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SUR L'ELIMINATION DU FER PAR L'URINE

Par M. LOUIS LAPICQUE

(Travail du laboratoire de la clinique médicale de THÔtel-Dieu.)

!• A rétat normal, y a-t-il du fer éliminé par V urine ?

Cette question est aujourd'hui, d'une façon très générale, résolue par l'affirmative [Voir E. Lambling, Sur la pénétration du fer dans l'organisme animal (Journ. de Pharm, et de Cbim,^ t. XXII, 1891)].

Les expériences sur lesquelles s'appuie cette opinion sont les suivantes:

Bidder et Schmidt * ont constaté chez un chat à jeun la présence de 0»',0014 et 0«',0019 de fer dans l'urine de vingt-quatre heures.

Magnier aurait trouvé dans l'urine de l'homme une quantité de fer variant de 8 à 11 milligrammes par litre, en moyenne 7 milligrammes. Ces chiffres sont en quelque sorte devenus classiques ; ce sont les seuls que donne l'ouvrage, si riche en bibliographie, de Neubauer et Vogel '. Mais l'authenticité de ces recherches est incertaine ; le manuel de Neubauer et Vogel, comme tous les mémoires français ou allemands oii j'en ai trouvé la mention, citent ce travail de seconde main, d'après une analyse publiée dans les Bericbte de la Société chimique de Berlin (t. VII) ; j'ai inutilement cherché le travail original auquel renvoie cette référence.

Hamburger^ a fait deux analyses, sur deux femmes, et il a trouvé

* Die Verdëuungasàfte und der Stoffweehsel. Mitau und Leipzig. 1852, p. 411.

* Analyse des Harns. VS^iesbaden, 9* ôdit., p. 30.

' Prager Vierteljahreasehrift^ 1876; analyse dans Jabresb, de Maly^ p. 219.

FER DANS L*ÙRIMB. 281

une élimination quotidienne de fer de O^jOiOl chez Tune, et de CjOlôô chez l'autre ; comme le fait remarquer Tauteur lui-môme, ces chiffres sont parfaitement d'accord avec ceux de Magnier, cités ci-dessus.

Le mâme auteiu* a constaté, chez un chien de 8 kilogrammes, nourri de viande, une élimination quotidienne de O^jOOSÔ de fer par jour*.

Dietl* a fait deux dosages sur Turine d*un chien qui recevait une nourritm^e aussi pauvre en fer que possible ; il a trouvé O'^^OOilb et 0»',0019 de fer par litre.

On admet donc, d'après ces recherches, que le rein élimine chaque jour quelques milligrammes de fer, quantité assez petite, pondéi*alement, mais qui peut présenter un grand intérêt physiologique. Seulement il faut remarquer deux choses : 1^ le nombre d'analyses est fort petit; 2^ ces analyses ont été faites par titrage^ au moyen d'une solution de permanganate, c'est-à-dire qu'on a conclu une certaine quantité de fer, d'après le pouvoir réducteur d'une liqueur dans laquelle on n'a pas cherché à précipiter le fer, ni à le caractériser par aucune de ses réactions.

Bien que la méthode de Margueritte soit une méthode complètement éprouvée en chimie analytique industrielle, le procédé de Pelouze, qui applique cette méthode aux cendres animales, peut n'être pas parfaitement sûr. Ces cendres (ou, ce qui revient au même, les sels de l'urine) sont fort complexes ; c'est gratuitement qu'on admet fi priori qu'aucun élément autre que le fer ne peut, après le traitement par le zinc ou le sulfite, prendre des propriétés réductrices. Fresenius a démontré que l'acide chlorhydrique est, dans ce cas, une cause d'erreur. On peut, il est vrai, se débarrasser de l'acide chlorhydrique des chlorures par l'acide sulfurique et l'ébullition ; mais, même après cette précaution prise, on est en droit de demander au moins quelques dosages de contrôle, dans lesquels serait constatée directement l'espèce chimique recherchée.

Or, Socin * a cherché à doser le fer dans l'urine du chien, suivant la méthode préconisée par Bunge, à savoir : précipitation du fer sous forme de phosphate en liqueur acétique, pesée de ce précipité, puis, conmie contrôle, titrage par le permanganate de ce précipité redissous ; il n'a pu trouver dans l'urine normale, filtrée, que des traces impondérables de fer.

* Zeitaoh, f. phyaioî. Chemie^ 1878.

* Studien ûber die Ausscheidung des Eisens (Acad, des soiencea de V/eniie, cité d'après Jahreab, de Maly^ 1875, p. 84).

* Ztitach. /. phyaioî. Chemie, 1891, t. XV.

282 LOUIS LAPICQUE.

Ayant besoin d*êtpe fixé sur cette question, j'en ai repris l'étude sur l'urine de l'homme.

J'ai pensé d'abord à me servir du procédé colorimétrique par le sulfocyanate, procédé qui est plus sensible que tout autre lorsqu*il s'ag^it de très petites quantités de fer, et qui a, en outre, l'avantage de reposer sur une réaction absolument caractéristique du fer. Seulement, je ne pouvais pas l'appliquer directement aux cendres de l'urine, à cause du très grand excès de phosphates en présence. J'ai constaté, en effet, qu'on ne doit pas avoir plus de 12 à 15 milligrammes d'acide phosphorique dans une liqueur qui contient environ 1 milligramme de fer ; des quantités d'acide phosphorique plus considérables font baisser la coloration ; or, dans l'urine, ce rapport-limite est, d'après les chiffres classiques, grandement dépassé. Pour me débarrasser de l'excès de phosphates, j'ai procédé de la façon suivante:

Une quantité assez grande d'urine ayant été évaporée à siccité, puis carbonisée à l'air libre sur un bec Bunzen, on ajoute un peu d'acide azotique ; une chauffe modérée suffit alors pour obtenir des cendres blanches. Celles^i sont reprises par l'eau et l'acide chlorhydrique, la solution, sursaturée d'ammoniaque, est neutralisée par l'acide acétique ; on amène la liqueur à une réaction franchement acide en l'additionnant de la solution acétique d'acétate de soude, puis on la met digérer au bain-marie. Le phosphate de fer se précipite sous forme de flocons blanc-jaunâtres. On recueille ce précipité sur un petit filtre exempt de cendres ; le filtre, avec son précipité, est introduit dans un ballon et détruit par l'acide sulfurique et l'acide azotique à chaud, en procédant comme je l'ai indiqué pour le dosage du fer dans le sang *.

Le dosage colorimétrique peut alors se faire comme je l'ai indiqué pour ce cas.

Il est presque inutile de dire que j'ai éloigné de l'endroit où se font les évaporations et les calcinations tout objet de fer pouvant abandonner des particules de rouille ; les clous non indispensables ont été arrachés ; ceux qu'il fallait laisser, pai* exemple ceux qui fixent les conduites de gaz, ont été recouverts d'une épaisse couche de peinture ; tous les ustensiles employés, brûleurs, supports, pince, ont leurs parties métalliques en cuivre.

Ayant examiné dans ces conditions l'urine de divers hommes sains ou malades, je n'y ai trouvé que des traces impondérables de fer ; ces traces n'ont manqué dans aucun cas.

* Société de biologie^ 18S9.

PER DANS l'urine. 283

Voici le tableau des sujets de ces recherches, avec les quantités d'urine mises en œuvre pour une analyse.

Sujet. Quantité d*urioe. Quantité de fer.

Homme sain 200 trace

Autre 300 trace

Autre 250 0«»»',15

Le même 300 trace

Cardiaque 500 trace

Fébncitanl 300 trace

Tuberculeux 250 trace

Brightique » 300 trace

Malade indéterminé 300 trace

Une seule fois donc, j'ai trouvé une quantité de fer appréciable, encore que très petite ; mais je pense que ce fer se trouvait là accidentellement et ne doit pas entrer en ligne de compte ; en effet, un autre échantillon de l'urine du même sujet, recueilli dans les mêmes conditions (urine de la nuit), n'a plus fourni que des traces de fer.

Ce que j'appelle trace impondérable^ c'est moins de un dixième de milligramme dans la quantité d'urine mise en œuvre; comme j'ai employé au moins un quart de litre, cela fait toujours moins de un demi-milligramme par litre, s*il n'y a, dans la série des opérations effectuées, aucune perte.

Ce dernier point était à vérifier.

Pour cela, je me suis assuré d'abord qu'une quantité donnée, très petite, de fer, soit 1 milligramme, précipitée en solution acétique au milieu d'un grand excès de phosphate de soude, se retrouve intégi*alement par la colorimétrie ; j'en ai retrouvé, en effet, de 96 à 98 centièmes.

J'ai ensuite ajouté à ces urines qui ne contenaient que des traces de fer, des quantités pesées très petites de fer, de un demi-milligramme à un milligramme et demi ; ayant procédé à toute la série des opérations dans les mêmes conditions que ci-dessus, j'ai retrouvé de 87 à 95 centièmes de la quantité de fer introduite. Il y a donc là une certaine perte, dont je n'ai pu déterminer exactement la raison ; mais cette perte ne dépasse guère un dixième de milligramme dans les cas les plus défavorables.

En tenant compte de cette perte, on peut encore affirmer qu'aucune des urines que j'ai examinées ne contenait une proportion de fer approchant de 1 milligramme par litre.

* L'urine a été préalablement traitée par l'acide acétique et )a chaleur, puis filtrée, de façon à enlever Talbumine.

284 LOUIS LAPICQUB.

La trace de fer que l'on trouve constamment dans Turine peut parfaitement entrer dans la molécule des matières colorantes urinaires, ainsi que Tout avancé plusieurs auteurs; il serait au contraire impossible d'admettre plusieurs milligrammes de fer dans la petite quantité de matières colorantes que renferme un litre d'urine.

Quoi qu'il en soit, j'ai vérité ce fait, que les cristaux d'acide urique qui se déposent dans une urine acidifiée, cristaux qui entraînent de la matière colorante, comme le montre leur teinte rouge vif, retiennent une trace de fer.

Pour constater cette trace, il est nécessaire de partir d'une quantité assez considérable d'urine, fortement colorée, par exemple un litre d'urine fébrile.

2* Dans quelle proportion les sels de fer introduits dans la circulation ^ éliminent'ils par F urine?

Cette question a déjà été étudiée par Jacoby*.

Cet auteur a constaté qu'une petite proportion seulement du fer injecté, soit sous la peau, soit dans les veines, s'élimine par le rein. La plus grande partie se fixe dans les tissus. Cette fixation a lieu rapidement, en quelques heures. — Grottlieb* a de son côté constaté la fixation du fer par le foie.

J'ai fait les expériences suivantes en vue de contrôler les recherches de Jacoby.

Exp. L — Chien pesant 8 kilogrammes. Immobilisé par une injection sous-cutanée de 5 centigrammes de morphine. Une sonde est introduite par Turètre dans la vessie, toute l'urine déjà sécrétée est exprimée au dehors ; cette urine ne contient ni fer ni albumine. La sonde restant en place, Turine s'écoule goutte à goutte à mesure qu'elle arrive dans la vessie.

Injection dans une veine saphène de 5 centimètres cubes d'une solution de citrate de fer ammoniacal à 5 0/0 ; c'est sensiblement 50 milligrammes de Fe.

L'urine qui s'égoutte de la sonde tombe dans une capsule qui contient un peu de sulfhydrate d'ammoniaque. 7 minutes après l'injection, la goutte qui tombe dans le mélange produit une coloration verdâtre ; les gouttes suivantes donnent un précipité noir qui devient rapidement très abondant. On rassemble l'urine qui s'écoule ainsi pendant 1 heure. Au bout de ce temps, on essaye de nouveau l'urine par le sulfhydrate. Il n'y a plus de réaction.

• Jacobt, Diss. inaug. Strasbourg, 1887; Arcb. t, exp. Path. uad Pharm,^ 1891, t. XXVIII.

' Zeiiacb. f. phyaioL Chemie, 1891.

FER DANS L*URINB. m 285

Les urines recueillies pendant cette heure, analysées, donnent S'^c'^Sô de fer. Elles contiennent un peu d'albumine. L'urîne sécrétée pendant la nuit suivante ne contient pas de ier.

Exp. II. — 8 jours après, le même chien, qui s'est bien porté, sauf qu'il a eu de la diarrhée dans les deux jours qui ont suivi Tinjection précédente, est repris pour une nouvelle expérience. Il est morphine et chloroformé ; Tabdomen est ouvert sur la ligne blanche ; deux sondes introduites dans les uretères recueillent Turine à mesure qu'elle est sécrétée. Une canule est ajustée dans une veine mésaraïque ; on injecte par là d*abord quelques centigi*ammes d'urée pour activer la sécrétion rénale, puis 25 centimètres cubes d'une solution de citrate de fer ammoniacal à 1 0/0. Cette injection est poussée lentement, en 10 minutes environ.

5 minutes après le commencement de l'injection, 12 centimètres cubes ayant été injectés, l'urine commence à précipiter çn noir par le sulfhydrate d'ammoniaque. La réaction est essayée de 5 en 5 minutes. 20 minutes après la fin de l'injection, la réaction diminue déjà d'intensité; au bout de 30 minutes, elle est si faible qu'elle en est douteuse ; mais, par un acide et le sulfocyanate, la réaction rouge du fer est encore sensible ; celle-ci disparaît à son tour 40 minutes après la fin de l'injection.

Toutes les portions d'urine contenant du fer sont rassemblées, et le fer y est dosé. On en trouve 2"»', 70.

Le foie est lavé par un courant d'eau salée à 1 0/00, par la veine porte, jusqu'à ce qu'il soit exsangue. Après égoutlage, il pèse 350 grammes. Du sulfhydrate d'ammoniaque déposé sur une section produit un noircissement très lent, qui met plusieurs minutes à s'achever ; la tranche du foie devient alors d'un noir d'encre.

Trois analyses concordantes donnent une proportion de fer dans le tissu hépatique de 0,25 0/00; ce qui donne pour l'ensemble du foie 0»',0875 de fer.

Toute la bile contenue dans la vésicule biliaire contient environ 0™«'',11 de fer.

Exp. III. — Jeune chien très maigre, malade, pesant 9 kilogrammes. Il est morphine et chloroformé ; l'abdomen est ouvert sur la ligne blanche, des sondes sont introduites dans les deux uretères. Une canule est ' introduite dans une artère mésentérique, tournée vers le cœur. On y injecte d'abord quelques centigrammes d'urée, puis 25 centimètres cubes de la solution de citrate de fer ammoniacal à 1 0/0.

9 minutes après le commencement de l'injection, 20 centimètres cubes étant injectés, le fer apparaît dans l'urine. On essaye la réaction de 5 en 5 minutes, comme dans l'expérience précédente. On constate des traces de fer pendant 50 minutes environ.

La totalité des urines contenant du fer donne à l'analyse 0^'',85 de fer.

Ces expériences confirment celles de Jacoby ; il n'y a guère qu'un vingtième du fer injecté dans le sang qui reparait dans l'urine ; et

286 LOUIS LAPICQUE.

cette excrétion ne représente qu'un stade très passager, qui ne dure même pas une heure. Au bout de ce temps, le fer est fixé dans Torganisme. Les résultats ne varient pas, quand au lieu de faire Tinjection par une veine de la circulation générale, on la fait par une branche afférente à la veine porte. Si on fait l'injection par les artères mésentériques, de façon à faire passer tout d'abord le fer par les capillaires de Tintestin, il apparaît encore du fer dans l'urine. A la vérité, Texpérience III, qui a été ainsi faite, a donné moins de fer éhminé par le rein que les deux autres expériences. Mais on ne peut rien conclure d'une différence quantitative portant sur un seul cas. La seule conclusion que nous voulons tirer de ces recherches, c'est que le rein n'est pas la voie d'élimination du fer; l'étude de l'urine ne peut fournir de renseignements sur la question de la désassimilation normale du fer; il est douteux qu'elle puisse en fournir sur la question de l'absorption du fer par l'intestin.

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