MODIFICATIONS NUTRITIVES DES CELLULES
DÉPENDANT DES SÉCRÉTIONS BACTÉRIENNES Par M. A. CHARRIN
Des deux grandes théories qui, pendant longtemps, sont demeurées en faveur pour expliquer, dans la mesure du possible, la genèse de rimmunité, Tune, la doctrine de l'addition, a reçu la consécration de Texpérience.
Toutefois, avoir démontré, comme je me suis eflforcé de le faire, que rétat réfractaire apparaît lorsqu'on a introduit des toxines, c'est, à coup sûr, avoir apporté un élément nouveau pour la solution du problème ; ce n'est pas l'avoir totalement résolu. — Il devient, en eflfet, nécessaire, cette donnée acquise, de rechercher par quel procédé ces toxines font naître cette immunité.
La première idée porte à supposer qu'elles interviennent à la façon des antiseptiques qu'on dépose dans un bouillon de culture. — Cette idée ne résiste pas à l'examen. — En premier lieu, on ne saurait comparer l'économie vivante, pourvue d'organes de transformation, d'éhmination, à un vase inerte, fermé. — En second lieu, les toxines introduites s'échappent, comme s'échappent les médicaments. — Le professeur Bouchard, en reproduisant la paralysie pyocyanique avec les urines des lapins qui avaient reçu les toxines du bacille du pus bleu, avant tout autre, a mis en évidence cette élimination, attendu que, si ces urines provoquent les troubles que causent ces toxines, c'est parce qu'elles les contiennent, au moins en partie. — Roux et Yersin ont confirmé cette découverte dans leurs études sur la diphtérie. — D'autre part, avec Rùffer, j'ai établi qu'au bout de quinze jours, cette élimination prenait fin ; un savant allemand, C. Frankel, a vérifié cette assertion.
Il est également permis de remarquer que l'immunité n'existe
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pas au moment où l*animal possède la plus grande quantité de ces produits vaccinants, à savoir au moment où l'on vient de les injecter ; à ce moment, il est au contraire prédisposé, comme je l'ai vu, à la suite du professeur Bouchard ; cette immunité n'apparaît que vers le quatrième ou le sixième jour ; elle se poursuit longtemps après, alors que ces produits vaccinants ont disparu. — Il n'y a donc pas de relation directe entre cette immunité et la présence de ces produits ; auti'ement dit ces produits n'agissent point par eux-mêmes. — Voilà ce qui a été établi, grâce aux éludes réalisées à l'aide du bacille pyocyanogène. — Voilà, pourtant, ce que quelques-uns croient découvrir à nouveau.
Roux et Vaillard ont, du reste, indiqué que la formation des corps anti-toxiques de Behring, de Kitasato, corps que Bûchner rapproche des bactéricides, n'est pas toujours directement, nettement proportionnelle aux volumes des substances vaccinales introduites. — Une économie peut offrir une augmentation considérable de sa résistance, c'est-à-dire posséder des quantités notables de ces principes chimiques défenseurs, alors même que les toxines immunisantes n'ont été injectées qu'à doses modérées ; un autre organisme, au contraire, ayant reçu ces toxines en abondance, présentera un état réfractaire minime.
Les diverses modalités dans la rapidité ou la lenteur de la vaccination, dans la réunion ou le morcellement des matières que Ton fait pénétrer préventivement, etc., n'agissent pas toujours dans le sens qu'il serait aisé de prévoir, si l'on ne devait tenir complu que de ces produits. — Les différences observées prouvent que l'animal traité a sa part dans les résultats ; il influence ces résultats par sa manière de réagir ; chez le chien, par exemple, on obtient, d'une manière générale, plus sûrement, plus promptement que chez le lapin, la réalisation de ces corps protecteurs.
On a étendu ces conceptions ; on a pensé que, si les tissus participaient à la genèse de ces cléments bactéricides ou anti-toxiques, ces tissus créaient également, en partie du moins, certains composés morbifiques. — Pour Gourmont et Doyon, plus récemment pour Guinard et Artaud, la genèse des corps morbifiques ne serait pas différente ; ces corps proviendraient de l'économie elle-même, influencée par le contact des produits microbiens. — Ge qu'il y a de nouveau dans cette théorie, c'est moins la conception, le fait de la création de substances découlant du fonctionnement des éléments anatomiques soumis à l'action des principes microbiens, que l'application à un cas particulier de cette donnée, absolument établie d'ailleurs au point de vue de l'immunité. — Reste à justifier cette application.
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Les auteurs remarquent que, malgré les doses, certains troubles ne se développent jamais immédiatement ; Tinjection des toxines est toujours séparée par un temps plus ou moins long de la manifestation de ces troubles ; il existe une sorte d'incubation qui, pour ces auteurs, correspond à la durée exigée par Torganisme pour engendrer, pour façonner la véritable matière nuisible.
De fait, quand on introduit les cultures stérilisées, on peut déterminer deux ordres d'accidents. Les uns se déroulent, pour ainsi dire, pendant cette introduction ; les autres, si on laisse vivre les sujets, éclatent au bout d'un nombre d'heures variable. — Dès 1889, nous avons montré, avec Rûffer, que des oscillations thermiques spéciales avaient lieu deux jours après l'introduction des liquides des bactéries; nous avons clairement saisi le principe de l'intervalle qui s'écoule entre l'administration de telles sécrétions bactériennes et l'apparition de certains accidents, sans toutefois formuler aucune théorie.
Des particularités analogues accompagnent la mise en jeu d'une foule de produits, surtout des albuminoïdes ; aussi les chercheurs qui mesurent la toxicité des humeurs distinguent-ils les effets rapides, instantanés, des effets lointains ; Rummo, plus que tout autre, a mis ces détails en évidence. Même avec des composés inorganiques, il est possible d'enregistrer des phénomènes de cette nature ; si vous employez tel sel de cuivre, à telle dose, tel désordre ne se révélera que vers la sixième heure ; le plomb, en dépit des quantités, ne produira l'albuminurie que le lendemain, le surlendemain ou audelà.
Il existe, en effet, des poisons qui, à l'image des albuminoïdes, agissent de suite, s'attaquant de préférence au système nerveux ; pour ces poisons, les symptômes sont proportionnels aux volumes utilisés. — Il en existe d'autres qui exigent, avant de susciter des signes anormaux, que la vitalité des cellules soit changée anatomiquement ou fonctionnellement ; que des décompositions, des transformations se soient effectuées à leurs dépens ; ces composés réclament une incubation que les doses influencent, dans quelque mesure, sans que l'on puisse réduire à zéro cette incubation.
Courmont et Doyon supposent que le corps morbifique fabriqué par les tissus, à l'instigation des toxines, est une diastase ; ils invoquent, pom' justifier cette affirmation, ce fait que la grenouille, qui prend le tétanos en été, ne le contracte pas en hiver; faute de température, cette diastase n'est pas engendrée. — On peut répondre qu'il s'agit là d'un animal bien spécial, que ces êtres, durant la saison froide, deviennent relativement peu sensibles à une foule d'agents, produits tétaniques ou autres ; on peut répondre que le froid, que la
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chaleur exercent une indéniable action sur l'évolution des infections; rhistoîre de la poule charbonneuse l'établit; on peut répondre aussi que le fait avancé a été contesté.
Les expérimentateurs lyonnais prétendent que, si la pénétration des cultures stérilisées est impuissante à provoquer les spasmes tétaniques d'une façon immédiate, le sang d'un animal qui a reçu ces cultures possède celte propriété; ils concluent que, sous l'action de ces liquides, les éléments anatomiques ont façonné la matière tétanisante.
Cette démonstration entraînerait la conviction si elle n'était passible de plusieurs remarques. — Les troubles que ce sang injecté font apparaître sont-ils réellement le tétanos, ou bien ne constituent-ils, ainsi qu'on l'a soutenu, que de légères trémulations, ou, à la rigueur» des convulsions nullement spéciales? — Il importe de ne pas oublier que ce sang renferme, en premier lieu, une partie des toxines introduites, en second lieu, une partie des poisons des tissus, poisons d'autant plus nombreux, d'autant plus actifs, que ces tissus sont ceux d'un sujet malade.
Nul n'ignore, en effet, comme l'établissent l'étude des échanges, l'analyse des urines, celle des gaz de la respiration, qu'une affection donnée, toxique, infectieuse, etc., perturbe la vie de Péconomie, jette le désordi*e dans la nutrition, poursuit ses effets parfois au delà des périodes d'activité* des causes, conduit les cellules à fabriquer des toxiques inusités ou des substances normales en proportions inouïes; ce sont là des faits qui n'ont pas besoin d'être prouvés. — Ces poisons, assurément, ajoutent leurs actions à celles des principes microbiens; je l'ai signalé, il y a longtemps; j'ai insisté sur ce fait, à savoir qu'à un instant donné, dans le complexus morbide, les produits de l'économie, par suite de lésions diverses du foie, du rein en particulier, interviennent à divers égards. — Toutefois, ces poisons ne sont pas cette diastase spécifique invoquée par Courmont et Doyon; ce sont les déchets indiqués depuis de nombreuses années*
Dans ces conditions, le liquide sanguin détermine fatalement des phénomènes pathologiques, quelquefois plus accentués que ceux qui ont suivi l'arrivée des sécrétions des germes ; il n'y a pas lieu d'être surpris de ces résultats ; seul, le contraire serait étonnant.
Il importe donc dé savoir, avec précision, si l'on est en présence d'un produit caractéristique ; or, Conrad Brunner, d'autres avec lui, Vaillard, par exemple, déclarent n'avoir pu saisir les preuves de son existence ; la Semaine médicale allemande de 1894 contient des expériences contraires à la manière de voir des savants lyonnais.
Les toxines pyocyaniques produisent comme beaucoup d'autres toxines, des désordres rapides, tels que l'hémostase, la constriction
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des capiQaires ; elles engendrent également des accidents éloignés qui, sans être dans des rapports mathématiques avec les doses, subissent néanmoins leur influence; panni ces accidents éloignés. Thémorragie est, a coup sûr, un des plus marquants.
Cet accident étant pour ainsi dire Topposé de ces arrêts de pertes sanguines, constatés immédiatement après la pénétration des cultures stérilisées, on pouvait se demander si les tissus, au contact de ces cultures stérilisées, ne sécrétaient pas des matières nouvelles, jouissant d^attributs contraires à ceux de ces culture; la théorie de Gormont et Doyon paraissait trouver là un argument. — Pour achever la démonstration, il était nécessaire de faire apparaître, plus ou moins promptement, des extravasations de sang, en injectant, à volume moyen, le contenu vasculaire ou les extraits des tissus des sujets porteurs de ces hémorragies. — Or, si on réalise cette expérience, Ton ne détermine, sauf exception, aucune de ces extravasations, du moins dans les queues heures qui suivent, tandis que le phénomène aurait lieu si, à rinstigation des corps bacillaires, les éléments anatomiques avaient déversé, dans ce contenu ou ces tissus, des principes hémorragipares ; ce que Ton enregistre, c'est le resserrement des vaisseaux, parfois, le lendemain, des épanchements hors de ces vaisseaux, simplement parce que, en agissant ainsi, on a également administré des composés pyocyaniques.
Le âl janvier 1895, on injecte 8 centimètres cubes de toxines du bacille do pus bleu dans les veines d'un lapin. — On observe de la pâleur de Toreille, du spasme des capillaires.
Le leademain, on tue Tanimal, du reste, très malade; on découvre des foyers de congestion, même d'hémorragie dans les pai*ois du ccecum.
On recueille le sang ; on pratique des extraits de tissus ; on injecte du sérum ; on introduit ces extraits. — Quatre animaux reçoivent ces produits ; aucun ne présente d'extravasations.
Inutile de rapporter ici des recherches analogues qui militent dans ce sens.
Ces hémorragies peuvent, en revanche, s'expliquer par la fatigue qui résulte du spasme des fibres lisses, fatigue suivie d'un état prononcé de relâchement; elles peuvent s'expliquer par des embolies capillaires, par des variations de pression, par des altérations chimiques du sang, etc., toutes choses faciles à constater dans ce cas particulier.
Nul plus que moi ne tient en haute estime les travaux de Courmont et Doyon ; je crois leur théorie possible, probable, et cela parce qu'elle est basée sur des phénomènes dont la réalité n'est plus à établir, phénomènes que j'ai contribué à mettre en évidence dans la mesure
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de mes forces. — D'autre part, l'injection des humeurs des sujets qui ont reçu les toxines pyocyaniques produit parfois assez vite im trouble spasmodique de la marche, trouble que ces toxines introduites ne causent pas, du moins immédiatement, trouble qui, de temps à autre, s'observe dans cette maladie pyocyanique à forme lente ; ce fait dépose en faveur des idées discutées.
Que cette théorie soit un jour placée hors de contestation, c'est là une chose à laquelle je souscris par avance. Ce que je dis, pour le moment, en demandant qu'on ne me fasse pas aller au delà, c'est que les preuves apportées ne sont pas inattaquables, c'est qu'il n'est pas absolument démontré que cette pathogénie s'applique à tous les cas.
Pour l'immunité, il est juste de noter que les toxines, assurément, amènent les cellules à fabriquer des composés, inconnus jusque-là, de matière albuminoïde ; mais il est juste également de retenir que ce changement exige des jours, qu'il ne se produit pas en quelques heures, comme dans les observations des auteurs de Lyon. D'un autre côté, ces cellules conservent, durant des semaines, des mois, des années, le pouvoir d'engendrer les corps bactéricides ; il serait nécessaire d'admettre, si l'on acceptait la manière de voir en discussion, que, pour les substances morbiflques, cette propriété est des plus passagères ; si cette propriété était persistante ou même peu durable, comment concevoir ces guérisons, qui surviennent au bout d'une ou deux journées.
Malgré les lacunes, malgré les desiderata de cette doctrine si ingénieuse, je ne suis pas éloigné de croire que l'heure est proche où il sera prouvé qu'elle renferme une part de vérité.
Quoi qu'il en soit, il demeure établi que l'économie intervient dans la genèse de ces principes bactéricides ou antitoxiques ; quoi qu'il en soit, il demeure établi que, sous l'influence de sécrétions microbiennes, l'économie fait apparaître dans son sein des éléments nouveaux, des éléments dont aucun indice ne révélait antérieurement l'existence.
Les tissus fabriquent-ils de toutes pièces ces éléments, ou bien ne font-ils que transformer plus ou moins profondément les corps introduits, les corps que l'on a fait pénétrer en vue de créer l'état réfractaire? — Une réponse absolue à ces questions semble impossible à l'heure présente. — Les animaux créent peu de matières d'une façon complète ; ils opèrent plutôt des métamorphoses, tantôt légères, tantôt radicales ; ils laissent aux végétaux ce rôle préféré de créateurs véritables.
Dérivés ou non du contenu des cultures stérilisées, les produits défenseurs n'en constituent pas moins des substances inconnues