‹ Archives de parasitologie (volume 3)Chapitre 4 sur 127 · L. JOUBIN · texte numérisé non relu

L. JOUBIN

Dujardin qui vivait seul fit connaissance avec ses voisins, le curé et les vicaires de Saint-Hélier. L'un des vicaires est aujourd'hui curé de Janzé ; il n'a pu me donner aucune indication ; l'autre était l'abbé Hodé, qui dut à Dujardin sa passion pour les sciences naturelles ; il y connut aussi l'abbé Gavouyère.

Les relations mondaines de Dujardin étaient des plus restreintes. Retiré dans son ermitage de Saint-Hélier, loin de la ville, il ne voyait guère que son collègue et ami M. Varin, doyen de la Faculté des Lettres. Il en avait reçu, dans les jours difficiles, les preuves les plus touchantes d'une inaltérable amitié. Seul, sans famille, il se lia promptement avec les habitants du presbytère, dont le jardin était contigu au sien. C'est de cette époque que date chez lui un réveil des idées religieuses qui, jusqu'alors, avaient été fort tièdes, bien que sa mère, pendant son enfance, les eût soigneusement cultivées.

L'influence des prêtres qu'il fréquentait, surtout celle du Père Gavouyère, fit de lui un catholique fervent, et il apporta dans ses convictions la môme sincérité que dans ses travaux. Sa probité religieuse, si je puis ainsi parler, ne le céda en rien à son honnêteté scientifique. Sa piété, pour être ardente, n'était pas moins discrète et comme repliée sur elle-même. Les rares témoins de ses dernières années à qui j'ai pu en parler ont été fort surpris de cette particularité qui m'a été révélée par M™« Dujardin, sa belle-fille. Il se promenait souvent dans son jardin, lisant, tout en surveillant ses abeilles, une petite édition de l'Imitation de Jésus-Chrisl qu'il avait toujours dans une de ses poches. L'abbé Hodé m'a également confirmé ce trait de son caractère.

C'est encore avec le même abbé que Dujardin tenta d'appliquer la photographie au microscope. Frappé de l'importance que la découverte récente de Daguerre pouvait avoir dans les sciences naturelles, il se mit avec ardeur à construire des appareils adaptés à son microscope. 11 faut dire qu'il ne réussit point et l'on n'en sera guère surpris si l'on songe aux médiocres résultats que donne encore de nos jours la microphotographie.

Mais cette vie quasi monacale finit par le fatiguer, d'autant plus qu'il n'était pas d'une forte constitution et que ses excès de travail l'avaient déjà usé. Il fit vers 1853 l'acquisition d'un terrain, rue de Fougères, dans la partie haute de la ville de Rennes; il s'y fit

construire une maison où il s'installa en famille, en 1855. Cette maison, qui existe encore, paraît avoir été pour Dujardin une nouvelle cause de tourments. N'ayant point d'autre fortune que son traitement et les petits revenus de ses Manuels Roret, ne connaissant pas grand chose aux affaires financières et aux bâtisses, il ne se rendit pas compte qu'il entreprenait là une dépense au-dessus de ses forces. Jusqu'à sa mort il en fut très gêné; il est probable que le souci que lui donna cette fâcheuse entreprise contribua à hâter sa fin.

Les témoignages d'estime de ses collègues et de ses amis ne lui manquaient cependant pas. Les incidents de ses débuts à Rennes et de son décanat étaient 6n grande partie oubliés. Dès 1844, le Recteur avait reconnu ses torts envers Dujardin et lui avait demandé de reprendre leurs bonnes relations d'autrefois, ce qui avait été accepté de très bonne grâce.

En 1847 il le proposa, le premier sur sa liste, pour la décoration de la Légion d'honneur. Cette candidature, pour des raisons curieuses, mais qui ne concernent qu'indirectement Dujardin, n'aboutit pas. Voici la jolie lettre par laquelle le Recteur Dufilhol annonça à l'intéressé l'insuccès de ses démarches :

« Je me reproche de ne vous avoir pas écrit plus tôt. J'attendais l'eàet d'une demande juste et fondée s'il en fut ; j'ai attendu en vain, et je m'en désoie, moins pour vous que pour l'honneur du corps et de son chef. Les expressions énergiques n'ont pas manqué. Placé, en première ligne, avec l'importante énumération de vos travaux, le tableau de votre situation parmi les savants de l'Europe, des compensations que vous méritez, vous deviez avoir ce que Ton prodigue si singulièrement à tant d'autres. Je connais sur tous ces points la noblesse de vos sentiments, aussi je ne m'en afflige pas pour vous, mais bien pour nous-méme, comme les filles de Jérusalem. »

Le Ministre, de son côté, avait aussi avoué que l'on avait été (( trop vite et trop loin », dans la décision prise en 1842 à son égard. Tout cela avait peu à peu calmé ses justes ressentiments. En 1851, il fut appelé à faire partie du jury d'agrégation de physique. En 1852 la section de zoologie l'avait classé en secoade ligne sur sa liste de présentation. Ce fut de Quatrefages qui fut élu. En 1855, candidat à la chaire laissée vacante au Collège de France par la

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mort de Duvernoy, il fut encore classé second sur la liste de la section, ce qui Tamena à retirer sa candidature avant le scrutin. Ce fut Flourens qui fut choisi. Quelques jours plus tard il fallut remplacer au Muséum Duvernoy dans la chaire d'anatomie comparée. Classé, là aussi, en seconde ligne, Dujardin, comme pour la première fois, retira sa candidature et Serres fut élu. II ne se dissimula plus dès lors que, si ses travaux forçaient les suffrages de ceux qui pouvaient le^ apprécier, il y avait cependant des gens qui, sous des dehors amicaux, se posaient en concurrents, et avaient intérêt à ce qu'il ne revint jamais à Paris, où ses titres éminents auraient enlevé des suffrages à d'autres moins riches de titres scientifiques, mais plus souples de caractère. Au fond, il sentait bien que le second rang n'était qu'un échec honorable, dont il souffrit cruellement. Voici comment Malaguti en expose les conséquences :

(( Ces deux nouvelles marques de sympathie (la présentation en seconde ligne par la section de zoologie) de la part de l'Institut restèrent sans effet; deux compétiteurs plus heureux furent nommés; cependant elles servirent à lui dessiller les yeux. Il vit enfin que tant qu'il aurait vécu loin de Paris il aurait eu peu de chances d'être nommé titulaire de l'Académie des sciences, quoi qu'il eût entassé travaux sur travaux. Frappé de cette lumière nouvelle pour lui, il se décida à attendre à Rennes encore cinq ans le jour de sa retraite pour rentrer ensuite à Paris et y achever sa carrière de savant. Dominé par ce projet, il redouble d'énergie, malgré les atteintes sourdes de la cruelle maladie qui devait nous le ravir. C'est de ce moment qu'il commence ses recherches sur les Echinodermes. Il était entièrement absorbé par ce grand travail lorsqu'il apprit sa nomination de Correspondant de l'Institut ».

Il avait été enfin élu le 25 avril 1859, en remplacement de Charles Bonpparte, prince de Canino, par 42 voix sur 51 votants. Malgré ce succès qui lui causa un vif plaisir, il lui fallut cependant apercevoir encore les symptômes de la malveillance systématique dont il était l'objet. J'extrais d'une lettre de félicitations, écrite par un de ses amis de Paris, le passage suivant:

« J'ai suivi avec intérêt les préliminaires de votre candidature où j'ai eu la satisfaction de vous voir toujours occuper le premier rang, malgré les manœuvres de personnes, qui, pour ne pas vous combattre directement, faisaient proposer ex-œquo un second can-

didal de la liste, par un compère, pour n'avoir pas à éprouver un échec. J'ai été^ tenu au courant par un membre de la section qui ne vous est pas moins dévoué que le bon papa Duméril, non plus quede rival heureux du grand Poissonnier.... Ainsi donc, en trois années, la Faculté des sciences de Rennes a reçu trois témoignages les plus honorables de la valeur de ses professeurs dans la personne de vos collègues Malaguti et Durocher, et dans l'auteur des savants traités d'Helminthoiogic et des Infusoirës. »

11 était tout à la rédaction de son volume sur les Echinodermes, dont les premières feuilles étaient tirées et dont il avait exécuté les dessins, lorsque la maladie qui le minait depuis plusieurs années, et à laquelle le chagrin causé par la mort de sa fille en 1857, avait fait faire des progrès rapides, devint subitement très grave. Il en suivit pas à pas la marche effrayante. 11 voulut essayer au commencement de 1860 de reprendre ses cours, malgré les vives douleurs qu'il ressentait. Il travaillait jour et nuit à son volume, voulant le finir avant de mourir. Il n'en eut pas le temps. Il s'éteignit le 8 avril 1860; il venait d'avoir 59 ans. Lorsque terrassé parla maladie il avait dû déposer sa plume il aurait pu se rendre à lui-même cette justice qui lui a tant fait défaut et écrire sur sa table de travail ces mots qui pourraient passer pour son testament scientifique : Hic laboram non quantum volui sed quantum potui.

La ville de Rennes, reconnaissante au premier Doyen de sa Faculté des sciences de l'éclat qu'il avait jeté sur elle et s'associant au deuil de sa famille, voulut honorer le savant en accordant à ses restes mortels une concession perpétuelle. C'est un hommage dont la scieace se plaît à la remercier. La modeste tombe où il repose, près de sa femme et de sa fille Louise-Marie, est entourée d'une petite grille de fer (fig. 2) ; elle est surmontée d'une très simple croix de marbre noir où se lisent les inscriptions suivantes :

Félix DujARDiN, I correspondant de l'Institut, | Ch. de la Légion d'Honneur | professeur | à la Faculté des Sciences. | 5 avril | 1801. I 8 avril | 1860.

Clémentine | Dujardin | née | Grégoire. | Décédée le 3 mai I 1884 I à l'âge | de 81 ans.

Il me semble intéressant de donner ici quelques extraits d'une

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