pénibles, multiples, mobiles : on l'injuriait, il sentait de mauvaises odeurs, il voyait des chats, des rats, des oiseaux, un singe qui lui sautait sur la poitrine et Tétouffait, il éprouvait des démangeaisons et des picotements sur tout le corps«
Au bout de quelques jours, le délire perd de son activité, le malade se calme, mais il conserve longtemps des idées de persécution.
Il a déjà été traité une fois à Tasile de Dijon et deux fois à Sainte-Anne. A sa dernière entrée, le 2 novembre 1882, il raconte qu'il entend des voix, deux individus dont l'un l'injurie et l'autre le console. L'insulteur lui parle à gauche, le traite d'imbécile, d'animal, critique son travail ; le protecteur intervient par l'o^reille droite, l'encourage et le console. Parfois, ils ne sont pas seuls et d'autres voix s'ajoutent aux premières. Ils parlent tantôt simultanément, tantôt les uns après les autres, mais chaque groupe conserve son côté, sans se départir de son langage particulier.
Un autre malade, âgé de trente-quatre ans, serrurier, dont le père était alcoolique, avait trois sœurs atteintes d'hystérie, et un frère traité à Bicêtre pour de l'alcoolisme. Lui-même, après de nombreux abus de boissons a été pris deux fois de délire alcoolique et conservait, après les accès, des préoccupations hypocondriaques et des craintes d'empoisonnement.
A sa seconde entrée à Sainte-Anne, le 1 6 février 1 881 , pendant plus de dix jours, il entendait par l'oreille droite des propos convenables, des paroles édifiantes sur Dieu, la sainte Vierge ; par Toreille gauche, au contraire, arrivaient des discours orduriers et l'on parlait des obscénités du diable.
Ce malade adonné à l'absinthe a présenté, en outre, comme certains vertigineux épileptiques, une phase délirante inconsciente.
Le dernier malade est encore un héréditaire abusant des boissons alcooliques, âgé de trente-cinq ans ; il est né d'un père ivrogne qui a voulu se suicider, et d'une mère hystérique qui, à la suite d'une contrariété, eut un jour une attaque convulsive suivie de délire avec paroles extravagantes et grossières. Il a toujours eu une tendance à la tristesse, et son chagrin est augmenté par la crainte d'être un enfant naturel ; il ne sait comment cela finira, dit-il, car son esprit est depuis plusieurs années hanté par des idées de suicide.
(1 a commencé de bonne heure à abuser des boissons spiritueuses, et parfois, quand surviennent des idées mélancoliques, il est poussé impulsivement à boire. C'est aussi après avoir bu, dans ces conditions maladives, qu'il est porté au suicide. Il fait, en peu 4'années, de nombreuses tentatives: il se jette dans la Saône d'où il est repêché ; il se pend, on coupe la corde ; il tente de s'asphyxier, mais s'étant levé du lit^ il tombe et le bruit de sa chute attire les voisins ; il fait sans succès plusieurs tentatives d'empoisonnement. Dans les cinq dernières années, il a eu plusieurs accès de déliré alcoolique, accès très courts d'une durée de deux à trois jours, débutant la nuit et s'accompagnant d'hallucinations caractéristiques : il voyait des rats, des journaux étalés, des affiches qui défilaient sur le mur, des figures grimaçantes qui grossissaient et diminuaient, des personnages costumés, sautant, dansant, riant, se moquant de lui. Pendant ces accès pas-
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sagers d^alcoolisme, les hallucinations se produisaient avec les mêmes caractères des deux côtés.
En dehors de cette efflorescence délirante, et dans l'intervalle des crises, il conserve des idées de persécution, il se croit poursuivi dans la rue, il craint d'être assassiné. Parfois il entend, dit-il, une conversation dans une oreille et une conversation différente dans l'autre ; par l'oreille gauche, arrivent des injures, des menaces : « Tu n'es qu'un voleur, un propre à rien, a viens donc, misérable, que je te frappe... »
Par l'oreille droite, au contraire, ce sont des choses -agréables: on fait son éloge, on l'encourage, il entend des paroles affectueuses : « Mon chéri, nous serons « heureux... »
L'oreille gauche qui reçoit les injures et dans laquelle les voix sont plus fortes est plus souvent mise en jeu que la droite.
Ces trois derniers malades, adonnés aux boissons spiritueuses, ont présenté à diverses reprises des bouffées de délire alcoolique avec des hallucinations très actives, occupant tous les sens apparaissant aussi bien à droite qu'à gauche. Ce délire très bruyant se superpose à l'état mental préexistant qu'il masque pour un temps. Puis avec la disparition de ces accidents passagers, nous voyons persister le délire primordial auquel cette secousse donne plus d'intensité'.
Le mélancolique impulsif multiplie ses tentatives de suicide et tend à systématiser ses idées de persécution, le délirant chronique est plus vivement persécuté, et,
» Magnan. — De VAlcoolisme^ des diverses formes du délire alcoolique et de leur traitement, Paris, 187^ p. 68 et Î35.
•^*^ CLINIQUE MBNTALB.
chez tous les trois, nous voyons commencer à paraître quelques idées ambitieuses.
Pourquoi, dans Talcoolisme, cette généralisation du délire? C'est que la cause, le poison, distribué dans tout Fencépliale, agit sur tous les centres sensoriels et provoque, dès que la dose est suffisante, des hallucinations de tous les sens ; mais, au début ou à la fin de Taccès de délire alcoolique, à mesure que les phénomènes s'atténuent, il peut y avoir des localisations spéciales qui ont pour siège V organe faible plus vivement impressionné par l'agent toxique; de là des hallucinations limitées à un sens et parfois même à un seul côté.
Chez les quatre malades, l'oreille ne présentait aucune altération, l'acuité de l'œil était la même à droite et à gauche, ils entendaient le tic tac de la montre à des distances à peu près égales des deux côtés, il n'y avait rien localement. .
Pourquoi sur quatre cas, trois fois les idées ambitieuses, celles qui marquent une étape plus avancée de la maladie étaient-elles prédominantes à droite ? Est-ce que l'hémisphère gauche, en vertu de sa prééminence serait frappé le premier dans l'évolution du délire? En soulevant cette question, nous ne chercherons pas à la résoudre, puisque nous sommes là en présence de faits exceptionnels, et qu'en général, au contraire, les hallucinations dans le délire se montrent également des deux côtés avec leur caractère pénible d'abord et ambitieux plus tard.
Chez ces quatre malades le délire, remontant à une date déjà ancienne, commençait à revêtir les caractères de la chronicité, il affectait, en effet, avec une
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systématisation plus grande, uue forme expansive. Les hallucinations suivent en g'énéral, sous ce rapport, la marche du délire, et c'est ainsi que nous avons vu surtout chez le premier malade G.., les hallucinations pénibles s'installer les premières dans l'oreille droite, tandis que les hallucinations agréables siégeant à gauche ont été plus tardives.
Les premières d'abord très nombreuses ont diminué progressivement d'intensité, suivant en cela une marche inverse aux secondes qui d'abord, très rares, sont devenues prédominantes et se montrent parfois seules mais, toujours à gauche.
Les troubles sensoriels unilatéraux ou bilatéraux de caractère différent, qui sont relativement rares dans le délire chronique, se montrent plus fréquemment dans l'hystérie et peuvent, en tout cas, être facilement provoqués. (Voir Charcot, Progrès médical^ 1878, p. 37).
Parmi les nombreuses expériences faites sur des hystériques hypnotisées dans le service de M. Charcot à la Salpêrière, expériences rapportées avec beaucoup de détails dans le bel ouvrage de M. Paul Richer ', on agit successivement sur l'un et l'autre hémisphère qui simultanément répondent de façon différente aux incitations différentes, si b'ien que le sujet peut se trouver cataleptique d'un côté, léthargique de l'autre, ou bien somnambulique. Si, pendant que le patient sous le coup d'une hallucination provoquée se livre à une mimique active, on ferme l'un des yeux, le côté correspondant se trouve immobilisé ; le discours continue, l'hallucination se poursuit, si c'est la paupière gauche
" p. Richer. — Études cliniques sur rhystéro-épilepsie, 1882.
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qui a été abaissée, mais la parole est supprimée immédiatement, l'aphasie intervient si rocclusion porte sur l'œil droit.
Une hystérique entrée plusieurs fois à Sainte-Anne m'a présenté un exemple très net de transfert d'une hémiplégie droite à gauche et de la cessation immédiate de l'aphasie, sous l'influence d'une vive émotion.
Cette malade âgée de quarante-six ans, était entrée une première fois le 4 août 1879, avec une aphasie accompagnée d'hémiplégie droite qui, restée stationnaire environ un mois, disparut très rapidement. Â une seconde entrée, le 5 décembre 1880, la malade arrive non plus aphasique, mais avec une perte absolue de la mémoire ; elle ne pouvait indiquer ni son nom, ni son adresse, ni sa profession, ni son état civil: «Je ne me rappelle pas, disait-elle, si je suis mariée, si j'ai des parents ; mais si j'avais un mari ou des parents, ils viendraient me chercher. »
Elle était hémianesthésique et hémiparétique du côté droit. Au bout de trois mois d'amnésie persistante^ la mémoire revint en quelques jours. Le 30 juillet 1882, elle est encore amenée, avec de l'aphasie et de l'hémiplégie droite. Elle sort au bout de trois mois améliorée mais non guérie, elle était encore aphasique et faible du côté droit. Le soir même de sa sortie, elle a une violente discussion avec ses parents et le lendemain au lever^ elle se trouve paralysée du mouvement et du sentiment du côté gauche; mais la parole est redevenue entièrement libre et il n'y a plus traces d'aphasie.
Tous ces faits se prêtent un mutuel appui pour prouver l'indépendance des hémisphères cérébraux,
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mais ]a démonstratioQ est surtout éclatante lorsqu'on provoque des hallucinations différentes de chaque côté comme M. Dumontpallier l'a fait sur une de ses malades de la Pitié, dans une de mes leçons à Tasile Sainte-Aune. Après avoir placé la malade dans l'état de somnambulisme, il lui dit à l'oreille droite qu'il fait beau et que le soleil brille pendant qu'une autre per* personne lui dit à l'oreille gauche qu'il pleut. Du côté droit le sujet sourit, tandis qu'à gauche, l'abaissement de la commissure labiale traduit le désagrément que cause le mauvais temps. Puis continuant l'expérience, et faisant intervenir la vue et l'ouïe on décrit à l'oreille droite le tableau d'une fête champêtre à laquelle prennent part des jeunes filles et des jeunes gens. Ce tableau qui est perçu par l'hémisphère cérébral gauche, se traduit par le sourire sur la moitié droite du visage, tandis qu'à gauche, le visage exprime l'émotion qu'à causée l'imitation de l'aboiement d'un chien à l'oreille gauche. Cette double expression du visage si opposée est des plus saisissante. « Il me semble, ajoute M. Dumontpallier, que, quand on peut à volonté mettre en évidence, par certains procédés, l'activité psychique, sensitive et motrice des centres nerveux et cela isolément d'un seul côté^ ou simultanément des deux côtés du corps, on a démontré de la façon la plus absolue et la plus indiscutable l'indépendance fonctionnelle de chaque hémisphère cérébral. » {Union médicale, 15 et 19 mai 1883).
Dans les hallucinations bilatérales de caractère différent, chaque groupe est sous la dépendance évidente *de l'un des hémisphères; mais dans quelle région de l'hémisphère doit-on les localiser?
350 CLINIQUE BIBNTALB.
Lorsque M. Baillarger' publia sou remarquable mémoire, il combattit avec succès la théorie exclusivement périphérique qui place dans l'organe lui-même le siège de rhalluciuation; il repoussa également la théorie psychique ou centrale qui fait de ce syndrome un phénomène purement intellectuel, et il mit en avant la théorie mixte ou psycho-sensorielle qui paraissait répondre à toutes les exigences.
Cette théorie acceptée par la plupart des auteurs, qui semblait ne plus devoir donner prise à la discussion se trouve de nouveau mise en question depuis les recherches sur les localisations cérébrales de Fritsch, d'Hitzig' de Ferrier', de Munck*, et depuis que la clinique étayée par Tanatomie pathologique est venue prouver qu'une lésion d'un centre cortical déterminé, donne lieu suivant son intensité à la perturbation ou à Tabolition d'une fonction déterminée.
Tamburini s'appuyaut principalement sur Tanatomie et sur la physiologie expirimentale démontre avec un rare talent de critique riusuffisance de la théorie psycho-sensorielle ; il donne pour siège aux hallucinations, les centres corticaux où sont perçues les impressions et arrive à cette conclusion que les hallucinations ont comme cause fondamentale
1 Baillarger. ~ Des HaUucinations ; des causes qui ies produisent et des maladies qu'elles caractérisent^ 1843.
«Frilsch et Hitzig. — Reicherfs und Du Bois Reymond's Arch,, 4870, heft. m. - Hitzig, ReicherVs und Du Bois Reymond's Arch,, 4873-
- «Ferrier. — Des fonctions du cerveau^ Paris, 1878; De la localisation des maladies cérébrales^ Paris, 1880 ; oiivniges traduits par H. de Varigny.
* Muiick. — Berl. Kiin. }Vochenschr.^ 1877 ; Yerhandlung der physioU Gesellsch. zu Berlin, 1877-78-79.
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un état d'excitation des centres sensoriels de técorceK Aux nombreux arguments fournis par la physiologie expérimentale en faveur de cette théorie, la clinique vient tous les jours ajouter de nouvelles preuves. Jusqu'ici, en effet, toutes les fois que dans les cas de cécité ou de surdité psychiques, le résultat anatomopathologique a pu être fourni; chaque fois, dis*je, les régions que la physiologie expérimentale avait désignées comme centres sensoriels corticaux, ont été trouvées altérées; dans quelques cas il est vrai, la lésion était plus étendue et dépassait les limites assi* gnées à ces centres, mais néanmoins en comparant ces faits, en superposant les divers schémas fournis par les auteurs, on trouve toujours une région commune qui correspond justement au centre sensoriel cortical. On peut s'en assurer eu comparant pour la cécité psychique les cas de Déjerine*, de Broadbent* et le mien*, d'après lesquels la région du pli courbe est plus particulièrement intéressée; pour la surdité psychique, les faits de Wernicke', de Giraudeau*, de Fritsch',
« Taraburini. — La théorie des hallticinations, {Revue scientifique , 29 janvier 1881.
Luciani et Tamburini. — Recherche sperimeiUale 6uU funzioni del cervello : centri psycho-sensori corticali, Re^io Ërailia, 1870.
* Déjerine. — In thèse (Skwortzoff, Cécité et surdité des mots dans l'aphasie^ p. 53.)
» Broadbent. — Cérébral mechanism of thought and speech, {Med. chir, Trans., t. LV, 1872.)
* Magnan. — Cécité des mots ou cécité psychique. (Compte rendu de la Société de Biologie. 5 mai 1883.)
»Vernicke. — Der aphasische symptomen comptex. Breslau, 1874, p. 39.
•Giraudeau. — Note sur un cas de surdité cérébrale» {Revue de Affîc/ecine, 18820
T Fritsch. — Wiener Medicinische Presse^ 1880.
(service de Meynert) et le mien* qui désignent la partie moyenne de la première temporale ; enfin deux cas mixtes, de cécité et de surdité psychiques de Chauffard', et de d'Heilly et Chantemesse *, dans lesquels les deux régions sont atteintes.
Deux fois, c'est une tumeur qui faisait les frais de la destruction ; la lésion bien circonscrite se trouvait limitée pour la cécité psychique au pli courbe (fait de Déjerine] et pour la surdité psychique à la partie moyenne de la première temporale (fait de Giraudeau).
Dans un récent article du Progrès médical^ M. Bernard rapporte un cas de suppression brusque et isolée de la vision mentale des signes et des objets, qui a fait l'objet d'une importante leçon de M. Charcot. Dans les rêves, ce malade n'a plus comme autrefois la représentation visuelle des choses, seule la représentation des paroles lui reste. « Le sens de la représentation intérieure me manquant absolument^ fait observer le malade, mes rêves se sont également modifiés. Aujourd'hui, je rêve seulement paroles,tandis que je possédais auparavant dans mes rêves la perception visuelle. »
La destruction du centre cortical qui recueille et conserve les images visuelles explique entièrement cette situation mentale nouvelle. Quand, au contraire, ce centre cortical se trouve excité, c'est l'inverse qui se produit, les images visuelles font les principaux
* Magnan. — Aphasie, surdité des mots ou surdité psychique, (Compte rendu de la Société de Biologie, 12 mai 4883.
« Chauffard. — Sur un cas de cécité et de surdité cérébrales. [Revue de Médecine, 10 novembre 4881.)
■ D*HeiUy et Chantemesse . — Note sur un cas de cécité et de surdité verbales. (Bulletins de la Société anatoroique, avril, mai, juin 1882, p. 324.)
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frais des rêves. A l'état normal, en effet, si pendant le sommeil une lumière est approchée des yeux du dormeur, ou si des substances odorantes sont répandues auprès de lui, les centres corticaux visuels, olfactifs, sollicités par ces impressions donnent naissance à des images qui suivant leur caractère produisent un rêve ou un cauchemar. Les centres psychiques supérieurs sont au repos et Tautomatisme seul concourt à la production de ce phénomène. Dans certains états pathologiques, dans l'épilepsie par exmple, surviennent des phénomènes analogues, seulement la cause excitante, au lieu d'être une impression extérieure, est une décharge centrale, qui du même coup annihile la conscience (région antérieure), et stimule au contraire les centres sensoriels de l'écorce (région postérieure).
Dans ces conditions, le patient se trouve transformé en un véritable automate, agissant d'une façon incons^ ciente, poussé par les incitations de la région des centres sensoriels, à des actes, qui échappent au contrôle supérieur momentanément voilé.
Quelques mots encore sur les hallucinations unilaté^ raies qui par leur évolution et leurs caractères généraux ne diffèrent pas des hallucinations bilatérales dont nous venons de nous occuper. Si les hallucinations unilatérales se montrent au début d'un délire chronique, elles sont de nature pénible; elles sont expansives, au contraire, si elles interviennent à la période de systématisation et de transformation ambitieuse du délire ; en un mot elles suivent celui-ci dans sa marche progressive. D'autre part il n'y a nulle différence pour le siège et la genèse, et c'est encore aux centres sensoriels de l'écorce qu'il faut les rattacher.
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Dans un travail sur les hallucinations unilatérales {Encéphale, 1881), M. le D' Régis a publié TobservatioD d'un malade atteint d'hallucinations unilatérales de l'ouïe avec otorrhée purulente, dont la guérison a été obtenue après un traitement efficace contre l'inflammation de l'oreille. Ce fait prouve qu'une otite a pu faire développer des hallucinations chez un individu prédisposé, en état de réceptivité morbide ; mais que cette prédisposition, suffisante pour entrer en action dès qu'elle était sollicitée par un stimulant étranger, restait latente dès que l'équilibre physiologique se trouvait rétabli.
Des faits analogues sont nombreux en pathologie mentale sans qu'une filiation intime puisse être établie enlre la cause apparente et le phénomène obtenu.
Si, chez un individu prédisposé, le froissement du nerf cubital devient pour le patient les morsures d'un animal qui ronge le petit doigt, sera-t-on en droit de soutenir qu'une irritation du cubital produit une hallucination du toucher? D'ailleurs, les hallucinations unilatérales ne sont pas rares et sur quatre cas d'hallucinations unilatérales de l'ouïe, que j'ai eu l'occasion d'observer récemment, une fois on notait de la dureté de l'ouïe et une hémiplégie faciale du même côté et trois fois l'oreille était intacte des deux côtés. Voici en quelques mots une de ces observations :
Une femme, âgée de quarante-trois ans, après une phase délirante de persécution pendant laquelle, elle prétendait qu'on la poursuivait, qu'on l'injuriait, qu'on l'empêchait de travailler, qu'on faisait des expériences sur elle, qu'on la forçait à pousser des cris d'animaux, a commencé à p;*ésenter des idées ambitieuses. Elle a
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subi, dit-elle, l'opération du Saint-Esprit, et elle va donner le jour à un fils aussi savant que le Christ. Dieu lui fait des révélations ; elle doit renouveler le rôle de Jeanne d'Arc, elle doit sauver la France. Dieu lui parle, mais seulement et exclusivement par Toreille droite, c'est un talisman qui va jusqu'au ciel. Il lui a ordonné de venir à Paris, et, guidée par le soleil, elle s'est mise en route. Elle doit gouverner, elle sera présidente de la République.
L'ouïe est normale et la malade entend également bien des deux côtés. Au début de la maladie les hallucinations de l'ouïe étaient bilatérales, ses ennemis lui parlaient des deux côtés.
En résumé :
i"" Les hallucinations bilatérales de caractère différent, suivant le côté affecté, sont indépendantes d'une altération locale des organes périphériques ;
V Elles ne diffèrent des autres hallucinations ni par leur mode d'apparition, ni par leur évolution, ni par leurs caractères généraux. Elles marchent parallèlement au délire lui-même;
3° Elles sont une nouvelle preuve du dédoublement et de l'indépendance fonctionnelle des hémisphères cérébraux et elles désignent comme siège organique les centres sensoriels de l'écorce ;
4"" Les expériences dans les différents états d'hypnotisme de l'hystérie corroborent de tout point les résultats de la clinique.
CAS DE SCLÉROSE LATÉRALE AMYOTROPHIQUE, LA DÉGÉNÉ- RESCENCE DES FAISCEAUX PYRAMIDAUX SE PROPAGEANT A TRAVERS TOUT L'ENCÉPHALE;
Par M. le P' A. KOJEWNIKOFF (de Moscou).
Le 7 septembre 1880, entra à la clinique des maladies nerveuses Wassily Mennschof, cordonnier, âgé de vingt-neuf ans, atteint d'un dérangement dans les mouvements des extrémités et en partie dans ceux du tronc.
Anamnèse. — Le malade ne parait présenter aucune prédisposition aux maladies nerveuses ; mais, dès son enfance, il 8*est trouvé dans de mauvaises conditions hygiéniques. Logé le plus souvent dans des caveaux humides, se nourrissant mal et insuffisamment, il était obligé de travailler beaucoup. Jeune encore, il se livra à Teau-de-vie, s'enivrait fréquemment et, dans cet état, prenait souvent froid, ou était maltraité par ses camarades. Dans sa dix-neuvième année, il s'adonna à l'onanisme et plus tard aux relations, par trop fréquentes, avec les femmes.
De toutes les maladies ayant quelque rapport avec son état actuel, nous devons mentionner une uréthrite qu'il a eue à l'âge de dix-neuf ans ; cette maladie dura presque une année et fut accompagée d'une épididymite. A vingt-cinq ans il eut une seconde uréthrite, cette fois-ci beaucoup plus aiguë et plus intense, accompagnée d'un rétrécissement qui, persistant jusqu'à ce moment, cause une certaine difficulté d'uriner. Son mal actuel date du printemps de 1878, quand une nuit, au moment du co'lt, le malade ressentit un tremblement au pied droit ; le lendemain sa démarche était moins libre, son pied droit ne lui obéissant plus aussi bien ; ce malaise s'aggrava peu à peu, le tremblement du pied se répéta de temps en temps; parfois ce pied était pris d'une extension involontaire.
CAS DB SCLÉROSB LÀTBRALB AMYOTROPHIQUB. 357
Au printemps de 1879, un dérangement pareil apparut dans le pied gauche, ce qui rendit la marche très pénible. Sur Tor* donnance d'un médecin, il s'appliqua plusieurs vésicatoires le long de la colonne vertébrale, et adopta un genre de vie beau« coup plus régulier, ce qui lui procura un soulagement remarquable, mais passager. Bientôt après, le mal s'aggrava de nouveau; outre le dérangement dans les mouvements des extrémités inférieures, le malade commença à remarquer que les mouvements du tronc n'étaient plus aussi libres ; dès le printemps de 1880, les mouvements des extrémités supérieures devinrent aussi très gênés ; depuis cette époque jusqu'à l'entrée du malade à l'hôpital, le mal parait avoir été stationnaire.
Etat actuel (7 septembre 1880). — Le malade est grand de taille, mais d'une constitution débile^ la cage thoracique est faiblement développée ; le tissu sous-cutané contient peu de graisse ; les muscles offrent de même peu de développement. Le symptôme principal que présente le malade consiste en un dérangement dans les mouvements des extrémités inférieures surtout. Le malade peut encore marcher, mais avec une grande difficulté; sa démarche est très singulière : il rejette légèrement la partie supérieure du tronc en arrière, plie un peu les jambes aux articulations du bassin et du genou, et les avance avec beaucoup de peine ; les extrémités inférieures manquent évidemment de flexibilité. Le talon du malade ne touche pas le sol, tandis que la partie antérieure du pied glisse sur le plancher, le patient ne pouvant l'en détacher; la moindre irrégularité du sol peut le faire tomber. Pendant la marche, les jambes sont rapprochées, le bout des pieds est tourné en dedans, et chaque pas est accompagné d'un certain sautillement. La locomotion coûte à Mennschof de grands efforts, de sorte que, après avoir fait quelques pas, il est obligé de s'arrêter ; ce n'est qu'après un peu de repos qu'il peut se remettre en marche ; la fatigue et les émotions rendent ses mouvements plus difficiles et plus pénibles. Dans la position horizontale, le malade peut faire avec ses jambes toutes sortes de mouvements, quoique avec une certaine difficulté. L'examen démontre que la force des jambes est diminuée, mais peu sensiblement; la gêne des mouvements est produite principalement par la rigidité continue des muscles ; le malade le sent bien lui-même et se plaint d'avoir les pieds constamment comme serrés. Cette rigidité augmente pendant les mouvements, qu'ils soient
passifs ou actifs; pendant les mouvements passifs, flexion ou extension, elle se manifeste par une grande résistance, et, pendant les mouvements actifs, elle devient si ihtense parfois que le malade ne peut la vaincre, il est obligé de laisser passer un certain temps avant de pouvoir exécuter un nouveau mouvement. De temps en temps, même pendant le repos, il se produit dans les membres inférieurs de Mennschof une extension involontaire ; quelquefois aussi les jambes, plus souvent la droite, sont prises de mouvements convulsifs dans les muscles adducteurs do la cuisse, ce qui produit un croisement des jambes. Outre cela, tout grand effort, ou une position incommode, provoque dans les membres inférieurs des trépidations (épilepsie spinale) qu'on peut arrêter par la flexion forcée des orteils. Les muscles des extrémités inférieures sont peu développés, mais ne présentent aucun symptôme d'atrophie ; leur contractilité électrique est intacte; les réflexes cutanés sont normaux, tandis que les réflexes tendineux sont notablement exagérés : un léger coup sur les tendons, surtout sur les rotuliens, provoque des mouvements très énergiques, accompagnés quelquefois de trépidation.
On remarque aussi de la raideur dans les muscles du dos; ceux qui sont placés le long de la colonne vertébrale sont particulièrement tendus et rigides ; le malade se sent pour ainsi dire tiré en arrière.
Les mouvements des extrémités supérieures présentent un dérangement analogue, mais à un degré beaucoup plus faible ; la force des bras n'a presque pas diminué ; tous leurs mouvements sont restés possibles ; par contre, les petits mouvements des doigts et des mains sont gênés par la rigidité des muscles, qui, quoique peu développés , ne présentent aucune trace d'atrophie ; leur contractilité électrique est normale, les réflexes tendineux sont exagérés.
La sensibilité, étudiée avec le plus grand soin, est trouvée intacte sur tous les points et dans tous ses modes. Les fonctions des organes des sens et de Tintelligence sont de même normales.
Les organes de la poitrine ne présentent aucun dérangement; les organes de la digestion fonctionnent régulièrement ; les urines sont normales et en quantité suffisante, mais la miction est un peu embarrassée, Turine sort en mince filet à cause d'une stricture, dont l'exploration a démontré l'existence.