L. JOUBIN
lettre que Geoffroy Saint-Hilaire écrivit au fils de Dujardin, médecin de Tarmée, en apprenant la mort de son père. L*hommage rendu à la mémoire du grand naturaliste par Tillustre professeur de la Sorbonne ne contient que l'expression de la vérité.
« Je n ai pas besoin de vous dire la douleur que j*ai éprouvée en apprenant le malheur qui vient de vous frapper, et qui sera ressenti par toute l'Europe savante.
» Votre lettre m'a profondément touché ; elle est bien celle du
Fig. 2. — Tombes de la famUle Dujardin dans le cimetière de Rennes. A, tombe de Louise-Marie Dujardin; B, tombe de Félix et de Clémentine Dujardin.
digne fils d'un tel père. Malheureusement, comme vous le dites, il avait été bien cruellement éprouvé ; son âme était aussi tendi'e que son esprit était éminent et l'absence de celle qui manquait près de lui en ses derniers jours, comme vous le dites d'une manière si bien sentie, a toujoui's laissé près de lui un vuide (sic) que la science ellemême est restée impuissante à remplir.
» Chaque année, dans mon cours de la Sorbonne, j'exprimais publiquement ma tiès haute opinion sur le niéiite de Monsieur
votre père. Je crois pouvoir dire que je lui ai fait autant d'admirateurs que j'ai eu d'auditeurs. Dès ma première leçon de cette année, j'avais eu occasion de parler de ses travaux, comme j'en pense. Dans ma leçon de demain, j'espère pouvoir trouver quelques paroles dignes de lui pour apprendre à mes auditeurs quelle perte vient de faire la science française. Dans mon opinion la mort ne pouvait frapper plus haut, ni porter à l'histoire naturelle un coup plus funeste. Que de découvertes perdues, quelle perte pour la gloire de la science française dans un seul malheur accompli si prématurément. »
De la lecture des. nombreuses lettres que l'obligeance de sa famille a confiées à ma discrétion se dégage une impression douloureuse. Dujardin a lutté pour la vie et pour la Science pendant toute son existence. Il a connu les pires difficultés, les jalousies, les injustices. La construction de ses appareils, l'achat de livres, la publication de ses travaux, absorbaient le plus clair de ses revenus. Malgré tout, lorsqu'à une distance de près d'un demi-siècle on jette un regard sur son œuvre, lorsqu'on se rend compte de tous les progrès dont la science lui est redevable, on ne peut s'empêcher de lui porter envie, car ce fut vraiment un homme dans la plus haute acception du mot.
Telle fut la vie de Dujardin. Pour ne pas trop couper cette notice par des digressions qui en auraient rendu la lecture trop fatigante, je n'ai donné que des indications très sommaires sur les plus importants de ses ouvrages ; après avoir esquissé à grands traits la physionomie de l'homme, il me reste à présenter la suite de ses travaux et à justifier ce que j'ai dit de Dujardin, à savoir qu'il fut un des plus grands savants que cç siècle, si fécond en recherches et en résultats scientifiques, ait produits.
Je ne suivrai pas l'ordre chronologique de ses publications, mais je les grouperai selon leur nature, de façon à faire ressortir les progrès qu'elles ont marqués dans chacune des branches de l'histoire naturelle. On jugera mieux ainsi de la puissance de travail, de la clairvoyance, de l'originalité de cet éminent naturaliste dans tous les sujets qu'il a abordés.
Archives de Parasita logie, IV, n« 1, 1901. 3