LEÇON INAUGURALE
PAR
le Professeixr BOINBT,
Agrégé des Facultés de médecine, Médecin des Hôpitaux, Correspondant de l'Académie de médecine.
La chaire de clinique exotique, dont je prends aujourd'hui possession, complète l'enseignement colonial que les efforts persévérants de MM. Heckel, Flaissières et Livon ont fortement contribué à fonder à notre École de médecine. C'est ainsi que Marseille possède actuellement des cours de pathologie, de bactériologie, d'hygiène, d'histoire naturelle coloniales, un Musée industriel et commercial des principaux produits venant des pays chauds et un enseignement pratique qui permettra non seulement aux médecins, mais encore aux colons, aux fonctionnaires, aux missionnaires de reconnaître et de traiter utilement les nombreuses maladies contre lesquelles ils auront à lutter.
(( Nul bien sans peine », telle était la devise de P. Puget, le grand artiste marseillais. Elle pourrait s'appliquer à la clinique exotique dont les origines assez lointaines valent la peine d'être racontées.
En 1887, je fus envoyé au Tonkin et, comme je venais de passer mon concours d'agrégation en médecine, je me figurais être en état de soigner consciencieusement les maladies des pays chauds. Mon illusion ne fut pas de longue durée et les événements ne tardèrent pas à me démontrer qu'il y a loin de la théorie à la pratique. A mon arrivée, on me confia le poste de Thanh-Mo!, situé dans l'endroit le plus malsain de la région que les Annamites désignent sous le nom bien justifié de (( Vallée de la mort ». Je fus immédiatement aux prises avec la fièvre des bois, la fièvre remit-
CLINIQUE 0£S MALADIES EXOTIQUES gr?
tente bilieuse (1), la fièvre continue palustre, les accès pernicieux (2), le choléra, la dysenterie, l'abcès du foie (3), l'ulcère phagédénique (4), le béribéri, les paralysies palustres (5), etc. Jamais, je n'ai vu une mortalité pareille. Le choléra emportait en quelques heures les rares survivants épargnés par l'impaludisme. En une nuit, je perdais les cholériques groupés dans une paillotte que j'avais fait construire. Je ne tardais pas à m'apercevoir que les doses de quinine classiques restaient sans effet sur les formes graves de l'impaludisme et, atteint moi-même d'accès pernicieux, je n'ai dû mon salut qu'à la thérapeutique intensive de mes amis les D» Mathias et Salebert, qui, en moins de 24 heures, m'injectèrent 2 grammes de chlorhydrate de quinine et me firent avaler 4 grammes de sulfate de quinine. Je ne vous cite cet exemple personnel que pour bien vous montrer que, dans ces cas, le succès dépend de l'administration hâtive et même exagérée de la quinine.
De retour à Hanoï, en 1888, j'enseignai les notions cliniques et thérapeutiques, que j'avais si péniblement acquises, aux médecins chinois et annamites; j'écrivis même un Compendium traduit en langue indigène, j'éduquais des médecins qui allaient dans les petits centres ravagés par le choléra pour apporter leurs soins et prendre des mesures hygiéniques et prophylactiques. On donna même à cet enseignement sans prétention, le nom de (( Petite Faculté tonkinoise ». Vous le voyez, messieurs, le précédent doit rendre votre espoir tenace et votre foi robuste; il est de bon augure et il vous montre qu'il ne faut jamais désespérer de la création d'une Faculté de médecine, même à Marseille.
Lorsque, en 1891 f je quittai la Faculté de Montpellier pour venir comme professeur à l'École de médecine de Marseille, j'étais pénétré de la nécessité de créer^ en France, un enseignement
(1) BoDiKT, Microorgaoismes trouvés dan» le sang de malades atteints de fièvre rémittente bUieuse. Lytm médical, 21 avril 18S9.
(2) BoiNBT, Accès pernfcienx cholériforme. Reviie de médecine, Paris, 1890.
(3) BowBT, Abcès du foie au TonlLin. MontpeUier médical, 1890.
<4) BoiNET, Recherches sur le Microorganisme de l'ulcère phagédénlque. Lyon médical, p. 165, 1889. — De l'ulcère phagédénlque observé au Tonkin, Ànfiales de dermatologie et de syphiligraphie. Paris, H5 mars 1890 ; Prix Monbinne de l'Académie de médecine, 1889.
(5) BoiMiT, Troubles moteurs dans l'impaludisme. Reoue de médecine, 1889. àrehivei de Faroëitologie, IV, n« 1, 1901. 7.
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clinique (Jes maladies des pays chauds. En 1892, je demandais la transformation de la chaire de pathologie interne en cours de pathologie et de clinique exotiques et j'invoquais les raisons suivantes : 1<> cet enseignement serait de nature à attirer les étudiants venant d'Orient et les médecins qui ont l'intention d'exercer plus tard dans les pays chauds ou dans le Levant; 2<> il serait susceptible de donner à notre École un cachet d'originalité favorable à sa transformation en Faculté; 3"* il permettrait d'étudier pratiquement certaines particularités relatives à l'hygiène^ à la prophylaxie, au traitement des maladies exotiques.
Je proposais de désigner les salles Sainte-Julie et Sainte-Berthe de l'hôpital de l'ancienne Charité, qui étaient inoccupées, pour cette clinique que l'on devait doubler d'une consultation gratuite donnée à proximité des ports. Conseil de l'École, Conseil des Facultés, Administration des Hospices, etc., émirent des vœux favorables; puis tout retomba dans l'oubli et ce n'est que huit ans plus tard que cette clinique exotique devait être créée. Pendant ce temps, deux écoles de médecine tropicale, largement dotées et puissamment installées, étaient fondées en Angleterre. Ce fait se passe de commentaires.
Le fonctionnement de cette nouvelle clinique exotique sera assuré de la façon suivante : Les malades seront reçus dans la salle Saint- Joseph, qui se compose de trente lits. Les uns proviendront des consultations gratuites que nous faisons le mardi à l'Hôtel-Dieu et le mercredi à l'hôpital de la Conception; les autres nous seront envoyés par les médecins des compagnies de navigation, par nos collègues des colonies, de la marine, etc. Enfin, nombre de rapatriés, de colons, viendront d'eux-mêmes demander ces soins spéciaux. De plus, nos collègues des hôpitaux pourront nous adresser les cas de maladies exotiques qui se trouvent ou qui entreront dans leur service. C'est ainsi que nous avons tu antérieurement dans les salles de nos hôpitaux des cas de béribéri, de paralysie palustre, de bouton de Gafsa (1), de Biskra (2), du Nil (3), de
(1) Dkpêrbt et BoiNBT, Présentation de cultures pures de Microcoques obtenues à la suite d'ensemencement de lymphe non exposée à l'air, de pus de bouton de Gafsa et de sang pris par piqûre à la périphérie do cette lésion. Travail du laboratoire de MM. Chauveau et Arlolng. Société des ;fciences médicales de Lyofi, janvier 1884. — Note sur le microbe du bouton de Gafsa. Société d'anthropologie de Lyon, février 1884; Lyon médical, 20 avril 1884; Archives de médecine mili-