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LA PESTE DANS L^DiAGINATION POPULAIRE 103

particulière qui saisit tes mieux équilibrés, quand tombent autour d'eux, coTniee frappés d'une arme invisible, ceux qui étaient toute leur joie, toute leur raison de vivre.

Au Moyen-Age et à l'époque de la Renaissance, la peste a été secondée dans son œuvre dévastatrice par une foule de facteurs néfastes : la misère, la famine^ l'oubli des préceptes les plus rudimentaires de l'hygiène; mais ce qui, par dessus tout, a contribué à alimenter ce feu dévorant, c'est, comme on l'a déjà fait observer (1), « la terreur foUe d'un mal réputé implacable, tour à tour considéré comme une punition du Ciel ou une émanation de l'enfer. » C'est cette peur, cette « phobie » de la peste, qui pousse les uns au désespoir et au crime, tandis que d'autres cherchent leur salut dans l'intervention de la Divinité ou des Saints. C'est un sentiment plus noble, bien que la peur n'y soit pas non plus étrangère, qui dicte les sages mesures de prophylaxie, dont notre siècle de prétendu progrès n'a pas dédaigné de tirer proGt.

Il faudrait remonter haut dans l'histoire pour retrouver Torigine de la terreur qu'inspire la peste. C'est là une conception bien ancienne, puisqu'en son temps déjà, Galien assimilait la peste à « une beste sauvage » ; c'est le même mot que nous voyons reparaître sous la plume d'Ambroise Paré. Le chirurgien de Charles IX caractérisait la peste en ces termes, dont un commentaire affaiblirait l'âpre saveur : « Peste est une maladie venant de l'ire de Dieu, tempestative, hastive, monstrueuse et épouvantable, contagieuse, terrible beste sawoage, farouche et fort cruelle, ennemie mortelle de la vie des hommes et de plusieurs bestes, plantes et arbres, m (2)

La peste est au-dessus des ressources de la médecine; l'art et la science sont inutiles; il faut s'en remettre à la volonté divine, — telle est la doctrine à peu près généralement admise autrefois ; mieux encore, professée par la Faculté elle-même!

Au XIV® siècle, la Faculté de Paris, invitée à faire connaître les causes de l'épidémie, à en indiquer le traitement et à établir un régime pendant la durée de la maladie, disait entre autres choses : « Nous nous proposons de produire clairement au jour les causes

(1) Mrob, Archives de médecine^ 1S97.

(2) Amb. Paré, Œmre», 1667.

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de cette pestilence, suivant les règles et principes de Vastrologie et des sciences naturelles... Nous pensons que les astres, aidés des sec'ours de la nature, s'efforcent, par leur céleste puissance, de protéger la race humaine et de la guérir de ses maux et, de concert avec le soleil, de percer, par la force du feu, l'épaisseur des nuages... Si les habitants n'observent pas les prescriptions suivantes, ou d'autres analogues, nous leur annonçons une mort inévitable : .n la grâce du Christ ne leur envoie la vie de quelque autre manière. » (1)

L'astrologie (2) étant une science officiellement reconnue, on ne discutait pas ses arrêts. La cause principale de la peste pour les médecins les plus qualifiés, tel Guy de Chauliac, archiâtre du pape Clément VI, était une conjonction des trois planètes : Saturne, Jupiter et Mars, qui avait eu lieu le 23 mars 1345, au li^ degré du Verseau,.^ époque à laquelle la maladie se déclara dans l'Orient (3). Cette croyance était si bien acceptée de tous au temps jadis, qu'en 1596, les autorités annoncèrent, rien que d'après l'inspection des astres, que l'épidémie allait subir une recrudescence I

On conçoit l'affolement qui devait saisir des esprits déformés par l'éducation monastique, angoissés par l'appréhension de l'inconnu, quand se manifestaient ces symptômes d'une puissance d'autant plus redoutable qu'elle était occulte. C'est dans ces moments de lassitude, morale autant que physique, que ces infortunés se prenaient à invoquer Dieu et tous les Saints du Paradis.

La liste des bienheureux invoqués contre la peste serait longue, si nous la voulions établir complète ; nous ne citerons que les principaux, nous attachant surtout à mettre en relief des traits de mœurs, plutôt qu'à donner une énumération dont la sécheresse exclurait tout l'intérêt (4).

(1) OzANAM, Histoire médicale des maladies épidémiques, IV, 91.

(S) Le médecin Textor reconnaissait la gravité de l'épidémie dans la «conjonction pestiféré et ruineuse d'aucuns astres ou aspect maling des estoiles... » La conjonction de Mars, Saturne et Jupiter était la plus redoutée. (Jaude Fabri, autre médecin, prévoyait une épidémie, lorsque la queue d'une comète était tournée vers l'Orient. Cf. A. Fouhnibr, Bulletin médical des Vosges ; Alf. Frankun, Les Médecins^ Pion, 1892.

(3) OzANAM, op. cit., IV, 80.

(4) Nous avons puisé la plupart des documents qui vont suivre dans Touvrage • fort documenté de M. Broc de Segange, Les Saints Patrons des corporations,

2 vol.

D'après une antique tradition, mentionnée par Dom Guéranger, la peste qui afQigeait Rome ayant augmenté pendant le temps pascal, le pape Grégoire ordonna une grande procession, où parurent pour la première fois tous les abbés des monastères de Rome avec leurs moines, et toutes les abbesses avec leurs religieuses. On portait avec respect le portrait de la Vierge peint par Saint-Luc. Le cortège se dirigeait vers la basilique de Saint-Pierre et Tair se purifiait sur le passage de la Sainte image, suivie du Pontife en prière.

La tradition veut qu'au moment où l'on traversait le pont qui unit la ville au quartier du Vatican, un concert d'anges se fit entendre ; alors on vit apparaître sur le Môle d'Adrien l'ange exterminateur qui remettait son épée dans le fourreau, et la contagion cessa à l'instant. C'est depuis ce temps-là que le Môle d'Adrien, surmonté d'une statue colossale de cet ange, a pris le nom de Fort Saint Ange, Telle est l'origine de l'invocation adressée à Saint Grégoire pour la cessation de la peste (1).

D'après le petit Thalamus, recueil de législation municipale de la ville de Montpellier au moyen-âge, en 1384 et 1397, une grande peste sévissait dans les trois sénéchaussées de Toulouse, de Carcassonne, de Beaucaire, comme elle avait sévi dans la ville de Montpellier. Les consuls de la ville votèrent un cierge de cire assez grand pour entourer la ville et les remparts ; il devait être façonné à l'aide des aumônes des braves gens et devait brûler jour et nuit sur l'autel de Notre-Dame-de-Toulon.

Plusieurs autres villes atteintes par la peste firent des vœux semblables à diverses époques; mais, en 1495 (2), la ville de Beaune imagina un moyen d'invocation à Saint-Sébastien bien plus original. Comme les prières, les processions et la ceinture de cire ne faisaient pas cesser le fléau, les échevins décidèrent que, pour obtenir plus sûrement l'intervention du Saint, il fallait représenter un mystère retraçant sa vie et son martyr. Un théâtre fut dressé ; la pièce, en vers, fut examinée et corrigée, et trente bourgeois firent serment sur les Evangiles d'accepter les rôles qui leur seraient confiés et de s'habiller à leurs frais. On joua Monsieur Saint-Sébastien à la satisfaction générale (3).

U) Broc de Sboanob, I, p. 177-178.

(2) Revue des Sociétés savantes des départements, 1879, p. 116.

(3) Broc db Sboanoe, op. cit, I. fô.

D'après la tradition des couvents de Calabre, saint François de Paule, le fondateur de l'ordre des Minimes, avait reçu l'habit religieux de la main d'un Ange. Le chaperon qu'il lui avait mis sur la tête se montre encore à Palerme. En 1456, comme la peste sévissait dans le même Royaume de Naples et principalement à Palerme, on mit le chaperon dans de l'eau qui guérissait les pestiférés. Les villes de Morlaix et de Saint Paul de Léon, en Basse-Bretagne, celle de Mons-en-Hainaut, celle de Malaga en Espagne et celle de Cosenza furent également délivrées du mai par la puissante intercession du même Saint. Les habitants de cette dernière ville furent guéris par une simple onction de l'huile de la lampe qui brûlait dans la chapelle de Saint-François (i).

On sait combien Louis XI était imbu d'idées superstitieuses. La peste s'étant déclarée à Auxerre aux premiers jours du printemps de 1479, on crut devoir en informer le roi. Ce prince ordonna aux officiers d'engager par leurs sollicitations le chapitre de la cathédrale d'aller en procession à l'abbaye de Poligny, an tombeau de Saint Edme, afin d'y offrir, conjointemenf avec les jurés et bourgeois, deux cierges chacun du poids de trente livres; et lui-même, par ses lettres datées de Château-Landon, au mois de mai, fit un don de douze livres au même Saint Edme.

(( La célèbre procession de quatre lieues fut faite sur la fin du mois de mai; en outre des deux cierges, présentés à la châsse de Saint Edme, il y en eut un de vingt livres, offert à Notre-Damedes-Vertus à Auxerre, et un autre de même poids à l'église de Saint-Germain. » (2).

Louis XI avait une dévotion toute particulière pour Saint- Edme de Poligny. N'ayant pu s'y rendre à son ordinaire à cause de la peste, il donna à cette abbaye des vignes, sises k Talant, près Dijon, afin que les religieux priassent Dieu, Notre-Dame et Saint- Edme pour lui, pour le dauphin son fils, pour la reine et « mesme pour la bonne disposition de nostre estomach : que vin ne viande ne nous y puissent nuyre, et que nous l'ayons toujours bien disposé » (3). Ce bon Louis XI pratiquait le précepte évangélique : Charité bien ordonnée. . .

(1) Les BollandUtes ; Petita Bollandisies ; Abbé Rolland, Vie de St-François de Paule \ Broc de Segangb, I.

(2) Leb<euf, cité par Clément-Janin, Des pestes en Bourgogne, p. i7-i8.

(3) Clément Janin, loco citato.

Un des saints qui ont joui de tout temps du plus grand crédit contre la peste est le vénéré Saint-Roch.

A Montluçon (diocèse de Moulins), auprès la porte Saint-Pierre, se lit cette inscription :

Vous qui craignez la Peste et ses mortels effets. Allez prier SaintrRoch, vous ne l'aurez jamais (1).

Par une ironie piquante, Saint-Roch est considéré comme un des patrons des chirurgiens, médecins et apothicaires : ceux-ci devaient naturellement se mettre sous le patronage d'un saint qui, avec un seul* signe de croix, guérissait la peste, ce mal terrible et incurable contre lequel ils restent le plus souvent impuissants.

Jadis il a existé à Versailles les Chapelains de Saint-Roeh. L'origine

de cette appellation est assez peu connue pour que nous la rapportions en passant.

Le Grand-Commun, comme toutes les dépendances du château de Versailles, faisait partie de la paroisse de Notre-Dame, ce qui n'empêchait pas les offices célébrés tous les jours dans la chapelle de ce bâtiment d'être très suivis par les plus grands personnages de la Cour. Cette chapelle était desservie par les aumôniers de la Maison du Roi, ou chapelains de Saint-Roch^ établis à la Cour par le roi François !«' (2). Voici, d'après Dupeyrat (3) ce qui donna lieu à leur établissement et à ce nom de chapelains de Saint-Roch :

François I^^ était occupé, en 1545, à chasser les Anglais de la ville de Boulogne. Il était campé entre Abbeviile et Montreuil, où régnait depuis quelque temps une maladie contagieuse. Le duc d'Orléans, son second fils, à cet âge où l'on traite souvent la prudence de poltronnerie, voulant se moquer de ceux qui redoutaient la maladie, alla avec d'autres jeunes gens dans une maison où il était mort depuis peu huit personnes. Ils y renversèrent les lits, se couvrirent de la plume qu'ils en tirèrent, et parcoururent dans cet équipage plusieurs tentes du camp. Le prince, fort échauffé, but en rentrant un grand verre d'eau froide et se coucha. Deux

(1) Broc db Sbganob, loco citatOy II, p. 159.

(2) J. A. Lb Roi, Histoire de Versailles, t. U, p. 149-150.

(3) Antiquités de la Chapelle des rois de France.

heures après, une fièvre chaude s'empara de lui et alors, saisi d'effroi, il s'écria : C'est la peste! j'en mourrai!

Les médecins voulaient empêcher le roi d'entrer dans sa chambre, mais François V'^, malgré le danger, se refusa a toutes leurs instances. A peine franchissait-ii le seuil de la porte, que le duc d*Orléans, se relevant un peu, lui dit : Ah! Monseigneur y je me meurs; mais puisque je votts mis, je meurs content ! Et, un moment après, il expira. Le roi jeta un grand cri et s'évanouit. Les officiers de sa maison, épouvantés de ce terrible événement, et dans la crainte de la contagion, prièrent le roi de leur nommer certains ecclésiastiques pour leur dire la, messe tous les jours; ce qui leur fut accordé. Ces chapelains de Saint-Hoch, au nombre de six, étaient obligés de suivre les officiers de la Maison du roi partout où le roi allait.

La dévotion de Saint-Roch avait commencé à s'introduire à la Cour en 1533. Paris était alors ravagé par une maladie épidémique, dont plusieurs grands personnages avaient été victimes. Un chirurgien de François I^^', Guillaume Levasseur, obtint du pape Clément VII la permission de prendre une relique de Saint-Roch (1) à Arles. Il s'y transporta en vertu d'un ordre du Roi, qui lui défendait en même temps de laisser sortir la relique hors du royaume, et il l'apporta à Paris, où on Tinvoquait dans les grandes calamités (2).

Mais Saint-Roch n'avait pas seul le monopole de la guérison de la peste. Ce privilège lui était vivement disputé, notamment par Saint-Prudent et Saint Charles Borromée : en 1597, les magistrats

(1) La reine Marie Leczlnska, femme de Louis XV, désira qu'âne relique semblable existât à Versailles et la fit demander à l'archevêque d'Arles. Cette relique fut transportée avec beaucoup de solennité, le 24 février 1765, de la paroisse de Notre-Dame où elle avait été déposée, dans la Chapelle du Grand-Commun. Elle était portée par le curé de la paroisse, précédé de tout son clergé et suivi d'un grand concours de peuple. Elle fut reçue par les aumôniers de la Maison du Roi, exposée sur l'autel, et la cérémonie se termina par le chant du Te Deum. Le lendemain, la Reine, accompagné^ du Dauphin et de la Dauphlne, vint y entendre la messe et prier aux pieds des reliques du Saint. Cette relique de Saint-Roch est restée exposée dans la Chapelle du Grand -Commun depuis cette époque jusqu'à la Hévolutlon. Le Hoi, loco citato.

(2) Le Roi, Histoire de Versailles.

châtillonais ordonnèrent qu'on se rendrait en pèlerinage à l'abbaye de Bèze, où reposaient les reliques de Saint-Prudent. Le voyage dura trois jours, pendant lesquels les cloches de l'église Saint- Nicolas ne cessèrent de sonner, inéme pendant la nuit (1).

Pour répandre la peste, on ne s'y serait pas pris autrement. Ces zélés adorateurs de Saint-Prudent manquaient terriblement de prudence ! (2j.

Dans le Midi, on préférait avoir recours à Saint-Charles Borromée,qui s'était distingué, comme on sait, dans la peste de Milan. La peste exerçait ses ravages à Béziers en 1630 ; les consuls de la ville, ne parvenant pas à endiguer le fléau, eurent d'abord la pensée d'implorer Notre-Dame-du-Grau, à Agde ; puis ils décidèrent de former une confrérie en l'honneur de Saint-Charles Borromée et d'emprunter une somme de quatre cents livres pour acheter une lampe et deux chandeliers d'argent, destinés à être placés dans la Chapelle qui était dédiée au Saint dans l'église des Frères pré cheurs réformés. Ils firent faire pour la même chapelle un tableau commémoratif de leur vœu, aujourd'hui conservé dans l'église Sainte-Madeleine, et pour lequel ils donnèrent cent livres au peintre (3).

C'est également pour arrêter les progrès de la peste que les magistrats de Compiègne firent vœu de construire une chapelle en l'honneur de Saint-Roch et de Saint-Sébastien. Cet édifice fut élevé

(1) Le 15 mai 1536, le Chapitre de Beaune ordonna qu'à l'avenir tous les jours, à midi, dans toutes les églises, on frapperait neuf coups sur la grosse cloche, et qu'à cette heure tous les fidèles se mettraient à genoux et réciteraient trois Paler et trois Ave^ pour demander à Dieu la cessation de la peste. De son c<)té, le maire fit publier par la vUIe qu'au son de la cloche tout le monde devait se prosterner « à genoulx, aifin de prier Dieu le créateur qu'il lui plaise repaiser son ire. » Rossignol, Histoire de Beaune, cité par Clément Janin, Lespeëtes en Bourgogne,

(2) Les Pestes en Bourgogne, p. 73.

(3) Au bas du tableau se lit l'inscription suivante : « En l'année 1630, la vUle de Béziers étant aflQigée de la peste, MM. noble François de Mercorant et sieur Jean de la Motte l>ourgeois, Jean Basset m^ apothicaire et Jean Garrigues capitaine, consuls de ladite ville, et m^ Pierre Kamel, leur syndic, avoient fait vœu à Dieu et à M. Saint-Charles Borromée {sic) d'ériger une confrérie en l'honneur du Saint dans sa chapelle à lesglize des frères prescheurs réformés et donner une lampe avec deux chandeliers dargent, lequel vœu a este accomply et faict procession générale en actions de grâce de la santé rendue. » Bulletin de la Société archéo^ logique, etc, de Béziers, p. 70, 95.

en 1637, vis à vis de Royallieu, entre les chemins de Béthisy et de Champlieu, près de la forêt; en 16SS» il était tombé en ruine et sa démolition fut décidée, « pour ce qu*ea icelle chapelle qui étoit éloignée près d'un quart de lieue d'icelle ville, il se retiroit le plus souvent des personnes inconnues et mal vivantes, qui y commettaient des impiétés. » Les gouverneurs, par une délibération du 10 juin 1653, décidèrent de transférer leur vœu dans la chapelle élevée près du couvent des Capucins, en 1637, sous l'invocation de Notre-Dame de Bon Secours, et qui fut alors reconstruite sur les matériaux de la chapelle Saint-Roch et Saint-Sébastien, grâce aux aumônes de la reine Anne d'Autriche et de son fils, et à l'aide d'un don de cent livres fait par les gouverneurs (1).

Cette chapelle est encore l'objet d'un pèlerinage suivi, pendant une neuvaiqe qui a lieu au mois de mars, et qui est l'occasion d'une foire, désignée sous le nom de foire des Capucins (2).

A Moulins, dans le Bourbonnais, on honorait plutôt, pour se préserver de la peste, Sainte Rosalie. Le 14 novembre 1630, le corps municipal de la ville, ayant appris que, par l'intercession de la Sainte, plusieurs provinces de l'Italie, ravagées par la peste, en avaient été délivrées, et que la ville de Thiers, en Auvergne, avait vu le fléau disparaître après les prières publiques à elle adressées, décréta que, puisqu'on possédait à Moulins des parcelles de ses reliques, on ferait en son honneur, pour être préservé du mal, une neuvaine de prières et cle processions ; on s'engagea aussi à assister, le 14 juillet de chaque année^ à une procession (3) autour de la ville (4).

(1) De plus, la ville fit porter à Notre-Dame de Liesse un cœur en argent, qui dut être présenté par les « gouverneurs attournés ». Nous n'avons pas la mention de la fourniture de cet ex-voto, mais un mandement du 21 juillet 1637 (annulé plus tard comme compris dans un compte d'emprunt), porte une somme de iOO 1. t. il Jehan Chariot, pour en avoir fait l'étui. La Petite à Compiegne, par le Comte de Marsy, 18-19.

(2) La pes^e à Compiègne, loco cllalo.

(3) A Gonty (Sommes tous les ans se fait une célèbre procession le lundi de la Pentecôte à la fontaine Saint- Antoine. Un vœu fait, U y a trois siècles, lors d'une peste qui ravageait la contrée, est l'origine de cette procession. La Révolution n'a pas interrompu ce pèlerinage. Cf, Bulletin archéologique, p. 271.

(4) Broc de Seoanqe, II, p. 227.

LA PESTE DANS l'iMAGINATION POPULAIRE 111

« La foi qui guérit », seioa l'expression du professeur Cliarcot, est aussi la foi qui aveugle; le penchant au surnaturel (1) est si développé chez les peuples primitifs ou chez ceux qui le sont restés à travers les âges, qu'on s'explique que, sous le couvert de la religion, l'instinct de conservation ait parfois eptralné les simples tantôt à des absurdités dénuées de sens, comme l'est le culte des reliques, tantôt à des actes qu'une saine morale, dégagée de tout esprit con-r fessionnel, réprouve légitimement. Dans la plupart des calamités publiques, dans les grands incendies, les tremblements de terre, les paniques des foules et des armées, on retrouve ces désordres vésaniques qui aboutissent au crime; ces penchants irraisonnés au suicide ou à l'homicide; ce délire mystique qui s'empare de certains, qu'un obcurcissement passager de la raison transforme en maniaques impulsifs; mais il semble bien que ces troubles mentaux soient plus caractérisés au moment des épidémies de peste.

a On raconte, écrit en son naïf langage Ambroise Paré (2), qu'il y a environ quatre-vingts ans que la peste avait couru de telle rage par la foule Lyonnaise, que les femmes principalement, sans apparence d'aucun mal en leur corps, se jettoyent dedans leurs puits, surmontées de la fureur de telles maladies...

(( Il y en a d'autres, dit-il ailleurs, qui, par l'ardeur de ceste contagion, se sont jettées dans le feu, les autres dedans les puits, aucune es rivières; on en a veu se précipiter par les fenêtres de leurs chambres sur le pavé, se heurter la teste contre les murailles, jusques à en faire sortir la cervelle; ce que fay veu..,, »

C'est encore Ambroise Paré qui nous rapporte qu'un malade soigné à l'Hôtel-Dieu pour la peste, un prêtre, de la paroisse Saint-

(1) Les Italiens, très superstitieux comme tous les Méridionaux, reconnaissaient k la peste une cause surnaturelle ; ils y voyaient les effets de la colère divine. Les médecins de la Provence lui donnaient une oriKine moins relevée. Selon les uns, c'était « un feu sorU de la terre» ou tombé du ciel dans l'Orient et qui, «'étendant vers le couchant, consuma plus de cent lieues, dévorant hommes, animaux, arbres et pierres » ; selon d'autres, c'était « une pluie de vers ou de serpens. » Il ne faudrait pas considérer cette dernière opinion comme une simple aberration de l'imagina Uon en délire; peut-être ces derniers savants soupçonnaienMlfl dé]à la nature microbienne du virus pestilentiel; tout au moins attribuaient-ils le fléau à des miasmes répandus dans l'atmosphère.

(2) Amb. pABi, Traité de la Peate^ cité par Meiob, Àrchivetf gmérale» de médecine^ I, p. 635, 18»7.

il2 CABANilS

Eustache à Paris, fut pris tout à coup de manie homicide : il se lève du lit en furie, avec sa dague frappe plusieurs malades couchés dans leurs lits et en tue trois : a Et n'eus! été qu'il fust descouvert par le chirurgien dudit Hostel (lequel le voulant arrester reçut un coup de dague dedans le ventre dont il cuida mourir) il eust occis autant quHl en eust trouvé. . . ».

D'autres fois, le malade, mû par un fatalisme inexplicable, vole vers la mort comme vers la délivrance : une jeune femme, après avoir perdu son mari et deux de ses enfants, se sentant atteinte à son tour, s'ensevelit et se coud elle-même dans son linceul. Il y en eut qui, par pudeur, s'enveloppèrent eux-mêmes dans un drap quand ils sentirent leur dernière heure approcher, afin de ne pas être enterrés nus.

Ailleurs on vit un homme plus que nonagénaire qui, étant à la campagne, et ayant perdu tous les siens, creusa lui-même sa fosse, mit sur le bord un peu de paille et se coucha de manière qu'en expirant il pût tomber dedans, sans exposer personne à prendre son mal, pour l'enlever de sa maison s'il y était mort.

Le trait suivant mérite de ne pas être passé sous silence : une paysanne, durant sa maladie, refusa d'être soignée par son mari, de peur de lui communiquer la contagion. Comme elle jugea qu'après sa mort il serait obligé de la porter lui-même en terre et qu'en lui rendant ce dernier devoir il pourrait gagner son mal, elle lui demanda une longue corde, qu'elle s'attacha aux pieds quand elle vit son dernier moment approcher, afin qu'il pût la traîner dans la fosse sans aucun danger pour lui (1).

La mort était partout si présente, qu'on s'habituait à l'envisager de sang-froid : un homme et sa femme, restés seuls dans une maison, furent attaqués en même temps de la peste et se regardèrent comme perdus, dans l'impossibilité où ils se trouvaient de recevoir du secours. Hanté par cette idée, le mari se mit à creuser deux fosses : puis, quand il comprit que c'était la fin de ses maux, il fit ses adieux à sa femme, moins accablée que lui par le mal et se laissa choir dans la fosse (2) qu'il avait creusée, s'ollrant de luimême, pour ainsi dire, à la mort.

(1) Papon, De la peste, I, p. 182-183.

(2) Généralement on enterrait dans les églises; quand" on eut rempli les tombeaux des églises, force fui bien d'inhumer hors des temples saints. Lors de la

Dans la relation de la peste de Digne (1629), que nous empruntons à Gassendi, nous trouvons à noter des phénomènes encore pins étranges, qui ne peuvent se justifier que par un détraquement cérébral : c'est ainsi qu'on vit un malade sortir subitement de son lit, grimper le long des murs de sa maison, monter sur le toit et faire voler les tuiles dans la rue. Un autre, étant monté au faîte de son logis par le moyen d'une échelle, y dansa quelque temps, descendit ensuite, courut partout, jusqu'à ce que, s'étant présenté au corps de garde, il y fut tué d'un coup de fusil. Un troisième s'échappe de l'hôpital, vole chez sa femme qui eut la faiblesse de se prêter à ses désirs, et ils meurent l'un et l'autre dans leurs embrassements.

Que dire encore de cette femme enceiate qui, à peine délivrée de son fruit, courut en chemise dans des endroits escarpés et tomba dans un précipice où elle perdit la vie; de cet homme qui, s'imagi* nant dans son délire qu'il pourrait voler, prit son essor d'un endroit élevé et mourut de la chute !

Un autre, croyant être dans un vaisseau battu de la tempête, jetait ses meubles dans la rue, comme si c'étaient des marchandises dont il fallait se délivrer pour éviter un naufrage. Mais comment ne pas être pris de pitié pour cet infortuné, qui jeta par la fenêtre son fils encore au berceau I

Le fait suivant paraîtrait incroyable, s'il n'était attesté par l'écrivain probe et consciencieux auquel nous l'empruntons. Gassendi assure qu'un homme attaqué de la peste, étant resté sans mouvement, sa femme lui creusa une fosse ; mais que, n'étant pas assez forte pour l'y porter ou l'y traîner, elle le laissa quatre jours dans son lit, au bout desquels il se réveilla, courut les champs, fit le prophète (sic) et annonça le jugement dernier, en exhortant les mécréants à faire pénitence, a II maudissait ceux qui refusaient de fléchir le genou devant lui, et ût beaucoup d'autres extravagances

peste de Gonstantinople, on se résigna à faire creuser, liors des portes de la ville, de grandes fosses où on transporta les pestiférés. C'est par là, semble-t-il, qu'on aurait dû commencer; mais la crainte superstitieuse de profaner les corps des chréUens les avait jusqu'alors détournés d'une mesure que l'hygiène seule aurait po imposer.

Archivée de f^arasitologie^ IV, n* 1, 1901.

pendant tout le temps que dura son délire, qui finit avec la maladie, dont il revint » (1).

Ce qui surprendra moins, c'est que beaucoup de malheureux, ne donnant qu'un signe apparent de vie, furent enterrés comme de vrais cadavres. 11 en fut qui reprirent leurs sens dans la bière, ou dans le char sur lequel on les portait. La commotion tira de la léthargie où elle était plongée une jeune fille de vingt ans, quand on la jeta sur un monceau de morts. Une autre, qui avait glissé dans une fosse ouverte, y resta trois jours sans mouvemeRt ; le quatrième, elle fut réveillée par la douleur que lui causa l'éruption d'un bubon qui fut, en l'espèce, providentiel.

C'est durant cette môme épidémie de Digne, que l'on vit les paysans confisquer les provisions que des personnes charitables envoyaient à leurs parents ou à leurs amis de la ville et les revendre ensuite à des prix exorbitants. Etait-ce l'appât du gain qui les poussait, on a peine à le' croire, quand on voit ces brutes à face d'homme délibérer s'ils ne mettraient pas le feu à la ville pour enrayer les progrès du iléau, et parce qu'ils ne voyaient aucun autre moyen d'enterrer les quinze cents morts(2),qui restaient encore dans les rues ou dans les maisons. Ce n'eut pas été trop mal imaginé, s'ils avaient eu la précaution de faire sortir au préalable les malades et les gens valides. Malgré sa barbarie, ce projet allait être mis à exécution, quand on apprit que la peste venait d'éclater dans quatre autres villes. Digne dut à cette seule circonstance d'être préservée. On se contenta de mettre le feu à une maison de campagne, où périt toute la famille du propriétaire, qui s'y était retirée pour éviter la contagion (3).

En Lorraine, les paysans vivaient en bétes dans les bois, et souvent ne trouvaient plus que des glands et des racines. La soldatesque leur faisait en outre subir de cruels supplices. « Les pauvres paysans, dit dans ses Mémoires l'abbé Drouin, étaient

(1} Papon, De la peste, I, p. 198.

(2) Dans les Hautes-Alpes, des villages entiers furent dépeuplés et abandonnés; on laissa tomber en ruines les maisons qu'on regardait comme des foyers d'infection. Le vieux proverbe qu'on entend souvent répéter dans ces montagnes : li voua luu nmou nier (il lui souhaite le mul noir) rappelle l'cflroi inspiré par la peste noire. — La Doucette, Histoire des Uautes-Àlpes^ 3« édition, p. 65.

(3) Papon, op. cit., I, p. 201.

jetés dans les cachots et, par une insigne malice^ pour les forcer à se rançonner, on les fouettait nus, pendant qu'au son du violon on les forçait à sauter et à danser. Tantôt les Hongrois et les Croates leur entouraient la tète avec une cordé qu'ils serraient tant qu'ils pouvaient la tordre; tantôt ils leur serraient les doigts entre le chien d'un pistolet ou d'une arquebuse, et le plus souvent leur liaient les mains derrière le dos, la tête contre les genoux et les cuisses, et les ayant réduits comme en un peloton, à coups de bâton les faisaient rouler. »

On vit même, dans ce misérable pays, des femmes marnjer leurs propres enfantSy et se dire Tune à l'autre : « Tu mangeras aujourd'hui la part du mien, et demain je mangerai ma part du tien. » C'est d'après M. de Bouveau, témoin oculaire de ces faits, que Dom Cal met raconte ces horreurs, parmi lesquelles encore le fait d'Etienne de Hennin, coadjuteur de l'abbaye de Longueville, qui, étant un jour à Forsvillers, près de son monastère, y trouva la femme de son cocher, Gertrude Spork, qui mangeait la chair de son mari mort de faim (1) I

La folie allecte, du reste, toutes les formes : après les cas d'anthropophagie que nous venons de relater, voici des^cas d'auto-mutilation : les aliénistes en ont souvent signalé d'analogues. « Il s'en est trouvé, dit Ambroise Paré, saisis de telle appréhension de la mort, estant frappés de cette maladie, que pour se secourir eux-mêmes, ils se sont appliquez des fers ardans sur la bosse, se bruslans tout vifs. Autres l'ont arrachée avec des tenailles, pensant se garantir ».

Il régnait un aflolement tel, que les femmes grosses, seulement soupçonnées de peste, étaient « délaissées et abandonnées à leur enfantement » ; les enfants dont la nourrice avait succombé à l'épidémie courante étaient condamnés à une mort certaine, faute de soins.

La peur du fléau engendrait chez certains un véritable délire de la persécution et comme les persécutés se transforment facilement en persécuteurs, on en vit poursuivre de leur haine démente ceux même qui exposaient leur vie pour les sauver. Lors d'une épidémie de peste qui sévit en Russie il y a quelques années, on

(1) Dbugnt, Des épidémies et en particulier de la grande peste du XVll* niecle en Lorraiii^, p. iTi-Hè,

signala de véritables atrocités commises contre les médecins. Déjà, au seizième siècle, on lapidait ceux qui se dévouaient à secourir leurs semblables : « A Lyon, lorsqu'on apercevait seulement es rues les médecins, chirurgiens et barbiers esleus pour panser les malades, chascun couroit après eux à coups de pierres pour les tuer, comme chiens enragez, criant qu'ils ne devoyent aller que de nuict. »

On n*a peut-être pas perdu le souvenir des émeutes qui marquèrent en 1841 l'épidémie de peste dans la Basse-Egypte. On vit alors des foules furieuses se jeter sur les médecins européens, qui étaient accourus au secours des malheureuses populations égyptiennes. Ils ne pouvaient se montrer en public qu'accompagnés d*une forte escorte.

Des pestiférés, que la maladie n'empêchait pas de sortir de leurs demeures, enlevaient leurs chemises et s'efforçaient d'en envelopper les médecins en s'écriant : a Fasse le Ciel que la peste dont je suis atteint se communique à toi et que ces bardes te la donnent, puisque toi, infidèle, tu t'opposes à ce qui est écrit et que tu oses combattre un mal que Dieu nous envoie I »

Le même fanatisiine animait à la fin du dernier siècle, les Nadis (une tribu tunisienne), qui, après avoir été très éprouvés par la peste, venaient jeter dans la place de la Galle, par-dessus les remparts, des débris de vêtements qu'avaient portés des pestiférés. Ces forcenés espéraient transmettre ainsi la terrible maladie aux chrétiens de cette ville, qui avaient réussi à s'en préserver par de sages mesures d'hygiène. Enfin, il y a quelques mois à peine, n'a-t-on pas vu la population d'Oporto insulter, lapider, le médecin Ricardo Jorge, qui avait eu le courage de dénoncer l'existence du mal — et l'un des médecins de la mission française obligé de demander la protection des autorités contre des misérables fanatisés qui le poursuivaient à coups de pierres.

Jadis on allait jusqu'à autoriser le lynchage, faute de pouvoir l'empêcher; était-on soupçonné d'avoir semé (1) la peste, que la foule pendait celui qu'elle jugeait coupable, haut et court, sans

(1) Un mandat du ConaeU d'État suppléant le Conseil de santé, du 19 juin 1587, alloue cinquante florins pour achat de l)ois, paUle et soufre^ nécessaires à Texécotion de Claude Rotiat, semeur de peste {Archives de la Chambre des eofnptes).

LA PESTE DANS L'îMAGINATION POPULAIRE 117

autre forme de procès ; ces exécutions furent relativement fréquentes et l'on dut instituer des tribunaux de santé, qui substituèrent leur autorité à la justice par trop sommaire du peuple.

A ce propos, durant la peste de Milan, survint un fait qui mérite d'être relevé, parce qu'il peint à merveille les mœurs populaires. C'était l'usage dans cette ville, que le carnaval durât jusqu'au premier dimanche de carême. Prévoyant que les mascarades ne feraient qu'alimenter le fléau, le chancelier de la cité proposa leur suppression.

Ce fut un toile général ; le mal ne fit naturellement que s'étendre. Pour le conjurer, on résolut de faire des processions et d'invoquer la Divinité. Mais le Très Haut resta sourd à toutes les prières. On ne manqua pas de chercher une cause extraordinaire à un événement qui n'avait rien que de très naturel. On crut que des méchants avaient fait brûler des hardes de pestiférés et qu'ils en avaient répandu les cendres dans les rues où la procession devait passer ; parce que les jeunes gens de l'un et de l'autre sexe marchaient ce jour-là pieds nus par esprit de pénitence. Ce qui donna lieu à ce conte absurde, c'est que des hommes avaient été, disait-on, assez pervers pour composer un onguent, dans lequel ils avaient fait entrer tout ce que des suppurations pestilentielles et des eflets empestés pouvaient contenir de contagieux et de mortel. Ils se servaient de cet onguent pour transmettre le venin aux personnes qu'ils voulaient perdre. Le fait que nous rapportons, d'après un historiographe de la peste (1), fut juridiquement constaté; les coupables furent pris et punis ; la maison où ces artisans du crime opéraient fut rasée et l'on éleva sur le terrain, le l^^^ août 1630, une colonne commémorative de cet exécrable forfait (2).

Quand il ne pouvait s'en prendre ni aux semeurs de peste, ni aux médecins, le peuple tournait sa fureur contre les Juifs. Après la

En 1567, le séoatear Balland avait été chargé d'informer à Saint-Jean de Man* rienne à l'occasion de certaines semences de peste (Saint Génis, Histoire de la Savoie, II, 208. note 4).

(1) Papon, op. cit., p 162-163.

(2) Le fait, H est vrai, a été contesté, mais sans preuves bien solides (Papon, Oe ta peste, 1, 163 et seq.)

cruelle épidémie de 1348, bon nombre de ceux qui avaient échappé au mal, frappés d'une sainte terreur, voulurent, en manière d'expiation, s'infliger la discipline. De toutes parts surgirent des confréries de pénitents et de flagellants, qui prirent le titre de frères de la croix. Après avoir envahi la Hongrie, puis l'Allemagne, ces hordes sauvages pénétrèrent en France. Ils arrivèrent à Strasbourg en 1349 : ils s'y divisèrent en deux groupes, dont l'un se dirigea vers le Nord, l'autre vers le Midi.

Ce fut alors que commença une violente persécution contre les Juifs; en Suisse, à Chilien, Berne, Bàle et Fribourg, on se livra à de grands excès contre ces malheureux, qu'on forçait, en les soumettant à la torture, à avouer le crime imaginaire d'avoir empoisonné l'air et les eaux. Ces bruits d'empoisonnement se répandirent par toute l'Europe.

Une diète s'assembla à Bennefeld en Alsace; des évéques, des seigneurs, des barons et des députés des comtés et des villes y assistèrent et rendirent un arrêt sanglant contre les Juifs; dès lors, on les brûlait et on les massacrait de toutes parts.

A Spire, les Juifs réduits au désespoir s'enfermèrent dans leurs maisons et s'y brûlèrent.

Deux mille Juifs furent brûlés à Strasbourg sur un immense bûcher ; on laissait la vie à ceux qui recevaient le baptême ; ceux qui essayèrent de se dérober aux flammes par la fuite furent massacrés dans les rues. La diète annula tous les titres de créance des Juifs et fit distribuer leur argent aux pauvres. Ces massacres continuèrent dans toutes les villes des bords du Rhin.

Les flagellants entrèrent à Mayence au mois d'août 1349, un combat s'engagea entre eux et les Juifs ; ceux-ci accablés par le nombre succombèrent ; douze mille furent égorgés ou brûlés dans leurs maisons.

A Essling, tous les Juifs furent brûlés en masse dans leur synagogue. Les mères juives jetaient elles-mêmes leurs enfants dans les flammes, pour les sauver du baptême; et, furieuses, elles s'y précipitaient ensuite. Ces exécutions sanguinaires eurent lieu aussi en France et en Italie.

Le pape Clément V protégea le plus qu'il put les Juifs et surtout ceux d'Avignon et, par un bref, il les déclara innocents des crimes

LA PESTE DANS l'iMAGINATION POPULAIRE 119

qu'on leur imputait. L'empereur Charles IV fut aussi favorable à ces proscrits.

Le duc Albert d'Autriche brûla et pilla les villes qui avaient persécuté les Juifs, aûn de s'emparer des richesses qu'elles avaient prises de ces infortunés ; néanmoins le peuple en brûla encore quelques centaines dans la citadelle elle-même de Kysbourg. Il ne resta plus aux Israélites que le parti de se réfugier dans la partie la plus éloignée de la Lithuanie, où Boleslas V, duc de Pologne, leur accorda un asile, avec la liberté de conscience, faveur qu'ils durent à Esther, femme du prince, qui était leur co-religionnaire.

Le prétendu poison dont on soupçonnait les Juifs de se servir était, dit-on, composé d'Araignées, de sang de Hibou et d'animaux venimeux.

A Paris, les Juifs, épouvantés, se réfugièrent non loin de la ville dans la forêt de Sainte-Opportune ; mais, menacés d'y être cernés, ils revinrent dans la rue dite des Hérétiques qu'ils habitaient (1). Le peuple se jeta sur eux et les égorgea en si grand nombre que leurs cadavres, laissés sans sépulture, y servirent durant plusieurs mois de pâture à un troupeau de Loups qui rendirent longtemps ce quartier inabordable (2).

Détournons-nous un moment de ces horreurs et entamons un chapitre plus divertissant.

C'est une observation de tous les temps qu'au milieu de la tristesse générale, la gaieté ne perd jamais ses droits (3) ; encore une

(1) Cette rue prit easnite, au rapport de Borelus, le nom de trans-non-esère, dont on fit par la suite le verbe transnaniser^ qui siguifialt égorger^ et enfin on a donné à cette rue le nom de Transnonain^ devenu si tristement célèbre par les massacres qui s'y commirent en lS3fc.

(2) OzANAM, Histoire médicale, générale et particulière des maladies épidémigues ; cf. IV, p. 88-90.

(3) Une peste terrible parut à Montpellier à la fin de Tannée 1346 et ne dura pas moins de trois années. A Paris, elle fit d'affreux ravages, en 1348 ; mais, en dépit de l'effroyable fléau, on n'en continua pas moins à chanter et à danser — sur des cadavres. ■ C'est une chose étrange, dit Mézeral, que ni le fléau de la guerre, ni le fléau de la peste, ne corrigèrent point notre nation. Les danses, les pompes, les Jeux et les tournois continuaient toujours ; les Français dansaient pour ainsi dire sur le corps de leurs parens ; ils sembloient témoigner de la ré)ouis8anc6 de l'embrasement de leurs maisons et de la mort de leurs amis. »

ISO CABANES

preuve qu'aux époques de désolation, l'incohérence règne en mattresse.

En 1526, à Grenoble, une épidémie éclate. La peste a souvent visité ces régions ; on commence à ne plus s'en effrayer. Pour se distraire de la misère présente, on joue des mystères; des tréteaux à plusieurs étages sont dressés ; le peuple accourt, contemplant les écriteaux, les banderolles, les personnages allégoriques, écoute les farces et soties mises, sans souci des anachronismes les plus grossiers, dans la bouche des personnages. Quel est le boute-en-train, ' le décorateur, le costumier, l'auteur souvent, l'acteur parfois, de ces pièces qui sont elles-mêmes un préservatif contre la tristesse et partant contre la contagion (1) ? C'est un médecin, Pierre Aréoud, maître Pierre, comme on le nomme quand il passe. Il reçoit, du reste, 66 florins 8 sous pour l'indemniser de ses peines et de ses frais.

En 1527, la peste laisse un peu de répit. Le gouverneur François de Bourbon, comte de Saint-Pol, fait son entrée à Grenoble; il s'agit de le recevoir convenablement : « échaffauds, jeunes filles bien costumées, écriteaux symboliques, etc.. )), rien n'y manque. Quel est encore le metteur en scène, le grand imprésario? toujours maître Pierre! Il reçoit pour sa peine 30 florins (2).

Les médecins n'avaient pas besoin de monter sur les planches pour se donner en spectacle : ils n'auraient eu qu'à se montrer pour exciter le fou rire, si les malades qu'ils allaient visiter avaient été d'humeur à se livrer à une démonstration joyeuse. Qu'est-il, en effet, de plus burlesque que le vêtement, dont ils eurent, à certain moment, l'idée de s'affubler? N'était-ce pas un véritable costume de carnaval ; jugez-en plutôt : « masque en peau engainant la tête et le cou et simulant une tête d'oiseau, œil

(1) On n'était pas si tolérant dans d'autres régions : « A Auxerre, le substitut du procureur avait enjoint aux curés d'interdire à leurs paroissiens la danse le Jour de la fôte, à cause de la peste. Le vicaire de l'église de Saint-Regnobert accueillit cette injonction avec des injures et fut condamné à cent sous d'amende. Les tambourins furent saisis pour avoir joué et fait danser. Jean Regnaudin, un des notables de la ville, paie aussi une amende pour avoir joué aux dés et dit : « que c'étoit grant dommaige que d'empescher de jouer; qu'il fallait bien passer le temps à jouer, puisqu'on ne savolt que faire. » — Cl. Janin, Les pestes en Bourgogne ; cf. p. 20.

(2) BoRDiBR, La médecine it Grenoble^ p. 18.

LA PESTE DANS l'iMAGINATION POPULAIRE 121

rond, bec allongé; ce masque, coiffé d'un chapeau d'ecclésiastique, se continue au niveau des épaules avec une robe d'enfant qui tombe droite aux talons; les mains sont perdues sous des gants énormes, une baguette est tenue à la main gauche : c'est dans cet accoutrement que nos pères allaient visiter les pestiférés. Une gravure du temps nous donne l'explication de la toilette ainsi composée : l'œil est de cristal, le bec figure un long nez rempli de parfums, le masque, la robe et les gants sont de maroquin du Levant. Manière admirable de se garantir de la contagion de la peste; celle-ci se communiquant par l'attouchement ou la respiration, le maroquin du Levant et le bec à parfums en défendaient l'entrée (1).

A qui devait-on cette mirifique invention, qui eût dû faire la fortune de son auteur? A un médecin de Louis XIII (2), très répandu dans la bonne société et qui avait eu cette inspiration géniale pour se préserver de la maladie régnante.

Une revue médicale étrangère (3) a reproduit naguère une gravure, représentant une variation du même costume (4). Au-dessous de la gravure on lisait cette inscription : u Image de l'habit en cuir de Cordoue d'un médecin de Marseille pendant la peste, portant dans l'enveloppe du nez (5) des fumigations et tenant la

(1) Cf. Janus, I, 1896-97, p. 99.

(2) Il s'agit du D*- Charles de rOrme, médecin du roi Louis XIII et à cette époque très en vogue dans le plus grand monde, qui tint avec l'abbé de Saint- Martin, son biographe, la curieuse conversation rapportée par M. Bernardin {Revue de Paris, 1896, p. 191-218).

(3) Janm, 1896-97, p. 299.

(4) Bien avant celte époque, les médecins des pestiférés étaient astreints à porter un costume spécial :

• En 16i8, l'Hôpital de l'Isle (à Grenoble) recommence à recevoir ses tristes pensionnaires et un chirurgien nommé... Rochefort est désigné pour être Interné. On achète même pour lui un costume de couleur amaranlhe. » — Di* Bordier, La médecine à Grenoble, p. 63.

(5) Il y a quelques années, un professeur à l'Ecole de médecine de Reims, le ly Henrot, vint présenter à l'Académie de médecine un appareil de son invention, destiné à préserver les médecins des maladies contagieuses, s'inspirant de ces principes émis par Pasteur :

l' Que les agents miasmatiques infectieux et virulents résident dans les aliments solides ayant une forme déterminée (corpuscules de pus, Bactéries) ;

2* Que l'atmosphère viciée tient en suspension ces divers éléments ;

3* Que ceux-ci, mêlés à l'air, sont arrêtés par une couche de ouate placée sur leur passage.

M. Henrot avait imaginé un cornet très simple, dont 11 soumit deux modèles k

4â2 CABANES

baguette avec laquelle il doit tâter le pouls », par Jean-Melchior Fuesslinus. Cet artiste, originaire de Zurich, est mort en 1736 dans sa 59« année ; il était donc né en 1677. D'après ces dates, il se pourrait fort bien que l'apparition de cette gravure coïncidât avec répidémie qui sévit en 1720 et où non seulement Marseille, mais presque toute l'Europe, subit le terrible fléau de la peste bubonique.

A Aix, pendant cette même peste de 1720, il y avait un médecin qui n'allait jamais voir de pestiférés sans faire porter devant lui un flambeau de poix et de fleur de soufre (1).

D'autres, en Italie, s'appliquaient, en pareille occurrence, sur la face un masque à lunettes, ou bien ils mettaient au-dessous du nez un linge imbibé de vinaigre (2).

Les gardes qui servaient les pestiférés au lazaret (3) de Marseille, n'entraient dans la chambre du malade qu'en sabots, en pantalon et en gilet de toile cirée, et des gants de même.

On allait jusqu'à recommander aux médecins de ne tâter le

r Académie. L'air inspiré traversait une couche de ouate, placée entre deux lamelles de toile métallique; l'air expiré sortait par un orifice, muni d'une soupape facile à soulever. Les personnes qui approchent les malades devaient se mettre ce respirateur devant la bouche, comme les myopes se mettent une paire de lunettes sur le nez, pour être infailliblement à l'abri du croup, de la variole, de la rougeole» de la scarlatine, de la peste, etc.

Le cornet du professeur Henrot a eu un ancêtre : c'est le masque du médecin de l'Orme. Mais autres temps, autres mœurs ; en notre siècle, le médecin doit aller au feu sans cuirasse et à visage découvert.

(1) L'emploi du soufre comme désinfectant paraît remonter à la plus haute antiquité (Cf. Chronique médicale, 1898, p. 708).

(2) Cf. Papon, De la Peste, p. 424-426.

(3) Dans le lazaret de certaines villes se tenaient les médecin, chirurgien, blanchisseuse, boulanger qui fournissait le pain à un tarif convenu ; il y avait, en outre, des lits qu'on louait aux personnes selon leur condition. Les consuls y faisaient porter les drogues nécessaires pour la composition des parfums : feuilles de laurier, thym, lavande, romarin, rue, semence d'anis, fenouil, cumin, graines de genièvre, racine d'iris de Florence, encens, poix blanche et noire, soufre, antimoine, corne de cerf frappée. Les feuilles, les graines, les racines, mises -grossièrement en poudre, étaient jetées et mêlées avec l'antimoine dans une grande bassine, où étaient fondus poix, encens et soufre. Les marchandises étaient convenablement disposées pour recevoir le parfum dans un appartement bien fermé. Dans un brasier placé au milieu, on jetait une quantité convenable de la composition pour produire une fumée très épaisse. Le lendemain, on ouvrait les portes et les fenêtres et, au bout de quelques heures, on pouvait remuer les marchandises sans aucune crainte.

LA PESTE DANS L'iMAGINATION POPULAIRE 123

pouls à un pestiféré, qu'après avoir trempé les doigts dans du vinaigre. On ne devait pas prendre de tabac ni avaler de salive pendant la visite.

Voici les prescriptions d'un éminent praticien du temps jadis, François Ranchin, chancelier de l'université de Montpellier (1).' Elles étaient prises très au sérieux ; aujourd'hui elles font sourire notre scepticisme :

« Qu'on aborde de deux pas les malades en leur parlant, et qu'on se tienne à côté pour ne pas recevoir leur haleine ; qu'on ne touche rien dans leur maison, mais qu'on le fasse faire, s'il est nécessaire, comme tirer un rideau, l'agencer, etc.

» Pour donner la communion, sera bon d'avoir une vergetle (petite verge) de la longueur d'un pan et demi (treize à quatorze pouces environ) et au bout d'icelle un petit croissant d'argent, pour porter le Saint-Sacrement dans la bouche du malade, lequel avant lui donner, le prêtre serrera fort étroitement le manche de son habit et surplis, afin qu'il ne touche rien du malade tenant le flambeau entre eux deux (2).

» Qu'on se tienne toujours debout sans s'asseoir ou mettre à genoux, et faut prendre garde que l'habit ne touche du bord à terre. Les habits les plus usés et pelés sont les meilleurs pour visiter les malades.

» On fera passer les habits sur le feu, au retour des maisons infectées, et les souliers aussi parce qu'on peut marcher sur les crachats ; même on pourra présenter le visage sur la flamme en passant. )>

Puérilités que tout cela, ne pourra-t-on s'empêcher de penser; et cependant, à la réflexion, cela n'est point si déraisonnable : N'at-on pas reconnu depuis que le crachat desséché était un des plus puissants véhicules du contage morbifère? Que le feu est le plus parfait destructeur des microbes ? Ne flambe-t-on pas les instruments de chirurgie avant d'en faire usage?

Nous n'avons jusqu'à présent fait qu'une allusion passagère aux anciens traitements de la peste.

(1) Dans son Traité de la Peste, p. 124-126.

(2) Cf. Chronique méaicale, 1S98, p. 772.

Il fut un temps où rempirisme le plus grossier présidait à l'hygiène publique, aussi bien qu'à la thérapeutique ; les auteurs antérieurs au XVIIo siècle nous ont conservé les formule;s des mixtures les plus malpropres, des médications les plus saugrenues. * Vambre était au premier rang des préservatits dit internes; mais, comme il était d'un prix assez élevé, il était réservé « aux personnes les plus considérables qui en puissent faire la dépense. )) L'Empereur Rodolphe, dit un auteur (1), se servait ordinairement de Yambre rectifié, qu'Elisabeth, la reine vierge d'Angleterre, lui avait, par grande faveur, envoyé. Le même apothicaire qui débitait l'ambre aux riches personnes, fabriquait à l'usage des bourgeois les grains de santé; ils étaient à base de thériaque, de myrrhe, de safran et de camphre, macérés pendant plusieurs jours dans de Tesprit-de-vin. On y ajoutait de l'ambre, du musc, et autres ingrédients.

Les dragées de Saint-Roch, un produit très heureusement baptisé et que devrait bien reprendre un spécialiste de nos jours, étaient tout au plus bonnes pour le menu peuple.

Il y avait, en outre, des a préservatifs externes », qui agissaient par une sorte de « vertu magnétique », en vertu de laquelle ils attiraient les venins et la contagion du dedans au dehors des corps (2).

Ces remèdes s'ordonnaient sous le nom de penta>cules, periaptes, amulettes, huiles et emplâtres magnétiques (3).

(1) Cabinet secret d£$ grands préservatifs et spécifiques propres contre la peste. Rivières pestilentielles, etc., ouvert et publié par M. 1. L. Monnibr, docteur en médecine de Leurs Altesses Monseigneur et M"* de Guise. Paris, M. DC. LXVI (1666j.

(2) Le tabac à fumer était le premier des préservatifs aux ye^x de Diemerbrœclc, grand médecin de Nimègue, qui ajoute aussi qu'en temps de peste» le public qui craint la mort doit fixer les yeux sur la vie et Thygiène privée des médecins et, pour donner l'exemple, il raconte minutieusement les moindres détails de sa vie journalière.

(3) En 1721, les consuls avertissent le public du passage à Grenoble du sieur Thiorus, dit le FranCy chirurgien des hôpitaux (?) de Rennes, Milan, Montpellier, Paris et Lyon.

La même année, les consuls correspondent avec un M. de Carlmiers, qui leur écrit de Paris pour leur offrir un « secret pour la conservation de la santé, la préservation de la peste et la guérison de tous maux, lequel ne consiste que dans une peau de Cygne, qu'U a la faculté d'apprêter; la dite peau apprêtée est, par elle-même, miraculeuse, dont plusieurs rois, reines, princes et princesses ont fait

Les petitacules étaient de grandes médailles, formées d'une pâte magnétique, enfermée entre deux cristaux, entourés d'un cercle d'or ou d'argent, « percées à jour pour les personnes de qualité, » ou entre deux morceaux de drap, « en forme d'Agnus ou de scapulaire, pour les personnes moins considérables. » On les portait entre les habits et la chemise « du costé du cœur » (1).

Les périaptes étaient des nouets, sachets ou médailles, percés à jour et remplis de poudrés, animaux ou pâtes magnétiques « pour porter au coi suspendus avec un ruban ».

Les amulettes étaient constituées par les mêmes substances que ci-dessus, enveloppées « entre deux linges fort déliés, ou deux morceaux de taffetas pour les appliquer sur le col des bras en forme de brasselets. »

Les animaux qui entraient dans la composition de ces préservatifs étaient des plus variés ; c'étaient principalement des Araignées, des Vipères, des Scorpions et des Crapauds.

Un préservatif, qui a joui d'une vogue considérable, c'est la racine de Zédoaire. « J'ai connu, raconte Lamelin (2), un prêtre qui, pendant vingt longues années, a visité les pestiférés et qui, ayant une racine de zédoaire dans la bouche, ne fut jamais touché par la peste. » (3).

Une pratique recommandée par un médecin grenoblois et qui était excellente, consistait à tenir dans la bouche un mélange de :

Écorce de citron. Cannelle,

Orange sèche, Clous de Girofle.

Les propriétés microbicides de l'essence de Cannelle et de celle

beaucoup d'état pour sa grande propriété qui dure plus de 15 aus. Elle se porte sur la poitrine, sur la chemise, etc...» — BoRDiBR,Ia médecine à Grenoble, p. 111.

(1) « Par-dessus tout enfla, on recommande de porter sur le cœur, enfermée dans un petit sachet, une pierre d'hyacinthe, qui sûrement tous préservera du Mal contagieux. » — Caplbt, La Peste à Lille; cf. p. 31.

(2) La littérature médicale lUloise possède un ouvrage, qui eut en son temps un sttoeès considérable, si on s'en rapporte aux trois édiUons successives qui en furent pubUées en quelques années. Ecrit en français par Nicolas Lamelin, il fut, en 1628, traduit en latin par le fils de l'auteur, Engelbert Lamelin, médecin à Lille. En 1629, une édition nouvelle paraissait à Valenciennes. C'est qu'en effet le titre de l'ouvrage était fort séduisant : De vita longa avec une seconde partie : Tractattis de peste ejus que preservatione.

(3) Caplct, La peste à Lille au lYII^ siècle. Thèse de Lille, 1898; et p. 29.

de Girofle sont aujourd'hui reconnues. Ce masticatoire se rapprochait d'ailleurs beaucoup de celui dont se trouvent si bien les populations de l'Inde orientale, qui mâchent le bétel, mélange où entrent le Piper methysticum avec la noix de l'Areca catechuy la muscade, la cannelle, le girofle, le camphre et le cachou. Elles évitent ainsi la diarrhée de Cochinchine, et même, dans certains cas, le choléra. Il est curieux, sous ce rapport, de voir tous les peuples se rencontrer pour chercher les mêmes ressources dans la matière médicale dont elles disposent et de constater combien nos prédécesseurs du XVII® siècle avaient eu la main heureuse (1).

Tout n'est pas, du reste, à rejeter, tant s'en faut, dans les mesures prises par nos ancêtres contre les épidémies. Si jusqu'ici nous avons traité (2) avec une indulgence relative ceux qui nous ont précédé, c'est que nous n'oublions pas qu'ils ont été, sur bien des points, nos précurseurs ; c'est leur rendre justice que de le confesser. Le progrès se fait par étapes successives et les premiers pionniers qui ont jalonné la voie ne doivent pas être honnis ou systématiquement méconnus.

Voici, par exemple, un passage tiré de l'opuscule d'un auteur du XVI® siècle, Pierre Sordes de Figeac ; on va voir les moyens qu'il prescrit pour se garder de la peste :

« Eviter la fatigue, la colère, l'intempérance, l'embrassementdes femmes, d'autant que la fréquentation énerve nos forces et affaiblit nos esprits. Se vêtir de burat d'Auvergne et de camelot gros d'Escot, avec collet en maroquin de senteur, parfumer ses habits avec laurier, rosmarin, serpoulet, marjolaine , sauge, fenouil, bois de

(i) BoRDiER, op. cit., p. 67-68.

(2) Nous n'avons dit que peu de chose, et k dessein, du traitement de la peste : nous aurions eu trop à dire. Voici une recette publiée en 1545 par le médecin François Chappuys, dans un Sommaire de certains et vrays remèdes contre la peste; elie fera juger des autres. On commence par appliquer une ventouse; aussitôt que celie-ciaura cessé de a tirer», prendre un petit Poulet ou une Colombe vivante, leur enlever les « plumes du Ciel, lequel (le ciel!) on applique sur la plaie de la ventouse; puis fermant et ouvrant « souventes fois » le bec du petit Poulet, afin d'aspirer, par l'autre orifice, le venin qui sort par la plaie de la ventouse, on arrivait ainsi à faire sortir la peste. On ne réussissait qu'à la condition de se livrer à cette aspiration, jusqu'à ce que l'0ise«u fût mort!...» — A. Pournier, Bulletin médical des Yos(jfts.

LA PESTE DANS l'iMAGINATION POPULAIRE 427

genébrier, rayrrbe, encens, etc.. ; désinfecter la chambre avec des fumigations de bon foin sec ; ne pas sortir de bonne heure sans avoir bu et déjeuné, et se boucher les oreilles d'un peu de coton qui sente le musc ; tenir dans sa bouche un clou de girofle ou de racine d'angélique ; munir ses mains d'une éponge imbue de bon vinaigre rosat,qu*il faut flairer souventes fois ; porter sur son estomach une avelane remplie d'argent vif et un petit bourset où il y ait de Tarsenic ; enfin prendre deux fois par semaine une pilule composée d'aloès, de myrrhe et de safran » (1).

Toutes ces recommandations n'échappent pas au ridicule ; mais enfin il en est, parmi elles, que nos hygiénistes modernes n'hésiteraient pas à contre-signer.

C'est comme la notion de la transmission de la peste par l'air^ qu'on croirait contemporaine, et que nous retrouvons dans l'ouvrage déjà cité de Lamelin, lequel écrivait au XVII<> siècl^ :

« Puisque la peste est la maladie la plus répandue : sa cause doit aussi être la plus répandue. L'élément le plus répandu est l'air, donc l'air est le plus souvent la cause de la peste. Nous disons le plus souvent, parce que l'air est la cause la plus générale de la peste ; la peste qui ne relève pas de cette cause ordinaire peut avoir son origine dans la mauvaise qualité des aliments, dans l'eau d'un étang que boivent les habitants d'un pays ou dans les récoltes gâtées par les intempéries du ciel.

« Toutes ces causes font la peste, comme nous l'avons dit, non par quelque désordre ou par putréfaction, mais grâce à un principe inconnu, toxique ou délétère » (2).

Dès 1568, Amb. Paré avait signalé, de son côté, le rôle joué par Veau comme véhicule de l'épidémie (3).

(1) Fbrrari oa Grado, Une chaire de inédecûie au XV* siècle. Thèse de Paris, 1899; cf. p. 217.

(2) Gaplct, La peste à Lille au XVU* aiècle. Thèse de Lille, 1898, p. 15.

(3) 11 est vrai qu'à cOté de cette opinioa si judicieuse, on relève, dans le même onvrage de A. Paré, ce passage, qui atteste une certaine dose de naïveté, pour ne pas dire plus :

« On dit aussi qu'il est bon, en temps de peste, de nourrir un bouc en la maison où l'on habite, et le tient-on pour un singulier remède contre la contagion du mauvais air : pour ce que la vapeur du bouc ayant rempli le lieu où il habite empesche que l'air putréfié y tienne place... Toutesfois quant à ce qui est du k>ouc le vulgaire dit une autre raison, c'est qu'une mauvaise odeur chasse l'autre. » — Amb. Paré, Traité de la pente.

(( Après avoir beu... des eaux mauvaises et putrides comme celles qui sont boueuses et marécageuses dans lesquelles se dégorgent les esgoust puants et corrompus, sans qu'iceux aient aucun cours ; esquels on aura jette quelque ordure et lavé le linge et jette excrémiens des pestiférés, comme est un esgout de THostel- Dieu de Paris.... après, dis- je, telle manière de vivre survient ordinairement une peste » (1).

Si nous n'avons presque rien à reprendre à la pathogénie de la peste, telle que la comprenaient les médecins d'autrefois, nous devons à la vérité de déclarer qu'ils s'étaient, avec un souci non moins louable, préoccupé des mesures de prophylaxie publique.

Il y avait des médecins et des chirurgiens dont la mission consistait à visiter « les pestiférés », à prescrire les remèdes utiles et à faire les opérations indiquées. 11 leur était absolument interdit de soigner d'autres malades que ceux atteints de l'affection épidémique régnante et ils devaient prendre les plus grandes précautions pour ne pas infecter les personnes indemnes : ils étaient tenus de porter des signes distinctifs qui les signalassent à l'attention de tous, et de répondre à toute réquisition qui leur était adressée (2).

Dans ce but, le magistrat leur donnait une robe de drap rouge, ce qui les faisait appeler maltres-rouges « roode meesters », et ils devaient toujours tenir ostensiblement en mains un bâton de couleur vive, qui variait suivant les villes et qui était rouge, blanche (3) ou verte. De la sorte, il était possible de les remarquer de loin : les personnes saines s'écartaient au plus vite pour éviter le danger et ceux qui avaient des malades à faire visiter les reconnaissaient facilement et pouvaient les appeler.

Afin d'assurer leur isolement, le magistrat leur donnait souvent une habitation spéciale, entretenue aux frais de la ville et marqué d'un emblème extérieur (4) ; il leur faisait aussi porter par les agents de la maiadie contagieuse tous les objets dont ils avaient besoin (5).

(i) Gaplet, loco citato.

(2) Sgrivb-Bbrtin, L'hygiène à Lille après la Renaissance, LUle, i885.

(3) Lors de l'épidémie de peste qui sévit à Nancy en 1630, les médecins ne pouvaient visiter les pestiférés qu'accompagnés d'un préposé de l'autorité, portant un bâton blanc, et qui avait ordre de les empocher de communiquer avec qui que ce fût... Notre préfet de police, M. Lépine, n'a rien Inventé!

(4) Archives de Doutai, B B-13, f' i293.

(5) Faidhbbbb, Les médecins^et les chirurgiens en Flandre avant 4789 ^cL p 106

LA PESTB DANS L'ofAGINAnON POPULAIRE 129

A côté des médecins et des chirui^ens des pestiférés, existaient d'autres gens, salariés par la ville pour porter aussi secours à ces malades : il y avait, dans certains endroits, un a commis aux pestiférés », chargé de visiter les pestiférés, de leur fournir à manger, de leur distribuer même des secours et d'acheter les objets de première nécessité que réclamait leur dénuement (1).

Parmi les personnes qui se consacraient au service des pestiférés (2), nous ne devons pas oublier les enterreurs^ qui se vouaient à l'inhumation des pestiférés. Leur existence est signalée dès 1481. En 1650 on les réorganisa: ils devinrent la a compagnie d'enterreurs, » sous le commandement d'un ce capitaine de la peste (3). »

Dans le Midi, ces « enterreurs » avaient reçu le nom d*escarrabins, d'où pourrait bien venir notre mot de carabin, dont on a donné des étymologies si fantaisistes (4).

(1) Faidhbiibb, fioles sur la médecine à Béikune avant 479$.

\2) Il exifttait aussi une sage-femme des pestiférés, qui s'appelait encore sagefemme rouge, sans doute parce que, comme les médecins et chirurgiens affectés an service des pestiférés, elle devait porter un vêtement de couleur écarta te qui la dérignAt au public (Cf. Chronique médicale, 1897, p. 377).

(3) Van Hkude, Lille et ses institutions communales,

(4) On a souvent discuté sur l'étymologie du mot cara^tfi,pris comme synonyme d'étudiant en médecine. On a cru que ce mot n'était pas antérieur au XVII« siècle. Or, dans une délibération de l'assemblée communale de Montélimar, en date du 85 avril 1521, on lit : c Pour ce que les scarrabins, et ceux qui sont commis à ensevelirr les mours de la peste n'ont pas logis propisse au lieu où Us sont, pourquoy a esté dit et ordonné que messieurs les consouls leur ayant à fère fère ung chabote et logis de postes (plancbes) là où leur sera plus convenable. »

Les scarrabins étalent plus spécialement chargés d'ensevelir les pestiférés; dans une délibération, con8ig;née sur le même registre que la précédente, on lit : « Les scarrabtns retenus pour ensevelir les morts de peste 0 ; dans celle du 5 mars 1543, a Julllan. esearrabin des pestiférés ». Cest encore ce mot qu'on retrouve dans deux autres délibérations municipales des 23 avril et 3 août 1587, de même que dans le registre de la chambre de santé établie à Montélimar, lors de la peste de 1629. Le 16 février 1631. le consul paie 97 livres à un certain Gauthier, pour « ses gaigea d'escarrabin et corbeau ».

Mais le mot scarrabm n'était pas seulement employé dans le sens de croquemort: il servait aussi à désigner les infirmiers : de même qu'il y avait des corbeaux pour enterrer les morts, il y en avait d'autres pour transporter les malades.

Il fut un moment question (le 23 avril 1587) de confier à la même personne les fonctions d* esearrabin et de parfumaire : le parfumaire recevait 10 écus par mots, outre la nourriture, pour purifier, en y brûlant des plantes odorlfé-

Archivée de ParasUologie, IV, n» 1, 1901. 9

Après avoir fait enterrer les pestiférés, la sollicitude des pouvoirs publics ne s'arrêtait pas là. Si le décès s'était produit dans la maison, on y mettait une barre blanche(l) pour six semaines.

Si le malade était sorti de la maison avant que le décès survint, la barre était verte et durait trois semaines. Cette durée réduite de la quarantaine eut parfois des conséquences bizarres. On vit jeter dans la rue des pestiférés encore vivants, pour éviter que le décès ne se produisît dans la maison et l'on dut prendre des mesures sévères pour éviter le retour de pareils faits.

Si la maison était totalement abandonnée par ses habitants, on y plaçait une barre de fer pour toute la durée de l'épidémie (2).

En 1480, on fit commandement de mettre devant les maisons contaminées une botte d'esîram (paille), dWc aulne de long, de demie aulne de tour, pour que les recannoissant on puisse s'en écarts. On ordonna, en outre, aux personnes qui soignaient les pestiférés de ne pas se montrer en public sans porter à la main une blaîique verghe de trois pieds de long. On interdit aux mêmes personnes d'aller elles-mêmes à la boucherie et au marché au poisson (3).

Toutes ces prescriptions administratives s'accompagnaient de sanctions de nature à les faire respecter. C'est ainsi que l'enlèvement des barres entraînait la fustigation ou le bannissement ; que

rantes et des drogues fournies par les apothicaires, les maisons des pestiférés et les rues Infectées. — Ds Coston, op, ct(., II, 454.

Mais cela ne nous donne pas l'origine du mot carabin ; n'en trouverait-on pas l'explication dans ce passage tiré de la Relation de la contagion de Lyon en 1698, laquelle contenait, entre autres dispositions, celleci : a Quatre hospitaliers marcheront avec carabines par la ville pour appréhender les infects. » Ces mesures rigoureuses étaient, paralt-il, appliquées dans beaucoup d'autres villes. Il est probable, écrit à ce propos le baron de Coston, à qui nous devons de connaître les particularités qui précèdent, que le public aura désigné les infirmiers, et plus tard les étudiants en médecine sous le nom de l'arme dont ils étaient autorisés à faire usage en temps de peste.

La carabine avait servi primitivement aux compagnies d'arquebusiers à cheval ou carabine, mentionnés pour la première fois, d'après Boutaric [Institutions militaires de la France, p. 346) en 1568, et qui sont peut-être d'origine italienne. — Cf. DE Coston, Histoire de Hontélimar, II, p. 137-139.

(1) Après quelques parfums et quelques airiements de ce genre, on tapait barre à la maison et la quarantaine commençait. La chambre de santé insistait vivement pour que 1' i airiement b fut fait de bonne heure et croyait qu'ainsi U était plus efiicace. — Caplet, op. ct£., p. 156.

(2) Caplet, loco cxtato, p. 46.

(3) Caplet, op, cit., p. 36.

La peste dans l'imagination populaire ' 131

romission de porter verge blanche était frappée de griefve punition, — et que le fait d'avoir reçu un infecté dans une boutique entraînait une amende, la fermeture de la boutique (( à discrétion d'eschevin » et la fustigation (l) du propriétaire.

Ces pénalités nous paraissent aujourd'hui excessives, mais nous acceptons néanmoins d'encourir une forte amende, quand nous ne révélons pas à l'autorité les cas de maladies contagieuses que nous observons.

Nous l'acceptons, il est vrai, de fort mauvaise grâce, ignorant ou feignant d'ignorer que la déclaration obligatoire et Venquéte à domicile ont servi de base à l'organisation sanitaire, dès le XVII« siècle.

La déclaration était imposée au médecin et à la famille des malades. On faisait bon marché du secret professionnel et l'autorité cherchait souvent à s'éclairer en utilisant les renseignements recueillis par les médecins dans leur pratique (2). On arriva même, en temps d'épidémie, à exiger que le médecin fournit, dans tous les cas de maladie, un certificat indiquant la nature du mai. Ceux qui n'avaient pas le moyen de payer le certificat d'un médecin devaient s'adresser au chirurgien juré, nommé à cet effet, qui le leur délivrait gratuitement.

Les chefs de famille qui négligeaient d'informer l'autorité des cas de maladie qui se produisaient chez eux, étaient frappés d'une amende de vingt florins, dont un tiers était attribué au dénonciateur. Cette prime à la dénonciation était, du reste, une coutume générale ; et, dès 1635, nous trouvons un fonctionnaire spécial,

(!) Le supplice de la fusUgation était encore fort usité au XVII^^ siècle, u Les sentences portaient que le condamné serait battu de verges à sang coulant. Le nombre de coups était de trente, cinquante, cent, cent cinquante. Le patient (homme ou femme), nu jusqu'à la ceinture, était mis sur un toml>ereau où montait aussi le bourreau. Au lieu désigné la charrette s'arrêtait; on lisait la sentence au coupable qui recevait sur les épaules le nombre voulu de coup de fouet.»— Dbrode, Histoire de Lille, II, 190.

(2) En 1618, un ban ordonna c à tous docteurs en médecine, chirurgiens et aultres se meslant de cure et médicamens de faire rapport au prévost... do ceux qu'Us trouveront dangereusement bleschez aussy tost qu'ils y auront mis la main», ponr éviter que les noises et conflits qui se comcctent ne viennent à leur connoisaanoeet par là, ils demeurent impunis d. En cas d'infraction, ce ïmn infligeait au médecin 60 livres d'amende. {ÀrcMves de Lille, Registre aux bans H, foP 151, cité par Gaplit, op, cit.)

chargé de s'informer des cas suspects et de recevoir les déclarations à ce sujet (1).

En 1631, lors de l'épidémie qui sévit à Nancy, le conseil de la ville prit, entre autres dispositions, celle-ci : que les médecins et les pharmaciens seraient tenus de dénoncer les pestiférés de leur clientèle (2). Dès qu'on avait connaissance qu'il y avait un malade atteint de peste quelque part, on allait le prendre chez lui, on le mettait dans une voiture et on le conduisait aux loges. Le commissaire ou quartenier conduisait alors à la maison les aéreurs (c'est-à-dire les gens chargés d'aérer et de désinfecter les maisons (3), qui y brûlaient des parfums, lavaient les meubles et les rideaux démontés, soumettaient à des fumigations livres et papiers. Il parait même que ces « aéreurs » commirent des vols (4), car le 5 novembre 1631, le duc François dut publier une ordonnance pour réprimer leurs délits (5).

Les aéreurs, pour purifier les maisons, mettaient au milieu de chaque chambre une botte de foin de 3 ou 4 livres, versaient sur ce foin la dose de parfum jugée nécessaire et y mettaient le feu.

Vingt-quatre heures après, on ouvrait les fenêtres, et on recommençait trois ou quatre fois. Le parfum était composé de substances variées, mais fournissait par la combustion une quantité considérable de produit gazeux. Les propriétaires, avant de rentrer dans leur maison désinfectée, devaient passer eux-mêmes par le parfum (6).

Voilà comment les choses se passaient quand le malade succombait à domicile ; mais il fut un temps où, comme pour les lépreux, on prit des mesures spéciales d'isolement à l'égard des pestiférés. On reléguait alors ces derniers dans des maisonnettes en planches, établies hors de la ville, et qu'on appelait des chabottes. En 1581, lors de la peste qui éclata à Marseille à cette date, un

(1) Caplet, op. ciU,

(2) Dblignt. La peste en Lorraine,

(3) La poudre k canon Jouissait d'une grande réputaUon et l'on tirait sur les places publiques comme dans les maisons, des arquebusades dans un but de désinfection. — Caplct, op cit., p. 55.

(4) Le P. Edouard d'Alençon, Les capucins de Rotien pendant les pestes du XVJI« sècle, Paris, 1890; cf. p. 23 et 28, notes.

(6) DiooT, Histoire de Lorraine.

(6) DujoNT, op. dt.

LA PESTE DANS l'IMAGINATION POPULAIRE 133

notaire, ayant à rédiger le testament d'un sieur Plantier, tanneur, s'exprimait de la sorte : <( Lequel estant fermé dans sa maison par le mal contagieux, considérant qu'il est en dangier de bien tost en estre atainct, ses domestiques en estant jà travailhés, délibéré s'en aller aux chabottes (1) ».

Le notaire, pour rédiger l'acte, s'était tenu prudemment dans la rue, près des fenêtres du pestiféré. L'acte ne fut signé ni par le testateur, ni par les témoins, et il se terminait par cette phrase, qu'on retrouve dans tous les documents de même nature :

« Faict et publiquement récité en une des fenestres de ma maison, estant les testateur et témoins dans la rue. »

Les exemples de cet ordre pourraient être multipliés ; nous n'en citerons plus qu'un seul : le 19 juin 1581, Claude (Claudine) Duclaux, femme de Jacques Colas, avocat, atteinte du mal contagieux, se mit à sa fenêtre et dicta son testament, que le notaire écrivit dans le jardin (2).

On constate, dans beaucoup d'actes, que les témoins disent qu'ils signeront, « après que le mal de contagion sera appaizé, si Dieu leur fait la grâce de vivre, car personne n'auze s'approcher ».

Le notaire Arnaud raconte qu'après l'invasion de la peste, il passa quarante-cinq jours a sur la grande tour de Narbonne^ pour icelle garder sous l'obéissance du roi, attendu qu'oultre le fléau de contagion avons encore celluy de guerre. » N'allez pas croire que le notaire perdait son temps dans son observatoire improvisé : les testateurs venaient près de la tour, ou bien se mettaient à la fenêtre d'une des maison^ les plus rapprochées, et le tabellion instrumentait, tout aussi bien que s'il eût été dans le plus confortable des logis. Il constate dans son Mémorial qu'il les voyait ou les entendait, a nonobstant que faisait assez grand bise. » Deux des

(1) QuaDd le médecin coosontait à se loger dans une chabotte, il recevait un traitement supérieur. Ainsi un chirurgien, du nom d'Etienne Richard, devait recevoir 40 écus par mois pendant la durée de la peste et de sa quarantaine et. s'il mourait, la ville s'engageait à donner 100 écus à ses enfants. 11 fut convenu qu'A l'avenir, il ne recevrait que 30 écus si, au lieu de résider dans les chabottes, 11 se bornait à s'y rendre pour soigner des pestiférés. Le fô novembre 1586, on traita avec un autre Ricliard (Jean), chirurgien, à raison de 20 écus par mois; le 8 décembre, on lui en promit 48,qui furent réduits, le 31 mars, à 10 écus pour l'avenir. Il était encore en fonctions, le ii mai.— De Coston, Histoire de Montélitnar, H, p. 4â3

(ti Ds Coston, Histoire dejlontélimar, II, p. 411.

quatre témoins se tenaient auprès du testateur pour constater son identité, mais ils ne signaient pas (1).

II faut croire que les notaires se montrèrent plus braves quand la peste eut cessé ses ravages, sans quoi leurs intérêts auraient été fort compromis. Jamais, en eflet, on n'eut tant besoin de leur ministère qu'après la disparition du fléau — et leur office n'avait cette fois rien de désagréable, bien au contraire.

La plupart des auteurs ont signalé la rapidité avec laquelle se sont réparés les vides et les pertes de population après les épidémies de peste, et l'augmentation du chiffre de natalité consécutivement au passage du fléau (2).

Hodges, dans la description de la peste de Londres, dit qu'à la fin de l'épidémie, les mariages recommencèrent comme auparavant ; et, ce qui est digne de remarque, c'est que des femmes qui avaient passé jusque-là pour stériles, devinrent grosses, ce qui répara les ravages de la mortalité et effaça les traces du fléau. Villermé, cité par Léon Colin, insiste lui aussi, sur la reprise rapide du mouvement ascensionnel de la population après les grandes poussées épidémiques.

Cela ne donnerait-il pas raison à ceux qui estiment que la vie des peuples se retrempe en quelque sorte dans ces violentes saignées périodiques telles que les pestes et les guerres, qui, en enlevant les vieillards, les inflrmes et les aflaiblis, régénèrent une nation prête à tomber en décadence ?

(1) Dans de très rares occasions, le notaire sortait de la ville et, placé en dehors des fossés, il exerçait son ministère pour les gens qui montaient sur le chemin de ronde ou coursière surmontant les remparts, comme il le fit pour un certain Michel Roux atteint, dit-il, du mal contagieux « à l'endroit et près de la tétine droite. » — De Coston, op. cit„ p. 413.

(2) OzANAM, Histoire des maladies épidémiques^ IV, et surtout Bertrand, Relation de la peste de Marseille de nto.

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