STATION DU PENTACRINUS EUROPMUS SUR LES COTES DE FRANCE
Par le prof. H. Lagaze Duthiers.
Depuis les beaux travaux de MM. W. Thomson et Carpenter, on sait que la forme des Comatules à l'étal embryonnaire est précisément celle qui avait été regardée par les naturalistes, surtout par les paléontologistes, comme étant caractérisU» que de l'un des gro^ipes les pluà remarquables des Ëchinodermes, du groupe des Criuoîdes ou des Encrines.
(l) Voy. James Clahgk.
NOTES ET REVUE xi
Cette découverte est de la pins haute importance, aussi bien au point de vue de la zoologie pure qu'au point de vue de la philosophie zoologique, car elle montre une fois de plus combien les rapports des animaux seront mieux définis lorsque les zoologistes auront pris pour guide révolution et la morphologie comparée des êtres.
Les opinions des savants anglais sur les relations des Pentacrines et des Gomatules ont été trop bien démontrées par eux» pour qu'il soit nécessaire d'apporter de nouvelles preuves à Tappui; MM. Sars père et fils ont trouvé aussi des Grinoîdes vivantes dans la mer du Nord et il n'y a plus aujourd'hui le moindre doute sur la vérité de ces relations ; aussi mon désir est simplement de faire connaître une station facile à aborder, où il est possible^ à tout zoologiste qui le désirera, de répéter l'une des observations d'embryogénie et de zoologie expé^ rimentale des plus remarquables.
Le port de Roscoff, situé à l'extrémité nord d'une large langue de terre qui s'avance dans la Manche au nord^ entre les rivières de Morlaix, de Saint-Pol-^le- Léon à Test et la baie de Pouldu à Touesl, est entouré de récifs sans nombre qui assèchent à marée basse et permettent au zoologiste d'y faire les récoltes les plus variées; du reste, le Gulf-Stream, en venant baigner ces côtes, entretient dans ces contrées une température éminemment propre au développement des animaux. Enfin, au nord, une longue bande granitique, comme le reste des rochers , courant est-ouest, Tlle de Bass , forme une digue contre les flots de la haute mer et protège le canal qu'elle laisse entre elle et Roscoiï. En raison même de ces conditions, la faune est particulièrement riche dans ce point du littoral.
Deux années de suite, en 1868 et 1869, je suis allé passer une partie de la belle saison pour faire des recherches dans cette localité, Tune des plus riches que je connaisse sur nos côtes. J'y reviendrai encore, car mon intention est de la faire connaître et de la prendre comme type de la faune maritime des côtes de France, pour laquelle j'ai déjà recueilli de nombreux et de précieux matériaux.
Quand, de la place de l'église de RoscofT, on descend, à mer basse, sur la grève en allant directement au nord, on voit devant solde gros pitons granitiques qui, ne couvrant jamais, forment des îlots même aux plus grandes marées. Ge sont : à l'est et à droite de l'observateur, les deux Bourguignons; à gauche ou À l'ouest, iHle Verte; plus loin, dans la direction de l'est, des roches qui couvrent et découvrent, parmi lesquelles je citerai Meinanet et Rolas. Entre tous ces récifs et dans le canal, la mer laisse en se^retiranl de vastes et belles prairies de zostères, des plages sablonneuses couvertes de pierres, habitées les unes et les autres par de nombreuses espèces d'animaux ; par des Ascidies simples ou composées extrêmement variées, des Bryozoaires, desSertulariens, des Éponges surtout calcaires, des Échinodermes, des Synaptes, des Lucernaires, des Garyophyllies, des Actinies nombreuses, des Plaioaires, des Borlasies, des Mollusques nus ou autres très-abondants, etc., etc., qui dédommagent largement le zoologiste des peines prises en fouillant ce; grèves.
Les deux zones qu'occupent habituellement les algues, l'une au plus haut {Fucus vesiculosuSy F, serratus)^ lautre au plus bas (Laminaria) de l'eau, sont nettement séparées à Roscofif, par VHimanthalia lorea^ que dans le pays on emploie, comme engrais, sous le nom de filet^ pour la culture des légumes. La zone des filets découvre à l'époque des syzygies ; mais elle n'est entfèrement à sec qu'aux plus fortes marées,' quand les Laminaires placées au-dessous sont elles-mêmes abordables. Ces renseignements sont nécessaires, car on ne saurait avoir une idée de la difficulté des recherches dans les rochers couverts
XII NOTES ET REVUE
de/»/eto, si Ton oe s'est engagé au milieu de ces longs paquets de tanières gluantes de VBimianthalia, qui cachent les anfractuosités des pierres et se dérobent sous les pieds. On n'y trouve presque rien, car les recherches n'y sont pas seulement d'une difficulté excessive, elles y deviennent dangereuses par les chutes que l'on y fait à chaque instant.
Dans la zone des Laminaires, les recherches sont à la fois plus faciles et plus fructueuses, mais ce qui nous importe au point de vue très-particulier dont il est ici question, c'est la présence des Sargasses dans cette zone et ce fait curieux que cette algue abandonne quelquefois la grève profonde, pour remonter même assez haut, dans des circonstances qu'il importe de préciser.
Al l'époque des plus basses eaux, la mer, en se retirant, creuse des sillons dans les plages sablonneuses et les prairies marines. L'eau qui s'écoule des parties émergées forme, dans ces sillons, de véritables ruisseaux, souvent considérables et rapides. A l'ouest de Pile Verle et des Bourguignons, ces érosions sont nombreuses, et c'est dans l'eau qui les remplit que l'on voit les Sargasses remonter assez haut, et que Ton trouve aussi en abondance le Peniacri^ nus Europœus. Si à l'époque des grandes mers, on va, dans ces sortes de ruisseaux, détacher des liges grosses et touffues de Sargasse, en les arrachant tout près du $iol et choisissant les plus rameuses, on est presque assuré, dans les mois de juillet, d'août et commencement de septembre, de rencontrer des Pertagrinss.
Voici comment il faut faire cette recherche. Lorsque les pieds de Sargasse sont très-rameux, les ramusculess'entre-croisent et forment une sorte de buisson, au milieu duquel aime particulièrement à s'introduire et à vivre VAntedm rosaceus. Il faut ajouter que les Ascidies, les Éponges, les Sertulariens et les Broyzoaires sont là aussi tellement nombreux, que chaque pied de Sargasse fournit une véritable collection. L'Antédon y est quelquefois en telle quantité, qu'il colore presque à lui seul les liges, en enroukmt ses bras autour d'elles, et comme on l'y trouve avec toutes les variations de taille, je pensai que c'était là une stalion propre à son développement et me mis à la rerherche de son PerUacrinus. Mes prévisions ne tardèrent pas à se réaliser, et j'ai pu recueillir à la grève même de très- beaux échantillons. Mais il est plus commode d'emporter des bases de tiges de Sargasses couvertes d'Antédons, et de chercher en écartant les ramilles sous la loupe et dans l'eau. J'ai ainsi trouvé des Penlacrines de tous les âges. Je les ai conservés vivants assez longtemps; et ceux de la plus grande taille, après s'être agités et avoir pris les fonnes les plus gracieuses qui leur ont valu leur nom, se sont métamorphosés sous mes yeux ; ils ont abandonné leur pédoncule caractéristique de la forme crinoîdc, pour devenir libres et aller se mêler aux Antédons adultes, au milieu desquels il devenait impossible de les reconnaître.
Je crois donc qu'en suivant les indications qui précèdent, tous les zoologistes pourront vérifier les belles observations de MM. W. Thomson et Garpenttsn
C'est ce qui a déjà été fait par MM. Lemire et Myèvre, qui, après avoir travaillé longtemps sous ma direction dans mon laboratoire, soit au Muséum, soit à ia Sorbonne, étaient venus, d*après mes conseils, à RoscofL
M. Lemire n'ayant quitté Roscoff qu'après la grande marée du commencement d'octobre, n'a plus trouvé de Pentacrine à cette époque; déjà, en septembre, le nombre m'avait paru diminuer sensiblement, quoique l'on trouvât cependant encore beaucoup d' Antédons, ainsi qu'a pu le constater M. E. Grube, de Breslau, qui était venu sur mes indications se joindre à nous au eommencement de septembre et que j'ai eu le plaisir de guider* sur les côtes non-seulement de Roscoff, mais aussi de Saint-Pol-de-Léon où nous avons fait de nombreuses excursions ensemble.
NOTES ET REVUE xiii
D'après cela» on doit peut-èlre penser qiie c'est surtout dans la saison chaude, que 1 on aura la certitude de trouver des Encrines vivantes dans le lieu que j'indique et que l'on pourra répéter les observations des savants auteurs anglais.
Une dernière remarque expliquera le soin mis ici à préciser cette station. Dans les excursions aux environs de itoscofT, par exemple au Kainou^ plateau de roches situé au sud-est de Sainte-Barbe» dans la rivière deSaint-Pol-de-Léon, qui ne découvre qu'aux plus hautes marées» au nord de Thizaouson^ à Touest du Fort de Perharidi et de la Roche du Loup, je n'ai point trouvé le Pentacrimtfy et cependant les Sargasses abondaient dans presque tous ces points. Les conditions réunies dans les ruisseaux abrités derrière Tlle Verte sont donc sans doute les plus favorables à la ponte et au développement de Tembryon.
Il m'a paru utile de signaler à l'attention des naturalistes une localité où l'on pouvait aussi aisément répéter une observation de cette importance ; d'ailleurs le Pentacrmus Europceus^ placé à côté de son Antedon rosaeeus^ est rare dans les Musées, car les naturalistes» surtout les naturalistes français, qui l'ont recueilli, sont, je crois» peu nombreux, et je ne vois pas qu'il ait été encore signalé sur nos côtes (1).