LE PALUDISME ET SA TOPOGRAPHIE EN INDO-CHINE
PAR
Le Dr E. JEANSELME
Professeur agrégé à la Faculté de médecine de Paris
Médecin des hôpitaux.
Il n'est pas une seule région de Tlndo-Chine qui soit indemne du paludisme, mais Tendémie n'a pas en tout lieu la même gravité. Si la maladie fait peu de victimes parmi les habitants des deltas, en revanche elle est meurtrière pour qui s'engage dans la montagne couverte de forêts.
En Europe, la topographie du paludisme est précisément inverse. La fièvre hante le marais et s'y cantonne; il suffît de s'élever sur les premiers contreforts pour se mettre à Tabri de ses coups.
La contradiction, en quelque sorte paradoxale que je viens de signaler, n'est qu'apparente et pour la réduire à néant il n'y a qu'à bien poser la question.
Contrairement aux idées généralement reçues, il n'y a aucun lien nécessaire entre l'altitude et le degré de salubrité d'une région.
L'habitat du paludisme, c'est le sol non défriché, c'est tout aussi bien la forêt vierge située à plusieurs milliers de mètres au dessus de la mer que la jungle assez basse pour être inondée par le flux.
Ce qui chasse le paludisme, c'est la culture; or, dans nos pays le marécage est abandonné parce qu'il est peu productif; aussi est-il fébrigène. Par contre, en Indo Chine où toute la richesse agricole réside dans la rizière, le limon déposé par l'inondation annuelle est constamment remué et assaini parce travail incessant.
Quant à la région montagneuse; qu'il s'agisse de la chaîne annami tique, des massifs montagneux Traninh, du Haut Laos ou du Tonkin, elle est couverte de forêts que l'homme n'a guère entamées, aussi est-elle le repaire de la fièvre des bois, c'est-à-dire du paludisme à son summum de virulence. Le paysd'Annam, en raison de sa configuration, se prête assez bien à la démonstration des faits que je viens d'avancer. La province du Quang Nam, au point de vue du paludisme peut être divisée en zones qui s'étagent les unes au dessus des autres depuis le littoral jusqu'à la région des hauts plateaux :
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Première zone ou zone côtière, peuplée exclusivement par des Annamites; le paludisme règne à l'état endémique dans cet échelon mais il y est peu sévère.
Deuxième zone^ habitée par des Annamites montagnards dont les rizières escaladent les premiers contreforts de la chaîne annamitique; dans cette région, le paludisme est plus grave que dans la précédente.
Troisième zone, peuplée par des Moïs-Tap, elle est située entre 400 et 800 mètres environ. (lest la région la plus malsaine.
Elle comprend les Mois des environs de Andiem, de Landon, de Tra Bon, ceux qui campent sur la chaîne qui va deTramy àCatum et sépare le Song Cai du Song Tra Bon.
Quatrième zone, peuplée par les Mois de Travian, de Tramir, de Tu Nac, de MongTa, qui sont moins éprouvés par le paludisme que ceux de la région précédente, parce qu'ils établissent leurs campements jau milieu de vastes espaces déboisés. Ils pratiquent en effet le Rai, c'est-à-dire qu'ils mettent le feu à la forêt et plantent du Riz de montagne sur les cendres.
Pour atteindre les villages mois de cette zone, en venant de la cùte, il faut nécessairement traverser des espaces non défrichés et la forêt vierge où règne la fièvre des bois.
Cinquième zone, occupée par les Mois Sedangs, c'est la région des hauts plateaux (1.000 mètres d'altitude en moyenne), elle est très salubre, la tièvre y est pour ainsi dire inconnue. En résumé, la zone dangereuse par excellence, c'est la zone boisée intermédiaire à la côte et aux sommets. Cette ceinture de fièvres a de tout temps protégé les Moïs montagnards contre les entreprises des conquérants annamites. Les Mois ou Khas qui vivent sur les plateaux redoutent autant que les indigènes de la plaine de s'aventurer dans cette région, c'est ce qu'ils veulent exprimer dans leur langage imagé par ces dictons : le Kha doit vivre dans les nuages le Kha meurt quand il entend le chant de la Grenouille.
Partout,enIndo Chine, se retrouventavec plus ou moinsde netteté ces échelons successifs qui commandentle pronostic du paludisme. Dans les estuaires du lleuve Rouge et du Mékong, sur la bande cùtière de TAnnam, immensesplainesalluvialesquinourissentune population fort dense, le paludisme est endémique, mais il est
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dégrddé et prend volontiers le type intermittent tandis que dans la haute région, encore peu modifiée par le travail humain, la fièvre dépourvue de tout rythme, de toute périodicité, tend à devenir subcontinue. Souvent même la cachexie paludéenne s'installe d'emblée, dans mainte région elle décime les enfants du premier âge.
Dans les centres situés sur les rives du fleuve Rouge en amont de Yen Bai, tels que Lao Kai, Long Po, Manhao, dans les postes de la haute rivière Noire, depuis Chobo jusqu'à Laichau et sur les rives du Nam Ou, du Nam Ngoun et du Nain Ngona, affluents du Mékong, j'ai vu comme dans la région mois voisine de Andiem, le paludisme sévir avec violence.
Pour avoir une notion aproximative sur la virulence de l'endémie dans un lieu déterminé il faut surtout considérer les enfants, si la face est pâle et bouffie, si le ventre est énorme, asymétrique et proéminent à gauche, si la main passée sur le flanc toujours souple à cet âge permet de délimiter une rate volumineuse descendant jusque dans la fosse iliaque, on peut affirmer, sans risque d'erreurs, que le paludisme frappe à coups redoublés la population tout entière. Les renseignements précis qui m'ont été donnés sur diverses autres parties de l'Indo Chine concordent avec les précédents- La fièvre fait rage dans la haute vallée du Don Naï (Cochinchine). Elle n'est pas moins sévère dans la région boisée du Tranînh, pas un Européen, pas un coolie n'y échappe; mais sur les plateaux découverts qui couronnent ce massif montagneux, les accès sont moins graves (i).
Les missionnaires qui entreprennent de défricher la forêt chez les sauvages Katschines, dans la haute Birmanie, succombent trop souvent après quelques mois de séjour, tandis que les autres membres de la mission résidant à Mandalay , à Rangoon, dans la basse région, fournissent une carrière assez longue.
L'indigène ne possède aucune immunité congénitale ou acquise contre le paludisme. 11 acquiert pourtant une sorte d'accoutumance fragile et précaire qui dure tant qu'il reste dans la plaine cultivée; mais qu'il gravisse les pentes voisines, et il succombe
(t) Dans CCS régions, la fit^vrc bilieuse lu^moglobinurique est souvent associée au paludisme, elle n'est pas rare dans le Haut Tonkin et sur la rivière Noire. Sur quatre Européens qui se rendirent par terre de Luang Frabang à Muong Yon, trois d'entre eux eurent des hématuries.
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avec une rapidité effrayante. Il connaît si bien le danger qu'il court en se déplaçant, qu'il ne se laisse guère tenter par les promesses les plus séduisantes et qu'il est souvent nécessaire de recourir à la réquisition pour le forcer à travailler dans la haute région.
Contrairement aux prévisions, TAnnamite de la côte est plus sensible au paludisme que le blanc. Dès qu'il entre dans la zone dangereuse, aux manifestations mitigées à type intermittent succèdent presqueàcoupsùrdesaccèsirréguliersetprolongés. En 1899, pendant les mois de mai et juin, époque de la recrudescence annuelle du paludisme, une mission composée de dix Européens accompagnée de 30 boys provenant du Delta remonta de Hanoï à Yunnansen. Au cours de ce voyage, rendu très pénible par des pluies incessantes, deux Européens seuls eurent des accès francs. Quant aux boys ils furent tous terrassés par la fièvre et plusieurs eurent des accès délirants à forme typhoïde.
Lorsque TAnnamite de la plaine séjourne plusieurs mois dans la montagne, il se cachectise; s'il redescend à la côte, il ne se remet qu'à la longue; tous les trois ou quatre jours, la fièvre le rend incapable de tout travail.
L'Annamite qui vit à flanc de coteau, en région défrichée, est moins vulnérable que l'Annamite de la plaine. Il peut séjourner impunément sur la côte, mais s'il pénètre plus haut dans la région moïe, il est fortement touché, mais moins gravement toutefois que l'Annamite du littoral.
11 est présumable que les fatigues excessives, jointes aux sautes brusques de température contre lesquelles les habitants des basses régions ne sont pas aguerris, sont des facteurs qui favorisent l'éclosion des formes redoutables du paludisme. Tout récemment, une mission, chargée d'étudier un tracé de chemin de fer passant par la haute vallée du Donaï, emmena avec elle 108 boys ou aides indigènes; sur ce nombre, il y eut bientôt 89 décès. On recruta pour les gros travaux des coolies chinois, mais la mortalité parmi eux fut effroyable et l'on dut renoncer au projet, faute de main d'œuvre. Je tiens d'un ingénieur, chargé de faire des études pour la construction de la ligne du Yunnan, que sur 38 porteurs chinois partis de Mongtsé pour chercher des bagages à Manhao, centre essentiellement malsain situé sur le haut fleuve Rouge, 36 succom-