III. — LES CHAMPIGNONS DANS LEUR VIE PARASITAIRE
Dans l'étude du rôle des Champignons comme agents pathogènes, le point capital est l'expérimentation sur les animaux. L'inoculation des animaux mis en expérience peut se faire suivant plusieurs modes: par exemple, par l'inhalation des spores, en faisant respirer à l'animal un air contenant un grand nombre de spores en suspension. Cette méthode est peu recommandable car elle n'est pas rigoureuse; en efïet, l'air inhalé par l'animal contient presque à coup sûr et malgré toutes les précautions prises, les spores de plusieurs espèces cryptogamiques et certainement de nombreuses Bactéries. Le meilleur procédé est l'inoculation, en un point déterminé de l'organisme, d'un liquide préalablement stérilisé, contenant des spores en suspension. L'important est que le liquide à inoculer contienne l'agent pathogène à l'état de pureté ; ceci offre relativement peu de difTicullé pour les Bactéries, car, avec une seringue stérilisée, on peut assez facilement prélever une certaine quantité de liquide dans un tube de culture. Avec les Champignons, les inconvénients sont plus nombreux : il faut en effet inoculer seulement des spores, en évitant la présence de gros fragments de mycélium, qui pourraient provoquer des embolies, dans une inoculation intraveineuse par exemple.
Il faut opérer différemment pour obtenir une émulsion de spores bien homogène, suivant que l'on a affaire à des Champignons à mycélium formant un feutrage lâche et à hyphes sporangifères élevées, comme dans les genres Mucor et Rkizopus, ou à des Champignons à mycélium dense et serré, dont les pédoncules sporifères sont très courts, comme les Aspergillus.
J'ai toujours employé l'eau physiologique à 7 gr. 50 de sel marin pour 10()0 gr. d'eau, comme liquide devant tenir en suspension les spores à inoculer. Voici comment je prépare les émulsions de spores. Dans le cas des Champignons à mycélium lâche, je mets dans un grand verre de montre, préalablement flambé, quelques centimètres cubes d'eau physiologique stérilisée et je recouvre le
verre de montre avec un cristallisoir flambé. Je prélève, avec un fil de platine recourbé à angle droit, une assez grande quantité de mycélium arrivé à sporulation, je le porte dans l'eau physiologique stérilisée et tandis qu'un aide soulève légèrement le cristallisoir, tout en le maintenant au-dessus du verre de montre, pour empêcher les poussières de l'atmosphère de venir contaminer l'émulsion, je dissocie le mycélium avec deux fils de platine recourbés. Je repousse ensuite sur les bords du verre de montre les fragments du mycélium, de sorte qu'il ne reste dans le liquide que les spores qui ont été mises en liberté pendant la dissociation. Avec VAspergillus fumigatus, qui a un mycélium très dense et très peu élevé, l'émulsion de spores est plus facile à obtenir. On prend une culture en tube sur moût de bière gélose, d'autre part on stérilise l'eau physiologique dans un tube dont le diamètre est plus petit que celui du tube de culture; ceci fait, on enlève les bouchons de coton des deux tubes et, en les tenant le plus horizontalement possible, après avoir flambé leurs extrémités, on fait pénétrer de deux ou trois centimètres le tube d'eau physiologique dans le tube de culture, puis on verse l'eau à la surface de la culture. Avec un fil de platine, on frôle légèrement les têtes sporifères, les spores se détachent et viennent nager à la surface, on porte* ensuite cette eau dans le verre de montre flambé, placé sous un cristallisoir; il ne reste plus qu'à agiter quelque temps avec un fil de platine pour avoir une émulsion homogène.
J'ai fait toutes les inoculations avec une seringue de Pravaz, en difiérents points de l'organisme : dans les veines, le péritoine et le tissu cellulaire sous-cutané, en ayant soin de toujours raser la région à inoculer. Pour aseptiser cette région, le moyen le plus simple est de cautériser au thermocautère et d'enfoncer l'aiguille de la seringue au centre de la pointe de feu.
Dans ce chapitre, réservé à l'étude de l'anatomie pathologique, je décrirai d'abord les lésions macroscopiques observées dans les autopsies, je passerai ensuite à l'examen microscopique de coupes pratiquées dans les organes lésés, en essayant d'élucider la genèse de ces lésions, comme je l'ai fait avec Bodin pour les mycoses du foie, dans un précédent mémoire (1). Les colorations qui m'ont
(i) E. Bodin et P. Savouhé, Recherches expérimentales sur les mycoses internes. Arckives de Parasitologie, VIII, p. HO, 1904.
donné les résultats les meilleurs sont : rhémalun et Téosine^aurantia pour Texamen des lésions cellulaires; le bleu polychrome de Unna et l'orange tannique quand j'ai voulu colorer le mycélium pour étudier ses rapports avec les cellules des tissus.
Toutes les pièces qui m'ont servi pour les coupes ont été fixées au sublimé acétique quand l'autopsie avait lieu aussitôt après la mort. J'ai employé simplement la fixation à l'alcool à 90° lorsque l'animal était trouvé mort dans sa cage, et qu'il était impossible de savoir l'heure exacte de sa mort.
Etudions d'abord l'allure générale des mycoses internes, après inoculation intraveineuse. Chez les animaux morts, à la suite de ces inoculations,dont j'ai fait l'autopsie, j'ai toujours trouvé les lésions accentuées dans le rein; ensuite les organes les plus malades sont, en suivant l'ordre d'intensité des lésions, la rate et le foie ; jamais je n'ai constaté de lésions dans le poumon, ce qui ne veut pas djre qu'il n'en existe pas. Ceci s'explique assez facilement, car les capillaires du rein sont très petits, ceux de la rate et du foie ont un volume plus considérable, quant à ceux du poumon, ils sont en général beaucoup plus volumineux que ceux des organes précédemment cités, voilà probablement pourquoi le poumon reste indemne, quoique ce soit dans cet organe que passent d'abord les spores à leur sortie du cœur droit, où elles arrivent directement après l'inoculation dans la veine de l'oreille. D'ailleurs, les spores des espèces pathogènes, qui sont relativement petites, corn me celles de ÏAspergillus fumigatiis, du Rliizomucor parasiiicus et du Rhizopus equinus qui forment avec l'eau physiologique une émulsion bien homogène, demeurent peu de temps dans le poumon.
En effet, dans une expérience faite à un autre point de vue (1) j'ai constaté que si l'on ensemence sur moût de bière des fragments de poumons d'animaux inoculés avec ces Champignons, la rétroculture reste négative, même après un temps très court (quarantehuit heures) après l'inoculation, tandis qu'avec VAspergillus niger, qui n'est pas pathogène, le poumon des animaux inoculés donne encore une culture du Champignon huit jours après l'inoculation ; il est vrai que les ^^OTes d' Aspergillusniger soûl un peu pi us grosses que celles des Champignons cités plus haut, de plus elles s'émul-
i E. BooiN et P. Savouré, Loco cilato, p. 117 U8.
sionnent mal et forment de petits grumeaux, ce qui doit favoriser leur stagnation dans les capillaires du poumon, sans toutefois produire d'embolies graves, à cause du volume relativement petit de ces grumeaux.
Quoi qu'il en soit, après toutes les inoculations intraveineuses de spores de Champignons pathogènes que j'ai faites au Lapin, les choses se sont passées de la façon suivante : pendant les trois ou quatre jours qui suivent l'inoculation, Tanimal, semble bien portant et continue à manger comme à l'ordinaire, puis, brusquement Tappétit disparaît, Fanimal semble triste et recte pelotonné dans le coin de sa cage, enfin la mort arrive du troisième au sixième jour, avec des symptômes dont la nature varie suivant l'espèce du Champignon inoculé.
Avec le Mucor conjmbifer et les deux espèces voisines, Mucor Regnieri et Mucor Trucliisi, les symptômes qui précèdent la mort sont des convulsions avec contracture du cou et déviation latérale de la tête, quelquefois la violence de ces convulsions peut être telle que j'ai vu des animaux projetés hors de leur cage par des soubresauts et se dresser sur la tête avant de mourir; ces phénomènes sont sujets à des périodes de rémission, qui deviennent de plus en plus rares et de plus en plus courtes aux approches de la mort.
Avec le Hliizomucor parasiticus, les symptômes morbides apparaissent généralement vers le quatrième jour et se manifestent par de l'inappétence et de la tristesse; la mort arrive ordinairement dans les vingt-quatre heures (|ui suivent, après une période de convulsions prédominant surtout dans les membres, tandis que l'animal reste couché sur le côté, l'œil terne, et ne réagissant plus quand on le touche et quand on l'effraye. En tous cas les symptômes n'ont jamais été accentués et les convulsions si violentes qu'après les inoculations de spores de Champignons du type Mucor corymhifer.
Avec les deux espèces de Rhizopus que j'ai inoculées, la mort arrive presque toujours dans les mêmes délais que pour le Rhizomucor parasiticus, quehjuefois même après un temps moindre, mais les troubles qui précédent la mort sont toujours plus graves, toutefois sans atteindre la gravité de ceux que produisent le Mucor corymbifer et les espèces voisines.
Quant aux Lapins inoculés dans le torrent circulatoire avec des spores d'Aspergillus oryzœ et d'Aspergillus sulphureus, ils meurent au
quatrième jour, avec des phénomènes convulsifs particulièrement violents. Les crises sont très nombreuses et très rapprochées, les convulsions portent particulièrement sur les membres et le globe oculaire et prédominent sur un côté du corps; pendant la courte période de rémission qui existe entre les crises, Tanimal est en opisthotonos et la contracture musculaire persiste, puis les crises se rapprochent de plus en plus et enfin lanimal meurt.
Après les inoculations intrapéritonéales la mort, arrive généralement plus tardivement qu'avec les inoculations intraveineuses, ce n'est généralement que vers le sixième jour, pour le Rhizamucor parasiticus, que l'animal succombe, les lésions des principaux viscères abdominaux sont identiques macroscopiquement, mais, de plus, la séreuse péritonéale est rouge et congestionnée. Avec le Rliizopus equinus, les Cobayes inoculés dans la cavité péritonéale succombent vers le sixième ou septième jour après l'inoculation. Les reins et la rate sont particulièrement atteints et on constate aussi quelques tubercules blancs sur le péritoine. Quant aux inoculations sous-cutanées, les animaux résistent à ce mode de contamination pour le Rhizomucor parasiticus (1); mais si l'on prend soin, au moment de l'inoculation, d'injecter sous la peau de l'animal une certaine quantité de teinture d'opium, on constate, au bout de quelque temps, la présence d'un nodule sous cutané induré, rempli d'un pus crémeux et bien lié, lequel donne une culture pure de Rhizomucor parasiticus ; on met cùns'i en évidence le rôle défensil des phagocytes qui, paralysés par la teinture d'opium, ne peuvent détruire les spores du Champignon inoculé. Cependant, dans le cas de cette espèce cryptogamique, l'action nocive des spores se borne à la formation d'un abcès sous cutané bien limité et on ne constate pas de lésions en d'autres points de l'économie. J'avais pensé que cette action de l'opium, après inoculation intraveineuse, aurait pu favoriser le développement de lésions viscérales chez le Chien, animal réfractaire au Rhizomucor parauticus, mais malgré l'injection sous-cutanée dune grande quantité de teinture d'opium, l'animal a toujours continué à se bien porter. L'action antiphagocytaire de la teinture d'opium est encore plus probante avec les Rhizopus; en elTet, de deux Cobayes inoculés dans le péritoine avec des spores
(1) LucET et CoSTANTiN, Contribution k l'étude des Mucorinées pathogènes. Archives de Parasitologie, t. IV, p. ;i;i2, 1901 .
de Rlnzoïrus equinus, le premier, sans teinture d'opium, meurt au bout de six jours, tandis que le second, qui a reçu S^^ de teinture d'opium en injection sous-cutanée, meurt au bout de quatre jours.
Si on inocule l'animal sous la peau de la cuisse, dans cette région la dissémination des spores dans l'organisme se trouve entravée par la présence des ganglions de l'aine, qui forment une puissante barrière phagocj taire. En efTet les spores du Hhizopus equinus ne produisent rien dans ce cas, mais si l'on prend soin dé traiter en même temps l'animal par la teinture d'opium, la mort arrive au bout du troisième jour. Avec le Hhizopus equinm «, point n'est besoin de teintured'opium, une simple inoculation de 2 ce. d'émulsion de spores sous la peau de l'abdomen suffit pour faire périr l'animal au bout de sept jours, ce qui prouve que le Hhizopus equinus a est certainement plus nocif pour le Cobaye que le Hhizopus equinus.
Mais, en somme, quelque soit le mode d'inoculation, avec ou sans teinture d'opium, sous la peau de l'abdomen ou sous la peau de la cuisse, les lésions des principaux viscères : rein, rate, foie sont les mômes que dans les inoculations intraveineuses; on constate de plus que le péritoine et l'intestin sont congestionnés et présentent souvent des lésions tuberculiformcs, quelquefois Tintestin nécrosé est même perforé. Dans le cas des inoculations sous la peau de la cuisse, la masse des ganglions inguinaux, infiltrée de sérosité, est le siège d'un œdème gélatiniforme; la présence d'organes cry[)togamiques : mycélium ou spores, est certaine dans ces viscères, dont un fragment prélevé et ensemencé aseptiquement donne toujours une culture pure du Champignon.