II. — Expériences faites dans an milieu de conlenr variable
A,) Le costume suivant le milieu.
Le meilleur dispositif des expériences en question — j'en ai fait des centaines — est le suivant :
Dans un aquarium tout en verre on couvre le fond et les parois (jusqu'à une certaine hauteur) avec du papier de couleur, collé sur du carton ', afin qu'il ne laisse pas passer trop de lumière, les crabes ayant un phototropisme négatif font marqué, comme on le sait très bien. On y met ensuite quelques crabes nettoyés à fond, â-3, pas plus, et quelques morceaux de papier de soie de deux sortes, les uns présentant la couleur du milieu, les autres de n'importe quelle autre couleur. La forme, la taille des morceaux de papier, leur quantité doivent être absolument identiques pour les deux couleurs, afin que toutes les conditions soient exactement les mêmes, et qu'aucun facteur secondaire ne puisse influencer le résultat.
Pour la même raison, les morceaux ne doivent être ni trop grands ni trop nombreux, pour ne pas masquer complètement le fond de l'aquarium.
Celte installation terminée, on laisse les crabes dans une tranquillité complète, — condition indispensable !
Au bout de quelque temps, temps fort variable d'ailleurs, parfois au bout d'un quart d'heure, on trouvera les crabes couverts de petits bouts de papier et si tout était normal, l'état physiologique des crabes, la température de l'eau, ils n'aurontchoisiqueles morceaux présentant la même couleur que le milieu. Si le milieu était blanc ils seront couverts de blanc seul, il ne prendront ni du vert, ni du jaune ni du noir... si le milieu était vert, ils n'auront revêtu que du vert.
Pour le contrôle on met des crabes dans deux aquariums diversement colorés, l'un à côté de l'autre, ou bien on change la couleur
* Pour les détails et les préparatifs spéciaux en vue de faciliter le changement du milieu, je dois renvoyer à mon prochain travail en polonais.
NOTES ET REVUE xli
de Taquârium en laissant les mêmes crabes et on y plonge les mêmes papiers. Les résultats sont alors vraiment frappants, la couleur du costume correspondant toujours précisément à celle du milieu.
Voilà rinstinct parfait dans toute sa téléogie ravissante I
Voilà des Arthropodes qui « distinguent » les couleurs, et, ce qui est plus important encore, c'est qu'ils « distinguent » ainsi toutes les couleurs *.
Personne ne le saurait contester depuis que je viens d'en établir la preuve objective, fournie par le costume, ce corpus delicti^ qu'on trouve chaque fois sur leur dos.
Et pourtant, Tafifaire n'est pas si simple, qu'on aurait pu le croire de prime abord. Les résultats positifs ne sont point faciles à obtenir. Mais ce que j'ose affirmer après tout ce que j'ai vu au cours de deux ans de recherches, c'est que si les résultats sont négatifs ou indécis, c'est qu'ils sont troublés par des causes secondaires qu'il faudrait trouver et éliminer, si c'est possible.
Toutefois il y a un inconvénient dans le matériel employé, certains papiers, comme le rouge et le bleu, se décolorant vite et presque complètement dans l'eau de mer. Dans ces cas, j'ai employé avec succès du papier grossier, que je mettais dans l'eau quelques jours à l'avance pour le rendre mou et le faire plonger.
B,) L'Habitat selon le costume.
On met les crabes dans les aquariums préparatoires, chacun d'une couleur différente et ne contenant que du matériel de déguisement de la même couleur. On divise un autre aquarium en deux moitiés diversement colorées et on y transporte les crabes une fois revêtus dans les aquariums préparatoires.
On voit alors les crabes se diriger constamment vers la moitié de l'aquarium dont la couleur correspond à celle du papier de leur revêtement et y rester pendant longtemps. Ainsi par exemple, dans l'aquarium rouge-vert les crabes rouges se dirigent vers le milieu rouge, les crabes verts vers le milieu vert.
L'expérience la plus frappante était celle faite dans un aquarium divisé en trois parties égales, dont la médiane était colorée en blanc, les deux autres en noir. Les crabes blancs gagnèrent la partie
* Il m'a été impossible Jusqu'ici d'établir d'une manière précise, s'ils distinguent le jaune du vert, malgré les expériences très souvent répétées.
xLii NOTES ET REVUE
médiane (bl«nnche) et restèrent là pend«int toute la durée de Texpérience (quelques heures). I/expérience de contrôle dans Taquarium blanc-noir-blanc me donna le même résultat pour les crabes noirs.
Ces derniers résultats sont d'autant plus frappants, que les crabes, comme on le sait très bien, restent normalement dans les coins, ayant un Ihigmotropisme (^Etim^GS = stéréotropisvie de Loeb) fort marqué qu'on pourrait appeler aussi goniolropisme^ si on voulait suivre Albrecht Bethe (1897, p. 500), qui d'ailleurs, a eu tort d'établir un tropisme tout spécial des crabes, le calyptrotropisme; les deux mots sont également superflus.
Les expériences que je viens de décrire dans le paragraphe II) sont peut-être plus difficiles à exécuter que celles du paragraphe précédent; c'est parce que les crabes transportés d'un aquarium dans l'autre sont ordinairement fort excités et par conséquent dans un état physiologique anormal, ce dont il faut bien tenir compte, si on n'a pas les résultats nets.
Quel instincl merveilleux, n'est-ce pas, de mimétisme actif i^ariable, si nous voulions employer les expressions darwinistes en usage et à mon avis trop anthropomorphistes. Ou bien, si nous allions un peu plus loin dans la voie psychologante et finaliste, ce serait plutôt le choix consciencieux peut-être même réfléchi, exécuté avec préméditation, etc.
• Quant à moi, de toutes les définitions données jusqu'ici j'aimerais mieux la définition à la manière de Poulton (1890): ressemblance allocryptique, quoique un peu trop gén«'Taliste, mais ne contenant rien que la constatation des faits sans aucune explication ni mécaniste, ni sélectionniste, ni psychologante.
Je préfère cette définition parce que toute la finalité frappante de l'instinct en question n'est qu'apparente, comme nous allons voir tout de suite.