‹ Archives de zoologie expérimentale et générale (volume 4)Chapitre 78 sur 115 · I. — ORIGINE · texte numérisé non relu

I. — ORIGINE

La dent, ou, pour préciser, la défense^ dont nous présentons ici l'étude, a été rapportée en 1904 d'Addis-Abeba, où elle se trouvait en la possession de marchands indiens établis dans cette région depuis longtemps et dont les relations commerciales se ramifient sur une assez grande partie de l'Afrique Orientale. Nous tenons, dès le début de ce travail, à éclaircir, dans la mesure oîi nous pouvons le faire sans tomber dans de téméraires hypothèses, la question de l'origine de ce curieux échantillon, qui nous semble de plus en plus, d'après les recherches auxquelles nous nous livrons depuis deux ans et demi à son sujet, provenir d'un grand Mammifère tout à fait énigmatique.

Nous avons interrogé en vain sur son origine les marchands qui détenaient cette défense ; ils tendaient à la considérer non comme une dent, mais comme une corne, rééditant inconsciemment, par cette confusion, la vieille erreur de Pausanias, réfutée par Philostrate et re^irise plus récemment par Ludolph et Claude Perrault (1). Une autre tendance, plus voisine de la vérité, consistait à la considérer comme une dent d'Hippopotame. Aucune sorte de renseignement, authentique ou supposé, verbal ou autre, n'accompagnait en tout cas cet objet, auquel ses détenteurs n'accordaient qu'une imi)ortance secondaire. Nous devons rappeler à ce sujet qu'Addis-Abeba peut être considérée comme un imjjortant entrepôt d'ivoire. Les nombreuses défenses d'Éléphant, souvent gigantesques, qui y affluent des régions voisines, principalement du Sud et de rOuest, y sont l'objet d'un commerce très actif ; au milieu des

(1) LuDOLPHUS. Hittoria /Btkiopica Hoe deicriptio regni Habêêtinorum, Francfort, 1681. PUBATTIT. Desoription anatomlque d'un Bléphant. Mémoires de VAeadimU royale des Seteneeê, 1M6-Id0«. Paris, 1734. T. m, 8* part., p. 112. Cf. CinnsR. Reehirehti twr Ut OumenU foêtilêi, Nomr. édit, Paris. 1821, T. I, p 46.

transactions constantes auxquelles donne cours Tivoire abyssin, très estimé, la dent dont nous parlons devait fatalement passer inaperçue, en raison de son faible volume et des détails mêmes de sa structure, détails qui lui donnent, aux yeux du naturaliste averti, une valeur véritablement exceptionnelle, mais qui devaient suflftre à la déprécier totalement au point de vue commercial.

Cette dent était donc conservée, nous ne savons depuis quand, et sans qu'aucune tradition se soit transmise à son sujet, au milieu d'objets hétéroclites : peaux brutes ou tannées, cornes, etc. Seul, le flair des trafiquants indiens aux mains desquels le hasard l'avait fait tomber, semble avoir causé sa conservation ; dans l'impossibilité presque absolue où ils eussent été de la vendre comme ivoire, des indigènes abyssins ne l'auraient très probablement pas conservée et s'en seraient tout au plus servis pour la fabrication de menus ustensiles.

Quoi qu'il en soit, et malgré la nationalité indienne de ses derniers détenteurs, l'origine africaine de cette dent nous semble certaine pour plusieurs motifs, dont le principal est l'invraisemblance de son transport, même progressif, depuis les Indes jusqu'à Addis-Abeba. Les moyens de communication entre cette ville et la côte sont assez précaires, et surtout assez onéreux, pour que des négociants aussi avisés que le sont les Indiens n'aient pris la peine de faire accomplir ce voyage à un objet dépourvu de valeur commerciale usuelle. Autant il leur aurait été facile de le placer, à titre de curiosité, dans l'un des ports asiatiques ou africains, oti ces sortes d'objets sont toujours assez recherchés, autant il est inadmissible qu'ils l'aient amené au cœur même de l'Abyssinie, oti l'ivoire abonde et a moins de valeur qu'à la côte. Enfin, certaines traditions indigènes semblent permettre de faire un rapprochement entre cette Dent et un animal fort singulier, à mœurs très probablement aquatiques, qui existerait, dit-on, dans la région des lacs et serait porteur de défenses incurvées à pointes peut-être dirigées vers le sol.

n existe, en effet, dans toute TÂfrique Orientale, une tradition générale d'après laquelle il se trouverait, dans les lacs, un animal de grande taille plus ou moins comparable à un Hippopotame ; elle nous fut spécialement corroborée par des chasseurs Somalis très au courant de la faune de ces contrées. Des chasseurs et des chameliers Somalis de la caravane ont prétendu en particulier avoir vu un de ces animaux dans le lac Marguerite.

D'autre part, THon. Walter de Rothschild, à qui notre Dent fut communiquée et qui en apprécia tout l'intérêt, a également eu connaissance de ces traditions, l'animal étant signalé cette fois dans une région plus méridionale.

Voici, en substance, les renseignements parvenus sur ce sujet à M. W. DE Rothschild : un officier de l'Etat du Congo aurait vu tuer et manger, par des indigènes, une jeune femelle de cet animal ; un agent de police du Sud-Africain anglais en aurait paiement vu un dans le voisinage de la xH>inte Sud du Tanganyika ; on aurait trouvé, enfin, près de ce dernier lac, des gravures sur roc, faites par des indigènes, et représentant ce même animal, sur lequel des traditions orales ont été recueillies du Sud de l'Abyssinie au Nord de l'Angola et dans le Congo.

Toute assimilation avec ce mystérieux animal serait d'ailleurs singulièrement hasardeuse, aussi nous bornons-nous à envisager l'hypothèse d'un tel rapprochement, et, plutôt que des snppositions séduisantes et plus ou moins ingénieuses, mais extra-scientifiques, nous préférons n'apporter ici que des documents rigoureux dont nous nous efforcerons seulement de tirer les conclusions que suggèrent et un examen approfondi et l'étude comparative des formes dentaires, normales ou tératologiques, avec lesquelles la comparaison est la plus naturelle. Les comparaisons que nous établissons ainsi ont été faites à l'aide de matériaux le plus souvent inédits et que nous avons trouvés dans diverses collections publiques ou privées.

Ajoutons, pour en finir avec l'historique très succinct de cette Dent, qu'elle fut présentée, le 14 janvier 1905, à la Société

Philomathique de Paris (1), puis le 14 novembre de la même année à la Société Zoologique de Londres par THon. Walter de Rothschild, et, le 11 décembre 1906, à l'Académie des Sciences, par M. A. Gaudry (2) ; l'ensemble des opinions recueillies tend, comme nos recherches, à établir le bien fondé des conclusions dont nous faisons suivre ce travail.

Page 1