SOCIÉTÉ MÉDICO-PSYCHOLOGIQUE
Séance du H avril ^ 882 ! . — Présidence de M. Dally.
M. le Président fait part de la mort de M. Dagron, aux obsèques duquel la Société a été représentée par M. Motet.
1 Un accident de mise en pages a reculé la publication de cette séance qui devait paraître dans le dernier numéro des Archives de Neurologie (juillet 1882). entre la séance de mars et celle du mois de mai. (N. D. R,)
Souscription pour un buste du D r Marchant. — La Société décide qu'une souscription sera ouverte parmi les membres et parmi les médecins d'asile pour élever à Toulouse un buste du D r Marchant, tué par un de ses malades.
Prix Esquirol. — M. Paul Garnier, au nom d'une Commission composée de MM. Baillarger, Mitivié, Lunier et Blanche, lit un rapport sur les mémoires envoyés pr\ur le prix Esquirol. Le rapporteur conclut à récompenser le mémoire portant pour épigraphe : t Ce qui est vrai certaines fois le sera toujours dans des circonstances semblables. » (Sluart Mill).
M. le Président procède à l'ouverture du pli cacheté contenant le nom de l'auteur et proclame, comme lauréat du prix Esquirol, M. Paul Gérente, interne à Sainte-Anne dans le service de M. Magnan.
Prix Aubanel. — M. Charpentier, au nom d'une Commission composée de MM. Dagonet, Falret, Legrand du Saulle et Mesnet, lit un rapport sur les mémoires présentés pour le prixÀubanel que se disputaient sept concurrents, MM. Azam, professeur à Bordeaux, Verkamf, Debacker, Régis, Bergeron, professeur à Lille, Marcel Briand et un autre candidat dont le nom était sous pli cacheté.
La Société décide qu'une récompense de 600 francs sera accordée à MM. Azam pour un mémoire sur les Troubles intellectuels consécutifs aux traumatisme s dw crâne ; Briand pour une Etude des altérations du sang dans le Délire aigu; Régis pour un travail sur YEtiologie de quelques formes de la Paralysie générale.
M. Lasègue demande qu'il soit attribué 1,000 francs, au lieu de 600 francs, à chacun des auteurs récompensés. « Si j'insiste, dit-il, c'est à cause du nombre des concurrents, de l'importance de leurs travaux et pour ne pas décourager les candidats qui se présenteront dans deux ans pour le prix Aubanel. »
M. Legrand du Saulle pense qu'il vaut mieux conserver la somme dont M. Lasègue voudrait disposer dès maintenant pour donner un autre prix l'année prochaine.
M. Lasègue, qui se défend d'avoir voulu attaquer les décisions de la Commission, retire sa proposition après une courte discussion.
Eloge de Marcé. — M. Ritti, prenant ensuite la parole, prononce en termes élevés un remarquable éloge de Marcé. M. B.
Séance du %6juin 1882. — Présidence de M. Dally.
M. Motet fait part à la Société des renseignements qu'il vient de recevoir sur l'agression dont a été victime le D r Orange, médecin de l'asile de Broadmoor : a Ce confrère avait fait appeler dans
son cabinet un de ses malades, qui lui lança en arrivant une énorme pierre dont il s'était muni. Le projectile atteignit M. Orange à la tempe et lui fît une blessure assez sérieuse.
M. Voisin, à propos de cet acccident, énumère les noms des surveillantes et des gardiennes de son service qui ont été maltraitées par des aliénées : c'est un hommage rendu aux surveillantes laïques.
Suite de la discussion sur les aliénés criminels. — M. Ritti donne lecture d'une communication de M. Bru net, qui a eu autrefois dans son service, à Evreux, un certain nombre de criminels devenus aliénés après leur condamnation, et, arrivant de Gaillon,où ils avaient été séquestrés pendant la durée de leur peine. Ces condamnés sont une cause de graves désordres dans les services; ils se font surtout remarquer par des réclamations incessantes, leur insubordination habituelle, leurs dénonciations calomnieuses contre tout le monde, enfin par les menaces d'incendie et de meurtre qu'ils profèrent à chaque instant, et parfois même par les actes de violences auxquels ils se livrent. Leurs instincts pervers, loin d'être atténués par la folie, comme l'a dit M. Christian, sont au contraire exaltés. Il en résulte que ces aliénés criminels, qui demandent une grande surveillance, constituent un élément de désordre au milieu des autres malades, et qu'on est obligé de les placer tous dans des sections d'agités qu'ils encombrent. La construction d'un asile spécial serait un bienfait pour ces individus. On pourrait y mettre aussi certains aliénés évadeurs, dont la surveillance est difficile. Un nouveau quartier annexé aux principaux asiles ne remplirait pas le même but.
M. Christian se défend d'avoir émis l'opinion que les instincts pervers, qui ont rendu les individus criminels, étaient le plus souvent modifiés par la folie : il n'a jamais été si affirmatif dans son dire. La communication de M. Brunet, ajoute-t-il, me fournit un excellent argument contre la création d'un asile spécial puisque jusqu'à ce jour, sans qu'il ait été nécessaire de rien changer au mode d'internement, les prisonniers aliénés de Gaillon ont été envoyés à Evreux, où on les a placés dans la section des agités. Ces malades peuvent donc continuer à être traités dans les asiles ordinaires.
M. Motet insiste, de nouveau, sur la nécessité de construire en France un établissement analogue à ceux qui existent déjà en Angleterre, pour soigner les malades dont l'état d'aliénation dure encore après l'expiration de la peine, et qu'on ne peut considérer comme des malades ordinaires.
M. Lasêgue demande que la discussion soit mise à l'ordre du jour d'une des plus prochaines séances, pour qu'elle puisse servir à éclairer l'opinion des membres de la Commission extra -parlementaire qui étudie en ce moment la législation des aliénés. —
MM. Lasègue, Dagonet, Legrand du Saulle , Falret sont charges d'élaborer cette question et de formuler ensuite des conclusions que discutera la Société.
Pria? Aulanel et pria? Belhomme. —MM. Lasègue, Dagonet, Legrand du Saulle, Motet et Christian sont nommés membres de la Commission qui proposera les questions que les candidats devront traiter pour le prix Aubanel et le prix Belhomme.
Suite de la discussion sur le divorce pour cause d'aliénation mentale. — M. Voisin s'étonne que la Société médico-psychologique n'ait pas été consultée par la Commission parlementaire chargée d'examiner la nouvelle proposition de loi sur le divorce. 11 regrette que les deux collègues qui ont été appelés à donner leur avis n'aient point obtenu qu'elle fût entendue par cette Commission. M. Voisin pense, qu'en principe, le divorce ne devrait pas être accordé pour cause d'aliénation mentale, quelle que soit la durée de la maladie. Il ne fait exception que pour les cas où, par supercherie, l'un des conjoints atteint d'épilepsie, de folie intermittente, de dipsomanie, ou d'imbécillité, n'aura pas averti l'autre conjoint. Le divorce pourrait encore être accordé si l'un des époux prouve par une enquête que l'autre époux est un de ces ivrognes chez qui les excès alcooliques déterminent la folie.
En tout cas, le divorce, pour l'une de ces causes, ne devrait pas être prononcé sans une enquête et une consultation de cinq médecins, qui ne rédigeraient leur rapport qu'après trois examens au moins de l'aliéné, en mettant quatre mois d'intervalle entre chaque examen. Une semblable Commission ne peut être composée que d'un nombre impair de membres pour qu'une majorité soit toujours certaine : trois médecins n'oflriraient pas de garanties d'incorruptibilité suffisantes. Cette dernière proposition soulève des protestations de la part de quelques membres. M. B.
Séance du M juillet 1881. — Présidence de M. Dally.
M. Legrand du Saulle annonce qu'une somme de 5,000 fr. vient d'être mise, par le ministère des Beaux-Arts, à la disposition de la Société pour décoration du piédestal de la statue de Pinel. L'architecte a présenté un devis, qui ne dépasse pas cette somme, pour une magnifique ornementation. On y voit en emblème la Science et la Charité.
Suite de la discussion sur les Asiles spéciaux pour les aliénés dits criminels. — M. Falret, rapporteur de la Commission chargée d'étudier cette importante question si souvent mise sur le tapis et si loin encore d'être résolue, avoue sou embarras pour formuler des conclusions. La Société, dit-il, compte dans son sein des par-
iisaus et des adversaires du système anglais qu'on veut introduire en France, et cependant la Commission n'est composée que de ceux des membres qui déjà ont repoussé la construction de ces asiles. Il nous est donc difficile d'exprimer une opinion qui reflète les sentiments de la Société; nous avons pensé qu'il valait mieux discuter en séance publique chaque point se rattachant à l'organisation de ces établissements, et, pour faciliter votre travail, nous avons formulé sous forme interrogative quatre questions principales sur lesquelles chacun pourra donner son avis. Mais cette étude devrait; il me semble, être précédée d'une question préalable : Y a-t-il lieu, oui ou non, de créer des asiles pour les aliénés criminels?
M. Motet estime qu'il conviendrait tout d'abord d'examiner les types d'aliénés auxquels sont destinés ces asiles. Existe-t-il des individus ayant commis un crime dont ils sont irresponsables, et susceptibles d'en commettre un second, quand ils sont en liberté? Ces gens forment-ils une catégorie spéciale d'aliénés? Si cette catégorie existe, faut-il un asile spécial pour les recevoir? Tels sont les points que la discussion éclairera de suite.
M. Falret. Supposons, si vous le voulez, acquise à la discussion, la nécessité de créer des asiles d'État, il faut alors étudier les mesures législatives particulières s'appliquant à ces nouveaux établissements, et la Commission vous propose de résoudre les questions suivantes qui faciliteront votre travail.
Première question. — A quelle catégorie d'aliénés cet asile seraitil applicable? 1<> Aux condamnés seulement? 2° Aux aliénés homicides seulement, ou bien à tous les genres de crimes (vol incendie, outrage aux mœurs)? 3° A tous aliénés ayant passé devant les tribunaux ou à certaines catégories seulement? Avant, pendant ou après le procès? 4° A tous les aliénés dangereux venant des autres asiles?
Deuxième question. — Quelles seraient les dispositions spéciales de localités ou de règlements à recommander pour la sécurité intérieure de cet asile spécial ?
Troisième question. — Quelles mesures législatives devrait-on proposer pour l'administration, le séjour ou la sortie des malades de cet asile spécial?
Quatrième question. *— Quelle serait l'autorité chargée de prononcer sur l'entrée, le séjour ou la sortie de ces malades?
Serait-ce la magistrature, une Commission exclusivement médicale ou une Commission mixte? Comment cette Commission serait-elle composée, et par qui serait-elle nommée?
M. Motet. Une réponse aux différentes questions soulevées par M. Falret exige une étude approfondie; je ne peux donc la faire en ce moment, je resterai sur le terrain des généralités, me réservant de vous apporter plus tard les faits nouveaux qui pourront se présenter
et affirmer mes convictions déjà anciennes sur ce sujet. Je ne saurais trop le répéter, la sécurité sociale doit passer avant l'intérêt individuel : aliéné ou non, tout criminel doit être placé dans des conditions telles qu'il ne puisse pas recommencer à nuire. L'étude des mesures légales et administratives prises actuellement vis-à-vis des aliénés criminels va nous servir à éclairer la discussion.
J'ai été commis récemment à Bicêtre à l'effet d'examiner un individu, qui, d'un coup de sabre, avait blessé un sergent de ville; et quand je me présentai, le malade guéri allait être remis en liberté par le chef de service qui ignorait l'acte commis par l'aliéné ; il n'y avait ni dossier, ni note du commissaire de police, et l'individu venait de Sainte-Anne où il était arrivé, du reste, sans renseignements commémora tifs, avec un simple certificat médical indiquant son état mental, mais ne faisant nullement mention du crime qu'il avait commis. Son état était si peu douteux qu'il n'y avait même pas eu comparution devant le juge d'instruction, et le chef de service de Bicêtre le rendait à la liberté quand je me suis présenté, parce qu'il était guéri. — Je demande si des commémoratifs de cette importance ne devraient pas toujours être communiqués au médecin chargé du malade? C'est pour éviter que de pareils faits ne se renouvellent que nous demandons que les aliénés criminels soient administrés par des règlements spéciaux 1 .
M. Legrand du Saulle. — Sans qu'il me soit nécessaire d'une loi spéciale, j'ai toujours établi dans mes certificats de la Préfecture de police tous les renseignements détaillés sur les malades que j'ai eu à examiner.
M. Motet. Des questions financières s'opposent, en province, à ce que toutes les précautions soient prises contre de tels sujets ; ils ne doivent pas rester à la merci du Conseil général ni du Préfet ; c'est l'État seul qui doit en prendre la charge. — Je voudrais encore vous montrer les aliénés dans leurs rapports avec la magistrature pour vous prouver la nécessité de réformer la loi qui les régit. Ainsi, par exemple, un homme commet un vol de 25,000 fr. à l'aide d'un chèque falsifié, s'enfuit à Alger avec une maîtresse et se fait arrêter pour une nouvelle escroquerie. Pendant l'instruction, on apprend par hasard qu'il avait été renfermé trois fois à Sainte- Anne ; c'était un persécuté. Lorsque je l'ai interrogé, il me fit des réponses caractéristiques : on cherchait à l'empoisonner, mais des
1 II s'agit d'un malade de notre service, atteint d'alcoolisme, et qui ne présente plus aucun trouble intellectuel II s'est emparé du sabre d'un sergent de ville qui venait pour l'arrêter. — En ce qui concerne l'absence de renseignements de la Préfecture de police, elle est très regrettable. Comme rapporteur du service des aliénés au Conseil général, nous avons demandé que ces renseignements fussent toujours communiqués aux médecins. Nous n'avons rien obtenu jusqu'ici : c'est à ecommencer. B.
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gens qui lui voulaient du bien, lui avaient remis les 25,000 fr. pour faire de très importantes recherches en Algérie. MM. Blanche et Lasègue, qui l'ont vu en même temps que moi, l'ont déclaré irresponsable; mais avant qu'on ne connût complètement son histoire, l'individu était passé devant la chambre des mises en accusation qui avait conclu à son envoi en cour d'assises. Comme, avec la législation actuelle, la chambre des mises en accusation ne peut se déjuger, que va-t-on faire? Enverra-t-on en cour d'assises cet homme irresponsable? Vous le voyez, dans certains cas, l'aliéné n'est pas suffisamment protégé par la loi actuelle; il faut la modifier et ce malade pourra alors passer de nouveau devant la chambre des mises en accusation qui, cette fois, rendra une ordonnance de non-lieu.
M. Lunier connaît un idiot qui attend depuis trente-deux ans sa comparution devant la chambre des mises en accusation.
M. Dagonet n'admet pas qu'en aucune circonstance la magistrature ou une Commission judiciaire quelconque puisse décider s'il y a lieu d'envoyer un aliéné dans un asile. C'est au médecin à statuer, que l'aliéné soit criminel ou non. D'ailleurs presque tous les fous sont susceptibles de commettre des crimes ou des délits si les circonstances s'y prêtent; il n'y a donc pas lieu à régir par une nouvelle législation ceux qu'un concours de circonstances aura rendus criminels. Je ne suis pas, en principe, dit-il, absolument hostile à la création d'un asile spécial, mais je juge cette création inutile. En tout cas, je demande que la Commission qui aura à pourvoir d'aliénés ce nouvel asile soit exclusivement composée de médecins. Il peut arriver que pendant un accès délirant consécutif à une fièvre typhoïde ou quelqu'autre maladie aiguë, un malade commette un acte criminel. L'enverrez-vous dans votre asile? — Evidemment non.
M. Delasiauve. Un asile spécial n'aurait sa raison d'être que pour les criminels qui, pendant l'expiration de leur peine, deviennent aliénés; ce sont ceux-là qu'il faut isoler des autres aliénés, qui pourraient se plaindre de la promiscuité. Nous avons déjà Gaillon qui suffit amplement pour eux.
M. Lunier. M. Motet nous a parlé de criminels acquittés comme irresponsables et remisa l'administration, qui peut du jour au lendemain les rendre à la société ; il en existe aussi qui n'ont même pas été séquestrés. L'eussent-ils été, leur sortie n'est pas entourée de garanties suffisantes, car tous les médecins n'ont pas la sévérité d'Aubànel et d'Esquirol qui demandaient la séquestration perpétuelle de tout aliéné criminel. La déclaration d'une Commission exclusivement médicale ne suffit pas; je lui préfère l'avis d'une Commission médicale en majorité, mais aussi administrative et judiciaire.
M. Dally fait remarquer à M. Lunier que la question n'est pas là.
M. Lunier insiste pour la création de l'asile spécial, en tirant son principal argument de la promiscuité pénible pour certains malades. Cette promiscuité se fait surtout sentir en province.
M. Dagonet. J'ai dans mon service un paralytique général en démence, condamné à trois mois de prison pourvoi d'un chandelier. Croyez-vous que les autres malades aient beaucoup à souffrir de son voisinage? L'enverrez -vous dans un asile spécial?
M. Dally demande à la Société de décider s'il y a lieu de continuer à discuter les mesures administratives et judiciaires qu'il conviendrait d'adopter dans le cas où l'on créerait des établissements particuliers pour les aliénés dits criminels. — La Société répond affirmativement par dix oui sur dix-huit votants. La discussion portera sur le questionnaire propose par M. Falret. M. B.
Séance du M juillet 4882. — Présidence de M. Dally.
Sur le rapport de M. Christian, la Société décide de proposer pour le concours de l'année prochaine les deux questions suivantes :
Prix Aubanel. — Existe-t-il des signes ou des indices qui permettent de reconnaître qu'une maladie mentale est héréditaire, en l'absence de notions sur les antécédents? Exposer ces caractères.
Prix Belhomme, — Des moyens propres à développer la faculté du langage chez les idiots.
Suite de la discussion sur les Asiles spéciaux pour aliénés criminels. — M. Billod expose les réflexions suivantes que lui ont suggérées les questions posées par M. Falret à la dernière séance. Ce n'est pas suffisant, dit-il, de créer des asiles spéciaux pour les aliénés criminels, il faut encore pouvoir les maintenir dans ces asiles sans illégalité ; la nécessité de réformer la loi découle de cette proposition. J'estime en outre que les familles et même certains malades atteints d'un délire partiel, leur laissant assez d'intégrité intellectuelle pour comprendre leur situation, souffrent de la promiscuité fâcheuse dans laquelle vivent les aliénés ordinaires et les criminels. J'ai connu un persécuté qu'on dut changer d'asile à cause du voisinage d'un autre malade enfermé avec lui à la suite d'un crime. Le malheureux menaçait de se suicider. L'Italie a du reste construit trois asiles destinés uniquement à cette catégorie d'individus. Il ne faudrait cependant pas confondre avec eux les malades dangereux qui n'ont commis aucun crime. Leur place me paraît indiquée dans l'établissement ordinaire et non ailleurs. L'asile central de l'État doit être exclusivement réservé aux criminels, qu'ils aient été condamnés ou non. Ce serait un abus que d'y renfermer les voleurs à l'étalage et autres simples délictueux irresponsables par le fait de leur état intellectuel.
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M. Billod passe ensuite en revue les modifications qu'il conviendrait d'apporter à la loi ; on peut les résumer par cette formule : l'autorité judiciaire décidera seule de l'admission ou de la sortie des malades de l'asile central.
M. Dagonet. Nous avons déjà en France l'établissement de G aillon, qui répond à peu près à l'asile que les Anglais ont créé àBroadmoor; ces deux institutions sont en effet destinées à recevoir des condamnés devenus aliénés, des aliénés non condamnés, mais prévenus de crimes, enfin quelques individus atteints d'aliénation mentale qui n'ont subi ni ne subiront aucune condamnation, mais qui peuvent être considérés comme dangereux. Tous ces aliénés sont soumis à un régime et à des règlements administratifs particuliers. Je ne partage pas l'opinion des médecins qui désirent donner une extension plus grande à une semblable institution, et je me demande même si la mesure qu'ils proposent suffirait à garantir la société aussi efficacement qu'ils le supposent. Je suis plus porté à considérer cette modification de la loi comme une chose contraire à l'équité et sans profit pour personne.
11 est un principe à poser tout d'abord, et dont nous ne devons pas nous écarter, c'est que « l'individu atteint d'aliénation mentale, qu'il subisse ou non une condamnation, est avant tout un malade au même titre que ceux recueillis dans les hôpitaux ordinaires et auquel on doit appliquer les meilleurs moyens de traitement ». L'asile de criminels dans lequel on l'enverrait, pourrait-il, avec ses règlements d'administration et de claustration, offrir des conditions favorables au traitement de l'aliénation mentale ? — C'est au moins fort douteux l
De plus, on se heurterait constamment à des difficultés de pratique, car on n'enverrait dans cet établissement qu'une catégorie de malades dont le choix sera très délicat. Si Ton ne faisait aucune distinction ni classement entre tous les aliénés dits criminels, une institution comme celle de Broadmoor risquerait de contenir une foule d'individus atteints de démence, de paralysie, d'imbécillité, de malheureux tombés dans une sorte d'enfance, gâteux, absolument inoffensifs quoique criminels au point de vue de la loi, et d'autres dont le délire a subi une transformation qui ne peut plus les laisser considérer comme dangereux. Pourquoi enfermer dans une maison soumise à un régime spécial tous ces individus qui ne gênent personne dans nos asiles?
Est-on bien d'accord, d'ailleurs, sur ce que l'on doit entendre sous le nom d'aliénés criminels? Le fait d'avoir commis un acte nuisible fera-t-il considérer le malade comme devant être toujours dangereux? Et d'un autre côté, que d'aliénés n'ont pas commis d'actes regrettables par cela seul que des circonstances indépendantes de de leur volonté les en ont empêchés ! N'est-il pas au&i des faibles d'esprit que la surveillance la plus insignifiante suffit à rendre
inoffensifs? Tous ces casontbesoin d'être examinés, et il appartient seulement à une Commission compétente, c'est-à-dire exclusivement médicale, de prendre les renseignements désirables et de faire la destinction qui deviendra nécessaire si l'on établit des asiles d'État.
Pendant dix-sept ans, il n'a été envoyé à l'asile de Stephansfeld (Bas-Rhin) que dix-sept aliénés hommes et femmes venant de prisons voisines qui peuvent contenir environ deux mille prisonniers : la plupart de ces malades étaient tout à fait inoffensifs.
11 est encore deux points dont on ne saurait méconnaître l'importance. Le premier, c'est qu'il existe des individus profondément pervertis qui côtoient sans cesse la limite entre le crime et la folie et auxquels le régime de la prison semble seul couvenir, car leur promiscuité avec les habitants d'un asile quel qu'il soit devient une source.de désordre, de danger ou d'antipathie profonde. Le second point, c'est qu'il existe réellement quelques malades que la forme particulière et heureusement exceptionnelle de leur délire rend véritablement dangereux. Un quartier de sûreté semble indiqué pour ces deux catégories d'individus. Ce quartier existe déjà à Bicôtre.
Je pense, en résumé, qu'il n'y a pas lieu de créer un asile spécial d'aliénés criminels, et qu'il serait préférable de se borner à adjoindre à trois ou quatre des plus importants asiles un quartier de sûreté. Ces quartiers pourraient recevoir chacun une douzaine d'aliénés réputés dangereux. Ils auraient l'avantage de ne pas accumuler un trop grand nombre d'individus nuisibles dans un même établissement; ils permettraient d'en suivre plus facilement l'observation et de faire passer le malade dont l'affection aurait subi une transformation du quartier de sûreté dans une autre division; le médecin restant libre sous ce rapport d'agir comme il le jugerait à propos. La seule autorité compétente pour prononcer sur l'entrée comme sur la sortie du malade ne devrait en tout cas être qu'une Commission médicale ; un délégué de la magistrature pourrait à la rigueur en faire partie. Une semblable Commission ne devrait être elle-même qu'un délégation d'une Commission supérieure dite des aliénés, nommée à l'élection, devant laquelle viendraient se porter toutes les questions ayant trait à l'aliénation mentale, aux malades qui en sont atteints, à l'organisation des asiles et à l'intérêt professionnel.
M. Legrand du Sadlle n'avait pas l'intention d'intervenir; il vient simplement rappeler qu'en 1863, alors qu'il était jeune médecin, il avait adressé aq Sénat une pétition pour demander la création d'un asile spécial destiné aux aliénés dits criminels.
Aujourd'hui, ajoute-t-il, que je ne suis plus comme alors « aliéniste en chambre » , j'ai une opinion tout opposée. Un jour, alors que je partageais avec M. Falret le service de la Sûreté de Bicêtre, je me prisa penser, qu'après tout, les malheureux enfermés
derrière les grilles n'étaient peut-être pas aussi dangereux qu'on leur en donnait l'air; je me décidai à en laisser sortir un, puis deux puis trois, etc., et j'ai ainsi peu à peu vidé la Sûreté, au frrand' étonnement de l'administration. Il n'est jamais arrivé d'accidents. Or, savez-vous par qui j'ai remplacé ces malades? — Par les épileptiques indisciplinables des services voisins. Marcel Briand.