RÔLE PATHOGÈNE DES MOUSTIQUES DES VILLES
Il est donc nécessaire de se demander si les Moustiques des villes ne sont pas capables de jouer quelque rôle dans la transmission de diverses maladies, en particulier du paludisme, de la filariose, de la fièvre jaune et de la lèpre.
(1) R. Blanchard, Instructions à l'usage des médecins, des naturalistes, et des voyageurs, rédigées hu nom de la Commission du paludisme. BuU, de /Ucad. de méd., (3), XLIV, p. 6-58, 3 JuUIct 1900 ; cf. p. 26.
[t) R. Blanchard, Les Moustiques, Histoire naturelle et médicale^ p. 72 {sous presse).
ÔâÔ R. BLANCHARD
Paludisme. — En ce qui concerne le paludisme, les expériences de Grassi mettent hors de cause Culex pipiens^ ainsi d'ailleurs que sept autres espèces de Culex sur lesquelles il a expérimenté. Vingt-six CuUx pipiens ayant piqué six malades atteints de formes diverses du paludisme, on examina leur estomac ou leur salive sans rencontrer chez aucun d'eux rien qui pût indiquer un développement des Hématozoaires ; un résultat identique fut obtenu avec les autres Culex. Grassi en conclut donc, avec raison, semblet-il, que ces Insectes ne propagent pas le paludisme.
Koch émet un avis diflérent: à Grosseto, dans la campagne romaine, sur quarante-neuf maisons habitées par des individus atteints de cas récents de paludisme, Culex pipieris a été rencx)ntré partout, souvent en compagnie de Culex nemorosus, tandis qn' Anophèles maculipennU n'a été vu que huit fois. Aussi Koch est-il porté à croire que Culex pipiens propage la fièvre intermittente, d'autant plus qu'il a trouvé dans la salive de l'un de ces Insectes des sporozoîtes identiques à ceux de Plasmodium malariae. Mais une telle observation ne comporte aucunement les déductions que Koch veut en tirer, parce qu'elle démontre, d'une part, la grande rareté des sporozoîtes chez Culex pipienSy et parce qu'elle ne prouve pas, d'autre part, que ceux-ci aient appartenu réellement à l'Hématozoaire de Lave'ran. Nous considérons donc comme acquis que le paludisme ne saurait être transmis par les Culex, du moins par ceux sur lesquels Grassi a expérimenté (C albopunctatus, mmulaïus^ nemorosus, penicillaris, pipiens, ptdckritarsis, Richiardii, vexans).
On remarquera que, dans l'énumération des Moustiques fréquentant les villes, nous n avons pas cité d'Anophèles. C'est qu'en eOet ces Insectes se tiennent de préférence dans la campagne : circonstance particulièrement heureuse, puisqu'elle tend à rendre plus diflicile la transmission du germe paludique. Si les Anophèles sont rares dans les villes, ils ne font pourtant pas défaut partout. Les faubourgs de Boston, d'après Smith (1), sont envahis par
(1) Th. Smith, Notes on tbe occurence of Anophèle* pvnrtipennis and A. quadrimaculatus fn thc Boston suburbs. Journal of ihe Boston Soc. of med, seienees, V, p. 321, 1901. • l\ estatUe de remarquer qoe l'espèce indiquée ici tons le nom d'Anophèles qwifirimcu^ulatus n'est autre que notre espace européenne A. maculipennis, désignée â tort par les auteurs italiens sous le nom d'i. elaviger.
LES MOUSTIQUES DE PARIS SSl
Anophèles funetipennis et A. maculipennis, mais ces Insectes ne propagent point le paludisme, par la raison que cette maladie est pour ainsi dire inconnue dans la ville ; les paludiques faisant défaut, les Anophèles ne peuvent se gorger que de sang dépourvu d'Hématozoaires et sont incapables, par conséquent, d'inoculer la maladie.
Comme il a été dit plus haut, on n'a rencontré dans ces temps derniers aucun Anophèles à Paris ; mais des représentants de ce genre existent non loin de notre ville : A. maculipennis, espèce dangereuse entre toutes, vit à Chantilly et à Gouvieux ; A. bifurcatux se trouve dans les mêmes localités. Il est hors de doute que des recherches suivies permettront de constatera présence de ces Insectes en des points beaucoup plus rapprochés de la capitale. En effet, Robineau-Desvoidy (1), en 1827, a signalé les deux espèces susdites à Paris ; vu le peu d'importance que l'on attachait alors à la précision des localités, il faut sans doute entendre par là que notre auteur a observé ce$ Insectes dans la banlieue parisienne et non à Paris même. Mais voici qui est beaucoup plus intéressant : c'est au faubourg Saint-Jacques, dans le bassin de Saint-Magloire, que la larve d'Anophèles a été découverte par Joblot (2), en 1754. Nous avons là un document de première importance, qui met hors de doute l'existence des Anophèles à Paris, voilà un siècle et demi. L'espèce s'y est-elle maintenue depuis lors? C'est une question que nous allons chercher à résoudre. A la vérité, je n'en donnerai pas de solution directe, mais je rapporterai un fait que je considère comme de haute importance,
En 1899, le D' Mosny, médecin des hôpitaux, a fait connaître une observation des plus intéressantes. Il s'agit d'une jeune femme qui n'avait pas quitté Paris depuis cinq ans et qui n'avait jamais habité de pays à fièvre. En septembre 1898, elle fut prise brusquement d'accès paludiques francs qui, depuis lors, se renouvelèrent tous les mois, avec une régularité parfaite, dix jours avant l'appa-
(I) J.-B. Robin EAU- Des voiDT, Esani sur lu Iribu des Culicides. àtéw. de la Soc, d'hist. nat, de Paris, II!, p. 990-413, t827.
(2i L JoBLor, Observations d histoire naturelle, faites arec le microscope, sur un grand nombre d'Insectes... Paris, tn 4% 1754; cl I, partie II, cbap. l: u DescripUoQ d'un nouveau Poisson que J'ai trouvé dans l'eau du bassin de Sainl- Magloire du Fauxbourg Saint- Jaques à Paris, qu'un peut nommer Cbenille aquatique », p 121-124, pi. XIV ; cl. Ûtg. B.
rition des règles, pour disparaître dès que celles-ci étaient établies. L'examen du sang permit de constater la présence des Hématozoaires ; le traitement par la quinine amena la guérison. Quelle pouvait être la cause de cette attaque ? Dans la même maison demeurait un soldat revenu du Tonkin avec les fièvres. Il ne semble pas possible d'expliquer les accès dont la jeune femme eut à souffrir, autrement que par rinoculalion dans son sang de sporozoUes résultant de l'évolution d'Hématozoaires puisés dans le sang du jeune homme. Reste à savoir quel a été l'agent de la transmission : était-ce un Culex d'espèce quelconque ? On a vu que la chose est peu probable. Etait-ce plutôt un Anophèles ? Cette supposition a pour elle la plus grande vraisemblance. En tout cas, on doit admettre, d'après ce fait, qu'il existe à Paris des Moustiques capables de propager le paludisme.
Eléphantiasis et maladies filariennes. — S'il en est ainsi, cela donne la plus grande importance à la question de la transmission possible àe certaines autres maladies par les Moustiques.
L'Académie n'a pas oublié la communication que je lui ai faite, à la date du 2i mai 1900 (1), au sujet des migrations de la Filaire du sang, des métamorphoses qu'elle accomplit dans le corps du Moustique, puis de l'inoculation des larves de cet helminthe par la piqûre de l'Insecte. L'espèce qui, en Australie, sert d'hôte intermédiaire à la Filaria Bancrofti a été indiquée comme étant Culex ciliam Linné. Si cette détermination est exacte, le fait est pour nous du plus haut intérêt, puisque les entomologistes s'accordent à considérer Culex ciliaris comme synonyme de notre vulgaire Culex pipiens, espèce que l'Homme a transportée en divers pays et qui occupe actuellement une aire très vaste de distribution.
Les Culex, d'ailleurs, ne sont pas les seuls agents de la filariose humaine. L'École de médecine tropicale de Liverpool a envoyé, en l'année 1900, une expédition scientifique vers le Vieux-Calabar et le sud du Niger. Entre autres résultais importants, les h^^ Annett, EUiott et Dutton ont constaté que des Anophèles pouvaient jouer également ce même rôle. Ainsi s'étend la liste des Moustiques capables de propager les maladies filariennes.
(1) R. Blanchard, Les migrations de la Filaire du sang. BitlL de l'Àead, de m^d:., (3), XIJII. p. 566-574, 1900.— Transmission de la fllariosopar les Moustiques. Archives de ParaMtolngie, III, p. 980-291, 1900.
Il a*est donc pas impossible que les Pilaires du sang trouvent un jour ou Tautre dans nos régions, et à Paris même, la possibilité de se propager dans l'espèce humaine, auquel cas la filariose s'implanterait chez nous. Quelques cas d'éléphantiasis, dont Tétiologie est demeurée obscure, ont été observés en Catalogne et en Bretagne : peut-être faut-il les attribuer à la cause que nous invoquons?
D'ailleurs, la Pilaire du cœur du Chien (Filaria immitis), qui est si répandue dans les pays chauds, particulièrement en Chine, au Japon, au Brésil, en Australie, existe aussi en Europe, notamment en Italie, en France et en Angleterre ; tous les helminthologistes connaissent les travaux importants dont elle a été l'objet à Alfort en 1843, 1844 et 1852, de la part de Gruby et Delafond. Or, cette espèce cosmopolite est communiquée au Chien par la piqûre des Moustiques. Grassi et Noé ont démontré qu'en Italie les agents de isa transmission sont au moins au nombre de cinq : trois Anophèles (a. maculipenniSy A. bifurcatus^ A. pseudopictus) et deux Culex (C. pipiens^ C. penicillaris). Elle manifeste donc une véritable indifférence à l'égard des Insectes qui peuvent lui servir d'hôtes intermédiaires. Dans les autres pays, elle évolue forcément chez d'autres espèces, en sorte que le nombre des Moustiques chez lesquels elle peut accomplir sa période larvaire doit être considérable. Il n'est pas illégitime de penser qu'il en est de même pour la Filaria Bancrofti et les espèces voisines, si bien que nous trouvons là un nouvel argument en faveur de l'opinion que ce dangereux parasite pourrait se répandre dans nos pays.
Fièvre jaune. — 11 est inutile d'insister sur le danger dont nous sommes également menacés de la part de la fièvre jaune. Ou sait qu'à Cuba cette terrible endémie est transmise par Culex fasciatus, comme l'ont établi Ch. Finlay, Reed et d'autres expérimentateurs. Ce Moustique n'est sûrement pas le seul agent de la transmission, même en Amérique ; à plus forte raison doit-on penser que des espèces locales assurent le transport et l'inoculation de l'agent infectieux dans d'autres pays. Ici encore apparaît donc la pluralité des agents vecteurs, ce qui rend possible la propagation de la maladie dans les pays tempérés. En efiet, l'influence de la température moyenne du lieu apparaît désormais comme étant d'une importance bien secondaire, si tant est qu'elle ait même de l'importance, malgré qu'on l'ait invoquée jusqu'à présent comme
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cause prépondérante dans Tétiologie des épidémies de fièvre jaune. Lèpre. — J*ai cité plus haut la lèpre au nombre des maladies transmises par les ^Moustiques : je ne me dissimule pas qu'une telle opinion peut être considérée comme hasardée ; je désire néanmoins présenter à cet égard quelques observations que je n'aurais pas manqué de formuler, s'il m'avait été possible d'assister aux séances de l'Académie, lors de la récente discussion sur la lèpre.
Il est à remarquer que cette maladie présente tous les caractères d'uue maladie inoculée : elle débute par la peau, ce qui indique clairement que c'est dans la peau même que le germe en a été déposé ; elle siège de préférence sur les parties habituellement découvertes, telles que la face, les mains et les bras, ce qui montre qu'elle est transmise par un être qui ne vit pas sur le corps. Sa contagiosité n'est pas douteuse, bien qu'un grand nombre de cliniciens la considèrent comme une maladie héréditaire. Mais il suffit, pour ruiner cette doctrine, de faire remarquer que les lépreux ont souvent de fort beaux enfants, qui viennent au monde sans aucune tare appréciable et qui, suivant les cas^ deviendront eux-mêmes lépreux, ou non. Dans ce dernier cas, Tinoculation du microbe pathogène n'a pas eu lieu ; au contraire, si les descendants de lépreux deviennent lépreux eux-mêmes, ce qui leur arrive à des âges très divers, c'est que l'inoculation du Bacille de Hansen s'est effectuée. Ces variations tiennent évidemment à des causes étrangères à l'organisme, causes que nous ne pouvons concevoir que par l'intervention d'un Insecte infectieux, tel que le Moustique peut le devenir en piquant un lépreux.
Le principal champion de la non-contagiosité de la lèpre et delà transmission héréditaire de cette maladie est notre savant collègue, le Di* Zambaco pacha. Il présente en faveur de son opinion des arguments puissants, dont le principal réside en ce que les lépreux ambulants de Constantinople ne semblent être la cause d'aucune contamination parmi la population non lépreuse avec laquelle ils sont en contact journalier.
Je trouve, moi aussi, dans ce même fait, un argument de haute valeur à l'appui de ma manière de voir : en effet, si la lèpre se transmet dans une même famille ou parmi des gens vivant en commun, j'estime que cela tient uniquement à ce que l'Insecte qui
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la propage est un Insecte domestique ; si elle ne se transmet pas pendant le jour et, par conséquent, ne contamine pas les personnes auxquelles, dans le courant de la journée, les lépreux ambulants vendent de menus objets^ c'est uniquement parce que l'Insecte incriminé n'est pas un animal diurne. S'il s'agit, comme je le pense, d'une espèce quelconque de Moustique, tous les points obscurs de l'étiologie de cette terrible maladie s'éclaircissent aussitôt et, dès lors, rien n'est plus facile que de comprendre toutes les particularités de sa transmission.
Sans insister davantage sur ce point important, que j'avais indiqué déjà l'année dernière (1) et auquel, j'en conviens, manque encore la sanction de l'expérience, on peut donc penser que la lèpre mérite de prendre place au nombre des affections à la transmission desquelles les Moustiques ne restent pas étrangers. J'en vois encore la preuve dans le fait bien connu, et jusqu'à présent inexpliqué, de la plus grande fréquence de la lèpre dans les pays où précisément les Moustiques sont le plus abondants (régions tropicales, contrées septentrionales, littoral de la mer).
La lèpre est, jusqu'à présent, une affection exclusivement humaine, envers laquelle toutes les espèces animales se montrent réfractaires ; le Bacillus leprœ ne se laisse cultiver sur aucun milieu et ne se développe que dans l'organisme humain ; dans ces circonstances, l'intervention de l'Insecte, qui le porte d'un individu à l'autre, devient la condition essentielle et indispensable de sa propagation. En effet, on peut manipuler impunément des tumeurs et des ulcérations lépreuses, sans crainte de contamination ; du moins, on chercherait vainement un cas incontestable de transmission de la maladie du patient au médecin, effectuée dans ces conditions. La transmission du microbe spécifique ne se fait que par effraction ; il est indispensable qu'il soit introduit dans la peau, et la trompe du Moustique est un instrument admirablement
(1) a Les Moustiques, considérés jusqu'à ces temps derniers uniquement comme des Insectes gênants et désagréables, viennent de prendre en médecine une importance capitale : voilà que leur piqûre nous transmet deux des plus redoutables maladies parasitaires : le paludisme et la fliarlose. Il n'est pas douteux que les Insectes inoculent encore bien d'autres maladies à l'Homme et aux animaux, et la lèpre est au premier rang de celles auxquelles on doit songer. » - fiullelin de VAead. de méd., p. 554, 22 mai 1900; Archives de Parasitologie, III, p. 29Û-291, 190D.
Archiver de Paratitologie, IV, n« 4, 1901. 41
adapté à ce but. Gomme il s'agit ici d'un simple transport de ragent pathogène, les Moustiques jouent, à proprement parler, un rôle purement passif ; aussi est-il vraisemblable que ce transport n'est point le fait d'une seule et unique espèce, mais qu'un grand nombre d'espèces sont au même titre capables de l'effectuer ; l'immense extension de la lèpre à la surface du globe, dans des pays si différents au point de vue du climat et de la faune, vient plaider en faveur de cette interprétation.
On a cité récemment le cas d'individus qui, habitant près d'une léproserie, ont été contaminés, sans avoir jamais eu pourtant la moindre relation avec les lépreux. Comment expliquer ce fait, si l'on n'admet pas que le Bacille de la lèpre, puisé par un Moustique sur les plaies eu dans la peau d'un lépreux, a été inoculé ultérieurement par ce même Moustique à des individus sains ? Aussi, est-ce une opinion contestable que celle qui tendrait à faire établir les léproseries dans les pays où il existe déjà des lépreux, pays situés en général au bord de la mer et particulièrement riches eu Moustiques. La seule solution du problème, la seule manière de faire disparaître la lèpre consiste à confiner les lépreux loin des centres d'infection, dans des pays arides, où les eaux sont rares, afin que la surveillance de celles-ci et la destruction des larves et des nymphes de Moustiques puissent se faire plus facilement. Si cette destruction est absolue pendant un nombre d'années suffisant, dans un rayon de deux ou trois kilomètres autour de la léproserie, et rien n'est plus facile que de l'obtenir, les cas de contagion deviendront totalement impossibles ; on pourra vivre impunément, même pendant la nuit, au contact des lépreux, et la terrible maladie s'éteindra avec le dernier malade relégué dans la léproserie.
La surveillance des eaux s'impose donc d'une façon toute partie culière dans une ville comme Paris, où un certain nombre de lépreux sont hospitalisés ; les bassins, les tonneaux d'arrosage, les citernes, les fosses d'aisance et autres collections d'eau stagnante qui peuvent exister d'une façon permanente dans les cours ou dépendances des hôpitaux constituent, à mon avis, un danger constant; ce sont autant de foyers d'où s'envolent des Insectes qui peuvent, par leurs piqûres, disséminer le fléau.