Quelques cas de pseudo-parasitisme
Une observation, publiée en 1902 par Wardell Stiles et Albert Hassall, dans le Bulletin n^ 35 du Bureau de l'Industrie animale, de Washington, est venu rappeler à ma mémoire, par Tanalogie de son origine, un cas de pseudo-parasitisme, datant déjà de plusieurs années, mais encore inédit.
Le cas de Stiles et Hassall se rapportait à des cellules végétales de banane, incomplètement digérées, dont 1 arrangement présentait une forme ressemblant à des anneaux de petits Ténias. Mon observation, au contraire, a pour objet une petite banane complète, pas encore mûre, non digérée, mais altérée au contact des matières contenues dans le tube digestif qu'elleavait traversé. Le fruitentier, encore enveloppé de sa peau, modifié dans sa forme, sa couleur, son apparence, avait été pris pour un animal parasite. En voyant la figure ci-jointe, on pourra se faire une idée de la forme étrange du prétendu pseudohelminthe et de sa taille.
Le cas clinique se résumait en peu de mots. Il se passait en 1879. Un immigrant, arrivant de l'Europe et se dirigeant vers une des colonies de Santa Catharina, au sud du Brésil, passager sur un paquebot touchant à Rio, descend à terre, se promène dans la ville, y voit de belles bananes, en achète une quantité ; il en mange avec voracité, ne se contente pas des fruits mûrs, mais en avale aussi de verts. Ayant soif, et se trouvant sur la place où s* élève la grande fontaine de la Carioca, qui déverse en abondance une eau magnifique, il y but à longs traits. Rembarqué plus tard, il continue son voyage en bateau à destination de Santa Catharina.
(1) Pour les séries précédentes voir iirc/iiv6s de parastto/o{)'teJX, p. 306, 1906
NOTES D HELMINTHOLOGIE BRESILIENNE
A bord, il souffre de coliques et des troubles gastro intestinaux se déclarent. Arrivé à destination encore malade, il est soigné par un médecin qui observe les symptômes présentés par le patient. Celui-ci, dans les renseignements qu'il communique, indique d'une manière précise le fait d'avoir bu abondamment de Teau à la fontaine publique à Rio, mais il semble avoir oublié ses excès gastronomiques; le médecin ne connaissait donc pas la véritable cause de la maladie qu'il avait à traiter. Soucieux de connaître la nature exacte des souffrances de son client, il examina les déjections du patient et en particulier quelques objets soupçonnés d'avoir causélemal. Croyant avoir affaire à des animaux, responsables des dérangements gastro-intestinaux du malade,
et ne pouvant pas en ^jKf ^^t^m^ ¥ '^Wxl^
déterminer l'espèce, le médecin les a adressés à mon regretté collègue et ami, le professeur Oscar Bulhoês, qui à son tour mêles a confiés. Le flacon qu'on m a envoyé contenait un objet entier, dont l'apparence avait fait penser à Un animal, et d'autres corps visiblement constitués par des gros fragments de même nature, tous conservés dans de l'alcool.
Pour arriver à la détermination exacte des objets soumis à mon examen, j'ai procédé à l'examen microscopique des corps déjà fragmentés, désirant conserver complet le spécimen qui était entier. Je pus facilement reconnaître des fragments de tissu végétal, constitué par des cellules de bananes ; et, guidé par cette donnée positive,il m'a été aisé de reconnaître la vraie nature du corps principal, et de comprendre la signification de sa forme. C'était bien une petite banane, encore très verte, complètement modifiée dans sa forme, sa couleur et sa consistance. Comme le montre la figure 1, l'imagination aidant on pourrait y voir un gros Helminthe, à corps allongé, ayant un long cou, légèrement recourbé, et terminé à l'extrémité céphalique par une puissante ventouse ou par une bouche
Fig. 1.
220 P.-S. DE MAGALHAES
multilabiée. L'objet à déterminer m'était arrivé accompagné de quelques mots me demandant à quel monstre on avait affaire. A la demande du médecin, les objets examinés lui ont été renvoyés, après détermination.
Jajouterai à cette observation les trois notes suivantes, qui concernent également des cas de pseudo-parasitisme. On rencontre fréquemment, parmi les pseudohelminthes,envoyés à déterminer, des larves d'Insectes et, dans ce nombre, des larves d*Eristalis, ou Vers à queue de Rat. Le plus souvent ce sont des cas de pseudo- parasitisme du tube digestif . Je possède dans ma collection un exemplaire qui m'a été adressé comme ayant été expulsé par l'urèthre d'une dame. La malade prétendait, comme il arrive d'habitude, avoir vu disparaître, avec l'expulsion de la larve, les phénomènes morbides dont elle disait souffrir avant la sortie de l'animal, entraîné par le jet de l'urine.
Contrairement à ce que supposait son médecin, ce pseudoparasite devait provenir de l'eau qui avait servi à laver le vase dans lequel avait été recueillie l'urine de la malade.
Un fait très curieux, qui a même été l'objet d'une publication faite à Rio de Janerio, a eu pour cause un Limacidé. On m'avait communiqué à déterminer un Gastropode conservé dans de Talcool. Le médecin qui me faisait cet envoi m'annonçait qu'il s'agissait d'un parasite provenant du vagin d'une de ses clientes; l'animal avait dû rester fixé sur le col utérin, et y avait produit une grande perte de substance et des hémorragies considérables.
L'origine du prétendu parasite était plus que douteuse, car il avait étépris vivant, non pas directement dans le vagin, mais surdes draps contenant des caillots de sang perdu par la malade; ces draps avaient été jeté sur le sol d'une cour ou jardin où ils avaient séjourné quelque temps.
Ayant examiné l'animal, j'ai reconnu que c'était une Limace. N'ayant alors à ma disposition ni matériaux de comparaison, ni documents sur les Limacidés brésiliens, je me suis borné à répondre que l'envoi qui m'avait été fait contenait un exemplaire du genre Limax, dont je ne pouvais à ce moment déterminer l'espèce. 11 rappelait une des formes du Limax variegatus, mais, celui-ci étant européen, je ne me croyais pas autorisé à
NOTES D HËLMINTHOLOUIE BRESILIENNE
donner celte détermination, ignorant quels étaient les congénères indigènes de l'espèce en question. Je savais cependant, par une communication du D' von Yhering, directeur du Muséum de S. Paulo, que des individus spécifiquement identiques avaient élé déjà vus au Brésil, et démontraient limporlation d'une espèce européenne. On a cru d'autre part, sans examiner comparativement d autres spécimens, pouvoir affirmer la détermination spécifique de Limax variegatus.
Le fait clinique mérite d'être mentionné. Le médecin voyait cette malade, alors que la ïnaladie existait déjà depuis longtemps. Pendant un premier examen au spéculum, une grande hémorragie s'étant produite, l'examen dut être interrompu, et le médecin eut à parer au plus pressé, pour combattre la perte de sang.
Plus tard, on lui remit le pseudoparasite comme ayant été retiré des draps contenant des caillots du sang de la malade; mais ces draps, je le répèle, avaient déjà séjourné quelque temps sur le sol d'un terrain, cour ou jardin, avant la récolte du prétendu Helminthe.
J'étais convaincu qu'il s'agissait d'un cas de cancer utérin ulcéré et très avancé (la inalade mourut peu de temps après), mais le médecin persistait à croire à la réalité du rôle du Limacidé, au moins à titre de parasite adventice; il s'efforçait de prouverla possibilité de l'adaptation de l'animal à son habitat accidentel. Il croyait avoir constaté l'existence d'une excavation dans l'organe malade de sa cliente, correspondant exactement à la forme et à la grosseur de la Limace.
II a donné dans sa publication une ligure du pseudo-parasite. Malheureusement, celui qui a été chargé de faire le dessin, au lieu de le faire réellement d'après l'exemplaire en question, a représenté la forme typique d'une des variétés du Limax variegatus vivant,
Fig. 2.
222 P.-S. DE MAGALHAES
probablement copiée sur quelque ouvrage classique. En ef!et,le spécimen provenant soi-disant de la malade, était déjà mort et durci par Talcool dans lequel il se trouvait conservé, lorsque je Tai vu ; or il ne fut remis que quelques jours plus tard aux mains de la personne qui a exécuté la figure publiée.
Pour ma part, n'ayant pas eu l'intention de publier le fait de première main, je me contentai de garder une simple esquisse de ranimai (iig. 2), sur laquelle j'avais noté ses dimensions; sa forme était caractéristique et permettait de le déterminer ; c'était le seul point qui m'avait occupé alors.
Il me serait impossible d'être affirmatif à propos d'un autre cas de pseudoparasitisme, et de dire si, en vérité, le pseudo-helminthe a réellement séjourné quelque temps dans l'organisme de la malade, ou si au contraire on a commis une erreur, en croyant à cette provenance de l'animal. Les parents de la patiente étaient des personnes dignes de foi, et son médecin un homme fort avisé, clinicien consommé, connaissant très bien les affections parasitaires.
La coïncidence des symptômes inexplicables, nettement observés sur la malade, leur disparition complète et rapide après la prétendue expulsion du Ver, affirmée par l'entourage de la patiente,laisseraient croire à la véracité du cas.
Il s'agissait d'une jeune malade de la clinique de mon regretté collègue et ami Julio de Moura, bien connu par ses contributions à l'étude de la filariose et d'autres maladies tropicales. La jeune fille présentait, en 1890, des symptômes bien accusés d'une affection broncho-pulmonaire, circonscrite et bien localisée, de nature obscure et inexplicable, observée soigneusement pendant toute son évolution par le médecin.
Les personnes delà famille delà malade, qu'on ne saurait soupçonnerde supercherie, ont remis un jour au médecin un Ver qu'elles assuraient avoir été expulsé par la malade, par expectoration. Depuis cette date, les phénomènes d'irritation et d'hyperhémie broncho-pulmonaire ont cédé, puis ont cessé et la santé de la fillette s'est rétablie complètement.
Il y a à peu près trois ans, je me suis informé du sort de cette patiente, et j'appris, de bonne source, qu'elle avait continué à jouir d'une bonne santé, et qu'elle était même près de se marier.
Le Ver qu'on disait avoir été expectoré par la malade, m'avait été
NOTES D*HELMINTHOLOGIE BRÉSILIENNE 223
confié par Julio de Moura, c'était une Planaire. En 1895, me trouvant en Europe, et ayant apporté avec moi le pseudo-helminthe, il a été adressé, par Tobligeance du Professeur Raphaël Blanchard au Professeur von Grafï, qui a bien voulu en déterminer l'espèce ; c'était un Bipalium kewense.
Quelque créance que méritent les personnes qui affirmaient la réalité de la provenance de cette Planaire, et malgré la constatation de circonstances en faveur de son séjour prolongé dans les voies respiratoires de la jeune fille, je ne saurais ni nier ni affirmer le fait. En admettant que le Bipalium ait été introduit par la bouche de la petite malade, il est difficile de s*expliquer comment il aurait pu pénétrer jusque dans le larynx et la trachée, sans être rejeté de suite au dehors par quelque accès aigu de toux, provoqué par sa présence.