IV. — LÉSIONS ANATOMO-PATHOLOGIQUES CAUSÉES
PAR LES Vers et leurs oeufs.
L'ensemble des lésions anatomo-pathologiques produites par la maladie parasitaire qui nous occupe montre que les Vers adultes et leurs œufs agissent sur les éléments cellulaires, les tissus et les organes par un double mécanisme : par traumatisme, d'une part, et de l'autre par la production d'une substance irritante, indéterminée, toxique à proprement parler, et capable de produire dans un rayon assez restreint, autour des parasites, des désordres chroniques réactionnels variés, dont les deux types extrêmes sont les hyperplasies et la sclérose.
Les lésions d'ordre traumatique sont trop connues et elles ont été notées et décrites dans les pages qui précèdent d'une façon trop détaillée pour qu'il y ait lieu de revenir sur elles. Les placards énormes d'endophlébite chronique végétante décrits à propos des veines pelviennes et des rameaux sous-péritonéaux de la petite mésaraïque sont démonstratifs au plus haut point. On peut même surprendre, pour ainsi dire sur le vif, le mécanisme intime de ces lésions, dans les points où, par exemple, nous observons, face à face, et diamétralement opposés, deux îlots d'endophlébitci végétante, énormes, saillants dans la lumière vasculaire. La forte ventouse ventrale du mâle (elle mesure 260 ^u de diamètre) entre vraisemblablement en cause sur un point de l'endoveine, le côté opposé étant, sans doute, le siège de frottements rugueux, d'éraillures, occasionnés par les téguments dorsaux du volumineux animal. Peut-être aussi la ventouse ventrale de la femelle (pendant que son corps est uni au maie, avec Ténergie tenace que l'on sait), s*est-elle fixée à l'endoveine non loin de la ventouse du mâle.
Les ti-aumatismes exercés par les œufs en traversant les veinules de la couche sous-muqueuse et pendant toutes leurs pérégrinations à travers les strates de la muqueuse elle même ne sont pas plus discutables que les précédents et contribuent pour une part importante, prédominante même, à la genèse des lésions inflammatoires.
Encore est il qu'il faut reconnaître, dans le mécanisme des di verses altérations subséquentes, certaines particularitésd'une haute importance. Sans parler, par exemple, de l'absence constante
il 8 MAURICE LETULLE
d'hèmorrhagies interstitielles (que le passage de tant de corps étrangers vivants, de tant de milliers d'o&ufs acieulés serait en droit d'occasionner), il est bon de signaler l'absence ou, pour être plus exact, le degré minime, presque nul, de réaction phagocytaire autour des œufs en évolution.
Tant que l'œuf vit et s'insinue dans les tissus, la phagocytose ne s'exerce pas sur lui. N'est-il pas logique, en conséquence, de croire qu'il dispose d'une sorte de pouvoir chimiotactique négatif ? Les veinules, les capillaires qui l'entourent, ne sont jamais, même une fois l'œuf mort, gorgés de leucocytes. Les polynucléaires de toute espèce se montrent excessivement rares dans les zones de la muqueuse bilharziée, mais non encore infectée par les germes pathogènes de l'intestin. On ne peut pas colorer de Mastzellen autour des œufs; et si, parfois, l'éperon qui s'avance dans les tissus semble encerclé par des leucocytes, c'est à distance, en dehors d'une sorte de halo vide, et par quelques rares lymphocytes. De là à estimer que le Ver et ses œufs possèdent la propriété de sécréter autour d'eux une substance toxique, pathogène, la transition est inévitable et les faits matériels s'accumulent en foule pour justifier cette notion nouvelle.
Passons-les rapidement en revue. Ces données se sont, on l'a vu, succédé dans les différents chapitres qui précèdent, à propos des détails microscopiques.
Les lésions bilharziennes de l'intestin se rangent en deux groupes distincts ; les hyperplasies c'est-à dire les élaborations de défense, les (( végétations réactionnelles )) elles ulcérations, preuves des défaites irréparables subies par l'organe et conséquences des infections secondaires qui l'ont atteint.
Hyperplasies. — Les hyperplasies, qu'elles portent sur les glandes en tube ou sur les fibres musculaires lisses de \dLmusculnrismucosae, montrent combien les tissus soumis au contact du parasite (dans le cas actuel, ce ne sont que ses œufs), souffrent, s'irritent et sont entraînés à se défendre. Doit-on accepter que, nombreux, accu mules dans la sous-muqueuse, les œufs de Bilharzie ont pu par leur simple présence déterminer des hypertrophies et des néo formations aussi formidables que celles étudiées par nous au début de ce travail? Au cours des maladies de l'Homme, les lésions hyper-
trophiques ne sont pas rares dans Tintestin, en particulier le long du rectum et du côlon. La dysenterie ^rave, pour n'en citer qu*une, s'accompagne maintes fois d'hypertrophies ou d'hyperplasies glandulaires, surtout quand les pertes de substance occasionnées par les Amibes ou parles Bacilles dysentériques ont rétréci le calibre de l'intestin. La lutte exercée contre un obstacle permanent par le segment d'intestin situé en amont détermine, dans la totalité des couches logées au-dessus de Tobstacle, un travail hypertrophique des plus remarquables. Jamais cependant, à ma connaissance, l'exubérante vitalité des tissus, des glandes en particulier, ne se manifeste aussi intense, aussi diffuse que dans l'intestin bilharzié.
Ici, les glandes de Lieberkûhn acquièrent, dans tous les sens, des proportions gigantesques, déjà signalées par Damaschino (1). Le tube, unique à l'état normal, se multiplie, et la glande se ramifie; ses épithéliums s'allongent et s'étalent, démesurément accrus; les signes de multiplication karyokinétique s'y succèdent en proportions invraisemblables. Bref, l'hyperplasie réactionnelle des glandes est ici portée à son comble : un adénome^ mille et mille fois répété, se développe dans l'épaisseur de la muqueuse aux dépens des individualités glandulaires avoisinant les œufs fichés dans la sous-muqueuse, souvent même inliltrés dans les espaces inter-glandulaires. Le volume des œufs, leur nombre, leurs saillies aciculées, leur conti'actilité peuvent-ils suffire pour expliquer un tel travail, aussi désordonné que réaclionnel? Les produits de la vitalité de l'œuf et de l'embryon qu'il contient ne doivent-ils pas peser d'un certain poids dans ce drame palhogénique complexe où l'organe irrité va pouvoir réagir jusqu'au point de créer de toutes pièces une production monstrueuse, une tumeur y un adénome?
Mais laissons là ce problème, puisqu'à vrai dire, il ne saurait être résoju par de simples aflirmations, par le raisonnement, et voyons les lésions de sclérose hyperplasique (jui dominent la scène, dans la totalité des régions touchées par la bilharziose.
Scléroses hypertrophiques. — Pour la muqueuse, dilacérée par les invasions et les passages successifs d'œufs fraîchement éclos, la
(!) Damaschino, loco citato, p. i:î3.
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question demeure insoluble de savoir la part revenant au traumatisme simple et celle afférente à Tirritation produite par les pois<ms émanés des parasites. Pour la sous muqueuse, la question devient plus ardue, car les œufs passent, de la cavité des veines, dans les mailles interstitielles de la couche sous-jacente à la muscularis mucosae. Admettons même, pour ne laisser aucune des difficultés dans l'ombre, que cette ponte s'effectue non seulement au voisinage de la muqueuse (je crois l'avoir établi), mais aussi dans toute l'épaisseur de la sous-muqueuse. Acceptons, en un mot, l'infestation diffuse de la sous-muqueuse par les Vers femelles et par les œufs, leurs produits. 11 n'en demeurera pas moins établi que les œufs (pour mon observation au moins), séjournent peu dans la sous -muqueuse, gagnent au plus vite la muqueuse et que, comparativement au nombre, si grand qu'il ait pu être, des œufs, la sclérose de la sous-muqueuse semble absolument dispro portionnée. Les pelotons adipeux ont partout disparu, preuve d'un processus inflammatoire chronique généralisé, tenace. Les bandes scléreuses ne se localisent pas de préférence autour des veines altérées: toutes les couches de la région sont fortement fibroséeset d'une façon qu'on pourrait qualifier d'uniforme. Une symphyse véritable en est résultée: elle fixe avec force la muqueuse, ellemême sclérosée, aux couches musculeuses de l'intestin, normales; mais ces muscles.sont enserrés, d'autre part, par la couche sous péritonéale envahie, elle aussi, par la sclérose. Bref, une sclérose diffuse de V intestin est née.
Une altération aussi étendue, qui parvient à transformer en un tissu fibreux épais l'ensemble du tissu conjonctivo-vasculaire et cellulo-adipeux, si lâche, de l'intestin, sans avoir jamais recours ni aux thromboses sanguines veineuses ni aux hémorrhagies interstitielles, ne saurait, il me semble, relever du seul et unique traumatisme. Les Vers, la femelle surtout, auront eu beau passer et repasser dans les veines de plus en plus ténues de l'intestin ; celles-ci pourront, par suite, voir leur membrane interne s'enflammer, végéter et se scléroser; les œufs auront beau circuler librement et (ce qui me parait douteux) dans tous les sens parmi les couches de la sous-muqueuse et de la muqueuse ; ils s'accumuleront à l'envi dans les replis bientôt épaissis et tomenteux que leur offrira la gangue interstitielle de la muqueuse : il y mourront, enpropor-
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lions variées; devenus corps étrangers inertes, ils pourront continuer à irriter les bandes déjà sclérosées qui les circonscrivent; rinflammation pourra respecter indéfiniment les artères, les nerfs, les ganglions nerveux de Tintestin; à la théorie simplement mécanique, il manquera toujours une donnée suffisantelpour expliquer la combinaison de la sclérose hypertrophique diffuse de l'intestin avec rinflammation chronique du tissu cellulo-adipeux de l'excavation pelvienne, cette complication constante de la bilharziose intestinale. On ne saurait trop le rappeler, la fibrose qui nous intéresse ne se circonscrit pas à l'intestin : elle envahit en outre les franges, les replis et les méso, le tissu cellulaire rétro-rectal et tous les paquets conjonctivo-vasculairesqui enserrent les vésicules séminales, les canaux déférents, la prostate et les deux uretères. Dans mon cas au moins, tous les organes pelviens sont indemnes et n'ont payé aucun tribut à la bilharziose (hormis, bien entendu, le rectum). Comment accepter que, par leur simple action de présence, les Vers mâles et femelles, quel qu'ait été leur nombre, soient capables de déterminer autour des veines une radiation sclérosante diffuse de pareille envergure? N'est-il pas plus rationnel de penser que les parasites émettent autour d'eux une substance toxique, sclérogène, à la façon d'autres êtres vivants pathogènes pour l'Homme, comme le Bacille tuberculeux, celui de la lèpre et l'Actinomycète, pour ne citer que les mieux connus?
Ulcérations spécifiques. — Les ulcérations occasionnées, sinon déterminées par les œufs de Bilharzie, bien que d'une explication plus aisée au point de vue pathogénique, ne laissent pas de soulever encore quelques difficultés. Peut-on admettre, par exemple, sans contestation que la bilharziose produise à la surface de la muqueuse intestinale une dysenterie spéciale, je dirai spécifique, où les œufs etleurscoquillesentrentdireclement en jeu? Faul-il recon naître, avec certains auteurs, depuis Bilharz, la coïncidence de la dysenterie vraie (amibienne ou microbienne) avec une infestation bilharzienne du gros intestin?
Pour les faits, comme celui rapporté par Damaschino, où la dysenterie vraie coexistait sans conteste, nulle hésitation n'est possible. La coïncidence des deux aiïectionsestindéniable. Resterait à fixer sa fréquence ou sa rareté. Mais pour les cas, comme celui qui sert de'base au présent mémoire, où les lésions microscopiques
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de l'intestin révèlent un processus ulcératif fort différeat de la dysenterie ordinaire, la question se pose : existe-t il une dysenterie hilharzienne, selon l'expression de Firket (1)? ou mieux, peut-on démontrer que la bilharziose détermine, soit des lé$i»Hs dysentérifarmes, soit une entéro-côlite spécifujue?
Les altérations dysentéri formes du gros intestin sont bien connues aujourd'hui ; elles consistent essentiellement en des pertes de substance plus ou moins étendues et profondes, différant de la dysenterie vraie par les causes qui les produisent (rétrécissement de l'intestin, tuberculose, cancer annulaire, dothiénentérie, etc.) mais présentant des caractères microscopiques comparables, sinon même identiques aux lésions de la dysenterie.
Dans le cas présent, au contraire, nous avons vu (pi. H, fig. 1) que les pertes de substance subies par la muqueuse intestinale dilTèrent radicalement des ulcérations dysentériques. Celles-ci sont beaucoup plus aiguës et profondes, plus térébrantes pourraiton dire, que les ulcérations bilharziennes. La musculuris mucosae toujours plus ou moins détruite dans la dysenterie est toujours respectée dans la bilharziose, ainsi que les couches adjacentes de la muqueuse proprement dite. De plus, au cours de la bilharziose, les destructions des glandes de Lieberkûhn se font individuellement, par un processus de désorganisation élémentaire qui dissèque, tube par tube, épithéliums par épithéliums, les appareils^ glandulaires d'une région souvent fort étendue. En un mot, et pour résumer les caractères différentiels propres à la colite et à larectile bilharziennes, l'ulcération y vient compliquer une inflammation subaigûe diffuse interstitielle de la muqueuse, combinée avec l'atrophie élémentaire de ses glandes en tube. La dysenterie est une infection térébrante et centrifuge de la muqueuse, qu'elle entame de la surface épithéliale vers la profondeur. La bilharziose intestinale procède de la profondeur vers la surface de la muqueuse et ne l'ulcère qu'après l'avoir infiltrée, sclérosée en nappe et après avoir désagrégé ses parties fondamentales constitutives. Elle laisse, au milieu des travées fibroïdes du squelette épaissi les traces pathognomoniques de la cause pathogène, sous forme d'oeufs ou de coquilles rompues, caractéristiques. Là aussi,
(1) Firket, Bulletin Àcad, de médecine de Belgique, \9Q1.
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l'action mécanique, traumatique des œufs, ne paraît pas suffisante pour parfaire de tels désordres, et l'idée de l'influence exercée par les toxines émanées de ces œufs s'impose encore à l'observateur Resterait à démontrer par l'expérimentation le bien fondé de cette hypothèse.
Zones adénomateuses et zones ulcérées. — Sans revenir sur les nombreux détails d'anatomic pathologique consignés à propos des premiers chapitres de ce mémoire, il est un point qui me paraît mériter cependant quelques courtes remarques à propos de l'étude pathogénique des lésions. Nous avons, dès le début, insisté sur les deux ordres d'altérations matérielles dont la muqueuse de lïntestin est atteinte, altérations qui se groupent par zones distinctes et non confondues : les zones adénomateuses, dans lesquelles l'hyperplasie des glandes de Lieberkûhn s'est donnée libre carrière, et les zones ulcératives, pour lesquelles les hyperplasies interstitielles et musculaires (museularis mucosae) sont plus ou moins marquées. L'ulcération superficielle de la muqueuse prédomine là où l'absence de la moindre trace d'évolution adénomateuse des glandes en tube est notoire et constante.
11 m'a paru qu'il y avait dans cette circonscription si remarquable plus qu'une coïncidence : un antagonisme entre deux ordres des lésions dissemblables. Je crois être parvenu à le démontrer. Que les zones adénomateuses soient restées pour ainsi dire à l'état pur, à l'abri des infections secondaires, que nous avons vues constantes sur toute l'étendue des zones ulcérées, il n'y a là rien de bien extraordinaire. Encore existe t-il cependant des cas, fréquents, où la surface de la masse adénomateuse, gorgée de glandes muqueuses en voie de prolifération, montre par places un bourgeonnement exubérant de son tissu interstitiel et y dessine un énorme placard de bourgeons charnus saillants à la surface de l'intestin et accessibles à la pénétration des germes pathogènes (fig. 3 et 4, et pi. II, fig. 2). Même dans ces régions où la végétation des glandes cède le pas à la végétation du tissu conjonctivo-vasculaire, l'infection est l'exception et les vaisseaux lymphatiques semblent indemnes. Une démonstration saisissante en découle du ràk exclusif des œufs et de leurs tonnes dans la formation des tumeurs adénomateuses de rintestin bilharzié.
L'intérêt devient plus grand encore quand on étudie, comme
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nous l'avons fait, ]es zones ulcérées, par comparaison avec les zones adénomateuses. Partout où la muqueuse se montre ulcérée, elle est, bien qu'hyperplasiée et flbroïde, indemne de toute transformation adénomateuse. Là où les glandes en tube ont disparu sans laisser traces, on aurait, k tout prendre, le droit de formuler une objection : les glandes adénomateuses pourraient avoir disparu comme les autres, entraînées par le processus destructif élémentaire qui a réduit la muqueuse à ses couches profondes. 11 me serait facile de démontrer le mal fondé de cette objection : les glandes adénomateuses se développent, en effet, dans la profondeur du chorion de la muqueuse aussi bien et mieux encore que latéralement; elles côtoyent la surface de la muscularis mucosae, qu'elles ne traversent d'ailleurs jamais (signe distinctif qui sépare tout adénome de toutes les variétés de cancer). Or, les régions ulcérées de la muqueuse ne présentent nulle trace de la moindre formation adénomateuse dans leurs couches profondes, infectées, sus-jacentes à la muscularis.
Le contraste, je n'hésite pas à dire l'antagonisme, entre l'ulcération et l'adénome est donc formel et ne souffre, dans mon observation du moins, aucune exception. 11 serait intéressant de chercher l'explication de ces faits. On la pourrait, à mon avis, trouver dans le mécanisme de l'effraction des œufs à travers la muqueuse intestinale. Les régions ulcérées sont pauvres en œufs ; les zones adénomateuses en sont généralement gorgées. On en jugera que les colonies de parasites qui ont franchi en grand nombre la muqueuse l'attaquent vite et en déterminent l'ulcération. Lorsqu'au contraire et pour une raison qui demanderait à être étudiée, les œufs stagnent dans la sous muqueuse, lorsqu'ils cherchent leur voie à travers les couches de la muscularis mucmae et parmi les méandres des glandes en tube, ils perdent l'occasion propice, s'accumulent, s'attardent et exercent, de seconde main, une influence néfaste et prolongée sur la vitalité des glandes. Le tissu glandulaire surexcité par les œufs et leui*s toxines subit une série de désordres trophiques, hypertrophiants d'abord, dystrophiants ensuite, dont la résultante est une hyperplasie déformante, désordonnée, tumorale en un mot, de l'appareil glandulaire. Les élaborations qui en sont la conséquence bouleversent les limites imposées par la nature à l'organe complet et simple constituant
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une glande en tube. L'hypertrophie des éléments, leur hypergenèse karyokinétique, rallongement de l'organe, ses développements latéraux sous forme de culs-de-sac exubérants, Tectasie générale de la cavité glandulaire, puis, plus tard, son infection et ses lésions atrophiques, dégénératives simples, tel est le cycle imposé avec le temps à chaque glande de Lieberkûhn soumise à Tinlluence des œufs incrustés dans son voisinage.
Le tissu interstitiel, périglandulaire et interglandulaire suit simplement l'évolution hyperplasique sollicitée par la vitalité de la région. Cette exubérante vitalité, tout artificielle qu'elle soit, puisqu'elle est entretenue par des corps étrangers, permet à la muqueuse de lutter contre les causes de déwSintégration qui frappent les régions voisines et les livreront, après ulcération, aux infections habituelles du tube digestif.
Pour résumer, on peut avancer que les régions adénomateuses ne s'ulcèrent pas et que les zones ulcérées échappent au processus adénomateux.
Telle est, tracée à grands traits, l'explication de l'antinomie qui m'a paru exister entre les régions tumorales et les régions ulcératives de l'intestin bilharzien.
BiLHARziosE ET TUMEURS DE l'intestin. — En préscucc d'uu cas aussi complet de bilharziose du gros intestin, compliquée de multiples foyers d'évolution adénomaleuse des glandes muqueuses, il est difficile de résister à l'occasion qui s'offre de discuter brièvement les rapports pouvant exister entre l'infestalion bilharzienne et le développement de tumeurs dans le rectum et dans le côlon iliaque.
Peu de problèmes pathogéniques auront autant passionné les anatomo-pathologistes. Peu de lésions auront, aussi bien que la bilharziose, servi d'argument aux auteurs qui s'efforcent de démontrer la nature parasitaire du cancer, en général, et du carcinome de la vessie ou du rectum, en particulier. Les observations de Sonsino ( i ), de Harrison (2), de Virchow. d'Albarran et Léon Bernard (3),
(i) So.vsiNo, La Bilharzia hœmatobia. Archives générales de médecine^ 1876, p. 652.
(2) Harrison, Spécimens of Bilharzia aHectingthe urinary organs. Lancet, 1889.
(3) Albarran et L. Bernard, Tumeur épithéliale due à Bilharzia. Àrch. méd. expérim. novembre 1897.
Archives de Parasitologie, IX, n* 3, 19ft*j. 28
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de Kartulis (1) pour la vessie, celles de Kartulis, de Belleli (2), de Zancarol (3) et de Damaschino pour le rectum servent, de nos jours encore, de base à toutes les controverses.
Sans parler des papillomes et des polypes, des fibromes, des sarcomes et des carcinomes décrits par maints auteurs dans les vessies bilharziennes (sujet que je me garderai bien d'aborderici, faute de pièces anatomiques), je pense que le problème, en égard à l'intestin, se pose de la façon suivante : la bilharziose intestinale peut-elle produire, de toutes pièces, une tumeur traie du rectum ou du côlon? Dans la hiérarchie des tumeurs proprement dites, le néoplasme ainsi créé par les œufs de Schistosomum peut-il arriver jusqu'à réaliser le cancer (épithélioma ou carcinome)?
Ainsi précisée, la question se trouve être double : 1° y a-t-il des tumeurs bilharziennes ? et "JP le cancer est il du ressort de la bilharziose?
Sur le premier point, la réponse est formelle. Les détails anatomo-pathologiques dans lesquels je suis entré me permettent d'être aussi affirmatif que possible. Aucune confusion ne saurait se produire entre les simples hyperplasies des éléments et tissus occasionnées par la bilharziose et les tumeurs proprement dites; on peut donc sans hésiter répondre : les œufs du Schistosomum haematobium produisent, et sans doute assez fréquemment, des adénomes du rectum et du côlon. Il va de soi que, sous ce terme, on ne comprendra que les productions microscopiquement reconnaissables, dans lesquelles les hyperplasies des glandes de Lieberkûhn, si exubérantes qu'elles aient été, n'infiltrent jamais de colonies épithéliales aberrantes le tissu conjonctif interstitiel. Pourtoutdireenun mot, les adénomes en question sont toujours des tumeurs bénignes, non infectantes; elles sont strictement limitées, tant par \di musctdaris mucosae, vers la profondeur de la muqueuse, que par les travées connectives péri-glandulaires, pour les parties latérales de la pro-
(1) Kaâtulis, Un cas d'épithélioma du pied et de la jambe contenant dos œufs de Bitharzia. Virchow's Archiv, CLII, 1898, p. 474 et suiv.
(2) Belleli, Du rôle des parasites dans le développement de certaines tumeurs. Fibro-adt'oome du rectum produit parles œufs de Distomum hasmatobium. Progrès médical^ II, 188;», p. 54.
3; Za.ncarol, Des alt(^rations occasionnées par le Distoma hssmatobium dans les voies urinaires et le gros intestin. Soc. méd. des hnp. de Paris, !8fS.
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duction tumorale. Et cette loi biologique, qui arrête Det, sur les frontières du tissu conjonctif, les hyperplasies épithéliales de la glande en tube, demeurait, dans mon cas, inviolable et respectée, quelque volumineuses que fussent les végétations, pédiculées ou non, développées aux dépens de la muqueuse intestinale.
Telle se conçoit l'évolution irritalive hyperplasique glandulaire du gros intestin bilhar/Jé, tel est ladénome bilharzien.
Les circonstances qui, dans l'intimité des diiïérents organes du corps pourvus d'épithéliums sécréteurs, rattachent la formation d'un adénome glandulaire aux procédés inflammatoires subaigus, sont, aujourd'hui, bien étudiées. Considéré au point de vue de l'anatomie pathologique générale, l'adénome représente l'une des plus extrêmes limites assignées à rinflammation végétante, aux hyperplasies inflammatoires (1). Sans quitter le tube digestif, rappelons que les adénomes se développent maintes fois autour des vieux foyers d'entérite ou d'entéro colite chronique causés par la dysenterie ou la tuberculose, parfois aussi au contact d'un cancer du caecum ou du côlon. Pour l'estomac, la gastrite chronique d'origine alcoolique se complique fréquemment de polyadénomes, inflammatoires par leur origine, tumoraux quant à leur évolution. Enfin l'hépatite chronique fibreuse, la cirrhose du foie, dans ses diverses formes, s'accompagne plus souvent qu'on ne saurait croire d'hyperplasies nodulaires, dont les adénomes sont comme l'expression ultime: développés aux dépens des trabécules hépatiques, ils apparaissent enserrés au milieu des bandes du tissu cirrhotique.
Au point de vue de l'origine subinflammatoire, ou bilharzienne, des adénomes du rectum et du côlon iliaque, nulle difllcullé par conséquent: la lésion rentre dans l'ordre pathogénique accoutumé, si Ton peut ainsi s'exprimer.
Autrement difficile et discutable serait la question de l'origine bilharzienne d'un cancer, lorsque, à l'autopsie d'un cas de l)ilharziose intestinale, on découvre sur un même point les altérations parasitaires pathognomoniques de la muqueuse et les colonies défi) Maurice Letulle, L'Inflammation, Paris, Masson, p. 330, tig. 10 et 11 et pi. X, !ig. 3.
Anatomie pathologique /générale de rinflammation. Traité de Pathologie gêné' raie de Bouchard. Paris, Masson.
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sordonnées de monstrueux épithéliums infiltrés au milieu des couches connectives. Tout d'abord, il est certain qu'un cancer de l'intestin peut toujours coïnctrferavec une maladie bilharziennedu rectum. Le carcinome du rectum, l'épithélioma de la vessie dans ses différentes formes, le cancer de la prostate figurent plus d'une fois sur les protocoles d'autopsies pratiquées dans les pays où la bilharziose règne à l'état endémique. La coïncidence est donc possible, le cancer de ces organes étant, au môme titre que la bilharziose, une maladie commune. Pour le rectum, en particulier, la fréquence de son cancer est universelle, on ne saurait le méconnaître.
Quant à démontrer, à l'aide de preuves indiscutables, que les œufs de Bilharzie seraient les éléments pathogéniques du cancer du rectum, sous prétexte qu'ils sont, ce qu'on ne saurait contester, la cause de certains adénomes de la muqueuse intestinale, j'avoue, pour ma part, qu'un tel effort me paraît impraticable. L'adénome et le cancer sont deux sortes de lésions, très distinctes ; partout où cette première altération est parvenue à se développer, le carcinome, à la vérité, arrive parfois sans difficulté à la compliquer. A cet égard, l'adéno-carcinome peut, par un certain côté, et doit même se rattacher à des procédés irritatifs d'origine inflammatoire. Mais de là à considérer l'œuf de Bilharzie comme la cause efficiente du cancer, il y a loin.
Il y aurait à faire intervenir, au préalable, la longue série des considérations anatomo-palhologiqueset pathogéniques nécessaires à l'étude analytique des lésions spécifiques dont se compose l'épithélioma ou le carcinome et à les coapter aux altérations bilharziennes, ce qui nous entraînerait trop loin du sujet que nous nous sommes proposé. Les rapports du cancer et de l'inflammation représentent le problème le plus ardu.peut-être de la pathologie générale etrorigineinfectieuseducancern'est plus une questionqu'onpuisse aborder avec de simples affirmations théoriques. Qu'il mesuffisede terminer en remarquant qu'aucune des observations, relativement encore peu nombreuses, publiées de bilharziose compliquée de cancer ne paraît suffisamment démonstrative, même entre les mains des partisans les plus irréductibles de la nature parasitaire du cancer. Les poisons bilharziens, pas plus que les innombrables variétés de parasites incriminés jusqu'à ce jour, ne possèdent la puissance monstrueusement élaboratrice qui engendre, de toutes
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pièces (l), le molimen cancéreux, A cet égard, un mystère plane encore sur la genèse du cancer épithélial. En tout cas, mon observation, de môme que celles de Zancarol, Damaschino et Belleli, est impuissante à combler ce desideratum. Les adénomes bilharziens, pour ce qui est des faits publiés, ne s'étant pas compliqués de cancer, appartiennent de droit aux procédés inflammatoires connus et classés. On peut même les opposer aux productions épithéliomateuses et avancer, jusqu'à nouvel ordre, que l'omf de Bilharzie, qui crée V adénome, n'est pas générateur du cancer intestinal.