LEURS MÉFAITS, MESURES DE PRÉSERVATION
PAR
RAPHABIi BliANCHARD
Le 9 avril dernier, notre collègue M. Debove attirait l'attention de l'Académie sur les Moustiques de Paris (2). « Aux mois de juillet et août, disait-il, dans un grand nombre de quartiers de Paris, ils sont l'origine de grandes incommodités ; je connais bien des gens qui sont obligés de coucher enveloppés d!une moustiquaire ; d'autres brûlent dans leur chambre de petits cônes dits fidibus, formés d'un mélange de salpêtre et de pyrèthre ; d*autres supportent avec une certaine philosophie les morsures de ces Insectes, mais désireraient cependant en être débarrassés.
(( Dans les pays h malaria, les Moustiques paraissent être l'agent principal de la contagion. Nous devrions laxareté de cette maladie dans Paris à ce qu'on n'y rencontre pas la variété de Moustiques qui pratique cette inoculation.
« Sommes-nous bien sûrs que les Moustiques parisiens ne transmettent aucune maladie infectieuse ? Personne de nous n'oserait l'affirmer.
« En tout cas, si les Moustiques [parisiens sont seulement des hôtes incommodes, ce n'est pas une raison pour favoriser leur développement comme nous le faisons.
« Je demande que la Ville de Paris supprime ses eaux stagnantes dans les places et jardins publics. Si elle n est pas assez riche en eau pour les entretenir d'eau courante, qu'elle y fasse verser la petite quantité de pétrole nécessaire pour arrêter le développement des Moustiques.
« De plus, il serait bon que les propriétaires fussent prévenus
(1) Riipport présenté à rAcadémio de médecine, le ao juillet 1901, et rédigé au nom de la Commission du paludisme.
(â) Debove, Les Moustiques de Paris. Bulletin de l'Àcad. de méd,, (3 , XLV, p. 474, 9avrU 1901.
ei6 R. BLANCHARD
que ni les arbres, ni les eaux courantes ne favorisent la multiplication des Insectes nuisibles dont nous parlons. Un petit bassin d*eau stagnante dans un jardinet suffit à infecter un quartier. »
Telle est, dans sa presque totalité, la brève communication faite par M. Debove. La question qu'elle soulève a paru des plus opportunes ; MM. Vallin, Laveran, Proust et Riche sont venus tour à tour l'appuyer de leur grande autorité. Elle a été renvoyée à la Commission du paludisme et celle-ci a bien voulu me charger de présenter un rapport.
M. Debove a posé la question d'une façon si précise et en a si bien indiqué la solution que je pourrais, dans ce rapport, m*en tenir à son texte même, en déclarant que la Commission approuve sans réserve et à l'unanimité les deux conclusions qu'il a formulées ; mais il m'a semblé qu'il ne serait pas sans intérêt de faire une étude plus complète des Moustiques de Paris et des villes en général, aux divers points de vue de leur histoire naturelle, des conditions de leur développement, de leur action pathogène* ainsi qu'à celui de la prophylaxie individuelle et générale.
KOUSTIQUES DES VILLES
Certaines villes ont le triste privilège d'être littéralement envahies par les Moustiques, au point d'être inhabitables. Pau* sanias raconte que les habitants de quelques cités grecques furent contraints de s'enfuir devant ce fléau et de transporter ailleurs leurs pénates : les habitants de Mionté, riche cité ionienne, durent se réfugiera Mileto; ceux de Pergame, en Asie Mineure, duij'ent également abandonner cette ville. Sans remonter si haut dans l'histoire, on peut citer à l'heure actuelle un grand nombre de villes dont la population souffre horriblement des Moustiques. Tel est le cas pour toutes les villes de la zone tropicale et, sans sortir d'Europe, pour un nombre considérable de villes du Midi. En Italie, par exemple, Venise, Mantoue, Livourne, Pise, Lucques, Brindisi, Bari, Barletta, Chioggia, etc., méritent une mention spéciale; il en est de même pour Messine, Catane et une foule d'autres localités.
Nous parlons ici de villes que les Moustiques envahissent dans leur totalité et où ils sévissent avec plus ou moins de rage pen-
LES MOUSnQUGS DE PARIS Ci7
dant la plus grande partie de Tannée. Dans des climats plus tempérés, à Paris par exemple, le fléau est beaucoup moins redoutable ; il a'«xerce ses méfaits que dans certaines parties de la viUe, dans certaines rues ou même dans certaines maisons; les gens auxquels les Moustiques s'attaquent en sont fort incommodés sans doute, mais il ne s*agit pas ici d'une de ces calamités publiques dont il vient d'être parlé. Nous allons rechercher tout à l'heure quelles sont les causes de cette localisation particulière des Insectes et comment on peut arrêter leur puUulation.
Mais d'abord une première question se pose : Quelles espèces de Moustiques trouve-t-on dans les villes? A Paris même, je n'ai jamais trouvé que Culex pipiens, malgré des recherches réitérées et bien que dans la banlieue parisienne on puisse rencontrer quelques autres espèces. Laveran (1) et Polaillon (2) ont fait la même observation. Des renseignements de source très diverse nous apprennent d'ailleurs que Cultx pipiens est par excellence le Moustique des villes et que, le plus souvent même, il y est le seul représentant de ce groupe d'Insectes désagréables. A Venise, il est le seul qu'on rencontre, d'après C. Paluello (3); il en est de même à Bonifacio, à Ajaccio, à Avignon, etc. Ailleurs, on trouve CuUx domesticus, espèce que j'ai pu récolter en quantité considérable dans des habitations, à Séville en avril et à Cannes en octobre. A Aberdeen, on rencontre en même temps CuUx pipiem et Culex annulatu$. A Pise, et dans certains quartiers de Messine, de Catane, etc., Culex pipiens existe seul, ou du moins est de beaucoup l'espèce prédominante.
Voilà quelques années, un hôtel de Londres, fréquenté surtout par les Américains, fut délaissé par sa clientèle : il était envahi |)ar des Moustiques que l'on crut amenés d'Amérique par les voyageurs; mais un examen plus attentif des circonstances démontra que ces Insectes provenaient tout simplement d'une citerne non couverte (4).
Cet exemple nous démontre quelles sont les conditions habi-
(1) A. Lavbeun, Paludisme et Moustiques. Janu», V, p. 269, 1900.
(2) H. Polaillon, Contribution à Vhistoire naturelle et médicale de» Moutti^ ques. Thèse de Paris, 1901.
(3) Cité par B. Grassi, Studi di uno zoologo sulla malaria. Roma, 1900; cf. p. 37, en note.
(4) Encyclopédie l>ritanniqu€, II, p. 866.
tuelles de la pullulation des Moustiques. Ce n'est pas le long des rivières ou des fleuves qui traversent les villes qu'ils se développent de préférence ; l'eau agitée sans cesse par la navigatioD ne saurait convenir aux larves et aux nymphes. On les voit apparaître plutôt dans les quartiei^ où se trouvent des jardins, des usines et telles conditions, d-'ailleurs très diverses, qui rendent l'eau stagnante.
Le Conseil d'hygiène de la Seine a été saisi déjà, à plusieurs reprises, de plaintes relatives à l'invasion de ces Insectes dans certains quartiers de Paris. C'était naguère la rue Saint-Sébastien (Folie Méricourt) qui avait à en souffrir; en juillet 1898 Jes plaintes émanaient du passage Saulnier; en août 1900, elles provenaient de la rue des Pyrénées. Voici maintenant que, par Torgane de notre collègue M. Debove, les habitants de la rue de La Boètie se plaignent fi leur tour. On pourrait citer encore les maisons avoisinant le parc Monceau et le jardin du Luxembourg comme particulièrement éprouvées. Je pourrais dire aussi qu'un de nos collègues, dont la maison est adossée à une caserne de la Garde Républicaine, est tourmenté pendant une grande partie de l'année par ces visiteurs désagréables. Enfln, ces jours derniers, particulièrement pendant les nuits du 20 au 26 juillet, nous avons eu nous-mêmes à en souffrir, ma famille et moi; en ce qui nous concerne, c'est la première fois que pareil fait se produit.
A quoi peut bien tenir celle apparition rare ou cette permanence des Moustiques, suivant les quartiers de la ville? Notre collègue M. J. Chatin, chargé à deux reprises, par le Conseil d'hygiène de la Seine, de faire une enquête à ce sujet, a parfaitement reconnu que Tintroduction de marchandises venant des pays étrangers n'avait rien à voir ici, et que les causes étaient purement locales. Les pièces d'eau dormante, les tonneaux d'arrosage, les citernes, les puisards, les réservoirs d'usine, les égouts à écoulement lent ou nul, l'eau arrêtée dans les chéneaux des toitures, voilà les milieux divers dans lesquels se développent les Moustiques.
On croit assez généralement que ces Insectes envahissent les maisons par des tuyaux descendant à Tégout, mais les faits contredisent cette opinion. En effet, les Moustiques, si tant est qu'ils puissent remonter de l'égout jusque dans les tuyaux, sont inca-
pables de franctrir le siphon que ceux-ci portent à leur origine ; d'ailleurs, la chute incessante des eaux-vannes aurait bientôt fait de les balayer. A.vant fapplication du tout-à^l'égout, il en était tout autrenïent : les fosses fixes étaient souvent choisies par les Moustiques pour y effectuer leur ponte ; les Insectes nouvellement éclos remontaient par les tuyaux de décharge et envahissaient ainsi les habitations, d'autant plus facilement qu'à cette époque encore toute récente l'usage des tuyaux à siphon était loin d'être généralisé. Nous connaissons le cas de personnes qui, pendant des années, ont souffert de cruels tourments de la part des Cousins et qui ont vu ce fléau disparaître comme par enchantement à la suite de l'installation du tout-à-Végout.
On aura peut-être peine à croire que les Moustiques puissent effectivement se développer en nombre appréciable dans les bassins de nos jardins publics, dans les pièces d*eaux minuscules qui ornent les jardins étriqués de nos habitations, dans les tonneaux d'arrosage, dans les citernes, les seaux et autres collections d'eau plus minimes encore. Il en est pourtant bien ainsi. Une femelle de Culex pond jusqu'à trois cents œufs et, si la saison est favorable, jusqu'à six et huit générations peuvent se succéder dans le cours d'une même année. J*ai indiqué ailleurs le nombre formidable d'Insectes qui peuvent prendre ainsi naissance (1).
On a compté les œufs, larves et nymphes qui se trouvaient dans un simple tonneau d'eau de pluie ; on a obtenu des chiffres très élevés : 17.259 une première fois et 19.110 une seconde fois (2). Doutera-t-on maintenant de l'extrême inconvénient que présentent les eaux stagnantes?