Chapitre premier. — Détermination chimique
Détermination chimique. — Les flèches qui nous ont été envoyées ont environ 50 centimètres de long. Elles sont formées par une tige de bambou blanc de 4 ou 5 millimètres de diamètre, à Textrémité de laquelle on a fixé un morceau de fer long de 10 centimètres et dont la forme varie : il est carré avec ou sans barbelures, ou bien en fer de lance. C'est ce morceau de fer qu'en langage technique on appelle la tête de la flèche. Tète et tige sont réunies par un ligament ou clamp enroulé en spirale sur une longueur plus ou moins considérable de la tige.
La tête et la partie de la tige sur laquelle repose le clamp sont enduites de poison. Ce poison est un corps solide, de couleur brun foncé, paraissant homogène. Sa dureté est assez grande, cependant il se laisse enlever facilement et briser en fragments avec im couteau; sa cassure est irrégulière et brillante comme celle des résines. Il est léger, et même, ou parcelles un peu volumineuses, il surnage sur l'eau pendant un certain temps. Dans l'alcool à 90 degrés, il s'enfonce de suite et se dissout. A l'état sec, son odeur est nulle ou presque, mais, dans les dissolutions aqueuses, elle est vireuse ; sa saveur est amère et légèrement astringente. Il est soluble en totalité dans Teau, paiiiellement dans Talcool qu'il colore en jaune brun, beaucoup moins dans l'éther et le chloroforme ; mais il se produit toujours un précipité grumeleux, surtout abondant dans Talcool à 90 degrés et dans l'alcool absolu. Ce précipité se rtîdissout rapidement et eu entier dans l'eau distillée.
La dissolution aqueuse du poison mousse abondamment par l'agitation. Elle fournit au contact des réactifs un certain nombre de caractères que nous avons groupés dans le tableau suivant :
roitoa.
IBAGTIFS.
BéACTions.
Solution «quease à l/lOO*:
1 ceDt. cube
5 cent, cubes solution de
tannin h 1/20*.
5 cent, cubes solution de
nitrate d'argent à 3/iOOO-.
1 goutte SO^H* sur soucoupe.
Trace de FeCh, pais 5 gouttes 80«U* sur soucoupe.
Trace de FeCl*, puis S gouUes
80*e« en tube.
5 gouttes HCl à froid (sur
soucoupe).
5 gouttes HCl à chaud (sur
soucoupe).
5 gouttes AzO'U à froid (sur
soucoupe.
5 gouttes AzœH à chaud (sur
soucoupe).
5 gouttes HCl -f liqueur de
Fehling, à chaud.
Précipité rouge violacé.
Réduction A chaud du nitrate d'argent. ColoraUon brun acajou du liquide. Dépdt d'un précipité brun noirâtre par refroidissement.
Coloration Terdfttre passant ensuite au rouge bran.
Coloration rouge brun qui verdit (vert émeraude) au bout de 5 à 10 minutes et noircit ensuite.
Coloration rouge brun accusée; pas de précipité.
Coloration jaune légère.
i:k)loration jaune d'or.
Aucune réaction.
Coloration jaune à peine indiquée.
Réduction de U liqueur de Febling.
Cette dissolution aqueuse est un mélange complexe d'où les sels métalliques eux-mêmes ne sont pas exclus, car, si Ton fait passer un coumnt H^S dans cette dissolution, il se produit un léger dépôt noirâtre de sulfure de fer qui provient de la rouille incorporée au poison et formée par Toxydation de la flèche. Pour décomposer le glucoside et en extraire une substance chimiquement pure, nous avons employé difl'érents moyens qui nous ont fourni des résultats concordants.
i* Procédé général d extraction des alcaloïdes. — I^ar ce pi'océdé, nous avons obtenu une substance blanche (substance a toxique) cristallisée en très petits cristaux, ce qui lui donne un aspect pulvérulent. Ces cristaux examinés au microscope étaient formés par des petits corps irrégulièrement prismatiques, transparents, allongés, à extrémités mal définies. Ils sont inodores et de saveur amère, solubles dans leau chaude, solubles dans Talcool, peu solubles dans l'éther et le chloroforme.
;£** Isolement par ïalcool, — 50 centimètres cubes de la dissolution aqueuse à l/lOO*, sont traités par 200 grammes d'alcool à 90 degrés. Il se forme un précipité jaune brun qu'on sépare par fillrution (précipité inoffensif, subiitance p non toxique). Le liquide hydro-alcoolique est recueilli, puis évaporé dans le vide. On obtient alors une substance brun-jaune, élastique, se laissant déprimer par le doigt, à odeur vireuse très accusée,
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et à saveur amèra. Elle est hygrométrique et soluble en totalité dans Teau. Reprise par Talcool absolu, elle se dissout presque entièrement et colore le liquide en jaune-brun.
Après une nouvelle séparation par Ultration et évaporation dans le vide, on obtient une substance pulvérulente, cristalline (substance a toxique) dont les cristaux réunis en petits amas minces reproduisent assez bien Taspect d'écaillés blanchâtres. Ces cristaux sont identiques à ceux déjà obtenus par la méthode précédente et ont les mêmes caractères.
On ne retire ainsi que des quantités très-minimes de la substance toxique. D'un autre côté, le précipité qui se forme quand on traite la dissolution aqueuse par Talcool à 90 degrés (précipité inoffensif) entraîne avec lui de faibles quantités de la substance toxique, ce qui pourrait être le point de départ d'erreui*s dans Texpérimentation physiologique.
C'est pour obvier à cet inconvénient que nous avons recherché un autre mode do préparation, qui consiste à épuiser par Talcool absolu les précipités obtenus de la substance toxique après concentration de ces précipités. Le résumé de ces opérations est indiqué dans le tableau suivant :
IAlcooié (desséobé = Criêitmx^ mknttnce dans le vide. « toxique,
Precipilé ( dissout = Suètlûnee p «•• dans eau, dessé- toxique (Ikiblet
ché A 5i«). qiianU(és).
Alooolé (desséché = Crùtêux, tuhlêuce + 1 l dans le Tîde). « toxique (faibles
a j Précipité (dissout dans eau distillée -|- Al-1 quantités).
cooi à s»., fliiré, desséché! j ^^^^^^^ , ^j^^, ^ ^^^^^^ ^ ^, ^
dans eau, dessé- xique.
ché à 54*.
Comme il est facile de le constater dans le tableau ci-dessus, le corps solide qui recouvre le fer des flèches du Soudan renferme deux substances chimiques :
l® Substance a toxique (simple).
2<» Substance p non toxique (complexe).
belles se dissolvent Tune et l'autre dans l'eau distillée, mais Talcool permet de les isoler, car il dissout la première et précipite la deuxième. Celte dernière est un mélange de résine, de gomme et de diflerents sels (tannâtes surtout).
De quelle nature est le poison des ilèches du Soudan Y — Au début de nos expériences, nous nous sommes demandés si la substance toxique ne contenait pas quelque germe pathogène, ou bien si elle n'était pas simplement un poison animal (crapaud, serpent) ou végétal. Nous avons entrepris une série de cultures à l'air et dans le vide, sur des milieux variés, gélatine, gélose, bouillon, et à difl'érentes températures; nous n'avons jamais trouvé que du bacillus subtilis. Du reste, l'action immédiate du poison nous portait à rejeter cette idée que la mort était due à
VLècmS EHFOISONNésS DU SOUDAN FflANÇAtS. 805
un agent microbien. De même, il n*était pas possible que nous eussions affaire à une substance animale parce que les venins de sei*penl sont insolubles dans Talcool, alors que le poison des flèches du Soudan est rès soluble dans ce liquide. Le venin de crapaud ou de salamandre est tsoluble dans l'alcool, mais Taction • physiologique sur la grenouille est différente de celle que nous avons observée.
^k>u8 avons été ainsi amenés à penser que le poison était d'origine végétale. Son étude physiologique propre nous Ta fait rapprocher des strophantines, tout d'abord. Puis nous Tavons étudié comparativement avec quelques glucosides, dont la présence est signalée dans TAfrique occidentale et en particulier avec la strophantine et Térythrophléine. Nous avons opéré avec la strophantine pure du commerce, en solutions plus ou moins étendues, puis avec une strophantine que nous avons extraite de Técorce d'Inée.
De même, nous avons retiré Térythrophléine de Técorce de mançone, ou M'boundou (erythrophlœum guineense).
L'examen microscopique de la substance nous a montré que le poison était probablement formé par du latex épaissi (trachéïdes, trachées).
Quant à la substance active, ainsi que le démontrent : 1** les caractères chimiques, 2* sa nature de glucoside, 3** ses propriétés physiologiques propres, 4" ses propriétés analogues h celles de la strophantine pure ou bien extraite de Flnée, 5® ses propriétés dissemblables de celles de Térythrophléine , on peut affirmer qu'elle n'est autre chose qu'une strophantine.