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ZOOLOGIE GMALE ET EXPÉRIMENTALE

Le lecteur désirera sans doute connaître, il est du moln9 naturel de le supposerai' esprit qui dirigera la publication de ce recueil, dont le titre, s'il n'est absolument nouveau, est assez peu usité en Zoologie pour mériter quelques explications.

Ce premier article aura donc pour but de répondre à ce désir, et sera consacré à montrer dans quelle voie le zoologiste doit et peut hardiment entrer pour hâter les progrès d'une science restée trop longtemps et trop exclusivement descriptive.

C'est en comparant ce que fut la Zoologie, ce qu'elle est encore aux yeux de quelques zoologistes français et surtout de beaucoup de savants qui s'occupent des sciences dites expérimentales, à ce qu'elle doit être, que je chercherai à atteindre le but que je me propose.

Mon dessein n'est pas de présenter un aperçu même très-restreint des progrès de l'histoire des animaux ; ce n'est pas en effet dans un article de l'étendue de celui-ci et, à plus forte raison, dans une partie d'un article qu'il serait possible de résumer la marche de la science depuis les temps anciens jusqu'ànos jours. Gela a été d'ailleurs fait si souvent et d'une façon si magistrale qu'on n'en verrait point ici

s LACAKB DQTHIBBS

l'atilité. Aussi ne prendrai-je dans Thistoire des progrès de la Zoologie que ce qoi peut aide^ directement et immédiatement à répondre aux questions qu'il s'agit de résoudre.

On le sait, il est dans révolution des connaissances humaines, comme dans l'existence des peuples, des époques critiques où les réformes radicales deVielidént urgentes, et Yhorhûïe (fiil &it oU pro^oéë des chaûgements profonds que chacun comprend être nécessaires sans savoir les formuler nettement mérited'étre considéré comme un législateur bienfaisant et d'être signalé à la reconnaissance de la postérité*

Nous chercherons à interpréter la part qu'eurent les œuvres et les réformes dues à quelques hommes de génie , dont l'influence sur la Zoologie fut, à des époques rares, aussi incontestable que profondément marquée.

fis ÛUT'A DU àTRE PRIMITIVEMENT LA ZOOLOGIE

L*homme a porté de tout temps son attention sur les objets qui Tentourent, car, ainsi que le dit Saisset, c le monde extérieur frappe à t chaque instant à la porte de son esprit et le sollicite de mille façons t diverses. »

Les jouissances morales ou matérielles que lui fournit lanature^ en réveillant ses instincts , le conduisent à rechercher pour en user les objets agréables et utiles, à reconnaître pour les éviter les êtres nuifeibles ou redoutables i

DIRECTION DES ÊTtJDl» 200LOGIQI3E8 S

Il a^pour employer dès le commencement de cette étude et aree intention une expresirion favorite de M. Claude Betnard, quand il parle des sciences naturelles, il a d'abord simplement contempla la na«^ ture; mais il faut ajouter que, plus ou moins sauvage ou eitilisé, il a fait des efforts constants pour continuel* cette contemplatioti, qui Ta tenu toujours et partout sôus lé charme de sa domination.

Suivant ses tendances, ses aspirations, ou les conditions sodaleè qvtè déterminent souvent les climats, il a rassemblé et conservé les objetë} il les a décrits ou figurés, et en formant des collections, en reproduisant les formes par Tart, en rendant le souvetiir toujours prééent paf la description, il a su varier en le continuant Cet état contemplatif qiil a dû être dès Torigine sa première, son unique occupation, et^ comme il arrive bien souvent, il est allé dans son exagération jusqu'à adoi^èf les plantes et les animaux utiles, aussi bien que celles ou ceux qu'il devait redouter.

Dans les temps pré-historiques, on trouve déjà les trâceft d'un art primitif prouvées par des gravures naïves, des ébauches groS'' sières de sculpture représentant le Renne doux, rOui's terrilfle. Chez les peuplades boschimanes du sud de l'Afrique , léÈ voyagfeùfs disent avoir vu sur les parois des grottes habitées pat ce ramdau â0 la race hottentote, des dessins crayonnés au charbon, bien Impar-* faits sans doute, mais qui, de même que teui des premiers PetHewriion habitants primitifs du Périgord, indiquaient Tàuiforé d'un art méritant encore à peine ce nom.

Avec quel soin les Egyptiens n*ont-ils pas conservé ou dessiné les êtres qui les entouraient ?

De leurs sépultures ils ont fait de vrais musées, des collections immenses, et en immobilisant pour ainsi dire la forme dans ces gai nés conventionnelles que la religion et le prêtre avaient fini par imposer àl^art, ils ont conservé les traditions et fait Thistoire des êtres de leur temps et de leur pays.

Les domains, plus réalistes, avaient de même fait connaître les anl maux qui contribuaient au luxe de leurs tables somptueuses, à l'éclaft de leurs jeux célèbres ; ainsi peu à peu depuis les temps les plus re^ bulés jusqu'à nous s'estconstituée la science par l^accumulation iMte et progressive des matériaux.

Mais la Contemplation pure et simple, mais la conservation ou le souvenir des objets ne sufKsent pas à l'activité de lesprit de l'homme; là connaissance des rapports, résultant de comparaisons,

à l«ACASB PUTHIEBS

soit étudiées, soit même involontairement établies, est un des besoins les plus pressants de son intelligence; aussi voit-on la réunion des objets en collection être suivie de très-près par la classification destinée à traduire à nos yeux les relations des êtres.

Que l'on prenne Thistoire des progrès de la civilisation des peuples et, avec des différences, des variations qui sont la conséquence des mœurs, de Tétat des relations sociales, de l'influence surtout du climat, toujours on trouvera yme même filiation des faits : c^est d'abord la contemplation, puis la collection, la description oula reproduction par les arts, le dessin ou la sculpture; c'est enfin la classification^ qui n'est en définitive que Tordre établi au milieu de Ten* combrementy que Tutilisation des rapports déduits de la comparaisoo des êtres.

Arrivé à ce point, les règles pour désigner avec précision ce qui avait été nommé presque au hasard, d'après la fantaisie, deviennent nécessaires » et la nomenclature méthodique , savante est alors créée.

En cela la marche de l'esprit humain ne varie pas. C'est toujours la contemplation d*abord, la coordination ensuite. Envisagées ainsi, mais seulement ainsi, les sciences naturelles ont été à leur début purement et exclusivement contemplatives. Sont-elles condamnées à le rester toujours? Mon désir est de prouver le contraire ; car c'est ma conviction profonde que la Zoologie peut, elle aussi, dans un grand nombre de cas, être expérimentale.

Pour mieux apprécier ce que doit devenir la Zoologie, voyons ce qu'elle a été après les premiers temps d'enfance et quelle fut l'influence de quelques hommes sur la marche de ses progrès lorsqu'elle eut pris rang parmi les sciences.

Quand on veutremonter dans l'bistoiredes connaissances humaines, c'est toujours pour notre vieux monde de l'Occident^ dans cette terre promise de Tintelligence, dans la Grèce, qu'il faut aller chercher les choses les plus parfaites de l'antiquité. C'est aussi là que l'on trouve celui que, dans leur langage imagé, les Arabes, je parle des Arabes

savants des siècles passés , avaient nornmé le Pbégepteuh de l'humanité, AiiiSTOtE , qu'avec autant de raison on doit appeler le Précepteur de la zoologie.

On le sait, et c'est à peine s*il est besoin de le rappeler, il est impossible dans l'étude des progrès de l'esprit humain, quelle que soit la partie dont on s'occupe, de ne point tenir compte de la place im* mense qu'occupèrent si longtemps et si justement les œuvres du grand philosophe grec. Sans cela on s'exposerait à ne point apprécier à leur juste valeur quelques-unes des grandes époques de Thistoire des sciences et en particulier de la Zoologie.

C'est qu'en effet Aristote est le génie le plus vaste, l'esprit le plus profond et à la fois le plus pratique que nous oifre l'antiquité ; si bien qu'on a pu dire de ses œuvres, qu'elles seraient considérées comme une vaste encyclopédie, produit du concours de plusieurs hommes, si l'on n'en connaissait l'origine; auesi faut-il le reconnattre, il fut durant bien des siècles le seul guide de tous ceux qui se vouèrent à la culture des sciences.

Partantd'idées généraleset de conception magnifique, voulantexpliquer l'origine des choses et l'économie du monde, Aristote sentait que les hypothèses et la métaphysique pure de son maître, de Platon, ne suffisaient pas, son esprit pénétrant et précis demandait à l'observation directe et approfondie l'explication des lois delà nature. Il cherchait à pénétrer les mystères de la Génération, et il en écrivait l'his* toire; son traité des parties du corps des animaux montre combien il désirait connaître les êtres en eux-mêmes et son Histoire natu* relie proprement dite des Animaux reste encore comme un modèle de précision qui dévoile une puissance d'observation sans égale ; or tous ces traités où il se révèle aussi grand aoatomiste et physio* logiste que profond penseur n'occupent, pour ainsi dire, qu'une place secondaire dans l'ensemble des travaux concourant à Texpoeition magnifique de son système philosophique.

Après la chute de l'empire romain, dans ce temps de repos qu'avec raison on a appelé la rmii ou le sommeil de VifUeWgenee^ pendant le moyen âge, rien pour ainsi dire ne fut fait ; tout disparut, tout fut

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publié en Europe. Seuls les Arabes savants, en coQservant les tradi* tions, nous rendireQt Aristote, at CQ fi;t après la^ pri^e de Tt^easalp* nique, en 1429, que ses ouvrages furent apport^^ en Italie.

C'est le propre deFesprit curieux et chercheur de Thommei surtout après un long repps, en se remettant au travail, d'apprendre d'air bord ce qui a été lait sur les questions qui l'occupent. Ainsi firent les. savants à la sortie du moyen âge. Leur principale, presque leur uni* que préoccupation fut d'apprendre, de revoir, de commenter, de re-^ faire la vaste encyclopédie du philosophe et naturaliste grec, et pendant la fin du xiv* siède et le commencement du xv« Is^ science ne vécujt pour ainsi dire que des CPQvres d'Aristote.

l«a Zoologie, pour ne nous occuper que d'elle, pendantla Renaissance et bien longtemps encore après se borna à commenter, à interpréter les oeuvres anciennes. Aussi peut-on dire que oe fut là son caractère jusqu'au moment où les nouvelles découvertes des voyageurs rendirent les anciens livres insufiOsants.

Vers la fin du xv siècle, et le eommeneement de xvi% la décou*^ verte ds TAmérique amena en efPet dans toutes les branches des sdences naturelles un changement prof(md ; car alors arrivèrwt à profusion les produits les plus variés et les plus nouveaux.

L'histoire des animaux d'Aristote devint bientôt absolument insuffisante , et les naturalistes comprirent combien faisaient faire peu de progrès A leur science les commentaires même les plus savants.

Aristote ne suffisait plus, et cependant qui mieux que lui pouvait étreun maître. Elève de Platon et profond philosophe lui-même, il avait eu la philosophie pour guide ; et en recevant de son disciple Alexandre le Conquérant les produits de Tlnde, il avait pu donner à ses descrip« tioDS et à ses observations une telle étendue, une telle précisioo, que deux mille ans après Cuvier pouvait dire qu'il ne lisait jamais ses œu* vres sans être ravi d'étonnement. Cependant il existait trop de différence entre la nature de l'Europe et même celle de l'Asie et la nature de l'Amérique, pour qu'il fût possible d'en rester à l'Histoire des animaux; le Parlement au temps de Louis XIII avait eu beau rendre un amSl punissant de moH quiconque s'élevait contre les doctrines

DIRECTION DBS ÉTUDES ZOOLOGiQUES 1

d'Aristote, on n'en tenait plus compte ; un monde nouveau s'offrait aux naturalistes; et ils sentaient qu'ils devaient yoler de leurs propres ailes, laisser les commentaires de côté et avancer désonnais sans tU"* teur.

Rappeler quelle avait été la part considérable, la prépondérance absolue des livres reconstruits lentement pièce à pièce du pbikK sophe grec ; montrer qu'une nature nouvelle avait été dévoilée aui naturalistes par la découverte de TÂmérique et que l'eneombrement avait été la aenséquence de voyages nombreux occasionnés par l'ap* parition du nouveau monde, c'est dire oa que fut la Zoologie pendant lesxv>, XVI* et 3^yii0 siècles ; c'est indiquer que des réformes devenaient impérieusement nécessaires dans cette science vieillie et scolastique ; que des essais nombreux de classification avaient dû être tentés et que rembarras le plus grand assiégeait les naturalistes, forcés de nommer tant d'objets nouveaux incessamment accumulés.

Vers la commencement du xvui« siècle parait le vrai réformateur de toutes les scienees naturelles, celui qui eut aeses d'audace, somme s'en plaignirent quelque» natuiraliitea du temps, pourfwieeygr $§ê préi退$$€ur9 à Neoh et qui osa réviser tout et faire taUe rase du fatras inutile et encombrant d'une sdence passée.

Sans contredit, Linné est le plus radical des réformateurs qu'aient eu les sciences. Pour juger la grandeur de son œuvre, il faut con* naître Tétat de la Zoologie à son époque ; alors on comprend pourquoi ses réformes eurent un succès aussi prodigieux. Elles étaient si nécessaires et si justement appliquées qu'elles furent accueillies avec un enthousiasme inouï, malgré l'opposition soulevée, il est malheureux de le reconnaître, par quelques rares savants occupant les positions les plus élevées.

liuné, en faisant table rase du ftitras^qui encombrait l'hiëtoire

g LAGAXB miTaiBM

naturelle, simplifia si bien, la nomenclature, la rendit si claire, si précise et si facile, qu'il détint, suivant le terme du baron de Haller, qui n'aimait point les rivaux* le Tyran de VHUtoire naturelle* Acceptons pour le doux et bienveillant Linné cette dure qualification. Elle contraste trop avec la modestie et la simplicité de son caractère pour ne pas faire ressortir encore davantage la valeur des principes de celui qui, malheureux dans sa jeunesse, n'eutpas, comme le fier et hautain baron de Haller, une position qui lui permît d*en imposer par son influence ; «lie montre aussi combien étaient heureusement choisis les principes qui rendaient nos science^ aimables et faciles, en les détournant de la voie rebutante dans laquelle elles se traînaient.

Enfin en se faisant accepter avec enthousiasme par tous ceux qui plaçaient plus haut que leur amour-propre l'intérêt de la science , ces réformes donnaient par cela même la mesure de leur valeur.

Imposer un nom à un objet nouveau parait au premier abord chose simple et facile : cependant bien longtemps ce fut l'un des écueils non-seulement de la Zoologie, mais encore des autres branches des sciences naturelles.

Dans la création du langage scientifique, le mot propre n'apparaît jamais dès le ^emier moment. Cest d*abord par une périphrase ou par une phrase que la chose nouvelle est désignée ; ce n'est que plus tard que le nom précis nettement défini s'impose. Et, fait curieux, lors de Taffaiblissement ou de l'évanouissement des facultés intellectuelles de rhomme , c'est ce qui a été créé en dernier lieu qui échappe tout d'abord. La mémoire des mots disparait bien avant celle des pensées.

Lorsque, par l'accumulation des objets, le vocabulaire naturel fut épuisé, les Zoologistes, embarrassés par la difficulté de créer à tout instant des noms nouveaux, firent des phrases appellatives indiquant les principaux attributs des choses. La difficulté fut tournée et non f édolue, et la mémoire, loin d'en être allégée, se trouva encore plus surchargée.

. Linné raconte lui-même dans son voyage en Angleterre ce qu'était alors la nomenclature, c Lorsque j'allai rendre visite à Phi- « lippe Miller, qui était la cause principale de mon voyage, il me « montra le jardin de Gbeisea et me nomma les plantes en , se ser- "" « vaut de la nomenclature alors en usage; comme par exemple, « Symphytum cotuolida major ^ flore luteo ; je me tus. Ce quilui fit dire

DIRECTION DEft ÉTUDES ZOOLOGIQDES ^

. « le lendemain : — Ce botaniste du Ciiffbrt (1) ne connaît pas une « senle plante. « J'appris ce propos et lui dis, au moment où il se « servait des mêmes noms': ^- N^appelez pas ces plantes ainsi ; nous « avons des noms plus courts et plus sûrs : il faut dire de telle ma- « nière. — Alors il se fâcha et me fit mauvaise mine (2). »

Jean-Jacques Rousseau n'a-t-il pas critiqué lui-même cette triste habitude en disant qu'on était obligé « de cracher au visage de ceux « qui demandaient le nom d'une plante une longue tirade de mots a latins ressemblant à une évocation magique? »

Les naturalistes avaient du reste senti Tinconvénient d'une pareille coutume et iU avaient essayé de remplacer les phrases par des mots formés de racines indiquant les principaux caractères; mais on arriva à des noms d'une longueur et d'une forme telle que Linné dut poser une règle, trop absolue sans doute, mais nécessaire pour faire disparaître labus.

Nomina generiea sesqmpedalia, enunciatu diffieilia vel nauseabunda^ fugienda sunt (3).

Il ne voulait guère plus de douze lettres. C'est là sans doute une exagération. Mais à un mal grave il faut toujours appliquer un re» mède énergique. Qu*on juge de la valeur des noms qui remplaçaient les phrases latines, par les citations suivantes :

Kalophjllodendrou,

TitanoceratopfaytoD ,

Leuconarcissolirion,

Cortotragematodeodron,

Hypophjllocarpodendron,

MoDolasiocallenomonophyllorum.

Peut-on le blâmer de dire nomina diffidUoy nauseabunda, fugienda sunt?

Aujourd'hui ne doit-on pas croire et; craindre que pour quelques sciences il soit bientôt nécessaire qu'un Linné répète nomina ses^ guipedaiia diffieilia^ si ce n'est nauseabunda^ fugienda sunt.

Ces citations suffisent pour montrer ce qu'était la nomenclature avant les réformes linnéennes, et pour faire comprendre combien

; 1) Linné était à cette époque chez Cliffort, riche banquier de Hollande, où Boerbaave Tavait placé comme médecin pfirticuiier et directeur des jardins. (îj Voir Fée, Biographie de Linnéf p. 265. '3) Voif Linné, Philosopkica botanica, p. 902, g 25^.

«9 I^ACAPB mimBM

on dut adopter avec empressement la méthode qui {ourniMiit up moyei) logique et simple pour désigner les choses,

ÛQ reproche aux sciences naturelles de trop multiplier les noins.

Que foire cependant 7 la nature est immense^et pour s'ente^dre lorsqu'on yeut faire connaître un objet» il faut bien le désigner par un nom, Car no^ina si netcis^ perii et eognitio rerum (1),

Ce précepte sQmble n'avoir pas besoin d'être formulé» tant il est na« turel. Mais que Ton ouvre les magnifiques recherches de Réaumur sur les insectes, et à chaque page l'on est embarrassé pour rapporter ses observations précieuses à des êtres connus. (Comment se recon^r nattre avec des indications comme celle-oi mowhes à «m, à deugp^ à quatre gueues,

1^ grande réforme de la nomenclature par Linné se trouve tout entière dans ce passage de la Philosophie botanique ; ffonum omne plantarum constabit nomine geneHeo et speei/teo,

hà nomenclature doit être binairoi et les noms des objeta formés de deux mots, l'un pour le genre, l'autre pour Vespèee,

Cette méthode de dénomination est devenue tellement habituelle qu'il peut même paraître oiseux de la rappeler. — - Je ne l'eusse point faity si je n'avais voulu montrer dans tout leur jour et l'état de la Bcienee à cette époque et la valeur de Topposition de quelques hommes illustres contre cette réforme.

Buffon n'aimait pas la façon de faire de Linné» Sa vaste imagination donnant à son style merveilleux cette ampleur qu'on admirera bien longtemps encore, ne s'accommodait guère deç règles et des préceptes, des noms brefs et des phrases concises. Aussi en plus d'une occa* sion s'élève*t-il contre cette histoire naturelle linnéenne, dans les li*» mites de laquelle son génie ne pouvait consentira se renfermer,

L'une de ses critiques est bien connue :

« Ne serait-il pas plus simple, plus naturel de dire qu'un Ane est « un Ane et un Chat un Ghat^ que de vouloir, sans savoir pourquoi, c qu'un Ane soit un Cheval et un Chat un Loup-Cervier (2)?

Linné n'a jamais voulu dire que l'Ane fût un Cheval, mais il a affirmé que, de même que plusieurs frères dans une familb ont des caractères communs, de même aussi ils ont des caractères secondaires particuliers qui les distinguent. Jamais en disant Georges Cuvier et

(1) Voir Lin., loc. cit., Phil 6ot.,p. 159, $ «13.

(2) VoirBuffoD, t. I^pag. 40.

PïïlBCnOI? DBS ÉTUDEB aOOLOGlCJUI» H

Prédérie Cuvier, on n*a entendu dire que Georges et Frédéric fussent un seul et même être, Ils étaient Pan et l'autre Guvier, tout comme le (lion et le Ghat sont des Fêlis^ mais Pun était distingué de PtfUife par les noms spécifiques Georges et Frédéric,

liinné voulait si peu faire entendre qu'un Ghat fût un Loup-Cervier , qu'il donna des règles surannées aujourd'hui, mais nécessaires alors, tant l'opposition que lui firent les plus grands naturalistes était ferte,

Namen generieum^ dit*il, in eodem génère unieum erii. Ou bien encore le nom du genre dans un même genre sera le même. Nomen gene^ rieum in eodem génère idem erit (1).

Aujourd'hui il est presque puéril d'énoncer ces règles^ mais quand U fallait lutter contre des hommes tels que Haller et Buffon, on comprend que les principes devaient être précis et ne laisser aucune place à l'équivoque, Si Linné avait voulu confondre les êtres réunis par lui dans un même genre, comme ButPon le lui fait dire, il n'e<tt point ajouté :

Jfomen speei/îeum eino generioo e$t quasi pistiUum Hne campana (i),

Les deux mots se complètent l'un l'autre; isolés, ils sont insuffifr gants comme la cloche séparée de son battant.

On peut juger sans doute d'après ce qui précède de l'état fâcheux oti se trouvaient les sciences zoologiques et delà nécessité de pareilles réformes, Linné, en créant un langage concis, clair et facile, en allé* géant la mémoire de ce fatras, se posait, on n'en peut douter, en osé réformateur et rendait le plus grand service aux sciences naturelles. Aussi le sentiment et la conscience de la valeur de ses réformes étaient tels qu'il ne daigna jamais répondre à une seule attaque et qu'il voulut tout revoir d'après les lois de sa méthode,

Simplement et sans emphase il l'indique dans cet immense travail par cette phrase de la Philosophie botanique^ où il parle de lui<même à la troisième personne :

Linrueus examinavit hsec omnia gênera ad leges artiSj eharaetéres reformavil et tanqtMtnnùva eondidit. •

Cette révision le conduisit au Systema naturse^ qui laissa bien loin derrière lui l'Histoire des animaux d'Aristote. Elle tut si approfondie, si heureusement accomplie et acceptée , qu'on ne peut ouvrir

(1) Voir Linn., Ph. bot, p. 160, S 218 et 219.

(2) Voir W., p. 338, S £89.

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presque au hasard un livre de Zoologie et de Botanique, même dé notre époque, sans trouver et à chaque page» après le nom latin, l'indication: £tn., c'est-à-dire l'abréviation du nom de Linné, créa» teur du nom du genre ou de l'espèce.

Que sont en face de ces résultats immenses les réclamations du baron de Haller, si ce n'est une preuve de plus de la nécessité des réformes? Il a beau écrire que a Tinsupportable domination dont tt Linné s'est emparé pour le règne animal a été désagréable à a plusieurs personnes; que Linné se considère comme un autre «Adam et donne des noms à tous les animaux d'après leurs carac* a tères distinctifs, sans avoir le moindre égard pour ses prédéces- « seurs; qu'il n'a jamais tenu compte des découvertes des autres, « lorsque ceux-ci ne suivaient pas ses règles. » Il a beau « souhaiter « que Linné avec sa grande habileté et son génie vivifiant pût « dompter son caractère et qu'il plaçât quelque confiance dans des « hommes qui avaient du mérite et des yeux comme lui; » il a beau dire « qu'on verra par les lettres de Linné combien peu il a été « jaloux de cet homme (1), » il ne fournira que des preuves nouvelles à l'appui de cette idée que Linné, sentant la vraie position des sciences, entreprit de les transformer en agissant en maître, sans s'inquiéter des criailleries qui devaient forcément s'élever autour de lui, et ne songea qu'à marcher d'un pas ferme dans la voie des réformes qui donnèrent définitivement un caractère vraiment scientifique à l'histoire naturelle.

Mais si la nomenclature devait avoir une large part dans les réformes urgentes, par cela même que les genres et les espèces étaient soigneusement revus, les classifications ne pouvaient manquer d'être modifiées profondément.

Nous serions entraînés beaucoup trop loin si nous voulions montrer combien à ce point de vue les services rendus par Linné furent considérables.

On connaît trop le mécanisme simple et facile de son système pour

(1) Voir Fée, loc. cit., p. 301.

DlHECriON DES ÉTUDES ZOOLOGIQUES 13

avoir à le rappeler. Le succès n'en fut pas moindre que celui de la nomenclature, et aujoud'hui encore, pour la Zoologie surtout, il faut revenir souvent aux groupes, aux espèces et aux genres linnéens qui furent crés ou limités avec tant de précision.

Les descriptions courtes de Linné, toujours conçues heureusement, écrites dans un style sans prétention et souvent pleines d'images charmantes, resteront comme les modèles les plus parfaits de la Zoologie descriptive.

Est-il besoin de remarquer que BufFon ne pouvait, ne devait comprendre l'histoire naturelle comme le faisait Linné» et qu'une critique, quoique voilée, mais évidente, le conduisait à cette opinion devenue célèbre par son étrangeté, que la meilleure classificcUion cofuiste à décrire les animaux dans l'ordre où ils se présenlerU à nous.

Avec le génie de Buffon, il était possible sans doute d'écrire l'admirable histoire des animaux que tout le monde connaît et lit avec ravissement; mais si une opinion semblable eût prévalu, que serait devenue l'histoire naturelle entre les mains des hommes médiocres?

Linné le sentait si bien qu'il écrivait :

Filum ariadneum Botaniees est systema sine quo chaon est res her* baria (1).

Avec bien plus de raison peut-être ce précepte pouvait être appliqué à la Zoologie,

En résumé, malgré Topposition de Ualler, de Buffon et de bien d'autres, Linné domina la position, en voyant juste et bien ce qu'il fallait; en reconnaissant le mal du moment et donnant le remède. Ses œuvres prirent donc dans la science de la nature la place qu'avait longtemps occupée après le moyen âge l'immense encyclopédie d'Àristote»

(1) Voir Un., Phtl. bol., p. iW), $ lôO.

U LACASB DtITtttBBÉ

GB QU'EST BNCORB LA ZOOLOOXB POUR BEAUr COUP DE ZOOLOGISTES

Telle qu'elle a 6tô réformée par Linné, la Zoologie est caracté'risée par la précision et la concision des descriptions faites à peu près exclusivement d*après les caractères extérieurs, enfin par la simplicité de la nomenclature et deei catalogues ou deft classifications.

Nommer, décrite d'après Textérieur, classer les animaux, telle fut la préoccupation à peu près exclusive des zoologistes qui prirent Linné pour madtre; simplifiée et rendue facile> la science des ani-» maujt vit se multiplier beaucoup ses adeptes^ et les choses naguère regardées comme de hardies innovations^ en devenant d'un emploi habituel, conduisirent» on peut le dire, la Zoologie descriptive à un trèS'^grand degré de perfection»

Ces progrès rapides eurent pour résultat^ en dissipant TobscUrité et les difficultés anciennes» de faire reconnaître bientôt que la science des animaux n^était pas tout etftière dans Tétude de leur extérieur*

Aussi Au commencement du tix^ siècle entretoyait^-on déjà la né* cessité de nouvelles réformes.

Comprenant tout le prix qu'il fallait attacher à la connaissance de Inorganisation, Guvier voulut arriver à juger plus sainement les rapports des animaux en cherchant des caractères profonds dans leur anatomie, et ses premières tentatives marquèrent une ère nouvelle dans rhistoire de la Zoologie.

Plus heureux en cela que Linné , Guvier vit ses premiers essais accueillis avec la plus grande faveur, car après ses travaux sur les Mollusques, dès ses débuts, on peut le dire, GeofTroy-Saint-Hilaire lui écrivait : « Venez à Paris jouer le rôle d*un nouveau Linné. » Et Geofi'roy-Saint-Hilaire disait juste.

DIRECSTION DÉ» ÉTIÎDES ZOOLOGIQUES 15

Dès ce moment, par le but qu'ils cherchent à atteindre et par la cature de leurs travaux, les zoologistes suivent deux directions trèsdistinctes et séparées.

Les uns, purement descripteurs et vrais continuateurs de Linné, tenant peu ou point compte de ce qui est à Tintérieur des animaux, distinguent et enregistrent avec grand soin un nombre immense de caractères d'espèces et de genres nouveaux. Les autres, apprenant à connaître d'abord Torganisation, se préoccupent surtout de la recher* che des rapports généraux des êtres.

Les premiers, les plus nombreux, ont dominé et dominent encore dans quelques pays; leur tâche, plus simple, plus facile, est plus im« médiatement suivie de résultats.

Les seconds, quoiqu'on plus petit nombre, voient peu à peu leur école s'étendre^ car en fournissant des lumières à la Zoologie pure et à la classification ils prouvent la valeur des idées de Guvier.

Mais, qu^on le rematquô, si durant de longues années , plus d^un siècle, la Zoologie pure, la Zoologie du temps de Linné, la Zoologie descriptive et de classification, a seule dominé en maîtresse absolue, Je ne crains pas de le dire ici comme xe l'ai dit et professé au Muséum d'histoire naturelle, au centre de ces immenses et magnifiques coUec* tions, à la Sorbonne et enfin comme je l'enseigne tous les jours à l'Ecole normale supérieure, aujourd'hui elle a fait son temps. Elle doit sans doute toujours exister, mais simplement comme l'auxiliaire de la Zoologie de l'avenir.

Et qu'on ne travestisse pas ma pensée. Je n'entends pas, comme on m'en a peu charitablement prêté l'intention, dire que la Zoologie pure n'a pas de raison d^exister, qu'elle doit disparaître. Non, elle est à de point nécessaire que» sans elle, il n'est pas de science possible, témoin ce qui est arrivé pour les mémoires de Héaumur. Ce que je dis, ce que je soutiens, parce que cela est la conséquence d'un état

nouveau, deft réformes qui s'accomplissent, c'est qu'elle ne peut plus, elle ne doit plus représentera elle seule toute l'histoire des animaux. Car si elle fournit le moyen de retrouver facilement et le nom et la place des êtres, elle n'en donne qu'une idée toujours incomplète et insuffisante.

Guvier est encore trop près de nous, l'école qu'il a inspirée et sou influence sont trop vivantes pour qu'il soit nécessaire de faire ici leur histoire. Tout homme qui s'est occupé de Zoologie en suivant la nouvelle voie ouverte par le grand naturaliste , sait combien l'introduction de la notion anatomique a modifié et activé la marche de la science.

Or, il est difficile d'étudier les organes sans chercher à en connaître le mode de formation, et l'on remarque que bientôt après la réforme de Guvier, si même ce n'est en même temps, se manifeste la tendance très-marquée de faire concourir l'étude de l'évolution comme l'anatomie à la connaissance des rapports des êtres.

La génération moderne des zoologistes non purement descripteurs et classiflcateurs a travaillé et travaille dans cette direction. Que de noms ne faudrait-il pas citer, que de beaux travaux ne faudrait-il pas analyser ! En commençant par ceux de Baër, qui le premier voulut caractériser les grands groupes du règne animal par le mode d'évolution de leurs germes, n'aurions-nous pas à rappeler les recherches variées et si importantes des Geoffroy-Saint-Hllaire, Blainville, R. Owen , Milne-Edwards, J . Mttller, V. Siebold, VauBeneden, Huxley , Vogtydes deuxAgassiz, de Quatrefages, Blanchard, Steentrup, Loven, Kijlliker, Gegenbaur, Leuckart, Glaparëde, Garpenter, Sars, Leydig, Haeckel, et de tant d'autres qui ont dans leurs travaux , avec un esprit, des tendances et des principes fort différents, allié l'Ânatomie et l'Ëmbriogénie avec la Zoologie proprement dite ou descriptive.

Ge sont là des faits qui s'accomplissent de nos jours et dont on peut se rendre témoin en ouvrant les recueils nombreux qui se publient sur l'histoire des animaux, surtout à l'étranger. Je n'insisterai donc pas sur le caractère actuel de la Zoologie.'

On le voit, pour les uns, de nos jours, l'histoire des animaux est

une acieûce purémeat descriptive ou de otawifiGàtion, ayant totia SM éléments dans Tétudo da la forme extérieure seule; pour les autres, une science plus large, qui s'appuie, dans la recherche des rapports, sur la connaissance des faits du domaine de l'anatomie et «d'une partie de la physiologie.

Les zoologistes qui suivent la première voie sont les continuateurs de Linné. Ceux qui suivent la seconde, quoi qu'ils en puissent dire, marchent à la suite de Guvier.

es QUE DOIT ÊTRE ET DEVENIR LA ZOOLOGIE.

MÉTHODE BXPÉRIMBNTALE.

La Zoologie et l' Ecole française de Physiologie expérimentale.

Être expérimentale : tel est le caractère que doit avoir désormais la Zoologie, et tous ses progrès, on peut TafElrmer, auront dans Tavenir pour origine remploi de Texpérience.

A peine cette proposition est-elle énoncée, qu'elle établit un dé* saccord complet avec le chef de l'école physiologique française, M. CI. Bernard, mais que d'un autre côté elle est en parfaite harmonie avec les idées du savant qui de nos jours a le plus longuement, le plus profondément médité sur la méthode expérimentale, avec Tillustre et vénéré maître en cette manière , M. Ghevreul t

On Ta vu en conmiençant, tout comme les, autres sciencos natu-

\f ULÇàtSi DPTHIBM

relief, la Zoologie est née de la contemplation : cela est ineontestable.

Mais en réservant à la Physiologie senle les avantages de Texpérience, M. CI. Bernard n'envisage évidemment la Zoologie que sous un seul de ses aspects, et quand il croit et professe qu^elle est et demeurera une science purement contemplative, il montre combien il en restreint les limites en la maintenant sans raisons dans son état primitif.

Que M* Cl. Bernard me permette tout d'abord de le lui dire : il est trop exclusif ; il donne et distribue les rôles aux diverses branches de la science avec une grande autorité sans doute, mais un peu trop arbitrairement.

Aussi, je le lui demande, qu'il laisse élargir le cercle où se meut Texpérience, et que, n'en excluant pas absolument la Zoologie, il lui accorde une place, quelque modeste qu'elle soit.

Cette demande peut dtre, on va le voir, appuyée sur plusieurs bonnes raisons.

Mais avant d'aller plus loin, je tiens à établir que ce n'est pas une critique que j^adresse à l'enseignement ou aux travaux du chef de l'école, ainsi qu'il semble trop porté à le penser lorsqu'on ne partage pas en tout ses opinions générales, mais surtout que ce n'est point de la polémique que je fais ici.

Il est peu de personnes, peu de professeurs qui aient plus souvent, plus ouvertement et plus franchement manifesté une admiration aussi vive que moi pour ses remarquables recherches; il n'en est pas qui ait proclamé plus haut, qui ne le fasse et qui ne désire le faire encore, l'immense influence de notre grand et illustre physiologiste sur les progrès non^seulement de la Physiologie, mais encore des autres branches des sciences d'observation. En apportant une préci* sion si grande et surtout un dégagenient si remarquable de toute idée préconçue, dans les analyses difficiles des phénomènes de la vie, il commande à mes yeux l'admiration sans réserve.

Dans mon enseignement des Facultés de province comme au Muséum d'histoire naturelle, à l'École normale supérieure ou à la Sorbonne, c'est avec un soin religieux que j'ai exposé ou que j'exposerai toujours quand l'occasion s'en présentera les diverses expériences magnifiques où une méthode dégagée de tout empirisme conduit M^ CL Bernard, avec autant d'habileté que de sûreté de jugement, à

DIRECTION DBS ÉTUDES 200L0(;iQUE8 1»

rectitanaltre les fonctions des organes et à débrôuiUer, à dévoiler les secrets les plus intimes de la vie. M. Cl. Bernard ne Terra donc, je Tespère, dans les remarques qui suivent, qu'un désir bien légitime â*arriver à la vérité, et de marcher dans une voie féconde, où se trouve , je crois , tout l'avenir d'une science que j'aime comme il aime la Physiologie et à laquelle j'ai consacré ma vie.

Le savant physiologiste déclare d'abord que la science qu'il cultive n'a rien de commun avec la Zoologie, et cela parce que, par sa nature et les procédés qu'elle emploie, elle est essentiellement différente des autres sciences naturelles.

« Nous établissons tout d'abord, dit-il, que la Physiologie n'est point « une science naturelle, mais bien une science expérimentale (i), s et comme il répartit les sciences en deux catégories, les Sciences patu-^ relies ou de contemplation, à^ observation^ comprenant la Minéralogie^ la Géologie, la Botanique, la Zoologie et l'Astronomie, qui ne pâment aboutir qu*à la prévision; et les Scieuces d'expérimentation, dans lesquelles il range la Physique, la Chimie et la Physiologie, ^ii^ êoni explicatives^ actives et conquérantes de la nature^ il en résulte que le rôle du zoologiste est et restera réduit à regarder, à contempler pas* sivement, les objets animés qui Tentourent sans pouvoir jamais es* pérer d'agir sur eux.

Cela ressort visiblement de la définition comparée de la contem* plation et de l'expérience. Voici sur quoi elle est basée :

« ^observateur considère les phénomènes dans tes eondiiioM où lu « nature les lui offre. L'expérimentateur les fait apparaitre dans les «r conditions dont il est^ le mattre (2) . »

Et comme si sa pensée n'était pas suffisamment claire, dans une autre publication plus récente le savant physiologiste, revenant sut la distinction établie, dit encore : c Nous ne pouvons que regarder < les phénomènes dus à robservation, tandis qu^î nous pouvons faire € apparaître ou disparaître ceux de l'expérience suivant notre vo^ t lonté (3). »

Voici du reste comment de déductions en déductions M. Bernard

(1) Claude Éernard, Rapport sur les progrès de la Physiologie générale en France, 18S7, p. 132.

(2) Voir id.

(3) Revue dés Cours scientiflques, 1869, p. 185;

SO ËéàCMMB DUTHURS

arrive à faire la part de la Physiologie, une part superbe, et celle plus que modeste de la Zoologie, part que les zoologistes ne peuvent, ne doivent pas accepter.

La Chimie et la Physique, sciences éminemment expérimentales, décomposent les corps, étudient les phénomènes, analysent et cherchent les éléments premiers. Quand elles ont reconnu et les propriétés des éléments, et surtout les conditions qui mettent ces propriétés en jeu, elles arrivent à reproduire constamment et sans la moindre hésitation les mêmes phénomènes, en se plaçant dans des conditions semblables. La nature brute ainsi dominée est conquise par rhomme qui peut par sa volonté seule faire et défaire toujours ce qu'il a appris à connaître à l'aide de l'expérience.

Voilà où conduit, où doit conduire toute science expérimentale.

< La Chimie et la Physique ont conquis la nature minérale La

« Physiologie doit conquérir la nature vivante; c'est là son rôle, ce « sera là sa puissance (!).»'

Partant de rapprochements habilement ménagés, on voit bien à quelle conclusion séduisante M. Cl. Bernard veut conduire son lecteur : analyser les ôtres vivants, trouver leurs éléments simples, apprendre à en connaître par l'expérience les propriétés et surtout les conditions dans lesquelles ces propriétés commencent ou cessent de se manifester et par là arriver à la conquête de la matière vivante, tel est l'avenir qu'il ouvre d'une main au physiologiste, tandis que de l'autre il le ferme absolument au zoologiste.

Citons : c La matière vivante, aussi bien que la matière brute« « est inerte par elle-même; elle ne manifeste ses propriétés que lorsff qu'elle y est provoquée par l'influeûce de conditions déterminées

« et extérieures à elle Il s'agit donc toujours de déterminer,

c entre les circonstances accessoires qui entourent le corps, quelle c est celle qui constitue la condition essentielle et nécessaire du phéc nomène, de telle sorte que celui-ci se produise toujours lorsque « cette condition existe, et qu'il ne se produise jamais lorsqu'elle c n'existe pas (2). »

Ainsi, déterminer par l'expérience les conditions qui permettent de mettre en jeu les propriétés des éléments histologiques des animaux comme la Chimie détermine les conditions propres à faire mauifes-

(1) Voy. Cl. Bernard, Rapp., p. 132.

{i\ Reyue des Cours scient., 1869, p. 156.

DIRECTION DBS ÉTUDES ZOOLOGIQUES %i

ter les propriétés des éléments simples des corps bruts, voilà le but du travail du physiologiste.

Ce travail, M. CI. Bernard le désigne par une expression nouvelle en Physiologie, quoiqu'elle soit déjà depuis longtemps employée par les philosophes dans un sens particulier. 11 l'appelle le déterminisme^ mot qui semble employé bien plutôt pour être opposé à celui d'^m^ pifùme que pour répondre à un besoin nouveau, réel du langage physiologique.

Bn étudiant avec le plus grand soin le rapport et surtout les quatre leçons publiées et signées par M. CL Bernard à l'époque de la reprise de son cours au Collège de France, en 1869, il est facile de se convaincre que la pensée dominante, la préoccupation exclusive sont Tune et l'autre dirigées vers cette comparaison (cela est capital) entre l'élément histique des animaux et les éléments simples des corps bruts ; afin de prouver que ces propriétés étant connues Thomme peut dans l'un comme dans l'autre cas reproduire des phénomènes dont il se rend le maître absolu.

Cette préoccupation se comprend sans peine, car toute la nouveauté, comme toute l'originalité de la doctrine, se trouve dans cette sorte de simplification des organismes réduits, si Ton peut dire, à des éléments qu'il n*y a plus qu'à étudier isolément*

Au point de vue particulier des observations qui sont présentées ici, il y a un très-grand intérêt à se pénétrer de l'esprit et des principes du chef de l'école; en effet, il est nécessaire d'avoir une définition précise de l'expérience pour savoir & quel caractère il est possible de reconnaître qu'une science est ou n'est pas expérimentale. Or, nulle part on ne trouve une définition telle qu'on soit en droit d'afQrmer que la Physiologie est seule à l'exclusion de toute autre branche des sciences naturelles une science expérimentale.

Aussi, à défaut d'une définition précise, faut-il chercher à en concevoir une d'après la pensée et les affirmations qui se trouvent si souvent reproduites dans les écrits du maître.

Evidemment pour M. Cl. Bernard l'expérience se trouve dans l'action conduisant au déterminisme, c'est-à-dire dans le procédé, l'opération dévoilant des propriétés qui, bien connues, permettent de reproduire ou de faire cesser les phénomènes vitaux tout comme on reproduit ou fait cesser des combinaisons chimiques.

Dans la crainte d'une erreur d'interprétation, il est néoeasaire de citer quelques passages; ils ne laisseront aucun doute :

c Le hni de rezpérimentation physiologique est de rechercher les 9 propriétés des éléments chez les êtres vivants, et de rattacher € ces propriétés intimes aux phénomènes complexes qui se manifes^ M tent dans l'ensemble de l'être (1). »

Ou bien encore : c Pour arriver i connaître les phénomènes des c organismes vivants, ce n'est pas l'animal tout entier que nous de* a vous prendre pour objet direct de nos études; il faut le considérer a dans les propriétés des éléments qui le constituent. Sous ce rap* c port, la Physiologie ressemble encore aux autres sciences expéric mentales. De même que la Physique et la Chimie arrivent, par Ta* c nalyse expérimentale, i trouver les éléments minéraux des corps c composés ; de même^ lorsqu'on veut connaître les phénomènes de «r la vie, qui sont complexes, il faut descendre dans Torganisme, ana- « lyser les organes, les tissus, et arriver jusqu'aux éléments organia ques ; c'est dans les éléments organiques que se trouve l'explicac tion des phénomènes de la vie , comme c'est dans les éléments c minéraux que se i;rouve l'explication des phénomènes des corps -s inorganisés, n

M. Ci. Bernard précise encore mieux sa pensée en donnant des exemples.

« Ainsi, lorsqu'un animal respire, c'est une partie de son corps, un c élément seul qui respire, le globule du sang (2).

« Quand nous voyons un animal se mouvoir de mille et mille ma- « nières, ce ne sont point, en réalité, les membres qui se fléchissent a ou s'étendent^ ce ne sont point les muscles qui se meuvent diver* « sèment ; mais c'est l'élément contractile ou musculaire qui rnani* c feste ses propriétés. Quand nous voyons se produire des sécrétions c si différentes, la sécrétion n'est pas seulement l'expression fonc* a tionnelle d'un appareil sécrétoire ou d'une glande, mais le produit « d'un élément épithélial (3)... d ailleurs il dit a ... de la cellule « glandulaire (4). »

Comment mettre plus clairement en lumière l'opinion que je

(I) Voj, Cl. Bernard, Revue des Couru, 1869, p. 156.

(•2) Quelle afTirmatinn I et si ranim&l n'a pas de globule, il ne r'^spire donc pat! Il est des animaux dans ce cas. Vuy. Revue des Cours, 1809, p. 188. (3) Voy. CJ. Bernard, Rapp., p. 226, (4J V07. id., Rev. des Cours scient,, p. 139.

DIRECTION Dm ÉTUDB8 ZOOLOGIQUES fS

cherche à dégager des détails dont elle est enrironnée qu'en citant encore les quelques lignes suivantes :

« Le physiologiste comprendra maintenant que, s'il veut agir sur c une manifestation vitale quelconque, ce n'est point sur Porga- « nisme, ni sur les appareils, ni sur les organes qu'il doit diriger son s action, mais bien sur l'élément histologique lui-même (1). »

En lisant les citations qui précèdent, il semble impossible de ne pas arriver à cette conclusion que F expérience bien définie limitée cmsiste dans l'action directe sur les éléments des tissus. Gela découle d'une pensée constante qui se retrouve développée à chaque instant dans les travaux dont on vient de lire quelques passages, pensée qui entraine le savantàconcevoirdes espérances, preuves évidentes elles-mêmes de ce qu'à ses yeux peut produire l'expérience. Qu'on juge d'ailleursdela confiance que met M. Cl. Bernard dans l'avenir du déterminisme et Ton verra, je pense^ que les exagérations ne sont pas dans l'interprétation et dans le sens donnés aux différents passages qui précèdent.

Citer textuellement est ici plus qu'ailleurs nécessaire :

€ Nous avons dit quelque part que le physiologiste pourra, comme € le chimiste, ciéer dis organisbies nouvxàttx. II n'y a en effet pas> c plus d'impossibilité à la création d'un être vivant qu'à celle d'un c corps bnit.

t Toutes les créations du chimiste et du physicien ne sont en réac lité que des exhibitions. Ils ne créent pas les forces physioo-chimi* « ques : ils leur fournissent uniquement des conditions pour se a manifester.

« De même le physiologiste, en donnant naissance à des êtres nouc veaux, ne saurait avoir l'idée qu'il a créé la force vitale ; il n'aura « fait, comme les chimistes et les physiciens^ que découvrir les con« « ditions particulières dans lesquelles le germe vital pourra prendre « des directions nouvelles et développer des organismes jusqu'alors c inconnus (2). b

M. CI. Bernard a dit aussi quelque part qu*en entrant dans son laboratoire il laissait à la porte le matérialisme ; le jour où fut écrit son Rapport, on serait tenté de croire que la porte du laboratoire était restée entre-bâillée; et comme aucun fait n'est encore venu prouver

(1) Yoy. Cl. Bernard, Rapp., p. 336.

(i) Voy. «., p. 334.

A I«ACASE miTHlEBS

cette induction» qu'on trouve sans doute hardie, je me contente de la rapporter, laissant à chacun le soin d'en apprécier la portée et d'en espérer la réalisation.

I^ lecteur ne peut manquer de remarquer Textréme habileté dont M. CI. Bernard fait preuve lorsqu'il conduit la Physiologie expérimentale sûr le terrain où. Ton vient de la voir amenée.

Usent bien toute la force que peut lui donner la comparaison de la Physiologie à la Chimie, c*est-â-dire à la science qui satisfait le plus et le mieux les appétits utilitaires qui se manifestent partout et pour tout aujourd'hui avec une si grande exagération.

Eu analysant les corps bruts, la Chimie a trouvé leurs éléments constitutifs; elle en a découvert les propriétés^et dès lors, ne connaissant plus d'obstacles, elle a pu satisfaire les instincts de l'homme en lui donnante profusion les merveilles de l'industrie moderne.

Pourquoi la Physiologie n'agirait-elle pas de même? — Pourquoi ue chercherait-elle pas à isoler les éléments des corps vivants, à connaître leurs propriétés, afin de dévoiler les secrets de la vie ?

Alors asservissant et conquérant la matière organisée, reproduisant et faisant cesser à volonté les phénomènes vitaux, elle donnerait à l'homme la même puissance sur les organismes que celle que la Ghi<^ mie lui a donnée sur les corps bruts; elle lui permettrait de créer des organismes nouveaux, et en le rendant maître de diriger les actions physico-chimiques délétères sur les éléments des tissus, elle lui permettrait d'espérer de pouvoir non-seulement faire cesser les maladies, mais aussi d'en éloigner les causes prochaines.

Ces promesses sont certainement bien brillantes et par cela même bien séduisantes. Seront-elles tenues? qui le sait? qui pourrait )e nier en présence des merveilleux progrès de la science moderne ? Pour le moment, je m'en tiens à la réalité des faits acquis, laissant à d'autres le soin d'escompter un avenir brillant sans doute, mais entouré encore de trop d'incertitudes.

I /interprétation donnée au sens du mot expérience ici est une conséquence nécessaire du but que poursuit M. CI. Bernard, car si l'on abandonne le dit^minisme réduit à la détermination des propriétés des tissus, le champ de l'expérience s'étend tout de suite indéfiniment et la Physiologie ne peut plus songer à s'en réserver la propriété exclusive.

D'un autre côté, si l'on s'en tient strictement au déterminisme, et

illefaatbieOyCaL'eadeliurs delui toutesst vague, luaaque do pivcÏDion et le côté original de la méthode de l'école disparaît, Texpérience est tellement confinée entre des limites étroites que la plupart des recherches du maître même ne sont plus des expériences.

li ne suffit pas en effet de dire : « Tout le monde sait ce qu'il faut i entendre par une expérience. » Il faut en donner le caractère afin de foonirun critérium permettant de reconnaître sûrement une science d'expérimentation d'une science qui ne l'est pas.

M. Cl.Bemardrefusantàla Zoologie la qualité de science expérimentale ne peut s'étonner qu'on lui demande, comme je le faisais un jour, afin de n'être pas exposé à interpréter faussement et à exagérer le !eos de ses écrits : o Où. commence, où finit rexpérience, et quelle en rît la définition. » Je l'avoue, le résultat de notre conversation ne fat pas de nature à me faire abandonner l'idée que je poursuis; iiissi vaifr-je essayer de prouver que la Zoologie peut être rangée, \(Ai\ comme la Physiologie, parmi les sciences expérimentales, lorsqa'elle emploie une méthode convenable.

Et qu'on ne dise pas que c^est là une distinction subtile, une discmion de mots. Ce n'est point sans doute la Zoologie qui a proclamé «lle-méme son impuissance , mais bien Fécole qui lui refuse les droits et les qualités d'une science expérimentale; si donc il nous ^ interdit de prétendre à une action sur les êtres animés , si notre dence doit par ce fait même être réduite à l'impuissance, comment oyalement soutenir comme certaines personnes le font que c'est i^ discussion de mots que nous zoologistes nous soulevons, puisque nous demandons à ceux qui prennent l'expérience comme cri- M» pour classer les sciences de définir le critérium qui a été 'xployé. Ce n'est donc pas le zoologiste qui a soulevé la discus*, iion, il se défend seulement contre des attaques qui le condamnent i l'impuissance.

De ce qui précède il ressort sans doute assez clairement que la Physiologie et les physiologistes de Técole expérimentale française i'idjagent à eux-mêmes une part immense, une vraie part du lion, ^'ils 88 montrent utilitaires, font de séduisantes promesses et refusent ^ia Zoologie la place qui lui revient Aussi lorsque les zoologistes ^t : c Mais nous aussi nous devons, nous pouvons faire des expé- ( nences, » il leur est répondu par la bouche de quelques-uns des briU ^ts exagérés de l'école : c Ce que vous faites dans la voie de l'ex-

16 %UkCÂ9B 0OTHIBM

a périmentation ne tous appartient pas, vous empiétez sur notre « domaine. Vous avei fait de la Physiologie* »

Cette réponse n*a rien qui puisse étonner quand on sait à quoi pour l'école, on le verra plus loin, se réduit l'histoire des animaux.

Méthode à posteriori expérimentale.

Heureusement, cette exclusion de la Zoologie hors du domaine expérimental n'est pas sans appel.

L'un des savants les plus illustres de notre époque, qui a le plus longuement médité sur la valeur et rutilité de la méthode expérimen-> taie et à qui les sciences doivent les plus belles découvertes, M. Chevreul, envisage l'expérience à un tout autre point de vue.

Pour lui en effet Terreur est souvent la conséquence de l'observation directe des phénomènes, ou bien même de l'expérience. Aussi pour arriver à la certitude la plus grande que puisse atteindre l'esprit humain borné dans sa nature, il faut toujours recourir au con« trôle fourni par de nouvelles expériences destinées à prouver la valeur des vérités acquises, soit par le raisonnement, soit même par l'observation directe.

Voici comment M. Chevreul définit la méthode dont il n'a cessé de préconiser l'emploi :

c La méthode a posteriori expérimeniale peut être définie d'une 0 manière rigoureuse, ditTillustre et vénéré maître, en la caractéric sant par l'intervention de l'expérience envisagée spécialement « comme contrôle d'une induction théorique à laquelle conduit l'esc prit curieux de connaître la cause prochaine, soit de phénomènes « que la nature présente directement, soit de phénomènes qui se a manifestent dans des circonstances particulières que Thomme imac gine quand il fait ce qu'on nomme des expériences ; en ce cas, la « méthode ne comprend point celles qui ont été faites en premier a lieu, mais les dernières instituées avec l'intention formelle de t?a- « voir si rinduction déduite de l'observation des premières est c vraie (1). »

(X) VoirCbevreol, de îa Méthode a posterzoki ejBpcrimentale, in-IÎ, 1870.

DIRECTION DUS ÉTODEB ZOOI^OGIQUî» ff

TTn exemple précisera Vidée qu'il faut se faire de cette nïéthode.

Chacun a fait uneadditton ou toute autre opération d^arithmétique, et a pu croire dans le plus grand nombre de cas i la valeur du résultat obtenu, mais sans en être certain. Le mathématicien, pour être assuré de la vérité, fait la preuve, c'est-à-dire une seconde opération destinée à contrôler la première. Cette seconde opération, faite dans des conditions inverses de la première, est pour M, Ghevreul une ex« périence a posteriori destinée i contrôler la valeur déjà trouvée.

Quand un savant a médité toute sa vie sur le degré de précision, sur la confiance qu'il faut avoir dans les expériences, quand il arrive à des découvertes aussi mémorables que celle de la composition des corps gras et de tant d'autres, il faut, on l'avouera, compter avec la méthode qu'il préconise comme ouvrant sûrement le chemin de la vérité.

Ainsi considérée, la méthode expérimentale n'est plus resserrée dans d'étroites limites et, en s'étendant , elle n'est plus l'apanage exclusif de quelques rares branches de la science.

Que d'idées générales, que d'inductions, que d*observations faites à grande peine, que de descriptions zoologiques qui encombrent les livres et qu'il faudra peut-être rejeter, parce qu'elles n'ont point été soumises au contrôle si heureusement mis en pratique par l'illustre directeur du Muséum I

On peut l'affirmer, au point de vue où se place M. Ghevreul, les zoologistes ont devant eux bien des opérations dont il leur reste encore à faire la preuve, car on le verra plus loin, c'est à chaque pas en Zoologie qu'il est nécessaire, peut-être plus qu'en toute autre science, de faire usage de la méthode expérimentale.

RécUmations et discussions académiques.

Les affirmations contenues dans le Rapport de M. Cl. Bernard avaientému, on peut le dire, tous les naturalistes, et des réclamations nombreuses s'étaient élevées contre elles jusqu'au sein même de l'Académie des sciences.

La revendication d'une partie des droits que s'attribue la Physiolo*'

Î8 L4CAZE DUTHIBSS

gie dans Técole française a été l'objet d'observations pressantes de la part de plusieurs académieiens collègues de M. Cl. Bernard (1). M. Coste, pour ne nous occuper que de la Zoologie, a 'réclamé la participation des sciences dites contemplatives au double privilège d'être explicatives et conquérantes de la nature vivante. Par des exemples heureusement choisis, il a montré que l'observation seule nous fournit, dans bien des cas, Texplication des phénomènes, et qu'elle conduit la Zoologie d*une manière non moins positive que la Physiologie à la conquête de la matière organisée et vivante.

Comment en eifet, en observant l'ovaire des mammifères, et voyant périodiquement apparaître les corps jaunes, ne pas remonter, par la connaissance de la chute de l'œuf et des phénomènes qui l'accompagnent, à Texplication de tout un ordre de faits relatifs à la féconda* tion et aux phénomènes de la reproduction?

Comment, en voyant la domestication de tant d'espèces animales , lapossibilité de multiplier les produits des eaux par la pisciculture, dues l'une et l'autre à l'observation simple des phénomènes de la reproduction, refuser à la Zoologie les quaUtés et la puissance nécessaires pour conquérir et asservir la nature vivante ?

M. Coste n'a pas voulu, ainsi qu'il aurait pu le faire, multiplier indéfiniment les exemples à l'appui de ses justes réclamations , mais les zoologistes doivent lui savoir gré d'avoir élevé la voix contre des prétentions que rien ne saurait légitimer.

Du procédé expérimental dans lej sciences naturelles et en particulier dans la Zoologie.

Désireux moi-même de prendre part à la revendication des droits légitimes de la Zoologie, je voudrais prouver que cette science peut et doit être expérimentale.

Déjà nous avons essayé de dégager le sens du mot expérimental dans les écrits du chef de l'école française, des incertitudes et des

(1) Voir Comptes-Rendus de l'Académie des sciences, t. LXVI, p. 1978, la discussion à laquelle prirent part MM. Coste, Daubrée. Chevreul et Claude Bernard.

doutes qui l'environnent, en nous appuyant sur ses affirmations les plus positives.

Après avoir précisé autant que possible les opinions qui ressortent logiquement des publications les plas importantes» il faut rechercher si réellement elles fournissent des preuves suffisantes pour exclure les sciences naturelles du champ de Texpérîmentation^où la Physiologie française prétend régner seule.

Nous le répétons, cela est nécessaire: car si Ton se borne au détef" nanisme^ caractérisé comme il Ta été plus haut, le plus grand nombre des expériences du chef même de l'école ne mérite plus ce nom, et si, d'un autre côté. Ton étend le sens du mot comme cela doit être, le cercle de Texpérimentation s'agrandit forcément et la Zoologie y prend une place certaine qu'on n*est plus en droit de lui refuser.

En face de ces deux alternatives à l'une desquelles l'école ne peut se soustraire, les faits parlent assez haut d'eux-mêmes. Il n'y a donc qu'à les interroger pour avoir une réponse.

Mais, avant, revenons sur la méthode ou le procédé expérimental .

D'abord il faut remarquer, ainsi que le fait depuis si longtemps M. Chevreul, que ce n'est pas parce que l'on aura fait une ou plusieurs opérations appelées expériences que l'on sera en droit de se dire dans la voie de l'expérimentation; en d'autres termes, les actions ou les opérations directes sur les êtres mis à l'étude ne suffisent pas par idlles seules et en elles-mêmes pour caractériser le procédé expérimental.

Il faut quelque chose de plus que l'action de l'homme sur un être ou sur un objet pour constituer une expérience; en un mot, l'origine ou la cause immédiate du phénomène sont insuffisantes pour fournir un caractère. Gdla est si vrai qu'il peut y avoir procédé expérimental, bien que l'action de l'homme soit nulle, et que, d'un autre côté, malgré l'influence certaine et directe de l'homme sur lamanifestation préparée d'un phénomène, il peut n'y avoir pas expérimentation.

Le premier cas se présente surtout dans l'étude des êtres organisés et particulièrement des êtres animés, qui ont en eux un principe d'action, conséquence de leur organisation, auquel sont dus de nombreux phénomènes indépendants de toute action de l'homme, dont l'observation et l'interprétation rentrent cependant dans le domaine de l'expérimentation. Gela conduit à ne pas admettre, aussi facilement, aussi rigoureusement qu'on veut le faire, l'opposition qu'on établit entre les sciences naturelles et les sciences physiques ou chimiques, et

80 LACABB OOTBIBBft

d'une autre part la comparaieoQ des corps animés et des corps bruts^ en tant que sujets d'expérience.

Si l'on voulait s'en tenir à la définition de quelques physiciens, savoir, que rexpëfienee est une obiervathn préparée^ il serait inutile d'insister plus longuement pour arriver à la démonstration cherchée, car à chaque pas on rencontrerait le zoologiste préparant et déterminant des observations.

Lechefderécolephysiologiquefrançaiserafort bien compris. Aussi a*t-il voulu limiter et préciser Texpérience différemment qu'on ne l*avait fait avant lui. Mais dans son essai il a évidemment dépassé le but.

Quelque étendue que soit la définition précédente, on se trouve encore en face de cette condition particulière de cette cause d'action, inhérente aux corps animés, qui s'oppose à ce que l'on puisse toujours assimiler l'expérience pour ces êtres à ce qu'elle est pour les corps bruts.

Si l'on admet cette activité propre chez les êtres animés (et corn-» ment en nier Texistence ?), il faut bien le reconnaître, l'expérience peut exister pour eux en dehors de toute action directe de l'homme, et par conséquent on ne peut trouver dans l'action seule sur l'objet étudié le caractère de l'expérience.

C'est donc ailleurs qu'il faut' chercher ce caractère.

Ce qui doit surtout légitimer la qualification d'expérimentale appli^ quée à l'étude des animaux, c'est le procédé, la méthode qui consistent à interpréter les observations sans s'inquiéter de leur origine, sans rechercher si elles sont spontanées ou préparées et déterminées.

Un exemple emprunté au monde inanimé précisera mieux la pensée.

Une pomme se détache de l'arbre qui la porte, ou elle échappe de la main qui la soutient; elle tombe. C'est là un fait qu'on observe, rien de plus, et personne n'appelle cela une expérience.

Mais le physicien s'empare de ce fait, qui se répète à chaque ins* tant autour de lui, et> recherchant la cause première de ce mouve* ment, il arrive, par le raisonnement et de déduction en déduction^ à la connaissance de la gravitation.

Que l'on suppose à côté du physicien qui raisonne et par cela même expérimente, en utilisant un fait spontané, un homme laissant tout comme lui tomber, mais sans but, uûe pomme; dans l'un et l'autre cas^ l'action sur la matière inerte aura été la même^ et cependant, d'un côté, il y aura eu elpérimentation, tandis que, de l'autre, il n'y aura eu que la production d'un fait isolé.

DIRECTION DE» ÉTUDES ZOOLOGIQUES Si

GttX qu'en effet le procédé expérimental, considéré dans son expression la plus générale, n'existe pas en dehors de l'association de plu^ sieurs ^oses; de l'observation d'an fait manifesté spontanément, ou causé par l'action de l'homme ; d'un travail intellectuel conduisant du fait i des déductions particulières d'abord, à des indactions générales ensuite, ea&n d'un but atteint qui est une vérité nouvelle ou supérieure et différente du fait lui-même qui a servi de point de départ.

On le voit donc, ce n'est pas dans telle ou telle cause plus ou moins prochaine ou éloignée de l'évolution d'un phénomène, dans l'action immédiate sur le corps mis à l'étude qu'est la condition caractéristique de l'expérience; mais bien dans un travail plus général, plus complexe, dans un ensemble et un concours de conditions différentes et nécessaires pour constituer un tout.

C'est sans doute parce que, lorsqu'on a voulu définir l'expérience, on a cherché son caractère dans la cause seule du phénomène, observé ou déterminé, qu'on a éprouvé tant de difficulté à le reconnaître. Gomment en effet le trouver là où il n'existe pas. Si Ton dissocie les cbnditions qui constituent le procédé expérimental par leur réunion, on doit tomber forcément, en agissant ainsi, dans un embarras dont il est difficile de se dégager et que quelques exemples mettront aisément en évidence.

M. Decaisne confie à la terre des graines de poirier : il n*agit point sur elles par la culture, et les jeunes plantes venues dans les cbnditions ordinaires donnent des fruits dont il constate la forme variée, et tout le monde dit qu'expérimentalement, le savant professseur de culture du Muséum a démontré la Variabilité de l^espèce.

Oïl est la condition de l'expérience? Est-ce dans l'ensemencement ? dans la culture? dans l'observation du fruit? Évidemment non. Chacune de ces choses, prise isolément, n'est point une expérience en elle-même ; mais leur association avec les déductions et le but final atteint dû à une induction générale, caractérise un procédé qui est certainement expérimental.

On sacrifié un chien quelque temps après ' qu'il a fait un repas copieux, et on trouve, en ouvrant son abdomen, ses intestins couverts par les ramifications blanches des lymphatiques chylifères, ici encore on dit qu'-expérimentalement, et l'on a raison de le dire, on a démontré l'absorption du chyle et les fonctions des vaisseaux blancs qui rampent sur les intestins.

3S UkGAZB miTBIBRS

Où est la couditioD de Texpérience? Est-ce dans le repas ? Mais à ce titre, où trouver une limite ? Est-ce dans l'ouverture de l'abdomen ? Mais cette action directe n'a aucune relation intime avec le fait cherché, et Ton sait, d'ailleurs, si Fécole considère Tanatomie comme faisant partie des sciences expérimentales : en ouvrant Tabdomen, on a agi comme si Ton avait tirù un rideau pour voir derrière lui et rien de plus. Est-ce enfin Tobservation des vaisseaux blancs? Evidemment pas davantage.

Que l'on analyse la plupart des expériences les mieux caractérisées faites sur les animaux, et Ton verra qu'en séparant les faits, les opérations, le raisonnement et le but cherché ou atteint, on arrive à leur négation complète, car on ne trouve le caractère du procédé expérimental que dans une association d'actes, de faits, d'observations et de travaux psychologiques.

Avec mon excellent et savant ami le professeur A. Riche, nous avons montré que les Insectes venus dans les gales faisaient de la graisse en transformant les matériaux carbonés que renfermait leur aliment : dans ces recherches de Physiologie expérimentale, où était l'action ? Évidemment, dans la transformation accomplie par l'insecte au centre de cette loge, chaude, obscure, où il avait vécu contraint au repos. La nature avait tout préparé et elle avait accompli le travail bien en dehors de notre action. L'analyse chimique, qui a permis de constater la présence de la graisse dans Tinsecte et son absence dans l'aliment, est tout à fait l'analogue dans ce cas do l'ouverture de l'abdomen, permettant de constater l'injection des vaisseaux blancs. Sans Tintervention du raisonnement, le but n'eût pas été atteint, dans l'un comme dans l'autre cas.

On voit ici une preuve nouvelle de cette activité qui s'exerce eu dehors de l'influence de Thomme et produit des phénomènes nombreux chez les animaux. Car ici l'action, en tant qu'expérience chimique, eût dû porter sur la matière carbonée, sur sa transformation en matière grasse. Or, c'est l'animal qui a tout fait, qui a agi seul. Nous n'avons eu qu'à constater des résultats qui sont rentrés néanmoins dans la voie expérimentale, comme cela arrive pour la plupart des cas.

En comprenant ainsi le procédé expérimental, j'en étends beaucoup les limites, et c'est tout mon but.

Sans illusion aucune ^ je m'attends à des critiques qui seront peut-être fort sévères, chacun jugeant un peu l'expérience à son point de vue propre et d'après ses études particulières. Mais, je Tavoue, mon souci n'est point dans cette perspective, qui me préoccupe peUy rendant dédain pour dédain à ceux qui attaquent la Zoologie parce qu'ils ne la cultivent pas ou la connaissent peu : que l'on concède une part dans le domaine de l'expérimentation et mes désirs seront satisfaits. Je n'ai pas d'autre préoccupation.

Du reste, un retour, sinon avoué, du moins que tout conduit à faire pressentir, se fait évidemment dans l'école physiologique fran* çaise, vers des idées moins exclusives.

On ne peut lire sans le plus vif intérêt, et j'ajoute le plus grand plai* sir au point de vue qui nous occupe ici, la première leçon du cours de M. Œ Bernard au Collège de France, pour Tannée 1870. Elle renferme des idées qu'il importe beaucoup de mettre en lumière.

Naturellement, au début d'un cours de médecine expérimentale, la distinction c entre Tobservatiqu qui nous apprend la forme des « phénomènes et l'expérimentation qui nous fait reconnaître leur « cause, » est rappelée. Mais, dans le sentiment sans doute d'être allé trop loin, M. Cl. Bernard se hâte d'ajouter : « Une distinction absolue a entre ces deux procédés de recherche n'est jamais vraie, parce que « dans la nature, il y a toujours des transitions, même entre les « choses les plus opposées. »

On ne peut manquer de voir certainement, dans ces paroles, une atténuation à la séparation si tranchée, si absolue, si radicale, établie entre les sciences expérimentales et les sciences d'observation ; séparation qui a soulevé, on l'a vu , de si vives réclamations et qu'on doit r^retter.

Mais les zoologistes partageant les opinions défendues ici, seront certainement heureux de suivre la pensée du savant physiologiste, lorsque, après avoir fait l'histoire de la gale, il conclut ainsi : a Nous pouvons donc dire que la gale est une maladie expérimen- « talement connue, » et surtout lorsqu'il ajoute : a Toutefois on est a arrivé à la connaissance expérimentale de la gale sans avoir besoin c de vivisections ni d'expériences physiologiques proprement dites. » Ainsi, de l'aveu même de celui qui s'est le plus formellement opposé à rentrée de la Zoologie dans la voie de Texpérimentation et qui, un moment, a assigné des limites si précises à l'expérience, il peut y avoir des résultats appartenant à l'expérimentation et qui ce-

pendant ne sont dus qu'à Tobservation seule^ et non à des expériences.

Je ne m'attendais pas, je l'avoue, à trouver dans les écrits mêmes du savant qui nous avait voués à l'impuissance de la contemplation pure, des preuves plus éclatantes à l'appui des idées développées ici.

Le passage de cette leçon est trop important à notre point de vue pour ne pas le citer tout au long :

Ainsi Ton arrive à la connaissance expérimentale de la gale sans vivisection et sans expérience, mais pour cela « il a fallu seulement a recourir à des procédés d'observation plus délicats, et se servir du a microscope, de sorte qu'on pourrait se fonder sur ce cas particua lier choisi à dessein, pour soutenir que l'observation peut résoudre a les problèmes de la médecine sans le secours de l'expérimentation.

a Sans doute si toutes les maladies avaient des causes parasitaires a extérieures faciles à découvrir, comme cela s'est fait pour la gale, « l'observation suffirait. Mais la plupart des causes morbides rési- « dent, au contraire, à l'intérieur du corps, dans nos éléments ana- « tomiques, qui sont eux-mêmes des espèces d'animalcules placés en « dehors de nos moyens d'observation simple ; — par conséquent, il a faut employer, pour arriver jusqu'à eux, des moyens .expérimena taux. (Ici encore ne faudrait-il pas préciser la nature de ces moyens, c car on serait tenté de penser, d'après ce passage, qu'ils se réduisent a à l'emploi du microscope.) C'est pourquoi, bien que je vienne de « démontrer, par l'exemple que j'ai cité, qu'il n'y a pas de dé&nition « exclusive à donner de l'observation et de l'expérimentation, je conu tinuerai néanmoins à soutenir la proposition générale que j'avais c émise, à savoir : que l'observation est insuffisante en médecine et a qu'il faut généralement recourir à l'expérimentation pour arriver (( à découvrir la cause vraie des maladies (1). »

Mais si les éléments histiques sont des animalcules (2) que l'on observe, comme un Sarcopte; si la cause de la gale a été trouvée par l'observation seule, et si néanmoins elle est connue expérimentalement; si l'observation et l'expérimentation ne peuvent se limiter et se définir précisément, comment est-il possible d'affirmer cependant,

(1) Ces passages sont extraits de la première leçon d'ouverture du cours de médecine expérimentale au Collège de France, 1870 ; elle est publiée et signée par M. Cl. Bernard. (Revue des cours scientifiques, p. 246, 39 mars 1870.)

(2) Il est probable que M. Cl. Bernard parle au figuré et fait une simple comparaison. Je le suppose du moins.

comme on le voit à la fin du passage précédent, que Texpérience seule peut conduire à la connaissance de la cause vraie des maladies. Tout cela paraît quelque peu difficile à concilier, et la pensée précise échappe au milieu des doutes et des indécisions mêlés cependant, comme on le voit , aux affirmations les plus catégoriques.

Dans l'ordre des idées développées dans cette introduction , il ne peut y avoir d'embarras, et l'exemple de la gale est le plus heureusement choisi pour la démonstration.

On le voit donc, nous pouvons l'affirmer de nouveau et cette fois en nous appuyant sur l'autorité du maître lui-même , l'observation seule sans expérience aucune ou sans action directe de l'homme sur l'être mis à l'étude, conduit sûrement à l'expérimentation.

En choisissant l'histoire de la gale, M. CL Bernard avait surtout en vue de prouver l'avantage de l'expérience sur l'empirisme, dans la connaissance des maladies. Mais il n'a pas distingué la part de la Zoologie et celle de la Médecine. Celle-ci ne commence que là où le Sarcopte a produit des désordres, et les conditions biologiques, le développement, les mœurs, la reproduction, les migrations du parasite appartiennent à la Zoologie, à cette Zoologie que /appelle expéri^ menialey et cela d'après les termes mêmes de M. Cl. Bernard, qui admet qu'un résultat peut être expérimental sans avoir eu pour origine une expérience.

Si Ton ne réduisait pas la science des animaux à la description, à la classification et à la détermination des espèces, on ne serait pas conduit à limiter ainsi à tort le cadre des études du zoologiste. Mais c'est la seule idée que nos physiologistes se font de la Zoologie.

Je le répéterai encore une fois, M. Cl. Bernard ne peut et ne doit voir, dans tout ce qui précède, une critique de ses méthodes, de ses travaux^ de ses enseignements.

J'admire trop les grands résultats qu'il a acquis, ses belles études, ses magnifiques recherches pour qu'il puisse venir dans son esprit la pensée que je veuille me livrer à leur critique. La valeur du procédé expérimental est telle à ses yeux, qu'il comprendra que je désire montrer quelle importance il y apour le zoologiste à laisser de côté l'empirisme et ce prétendu instinct de l'espèce ou de la connaissance des animaux, et à employer un procédé de contrôle destiné à lui faire éviter l'erreur. Il attache trop de prix à l'étude expérimentale des phénomènes de la vie, pour qu'il puisse me blâmer de vouloir que la connaissance des animaux soit, elle aussi, basée sur l'expérience

LES FAITS MONTRENT QUE DANS BEAUCOUP DE CAS LA CONNAISSANCE DES ANIMAUX N'EST ACQUISE QUE PAR L^EMPLOI DE LA MÉTHODE lOPÉRIMBNTALE.

La question des générations spontanées, on le sait, a, dans les dernières années, préoccupé vivement le monde savant ; désireux luimême de la résoudre, M. Ci. Bernard chercha si des matières placées dans des ballons de verre et privées de la vie par l'ébullition, pourraient donner naissance de nouveau et seules à des êtres vivants.

Nousn'avons pas ici à analyser les observations en elles-mêmes, nous n^avons qu*à rechercher si M. Cl. Bernard faisait des expériences ou s'il se livrait simplement à la contemplation.

A ne s*en tenir qu'à la première définition, il n'y a point eu ici recherche des propriétés d'un élément histologique : l'action, l'opération ont porté sur l'ensemble de matières vivantes, sur des animaux, des germes tout entiers; cependant M. Cl. Bernard appelle cela luimême ses expériences. Or, si ce n'est plus sur un seul élément qu'il a voulu faire du déterminisme, il a agrandi le cercle de l'expérimentatioD, et c'est tout ce qui lui est demandé*

Au point de vue de la méthode a posteriori expérimeniale^ il a fait une expérience; car, en s'assurant du développement ou du nondéveloppement des infusoires, dans certaines circonstances, il a contrôlé une induction née à priori pour les uns d'un raisonnement, pour les autres d'une observation première qui avait besoin d'être vérifiée avant d'être admise définitivement.

Ainsi, dans ce que M. CI. Bernard appelle ses expériences smt les générations spontanées, nous trouvons une étude faite sur des organismes entiers et simplement la constatation des conditions propres ou impropres au développement des infusoires*

Au même titre, j'ai donc fait une expérience lorsque, passant plusieurs mois au bord de la mer, j'ai suivi les transformations des

larves d'une Éponge ou d'un Polype à Polypier. Mes vases ouverts représentaient les ballons d'abord fermés, puis ouverts, de M . Cl. Bernard, et à rébullition près destinée à tuer les germes dans laquelle seule, je pense, on ne fait pas résider les conditions d'expérience, Tun comme l'autre, nous avons contemplé le développement des animaux dont l'existence nous intéressait à des points de vue divers. Au premier abord, cet exemple peut paraître de peu de valeur dans l'argumentation, mais qu'on suive les développements qui l'accompagnent, et l'on verra combien il est difficile de dire où commence, où finit une expérience, et par conséquent de distinguer les sciences d'expérience de celles qui ne le sont pas, si Ton ne veut rester dans les limites exclusives du, déterminisme et entendre ce procédé comme il a été dit plus haut.

M. Pasteur courbe un grand nombre de fois, et d'une certaine façon, les très-longs cols des ballons de verre, où il fait bouillir des liquides putrescibles, afin de se débarrasser de toute trace de corps vivants ; puis il laisse lentement rentrer Tair, qui dépode les germes dont il est chaîné dans les fonds des courbures, il ferme ses tubes et les infusoires où les végétaux ne se développent pas.

Où sont là les conditions d'expérience? Est-ce l'ébullition? est-ce la courbure des tubes? est-ce la rentrée de l'air? Personne ne songe sans doute à limiter une expérience à l'une de ces conditions; ou bien, si on le fait, à chaque instant la Zoologie sera expérimentale.

On le voit donc, il était absolument nécessaire de définir non-seulement le mot expérience, qui rappelle trop souvent et presque toujours à l'esprit une action directe de l'homme^ mais la méthode expérimentale, avant de porter un jugement aussi catégorique que celui qui veut priver le zoologiste du droit de faire lui aussi des expériences. M. Pasteur s'est plac^ dans certaines conditions, et puis il a eoniempUj rien de plus : et tout le monde appelle cela cependant, et avec juste raison, des expériences.

Lorsque ce savant chimiste, après avoir longtemps attendu en vain le développement des animalcules, fait ensuite arriver le liquide de ses ballons dans le fond des courbures multiples de leurs longs cols fermés , il ensemence ainsi les germes qui s'y étaient déposés, et voit apparaître alors des êtres vivants.

Cette dernière opération peut-elle conduire à dire qu'il a fait une expérience dans le sens que tout semble donner i ce mot dans les

écrits de Técole? Évidemment non. Et cependant, on peut Taffirmer, M. Pasteur a fait là des expériences, et dans une foule de cas, le zoologiste n'ayant pas agi autrement que lui, a fait des opérations méritant de même le nom d'expériences.

Tous les naturalistes connaissent les calices dont les polypiers de la plupart des Madrépores sont couverts. L'observation la plus superficielle apprend qu*à l'intérieur' sont des lames radiées de grandeur alternativement et régulièrement variable; et Ton conclut logiquement que les plus grandes senties plus anciennement, les plus petites les plus nouvellement développées.

Je suppose qu'on observe la Pierre éîMée de la Méditerranée (Astro%des ealycularis). On voit six grandes cloisons, six plus petites et enfin douze plus petites encore. N'est-on pas autorisé à admettre là trois formations successives? Et si, variant les exemples, on reconnaît que des espèces ont deux, quatre, cinq, six ordres de cloisons, n'estil pas tout naturel d'employer Tâge représenté par la grandeur relative de ces parties pour s'aider dans les distinctions génériques ou spécifiques?

D'après les principes de la méthode expérimentale, il fallait contrôler, en suivant le développement des cloisons, cette induction née d'une observation et que rien ne proavait absolument.

Doux étés de suite à la Galle, au Fort-Génois, près de Bône en Afrique, j'ai étudié les conditions qui permettaient aux œufs de l'Âstroïdes de se développer, et j'ai été assez heureux pour voir se former dans mes aquariums de petits bancs de Madrépores où chaque être d'abord simple donnait naissance à la fois et en même temps aux douze premières cloisons, produites elles-mêmes par deux très-petites lames qui s'accolaient bientôt deux à deux.

Que M. Cl. Bernard me le pardonne, mais jecrois avoir fait là autre chose que de la pure contemplation passive, et être arrivé à quelque chose de plus que de la prévision; en ensemençant des Astroîdes, je crois avoir fait de la Zoologie expérimentale comme lui, lorsqu'il regardait ses ballons après les avoir fait bouillir. Je crois avoir expérimenté tout comme M. Pasteur : ces savants désiraient constater si les

DIRËGTION DBS ÉTUDES ZOOLOGIQUES 3D

microzooiresou microphytes se développaient ou ne se développaient pas, moi je cherchais à voir comment se formaient les parties des êtres dont j'avais appris d'abord à conduire l'évolution, à continuer l'existence; et si Ton refuse le droit de domicile dans le champ de l'expérience à ces recherches, il est permis du moins d'exiger une définition telle, qu'elle puisse légitimer les prétentions exclusives et excessives de l'école.

On sait que la nature présente quelquefois des animaux mal conformés, des monstres qui ne sont pas semblables dans toute leur organisation à ceux de l'espèce qui leur a donné naissance. On en rencontre qui paraissent être le résultat de la soudure de deux individus et on les nomme monstres doubles. Gomment se forment-ils?

Les avis sont partagés : suivant les uns, deux germes primitifs Isolés se soudent et se développent parallèlement; suivant les autres, un seul germe, par une sorte d'évolution double, produit deux êtres qui restent accolés.

Une discussion avait lieu à l'Académie lorsque j'étais sur les bords de la mer, où j'étudiais l'embryogénie des mollusques. L'un d'eux, la Bullœa aperta (1), me présenta par hasard un monstre double; je recherchai son origine, — car je voulais, moi aussi, éclairer mon opinion, — et j'arrivai bientôt à faire à volonté des monstres doubles.

Voici comment : La Bullée dépose ses œufs sur le sable en les enfermant chacun isolément dans les coques d'une masse glaireuse qu'elle fixe à un gravier un peu gros.

Si elle a commencé à pondre au moment où la marée descend, si elle se trouve à sec, elle se hâte de finir sa ponte et elle renferme, en allant trop vite, plus d'un œuf dans chaque coque. — Les œufs ainsi réunis anormalement se fractionnent, puis se rapprochent, se soudent, continuent leur évolution et produisent des monstres doubles.

La condition ici pour une espèce déterminée, et j'insiste sur ce point, une espèce déterminée, étant trouvée, il fallait simplement tracasser la Bullée pendant qu'elle pondait, pour hâter sa poule et la

(1) Oo la nomme aujourd'hui PhylUne aperta.

forcer à enfermer plus d'un œuf dans chaque coque« C'est ce que je fis» et j^eus des monstres doubles, ayant les formes les plus variées et les plus étranges résultant de la soudure des embryons par des points trës^divers de leurs corps.

Était-ce de l'expérience ou de la contemplation? C'était bien là une observation provoquée, c^était bien aussi un résultat obtenu d'une manière constante, certaine. Sauf donc l'action directe sur l'élément d'un tissu, tout se trouve réuni pour caractériser une expérience, en un mot, pour employer les expressions mêmes de M. Bernard, n'ai-je pas été « l'expérimentateur faisant apparaître les phénomènes dans a des conditions dont j'étais le maître (1)? »

Mais battu en ce point, l'un des brillants exagérateurs de l'école expérimentale me disait : « Vous avez fait là de la Physiologie, ce n'est pas de la Zoologie, b

Poursuivons. Voici un autre exemple.

Un très-petit ver s'introduit quelquefoisdansles muscles de l'homme, en détruit la substance et peut se multiplier assez pour causer la mort. Il est bien connu sous le nom de Trichine et son histoire nous fournit un fait important dans l'argumentation.

Chose curieuse I arrivée dans les muscles, la Trichine s'y développe, mais seulement jusqu'à une certaine limite; elle ne peut heureusement s'y reproduire.

Voilà un fait positif. Le zoologiste se demande naturellement d'où vient ce ver? comment il arrive dans le muscle? et pour répondre, il donne de la chair trichinée à des animaux propres à héberger Thôte dangereux, et suivant pas à pas, par des autopsies nombreuses, ce qui se passe dans le tube digestif où il l'a introduit, il voit la Trichine, débarrassée par l'acte de la digestion de son enveloppe ou kyste, acquérir des organes de la reproduction , s'accoupler et produire d'innombrables petits, qui, perforant les parois del'intestin, traversent tous les tissus, attaquent et prennent d'assaut les muscles, où ils se développent jusqu'à un certain degré, puis attendent qu'un animal se nourrissant de l'être qui les a hébergés détruise la demeure deve-

(1) Voir Cl. Bernard, Rapp., ioc. cit., p. 132.

DIRECTION DES ÉTUDES ZOOLOGIQUES il

nue leur prison, c'est le mot, et leur permette de domier naissance à une nouvelle génération.

Toute cette série d^observations ne serait, suivant Pécole^ que de la contemplation! Il n^y aurait pas expérimentation, parce qu*on n'aurait pas agi directement sur l'animal, et qu'on n'aurait fait qu'assister à son évolution. Cependant M. Cl. Bernard, en plus d'un endroit de ses écrits, appelle les études sur les migrations des Helminthes des expériences.

Or, qu'on veuille bien comparer ce qui vient d'être rapporté aux observations précédentes. Ne voit-on pas que le zoologiste n'agit pas du tout sur l'élément d'un tissu, ou même sur l'animal, et qu'il faut mettre par conséquent ici le déterminisme proprement dit de côté; qu'il contemple, qu'il observe purement et simplement en plaçant l'animal dans un milieu propre à son développement, tout comme on l'a fait pour les Infusoires, les œufs d'Epongé, l'ÂstroIdes; qu'il substitue tout simplement l'estomac et l'intestin aux vases de verre.

Encore une fois, les esprits les plus prévenus en faveur desidées de M. Cl. Bernard seront bien obligés d'en convenir: dans Tobservatlon de la Trichine, on n*a fait que de la contemplation au moyen de l'anatomie, non-seulement de la Trichine, mais encore des animaux qui l'hébergeaient, et cependant on appelle cela des expériences.

Expériences! Mais où est donc la condition qui les caractérise. Est<ce l'ouverture du corps de l'animal que l'on veut trichiner? est<-ce l'administration de la chair trichinée? est-ce enfin le passage des petits de l'intestin dans le muscle? Véritablement chacune de ces conditions, et il n'y en a pas d'autre, ne répond nullement à l'idée qu'on se fait en lisant les livres de M. Cl. Bernard de l'expérimentation.

L'école doit donc l'avouer, l'expérience n'est pas bornée aux limites qu'elle lui assigne quand elle veut préciser et définir, et, cet aveu fait, la Zoologie peut devenir expérimentale.

Oui, l'étude des migrations de la Trichine est une expérience zoologique et une très-belle expérience, comme* toutes celles qui se rapportent à la recherche et à l'origine des Helminthes parasites de l'homme et des animaux; et, de plus, elle a, tout comme celles de la Physiologie, son côté vraiment utilitaire, et ses applications médicales destinées i soulager l'homme, en montrant comment il lui est possible d'éviter ou de se débarrasser de parasites dangereux.

La Physiologie, en voulant confiner les zoologistes dans les limites étroites où les retiennent la classification et la détenninationy montre qu'elle s'illusionne étrangement sur les bornes de la vraie expérience destinée à asservir la nature vivante. Gomment esi»il possible, en effet, de ne point reconnaître dans les remarquables études des Helminthes que la Zoologie devient explicative et maîtresse des secrets de révolution?

Rejetons enfin cette insinuation des adeptes de Técole qui, serrés de près par la demande d'une définition précise et ne sachant que répondre, s'en tirent dédaigneusement, en disant que ce sont là des discussions de mots.

L'exemple qui précède montre bien clairement que, sans agir sur une partie d'un être ou même sur son organisme entier, on fait autre chose que de la contempla'tion, mais qu*en rapprochant le raisonnement des faits contemplés, et arrivant à des vérités nouvelles supérieures aux faits eux-mêmes, on est bien dans la voie de Texpérimentation.

Il est d'autres cas où la chose n'est pas moins évidente.

Ainsi la création des races est certainement la preuve la plus éclatante de la puissance que l'homme exerce sur les animaux.

Lorsque les frères Ck)llings, Backwell, Grau, recherchant des qualités dans le Bœuf ou le Mouton, soit au point de vue de la production de la viande, soit au point de vue de la valeur de la toison, ont fait couvrir les 'femelles par les mâles qui présentaient au plus haut degré les qualités désirées, pour les fixer et les accroître, ils ont dû faire de très-nombreuses, très-coûteuses, très-difficiles et trèslongues expériences.

En prolongeant ainsi l'action des m&les reproducteurs les mieux choisis sur les femelles les plus propices, ils modifiaient les produits et créakfU les races célèbres de Durham, de Dischley, de Mauchamp.

Ils créaient 1 tout le monde le dit, ils avaient donc dominé la matière organisée. Ils avaient fait plus que la contempler, et cependant

on ne voit pas dans leurs innombrables et persistants efforts les caractères de Texpérience telle que nous la montre l'école de physiologie expérimentale» qui semble s'en tenir, jusqu'ici du moins, à la vivisection et à l'application directe d'un agent physique ou chimique sur un tissu. Â-t-on coupé un nerf et appliqué à ses extrémités un courant électrique ; a-t-on ouvert le conduit d*une glande, et analysé chimiquement les produits obtenus ; a-t-on dirigé Tun des rayons du spectre solaire sur des animaux qui n'ont plus qu'à montrer par leurs mouvements qu'ils Font vu, si toutefois les conditions physiques de leurs yeux le leur permettent, ce dont il serait bon de s'assurer d'abord, que l'on dit avoir fait des expériences. L'école s'attribue tout le rôle intéressant, elle se présente comme seule dominatrice de la matière organisée, cela se comprend, mais elle s'illusionne étrangement en se croyant seule dans la voie expérimentale.

Le pécheur Remy avait passé les nuits froides de décembre à observer, ou à contempler si l'on veut, la reproduction des truites. Plus tard, tenant en captivité les animaux et reproduisant artificiellement ce qu'il avait vu s'accomplir dans la nature, il arrivait à rendre la Mosselotte plus poissonneuse qu'elle ne le fut jamais. On ne peut nier qu'il eût fait en cela des expériences, et des expériences utiles : qu'il eût contrôlé a posteriori expérimentalement une induction née d'un observation directe.

Or, tous les résultats précieux et certains obtenus par la pisciculture ont eu pour origine des observations directes semblables sur l'action réciproque du sperme et de l'œuf^ sur la vitalité des embryons, etc., c'est-à-dire des expériences autrement entendues que ne le veut l'école.

De même les croisements d'espèces faits jadis par MM. F. Guvier, Flourens et Isidore Geoffroy Saint-Hilaire dans la ménagerie ou la cbaire de Physiologie du Muséum, en vue de connaître la fixité ou la durée des caractères des métis et de l'espèce, appartiennent à la Zoologie expérimentale.

L'avenir de l'économie rurale est en grande partie dans la création des races. Or, on n'obtiendra des données positives pour agir avec sûreté dans ces recherches difficiles que par des études persistantes et longues sur la transmissibilitédes caractères parles reproducteurs, et tout cela ne sera possible qu'en soumettant la reproduction au

contrôle expérimental, sans s'occuper probablement jamais des pro* priétéB des tissus en eux-mêmes.

Les faits qui précèdent prouvent que le cadre de Texpérimentation ne peut être circonscrit comme on avait voulu le Caire ; ils montrent de plus que la Physiologie n'est pas seule à avoir des applications matériellement utiles, et qu'enfin la Zoologie, en devenant expérimentale, acquiert un degré de précision et d'utilité qui lui manquent.

À ce dernier point de vue, la méthode expérimentale a une utilité incontestable sur laquelle il est nécessaire d'insister.

De nos jours^ surtout eu France, on ne voit guère que l'utilité prochaine, immédiate et matérielle des études. Il est cependant un autre ordre d'utilité qu'on ne doit point négliger; il se rapporte à la science pure, théorique, indépendante de toute application matérielle : c'est celui que nous allons envisager maintenant.

Laclassification des animaux est basée sur l'étude des rapports appréciés eux-mêmes à l'aide de la connaissance des caractères. Or, il arrive bien souvent que des animaux appartenant manifestement à une même division générale sont considérés, par une induction très-légitime, comme ayant des caractères semblables, mais dont on n'a cependant pas vérifié l'existence.

Il est en Zoologie beaucoup d'inductions générales que l'on admet comme certaines, et que Ton est fort étonné de trouver fausses lorsqu'on les soumet au contrôle expérimental.

En voici un exemple curieux. Tous les zoologistes savent, aujourd'hui, que les Ascidies simples ou composées, après leur édosion, sont libres et ont une forme larvée qui a fait comparer leurs embryons aux têtards des grenouilles, pour la forme extérieure seulement, bien entendu.

Savigny avait déjà vu ces embryons sans en connaître bien la signification, mais M. Milne-Edwards, en faisant ses belles recherches sur les Ascidies composées, mit le fait hors de doute en suivant le développement de ces animaux.

Tous les observateurs venus après M. Milne-Bdwards n'ont fait que

Il est imponble de ne pas voir, dans Tun et Tautre cas, une expérimentation, quelque prévenu que Ton puisse être contre la Zoologie esgférimentale.

Car l'évolution, conséquence d'une expérience indéniable dans l'action du spermatoxoide sur Tœuf, sert à mieux connaître les animaux.

Une fois de plus, on peut ici s'en assurer; si l'on ne veut étendre l'expérience à un plus grand nombre de cas que ne le fait la Physio* logie française, rien n'est difficile comme de reconnaître où commence et où finit l'expérience, et l'embarras est extrême.

Il serait superflu aujourd'hui de rappeler toutes les réformes dues en Zoologie, depuis quelques années, à Tétude de l'évolution. Que d'espèces, de genres, d'ordres même ont disparu depuis que, mettant en expérience les embryons ou les animaux, on les a suivis jusqu'à leur entier développement. Aussi ne citerai-je que peu d'exemples, car il parait inutile de chercher à convaincre les zoologistes sur l'utilité d'une telle marche; elle est reconnue par tous ceux qui prennent la peine de la mettre en pratique, surtout à l'étranger.

L'occasion s'est offerte à moi, l'été dernier, de répéter les belles observations de MM. W. Thompson et Garpenter sur les relations des Ck)matules et des Encrinee. On sait qu'elles ont prouvé ce fait curieux, que du Pentacrinus europaus se détache VArUedon rosaceus I Qui aurait pu reconnaître dans laComatule mobile, étendant et enroulant ses bras autour des objets qui l'environnent, cette gracieuse et délicate Encrine, fixée et se balançant à l'extrémité de sou long pédoncule.

Gomment, eu s'en tenant au précepte que Guvier s'imposait à luimême et qu'il suivait si rigoureusement, ne pas placer dans deux classes distinctes le Pentacrine et l'Antédon, si chaque être doit porteries caractères qui permettent de le classer dans les catalogues. Sans doute Guvier avait raison en posant cela en principe, mais cependant il ne faut pas aussi oublier que beaucoup d'animaux n'ont pas, à tous les moments de leur vie, le même caractère, et que ce n'est que d'après l'ensemble des faits observés à toutes les époques de leur existence qu'on peut arriver à se représenter par ab- .

straction Fensemble des attributs permettant de reconnaître leur

Depuis les recherches modernes, qui datent à peine d'une trentaine d'années, des faits semblables se multiplient et jettent un jour tout nouveau sur l'histoire d'un grand nombre d'animaux.

Les vertébrés eux-mêmes nous offrent des exemples de métamorphose absolument inattendus. Ainsi, M. Muller a montré que les Ammocètes n'étaient que de jeunes Lamproies, « des mineurs^ pour a employer son expression originale, ayant usurpé un nom qui ne a leur appartenait pas. »

En mettant ces animaux en observation, pour suivre leur développement, il les a vus se métamorphoser et a pu les rendre à leurs parents légitimes.

M. Dumeril, en suivant le développement des Axolotls dans ses aquariums du Muséum, a-t-il agi autrement que M. Muller? — Peuton voir rien de plus intéressant et de plus curieux, dans un ordre relativement plus élevé, que les Poissons, que ces animaux porteurs de branchies se reproduisant à l'état embryonnaire ou, pour s'exprimer plus justement, avec la livrée embryonnaire, puis tout à coup perdant leurs panaches branchiaux, leur robe, et surtout leurs dents, prendre une livrée nouvelle et, par-dessus tout, une armature dentaire différente.

Dans les animaux inférieurs, les métamorphoses unies aux migrations sont si nombreuses et si variées, qu'on peut i'af&rmer sans crainte d'être démenti : leurs rapports zoologiques ont besoin , pour être bien connusetdéânitivement admis, d'avoir toujours été contrôlés par des expériences préparant ou facilitant Tétude de leur évolution.

L'histoire des Helminthes, des Ëchinodermes, des Acalèphes Hydraires, des Inf usoires, en un mot des animaux inférieurs , c'est à peine, aujourd'hui, s'il est besoin de le dire, ne peut faire an pas dans la voie du progrès sans être entièrement soumise au contrôle de l'évolution préparée et sagement conduite par l'expérience. Depuis quelques années, cette partie de l'histoire naturelle a complètement changé de face, grâce aux découvertes modernes trop connues de tous les zoologistes pour qu'il soit besoin de les rappeler ici.

On le voit donc : que la Zoologie ait pour but les applications -utiles»

AS

pratiques, matérielles, ou qu'elle ait en vue les déductions de pure théorie, la connaissance des rapports des animaux, et même leur histoire naturelle et leur détermination précise par la connaissance exacte de leurs vrais caractères, la méthode expérimentale nous apparaît toujours comme devant jouer un rôle considérable dans la recherche des principes et de la vérité, dès lors il nous est permis de dire que la Zoologie est expérimentale toutes les fois qu^elle soumet les résultats qu'elle enregistre au procédé que nous avons analysé et indiqué plus haut comme étant caractéristique de la méthode expérimentale*

LA MORPHOLOGIB ET L'HISTOLOÔIB AIDBNT PUISSAMMENT LE ZOOLOGISTE.

Pour ne pas encourir le reproche d'être trop exclusif (car, d'après ce qui précède, on pourrait croire que , dans ma pensée , de l'étude l'évolution doit être la seule préoccupation du zoologiste), il est nécessaire d'ajouter que la morphologie comparée conduit aussi avec non moins de certitude à des résultats importants et très-précieux dans l'histoire des animaux, toutes les fois que certaines lois , sur lesquelles elle peut s'appuyer, sont employées avec discernement.

Les rapports que nous saisissons entre les êtres sont toujours le fruit de comparaisons établies volontairement ou i notre insu; et ils ne sont sérieux, valables et scientifiques qu'à la condition expresse de découler de détails minutieux et d'un examen approfondi des

moindres parties de Torganisme, des moindres particularités de révolution. En un mot, ce n'est que par les études morphologiques poussées fort loin parallèlement à celles du développement, qu'on peut espérer de voir le zoologiste arriver aux classifications représentant les rapports réels des êtres.

Il n'est pas nécessaire de grands eCForts d'observation pour s'assurer que les naturalistes n'ont pas toujours agi comme il vient d'être dit. Il suffit de jeter les yeux sur la plupart des histoires classiques des animaux pour reconnaître que, le plus souvent, l'extérieur a servi seul dans la recherche des rapports; or comme l'extérieur est essentiellement variable et que sa variabilité tient surtout aux conditions biologiques qui peuvent, pour les besoins de l'existence, conduire peu à peu des organes très-différents i une apparente, mais non réelle identité, il s'ensuit que, bien souvent aussi, une apparence a été prise pour une réalité et que des comparaisons ont été établies à tort entre des choses non compatibles.

Ainsi en n'envisageant que Textérieur, sans pénétrer dans les profondeurs de l'organisme, le naturaliste s'expose aux erreurs les plus graves, puisqu'il peut considérer comme semblables des choses absolument différentes.

Un exemple précisera la pensée.

Il est un animal bien connu des malacologistes, rAplysie ou Lièvre de mer, dont la partie inférieure et dorsale du corps est recouverte par deux replis que Ton a depuis longtemps pris pour le manteau.

Ces replis sont en effet minces et leurs bords libres flottants rappellent, par leur forme, Torgane dépendant de l'enveloppe générale nommé manteau par tous les malacologistes et qui, ordinairement, sécrète le test. Ici les voiles mobiles, charnus et délicats de l'Aplysie n'ont aucun rapport avec la coquille, et l'on éprouve quelques difficultés à se faire une idée exacte de leur nature, en ne les étudiant qu'à l'extérieur, tant leur apparence les rend semblables aux replis ordinaires du manteau.

A l'aide de quelques principes de morphologie qui seront déve-

50 LAGâflB D0THIEB8

loppés plus loin, en comparant non plus superficiellement, mais profondément les choses , il est aisé de prouver que ce prétendu manteau de TAplysie n'est autre que son pied, c'est-à-dire son principal organe de la locomotion (1), très-développé et remontant sur son dos.

Aussi, trompés par la forme extérieure, les malacologistes descripteurs ont confondu deux choses distinctes y que les morphologistes distinguent avec la plus parfaite certitude.

Voyons donc comment et à quelles conditions la morphologie peut servir le zoologiste.

Pour faire sûrement éviter Terreur, elle doit être basée sur la distinction des homologies et des analogies^ et pour aider à distinguer ces deux choses importantes, il faut qu'elle 8*appuie sur la loi des connexions.

Voilà le double critérium qui permettra dans l'étude des animaux de reconnaître les parties de même nature, sous quelques formes qu'elles puissent se présenter.

Les analogies répondent aux modifications apportées à la forme extérieure des organes ou des parties des organes par l'accomplissement d'une fonction. Ainsi', le parachute du Polatouche, du Galéopithèque, du Dragon, le membre antérieur de la Chauve-souris, de la Frégate, du Trigle ou poisson volant, sont analogues, bien qu'ils ne soient pas absolument des parties identiques; ce sont des organes différents qui se modifient pour concourir à une seule fonction, le vol.

Les membres antérieurs du Manchot, de la Tortue marine, du Marsouin, sont les analogues des nageoires des poissons, et non du membre antérieur des autres Mammifères, Oiseaux ou Reptiles , puisqu'ils servent à la natation, et que chez ceux-ci ils sont employés à la marche ou au vol.

Les côtes de la Tortue qui forment sa carapace, celles du Dragon qui soutiennent son parachute, sont morphologiquement une seule et même chose. Elles ne sont pas analogues, elles sont homologues ; leur

(i) Voyez Lac. Duth., Coinpt.-Tenda8 de l'Académie des sciences, 1870, I*' vol.

DIRECTION OHii. ÉTUDES ZOOLOGIQUES 51

origine est la même, leur nature anatomique est semblable, et ce<^ pendant leurs fonctions sont absolument différentes.

L'aile du Manchot est Thomologue de celle de TÂigle, et cependant il n'y a aucune analogie entre les deux.

Les osselets qui composent le coccix de la queue du chien n'ont aucune analogie avec les parties qui forment son crânei quoique leur nature anatomique soit identique, sauf le développement différent de leurs parties secondaires. Ils sont homologues.

C'est avec beaucoup de raison que l'un des plu3 giands anatomistes anglais de notre époque, Richard Owen, a insisté sur l'utilité de cette distinction. Elle seule peut donner quelque précision au langage zoologique et je l'adopte entièrement.

C'est, a-t-il été dit plus haut, en s'appuyant sur la loi des connexions, que la morphologie deviendra un guide sûr pour le zoologiste.

Ici l'on se trouve en présence de l'une des discussions les plus célèbres de l'histoire de la Zoologie. Mon intention ne peut être de rappeler les opinions opposées et bien connues de l'école des faits et de l'école philosophique du raisonnement. Les incidents de cette discussion grave ont été racontés si souvent et d'une façon si complète, qu'il semble inutile de revenir sur leur compte. Les noms de Cuvier, de Geoffroy-Saint-Hilaire, de Goethe, de Oken suffisent seuls pour montrer quelle fut la grandeur du débat.

Toutefois je veux dire ma pensée à l'égard de Tune des lois qui fut et qui est encore l'objet de tant de critiques sévères.

Le guide le plus sûr doit être, mais dans une certaine mesure, la fixité des connexions.

Ce principe permettant toujours de reconnaître les parties qu'une appropriation pour l'accomplissement de fonctions semblables peut faire changer de forme et rendre méconnaissables, est un critérium dont la valeur me parait incontestable.

Absolument rejeté par les uns ou considéré comme appliquable sans exception par les autres, il mérite d'être plus sagement apprécié, et sans cette exagération qui d'une part prive le naturaliste

d'un puissant levier, qui de Pautre le conduit i des conséquences forcées et nécessairement erronées.

Chose curieuse, la loi des connexions est inapplicable et eu défaut, si l'on veut avec elle démontrer l'unité du plan de composition dans tout le règne animal.

Geoffroy-Saint- Hilaire n^avait point senti cette remarquable opposition des deux principes. Loin de li, il voulait démontrer le second à l'aide du premier; aussi est-il tombé, ainsi que son école, dans les exagérations qui ont soulevé des critiques en apparence injustes, tellement elles sont fortes, et cependant quelquefois vraies.

Pour appliquer la loi des connexions justement, il faut toujours distinguer les connexions appartenant aux parties d'un même organe ou appareil de celles qui se rapportent soit aux organes secondaires concourant à l'accomplissement d'une même fonction, soit aux grands systèmes organiques.

Les premières sont constantes, et lorsqu'on les considère seules par rapport à l'ensemble du règne animal, elles semblent démontrer la loi d'unité.

Mais celles qui se rapportent aux grands systèmes d'appareils organiques varient dans les grandes divisions du règne et paraissent infirmer le principe de l'unité de composition.

Si donc on considère les unes, on admet la loi; si l'on ne tient compte que des autres, on la rejette.

On ne comprend pas par exemple qu'un organe de la digestion puisse exister avec uii renversement de toutes les parties qui doivent le constituer; il peut sans doute se simplifier, ou se compliquer; mais toujours c'est suivant un certain ordre de succession que les organes secondaires qui le forment doivent être placés depuis son commencement jusqu'à sa fin.

Pour le tube digestif, il n'est pas possible de supposer qu'il y ait intervertion dans la position de quelques-unes de ses parties fondamentales. On ne conçoit pas l'estomac avant ToBsophage, l'intestin avant l'estomac, etc. C'est même presque une naïveté de le dire.

Au contraire, rien ne s'oppose à admettre même à priori^ et l'observation vient confirmer la prévision, que les systèmes d'organes puissent varier dans leurs rapports les plus généraux.

L'Annélide, le Mollusque et le Vertébré présentent une difTérence fondamentale bien connue dans les rapports de leur système ner-

DIRECrnON DBS ÉTUDBB ZOOLOGIQUES 53

veux et de leur tube digestif, et Ton ae voit pas de raison qui s'oppose à priori à cette variation»

Rien ne nous dit d'avance pourquoi le système nerveux doit être plutôt du c6té dorsal du tube digestif que du côté ventral ; cela est si vrai que dans les invertébrés la connexion caractérisque du vertébré disparaît, et que le système nerveux est en partie au-dessus, en partie au-dessous du tube digestif.

Ces grands rapports généraux étant établis et devenant caractéristiques» les connexions ne changent plus et la loi reprend toute sa force, toute sa valeur ; de même, dans les groupes secondaires bien définis, les connexions secondaires elles-mêmes s'établisent et puis ne varient pas,

£n se plaçant à ce point de vue, il est possible de le dire, il existe des connexions absolument immuables; ce qui, on le voit, n'est plus dire que les mêmes connexions se retrouvent semblables dans tous les groupes du règne animal.

Si l'on admet les idées précédentes, on est forcé de reconnaître que Tunité de plan de composition n'existe pas ; mais si au contraire on les rejette et si voulant tout ramener à l'unité on employé la loi des connexions comme moyen de démonstration, on arrive aux erreurs les plus graves, et cela le plus logiquement du monde.

Ainsi Geoffroy-Saint-Hrlaire cherchant à tout ramener à un seul plan, s'appuyait sur la fixité des connexions; aussi était-il conduit logiquement, fatalement à regarder les Iqsectes comme des animaux marchant sur le dos, opinion insoutenable et que je n'ose qualifier autrement, que surtout je ne rappelle que parce qu'elle est celle d'un homme de génie dont l'esprit était abusé.

Ces restrictions admises, le principe de la fixité des connexions sera, pour chacun des grands types du règne animal, un critérium sûr, conduisant avec la plus rigoureuse exactitude à la détermination de la nature réelle des parties homologues, quelques modifications extérieures qu'elles puissent éprouver.

Examinons plusieurs faits propres à démontrer et à justifier la confiance que le zoologiste doit accorder à la morphologie.

5& LAGACB DUTHIEBS

La confusion que l'on a vu exister à l'égard du manteau et du pied de rAplysie est maintenant facile à faire disparaître.

Chez les Gastéropodes, c*est un fait constant, le pied reçoit le sang du cœur par des artères nées dans un certain point de l'aorte antérieure. Il est innervé par certains ganglions dont il reçoit des nerfs en nombre variable^ aussi axes dans leur connexion avec lui et le centre nerveux, que les racines motrices par exemple des nerfs du mouvement chez les vertébrés et les cordons antérieurs de la moelle épiniëre. Quant au manteau, il reçoit des artères et des nerfs dont Torigine est tout à fait difTérente.

En présence de ces connexions qui ne se démentent jamais, que fallait-il faire? Évidemment rechercher d'où venaient les nerfs de ces lobes dont la nature douteuse paraissait mal interprétée.

L'anatomie a prouvé que leurs artères et leurs nerfs n'avaient absolument rien de commun avec ceux du manteau, et étaient ceux du pied (1).

Ainsi se trouvait démontrée cette opinion : Les lobes latéraux du pied de i'Aplysie se développent démesurément et prennent la forme du manteau dont ils sont les analogues, mais non les homologues (2).

On sait que l'appareil de l'audition des Mollusques est réduit à une vésicule nerveuse remplie de liquide au milieu duquel flottent et tremblotent des particules calcaires, et que cette vésicule est rhomologue de l'ampoule* du labyrinthe membraneux des animaux vertébrés, partie fondamentale dans laquelle est contenue Totoconie. Les auteurs assignent à cette vésicule des rapports très-variés dans les différents groupes des animaux qui nous occupent ; ce qui conduit à confondre les attributions physiologiques des divers ganglions du centre nerveux. A priori^ la chose est difficile à admettre, et cependant les travaux des anatomistes les plus éminents, tels que MM. Glaparède, Leydig, Huxley, ne laissent point de doute (3) ; moi-même, dans plus d*une publication, j'ai confirmé l'erreur commune.

Dans une partie des Gastéropodes, chez les Ëolidiens et dans les

(1) Voir. Lac. Duth., Comptes-rendus, 1870, l*»" vol.

(2) M. Cantraine, dans sa malacologie méditerranéenne, dit que, dans sa manière de voir, les lobes dorsaux sont le pied, mais il n'appuie cette opinion sur aucun fait anstomique et démonstratif.

(8) Voir les Mémoires : de M, Clapar^de, sur Vanatomie des Cyelostomes et de la Néritine {Arch.de Muller), 1857 et 185iJ; de M. Leydig : Zeitschrist fur W. »oolog%e, 1850 ; de M. Huxley : Morphologie des Afoîlusques céphalés, 1852.

DIRECTION DBS ïrTODBS ZîOOLOGIQUES 55

Hétéropodes, les oreilles ou vésicules auditives sont unies aux ganglions dorsaux affectés à la sensibilité.

Chez tous les autres Gastéropodes, les vésicules auditives sont décrites et figurées comme étant unies intimement aux ganglions pédieux ou locomoteurs. A cet égard, tous les auteurs sont catégoriquement af&rmatifs. Seul M. Adolf Sclimidt(l) a décrit un canal faisant communiquer la cavité de Torgane avec l'extérieur du corps.

En étudiant Thistologie du système nerveux central d'un trèspetit Gastéropode; de TAncyle de nos fleuves, j'avais trouvé suspendu au ganglion cérébral ou sus-oesophagien une vésicule qu'il était difficile de bien définir. Je fus conduit par cette observation et la répugnance que j'éprouvais à admettre qu'un organe des sens pût tirer son nerf indifféremment d'un centre moteur ou d'un centre sensible, aux recherches qui m'ont conduit à cette conclusion : Toujours le nerf acoustique prend son origine sur le ganglion sus^œsophagien ou cérébral; la poche auditive peut bien^ il est vrai, reposer sur le ganglion pédieux locomoteur, mais jamais son nerf ne part de ce ganglion.

En admettant que chez les Gastéropodes un organe des sens pût être en rapport taoôt avec un glanglion moteur, tantôt avec un gan-> glion sensibe, on avait dû dire et croire que le principe des connexions était en défaut, que la sensibilité et la motricité étaient confondues, et Ton n'avait pas manqué de donner cet exemple comme une preuve de la non-valeur de la loi; mais aujourd'hui qu'il est difQcile de s'élever contre l'évidence des faits, il faut bien le reconnaître, on trouve ici une preuve éclatante à l'appui du principe.

L'histoire détaillée du nerf acoustique se rendant de Votocyste au cerveau sera donnée plus loin dans ce recueil. On y verra par quels artifices de préparations histologiques, de réactions chimiques constituant de véritables expériences, il a été possible de décider des rapports restés inconnus jusqu'alors ; et l'on ne pourra manquer de remarquer aussi combien, pour aborder les (questions de Zoologie philosophique ou les déductions générales, avant de re-

(1) Voir Ad. Schmidt, Zeischrift fur die gessamtem naturwissenschaften, 1856, pag. 89.

jeter ou d'admettre des lois, il est nécessaire et utile de s'appuyer sur des détails précis, souTent minutieux.

Les deux exemples précédents suffisent pour faire apprécier tout le parti que le zoologiste tirera de remploi dans une certaine mesure du critérium dont on vient de voir des applications. Je n'insisterai donc pas davantage; mais il semble utile de le remarquer , pour désigner par un même nom un organe identique chez des animaux difTérents, pour le comparer à d'autres organes et lui assigner des caractères, il est de premièrenécessitéd'en connaître d'abord la nature.

Entendue comme il vient d'être dit, la morphologie peut seule répondre à cette nécessité, en faisant distinguer et reconnaître les parties homologues des parties analogues. Or, il faut bien Tavouer, trop souvent les zoologistes, ne s'en tenant qu'à l'examen et à l'apparence de l'extérieur des parties, ont entaché d'erreur en un grand nombre de points leurs descriptions.

Que d'exemples il serait facile de donner, non-seulement de rapports mal interprétés par suite d'une confusion, conséquence ellemême d'une observation insuffisante, mais encore de théories générales basées sur des erreurs, dues à l'oubli des principes les plus élémentaires de la morphologie ; et cela par les naturalistes qui, tout en conseillant les recherches anatomiques et même physiologiques, s'en rapportent trop aux observations superficielles des autres, et se livrent à des interprétations, à des commentaires qui sont d'un autre temps.

Il est bien évident que les descriptions ne peuvent avoir de précision qu'à la condition de ne renfermer que des expressions ayant un sens précis se rapportant toujours à la même chose.

Bien souvent j'ai cherché la définition du manteau des Mollusques dans les ouvrages où à chaque instant sont indiqués pour différencier les espèces les caractères de cette partie de l'organisme ; mais je ne la vois nulle part précise, claire, indiscutable. A quelle confusion ne s'expose pas en effet le malacologiste qui, ainsi qu'on vient de le voir pour TÂplysie, indique un caractère en parlant du manteau alors qu'il désigne le pied. Comment peut-il faire connaître les deux organes s'il les confond l'un avec l'autre?

La conséquence immédiate de semblables erreurs morphologiques

est la plus grande, la pins funeste imperfection possible du langage zoologique qui prête à une foule d'équivoques. — C'est là une des causes de la grande difficulté que présentent les études comparées, et qui souvent rebute et décourage le commençant.

En Botanique, il n'en est pas de même. Les expressions ont une valeur précise, et les descriptions gagnent beaucoup en clarté et en concision. Il serait bien à désirer que la Zoologie, prenant exemple sur cette science, travaillât à simplifier, i modifier et à préciser son langage.

Or, ce n'est qu'à la morphologie guidée par la fixité des connexions dans une mesure convenable, qu'elle doit demander les bases de la nomenclature et non à ces vaines et trompeuses apparences des analogies de la forme et de l'extérieur. Alors disparaîtront et les incertitudes et la confusion semblables à celles qui viennent d'être signalées.

Mais on est obligé d'en convenir, pour la plupart des groupes inférieurs du règne animal, on est loin d'être encore avancé, caria distinction des homologies et des analogies faite avec tous les détails et toute la rigueur nécessaires n'est pas suffisamment établie. Aussi la détermination des invertébrés et la connaissance de leurs rapports laissent-elles beaucoup à désirer pour quelques grandes divisions, et présentent-elles encore de nombreuses et sérieuses difficultés.

En choisissant les exemples qui précèdent, mon intention a été surtout de montrer que les observations qui paraissent purement de détail, acquièrent cependant une valeur plus considérable qu'on ne pourrait le supposer au premier abord, car elles aident à remonter d'un analyse minutieuse à des considérations et à des généralités d'une grande importance pour la synthèse.

En elle-même, la découverte d'un nerf acoustique connu déjà chez plusieurs types n'avait rien que de très-naturel et de facile à prévoir, mais ses conséquences générales ont une portée considérable.

La loi des coimexlons, battue en brèche par cet exemple mal étudié, se trouve au contraire confirmée par lui quand des observations microscopiques et toutes de détail font reconnaître pour des choses

5S LACAXB D1ITBIBR8

qui occupent yéritablement une place si modeste dans l'économie de rétre, des rapports aussi remarquablement fixes.

De plus, le zoologiste est conduit à accorder une confiance sans bornes dans la valeur des résultats fournis par Tobservation des éléments infiniment petits, et dans l'ordre immuable apporté suivant certaines lois par la nature au groupement des organes, comme enfin dans les déductions tirées des faits révélés par une morphologie sage* ment conduite.

Concluons donc de quelques-uns des faits qui précèdent quel' histologie, qui n'est à vrai dire qu'une anatomie fine poussée jusqu'aux dernières limites, est aujourd'hui aussi indispensable au zoologiste que l'observation directe des êtres , dans les conditions biologiques qui leur sont propres; que la connaissance de l'évolution, que l'étude enfin des transformations morphologiques des organes.

L'espace manquerait ici pour citer tous les exemples qui prouvent quel parti il est possible de tirer en Zoologie de la connaissance des tissus, même pour les déterminations spécifiques ; aussi n'en citerai-je qu'un ;

La couleur des Gorgones est souvent pendant la vie de ces animaux des plus brillantes. Après la mort, ou bien elle disparaît, ou bien elle se modifie, ou bien enfin elle se conserve. Les descriptions faites dans les musées sur les échantillons desséchés ne peuvent donner que le caractère après la mort. A ce moment les Gorgones sont devenues souvent méconnaissables ; de là des difficultés de détermination qui ne manquent pas d'embarrasser beaucoup, quand on est au milieu de la nature vivante et que l'on veut se guider avec les ouvrages faits sur la nature morte.

En recherchant quelle est la cause de la coloration, on voit qu'elle réside soit dans les spicules calcaires, soit dans les cellules épithéliales, soit dans les tissus profonds; que dans le premier cas la couleur, après la mort, se conserve, quoiqu'un peu voilée par l'altération des tissus mous. Tel est le Corail.

Dans les autres cas, c'est-à-dire quand les spicules sont incolores, la couleur des tissus disparaissant, le caractère change complètement ; ainsi une petite Gorgone (G. subtilis) de la Méditerranée est d'un joli rouge orangé pâle quand elle est vivante, et on l'a décrite comme étant blanche. Son tissu blanchit, en effet, après sa mort. Mais quel

n'est pas rembarras du zoologiste qui observe sur les lieux mêmes pour recoQuaitre une espèce d'une belle couleur quand les ouvrages les plus accrédités la caractérisent par sa blancheur, et ainsi pour beaucoup d'autres.

L'histologie donne donc des renseignements précieux sur la nature, la persistance et la valeur des caractères.

Il paraîtra presque étonnant à quelques zoologistes, surtout de l'étranger, qu'il soit besoin d'appuyer par des faits positifs l'opinion que je soutiens ici. Mais il faut bien le reconnaître, les zoologistes qui en France demandent des lumières à l'histologie se comptent et le nombre n'en est pas grand.

Cependant le doute n'est plus possible, et le zoologiste qui néglige les renseignements que lui fournit une branche de la science qui fouille et descend dans le moindre repli de l'économie se prive d'un secours réel et de renseignements propres à lui faire éviter bien des erreurs.

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