‹ Archives de zoologie expérimentale et générale (volume 4)Chapitre 79 sur 115 · IL — CARACTÈRES EXTÉRIEURS · texte numérisé non relu

IL — CARACTÈRES EXTÉRIEURS

Pour décrire ces caractères, que les figures ci-jointes rendront plus compréhensibles (pi. XXII et XXIII, fig. 1-7 du texte), il est nécessaire de choisir un terme de comparaison. Nous nous servirons, dans ce but, de la défense des Proboscidiens, avec laquelle notre Dent présente une certaine ressemblance, corrigée d'ailleurs par d'importantes différences que nous nous proposons de rendre évidentes et qui empêchent d'aller au delà d'une simple comparaison destinée seulement à faciliter la description.

Que l'on suppose donc une défense rapi)elant celle d'un Proboscidien, dépourvue d'émail et recourbée de manière à décrire un demi-cercle à peu près complet (pi. XXII, fig. 2). Le demi-cercle n'existe pas en réalité, car la dent a été sectionnée entre son collet (3) et sa base, à une certaine distance de celle-ci, mais on se rend facilement compte, d'après la partie restante, du rayon de sa courbure et même de sa longueur totale approximative.

Cette défense, si elle appartenait à un Proboscidien, serait probablement celle de droite, ainsi qu'on peut s'en rendre compte en l'orientant comme une défense d'Eléphant. En la supposant orientée de cette manière, on constate que son axe est légèrement dévié vers la droite, ainsi que cela peut se passer du reste chez les Proboscidiens.

(1) Bulleiin de la Société PhUomatigue de Paru (9* série, T. VII. n» 1. 1905. Extrait dei comptes rendus des séances, p. 3).

(2) Comptes rendue de l'Académie dee Seiencee, Paris. 11 déc 1905.

(3) Nous n'empolyons cette expression que par analogie. Comme on le verra par la suite il n'existe pas ici de véritable eollet.

A rinvepse de ce qui a lieu chez ceux-ci, cette défense est aplatie de haut en bas (1) ; à Tendroit où elle a été brisée, sa section, si elle était régulière, se présenterait sous forme d'une ellix>8e ondulée dont les axes auraient respectivement 5 centimètres et 8 centimètres, en chiffres ronds et dont la longueur développée, en continuant à la supposer régulière, non ondulée, serait de 0 m. 20 environ.

Nous reproduisons ci-dessous (fig. 1 à 7) la section de cette

Fio. 1. -7* — Sections de la Dent àMifférents niveaux. La première a été faite à 0 m. 05 de la pointe, la seconde à 0 m. 05 de la précédente, et les autres de 0 m. 10 en 0 m. 10 (distances mesurées du cAté concave de la Dent) ; la dernière de ces coupes est k 0 m. 068 du point le plus saillant de la base (2/5 gr. nat.).

Dent à divers niveaux. La première (fig. 1) a été faite à 0 m. 05 de la pointe ; la seconde à 0 m. 05 de la précédente, et les autres se succèdent de 10 en 10 centimètres. La dernière (fig. 7), très voisine de la base, donne exactement la coupe de celle-ci. Ces

(1) Nous reviendrons plus loin, avec détails, sur cet aplatissement. L'expression < de haut en baa > a surtout ici une valeur comparative par rapport aux défenses d'Eléphant.

sections ont été pratiquées effectivement sur un moulage, et les figures ci-jointes ont été tracées directement en suivant leurs contours : elles sont donc d'une exactitude absolue.

Telle qu'elle est, cette Dent a une longueur dévelopi)ée de 0 m. 74 et décrit un arc sous-tendu par une corde de 0 m. 56. Elle se termine en pointe mousse ; son extrémité terminale ne présente aucune trace d'usure par frottement contre une Dent opposée ; elle ne porte non plus aucune trace de cet aiguisement spécial que les Eléphants font parfois subir à leurs défenses en les usant contre les corps durs qu'ils rencontrent (ainsi que les félins le pratiquent pour faire leurs griffes), aiguisement susceptible d'aboutir, par abrasion latérale continuelle de l'extrémité, à la formation d'un biseau très net. Sur aucune partie de sa longueur nous n'observons de traces d'usure par une autre dent, ainsi que cela s'observe sur la partie latérale ou antérieure des boutoirs de Suidés, et ainsi qu'on peut en voir sur les canines anormales d'Hippopotames dont nous donnons plus loin la représentation (flg. 27 et 28). Tous ces caractères font bien de cîette Dent une véritable défense, comme il en existe chez les Eléphants et les Morses parmi les animaux actuels, et chez le Dinotherium par exemple parmi les êtres fossiles. Ajoutons encore qu'elle ne porte aucune de ces exostoses ou hypercementoses si fréquentes sur les défenses anormales des Proboscidiens.

La grosseur de cette Dent décroît régulièrement de la base à la pointe, comme cela a lieu chez les Proboscidiens et les Morses, et ainsi qu'on pourra le suivre sur les figures 1-7. H n'en est pas de même dans les canines d'Hippopotames, même dans celles dont la croissance s'effectue librement par suite de la disparition de la dent opposée. Ajoutons enfin, et nous abordons ainsi l'examen de sa particularité principale, qu'elle porte des sillons très nets, très réguliers et assez profonds.

En continuant à orienter cette Dent, à simple titre de comparaison provisoire, comme une défense d'Eléphant, on voit que sa face concave, c'est-à-dire celle qui serait la face supérieure, porte cinq cannelures ou sillons, parfaitement nets, régu-

tiers et très accentués, assez étroits, dont riin, médian, détermine superficiellement l'axe de la Dent et dont les quatre autres sont sensiblement symétriques, par rapport au premier, à la fois comme position et comme forme. Ces cannelures vont en décroissant très régulièrement de la base vers la pointe : la médiane est celle qui se poursuit le plus loin, mais elle n'atteint pas cependant l'extrémité terminale. Les figures 1 à 7 permettront de se rendre un compte exact de la position et de la forme des cannelures, ainsi que de leur décroissance progressive ; nous insistons tout particulièrement sur ce caractère de régularité dans la décroissance des sillons. Le sillon médian se poursuit de la figure 2, c'est-à-dire du voisinage de l'extrémité, jusqu'à la base (fig. 7), en s'atténuant régulièrement de celle-ci jusqu'à la x>ointe ; il en est de même pour les autres, sensibles seulement à partir de la figure 3. Il ne s'agit pas, dans cette atténuation progressive, d'un simple fait mécanique d'usure, mais d'une remarquable régularité de croissance, ainsi que le prouve la pr^ence du cément au delà de la terminaison de ces sillons. L'usure ne s'est produite qu'au delà de ceux-ci, dont le dévelopx>emcnt s'accentuait avec celui de la Dent.

L'autre face, convexe, qui, si nous maintenons la même orientation comparative et provisoire, serait la face inférieure, ne porte qu'un seul sillon, très net et très large, différent par conséquent des sillons assez étroits de l'autre face ; il rappelle celui qui existe, plus ou moins développé, sur les canines inférieures d'Hippopotames, mais sa position est différente ainsi qu'il est facile de s'en rendre compte en comparant les figures de la planche XXII à la figure 10 du texte. Ce sillon occupe la partie droite ou externe, si l'on suppose toujours cette Dent orientée comme une défense d'Eléphant ; de même que pour les précédents, il est facile de se rendre compte de sa forme et de sa longueur en considérant les figures 1 à 7.

Un reste de la cavité pulpaire est visible à la base. Elle atteint une profondeur de 16 centim. environ, mesurée à partir du point le plus saillant de la section irrégulière formant, dans l'état

actuel, la base de la dent. Cette cavité est analogue à celle qui existe dans la racine de toutes les dents simples, tant chez les Mammifères terrestres que chez les Thalassothériens. H n'existe pas trace, ici, du comblement progressif de cette cavité qui se produit lorsque la croissance d'une dent à racine unique, est arrivée à son terme ; la croissance de cette dent devait donc être continue, comme celle d'une défense de Proboscidien, et non pas limitée comme celle d'une dent ordinaire à racine simple. Nous n'y trouvons pas non plus de ces formations d'ostéo-dentine, ou de matières plus ou moins analogues, qui font si fréquemment saillie, en pareil cas, dans la cavité pulpaire et semblent consécutives à une inflammation de la pulpe vasculaire.

Par contre, nous constatons ici, c'est-à-dire dans ce qui reste de la racine, tout autour de la cavité pxdpaire, un commencement de décomposition en cônes emboîtés, comme cela se passe parfois dans les défenses fossiles de Proboscidiens (1). Cette altération spéciale, très accentuée, aboutissant même à la formation de larges écailles du côté interne de la cavité pulpaire, suffirait déjà à nous éclairer sur une particularité de la structure de cette dent ; elle est due en effet à la délamination de la dentine d'après des strates opaques dont nous reparlerons plus loin, délamination se produisant par le travers des canalicules, suivant des couches concentriques, et interrompant la course de ceux-ci de manière à donner à la dentine une apparence de formation stratifiée. Un phénomène semblable peut se produire dans d'autres dents simples, mais avec beaucoup moins de faci-

(1) Cf. OWEN. Comparative Anatomy and Physiology (Vol. III. London, 1868, p. 3M), et CUTIER, Reeherefuê sur les O-emenU lotriles (Nouv. éd., T. I, Paris 1821, pp. 47-48). Owu parle de défeoBes fossiles ; d'après Cuvier aussi, ce caractère est Intimement lié h la fossilation, an moins chez les Eléphants, ainsi qu'en témoigne le passage suivant {loc. cU., p. 47)

< Les couches successives dont l'ivoire se compose ne laissent que peu de traces sur la coupe d'une défense fraîche, mais ici les fossiles nous aident à mieux connaître la structure des parties. Les défenses décomposées et altérées par leur séjour dans la terre se délitent en lames coniques et minces, toutes enveloppées les unes dans les autres, et montrent par là quelle a été leur origine ».

On remarque que le même phénomène se produit ici, mais, bien que présentant cette délamination caractéristique, notre spécimen n'est pas fossile. Nous développerons plus lois tonte l'importance de ce fait au point de vue comparatif.

lité et de netteté. Nous Tavons observé notamment sur une coupe longitudinale assez mince, et par conséquent fragile, d'une dent de Cachalot dont la cavité pulpaire était complètement oblitérée, mais dans laquelle se produisait cependant une délamination parallèle à cette cavité. Le comblement de celle-ci, et aussi la minceur des strates opaques, rendait seulement cette délamination moins facile. Quoi qu'il en soit, ce caractère de délamination, particulièrement précoce puisque la dent n'est pas fossile, nous semble, dans le cas actuel, devoir être plus particulièrement interprété dans le sens d'un rapprochement avec les Proboscidiens. Nous y reviendrons plus loin (1).

Aucune trace d'émail ne s'observe ici. Par contre, il existe un revêtement de cément, important quant à son étendue, et qui peut, une fois sa nature reconnue au microscope (v. cidessous), être facilement délimité à l'œil nu. Ce revêtement, tout en rappelant celui de la défense des Proboscidiens, où il est d'ailleurs quelque peu variable, présente certaines particularités.

Sur notre Dent, la couche de cément ne semble pas très épaisse, mais elle est fort étendue. A la base, dans la cavité du sillon médian (fig. 8), son épaisseur maximum est de 0 m. 0025 ; dans les autres régions de cette même base, elle ne dépasse pas 0 m. 0015. Elle s'étend jusqu'au voisinage de la pointe, oii elle disparaît entièrement. Cette usure du cément, à l'extrémité apicale, est plus étendue à la face convexe qu'à la face concave ; sans pouvoir lui assigner de limite précise, en raison des différences de niveau de l'usure sur une même face, différences principalement dues à la présence des sillons dans lesquels le cément, relativement abrité, s'est moins usé, nous pouvons admettre que l'usure s'étend sur 0 m. 13 centimètres environ, à la face convexe, et sur 0 m. 06 environ sur l'autre face. Latéralement, l'usure s'étend beaucoup plus loin, jusqu'à plus de

(1) On obeerve parfois, sur les défenses d'Eléphants actuels, tout à la base, un commencement de cette délamination; mais elle reste toujours extrêmement faible, à peine soisible, très éloignée par conséquent de ce qui se passe sur cette Dent. Un tel exemple peut se voir sur une igganteaque défense d'Eléphant d'Afrique possédée par le Briii$h Mvimm.

0 m. 30 de la pointe, laissant ainsi, à droite et à gauche de la défense, des bandes d'ivoire dénudées, étroites, suivant lesquelles l'usure s'est faite avec le plus d'intensité. Les lignes en zig-zag qui, sur la planche XXIII, précèdent l'extrémité apicale de la défense, délimitent cette usure du cément. Tels sont les principaux caractères extérieurs de notre Dent.

Fia. 8. — Coupe microsoopiquo de U Dent, à la base, au niveau du siUon prindpal^médian (growissement = 15 diam.)

Ajoutons encore que cet objet, sans être fossile, est cependant fort ancien. Peut-être n'a-t-il jamais été enfoui, bien que son commencement de décomposition en cônes emboités le laisse à supposer; il ne l'a certainement pas été longtemps en tout cas, sans quoi il eût été irrémédiablement perdu, mais, patiné par les ans et très probablement nréme par les siècles, il semble

avoir été conservé et passé de mains en mains à travers bien des générations.

Sa patine est fort belle. Très foncée d'une manière générale, elle présente par place une teinte plus claire qui coïncide avec les zones suivant lesquelles s'usait le cément; celui-ci est d'une belle couleur brune très chaude, et les régions où l'ivoire s'est plus rapidement dénudé de la mince couche de cément qui le recouvrait se sont revêtues d'une patine spéciale, plus foncée, d'une couleur grisâtre que l'on retrouve rarement sur les vieux ivoires et indique peut-être que la pièce a été momentanément enfouie. Les reproductions ne peuvent malheureusement rendre cette patine avec ses différentes valeurs ; elle est assez semblable à celle de plusieurs des pièces comparatives dont nous parlons au cours de ce travail. Sur les dents anormales d'Hippopotames que reproduisent les figures 27 et 28, les parties dans lesquelles l'ivoire a été dépouillé, par frottement, de son revêtement d'émail, sont colorées d'une manière assez analogue à celle de notre Dent ; mais c'est surtout à la pièce représentée par la figure 25 et sur laquelle nous reviendrons ultérieurement, que nous pouvons comparer, comme similitude de patine, celle dont nous parlons. L'ivoire est enfin très altéré dans sa structure, tout au moins à la base, au point même d'avoir quelque peu gêné l'étude histologique1|ue nous en avons faite et dont nous allons maintenant exposer les résultats. • IIL — CARACTÈRES HISTOLOGIQUES

Les détails révélés par l'examen microscopique de cette Dent ne sont pas moins intéressants que ses particularités extérieures. Disons tout d'abord qu'il permet de se rendre compte, indubitablement, que les sillons sont naturels, et qu'aucune intervention artificielle ne les a sensiblement modifiés. Des ondulations correspondant à ces sillons s'observent du reste sur le relief de la cavité pulpaire, mais l'examen de coupes minces i>ermet de reconnaître, sans contestation possible,

l'origine naturelle de ces particularités si intéressantes. La figure 8 rendra ce caractère particulièrement évident pour le sillon médian de la face concave, qui est le plus accusé, en profondeur tout au moins.

En aucun des points de la Dent nous ne reconnaissons la présence d'émail. Nous n'avons, il est vrai, vérifié cette absence au microscope que sur des coupes faites à la base, préférant ne pas endommager cette pièce unique et nous contenter, pour le reste, de l'examen macroscopique. Ce dernier mode d'examen est d'ailleurs, à ce point de vue, parfaitement sufl&sant ; il rend manifeste la présence du revêtement de cément auquel nous avons fait allusion dans le chapitre précédent, revêtement parfois interrompu par suite d'usure et sur la nature exacte duquel les coupes microscopiques de la base suflûraient, s'il en était besoin, à lever tous les doutes. Les figures de la planche XXIV relatives à cette pièce montrent nettement une couche extérieure de cément, reconnaissable à l'analogie bien connue de sa structure avec celle du tissu osseux. Sur la figure S, on remarquera que le sillon médian est dans sa partie profonde, la seule visible, presque entièrement comblé par ce tissu.

La délimitation de ce revêtement est facile ; son étendue semble plus considérable que chez l'Eléphant, sur la défense duquel on observe également un revêtement de cément, disparaissant progressivement avec la croissance et l'usure de la dent. Cette couche se rapproche aussi de celle qui recouvre les dents d'Hippopotame, là oti elles ne portent pas d'émail, mais elle n'atteint pas le développement véritablement énorme réalisé chez certains Thalassothériens (Cachalot par exemple).

Entre la dentine et le cément, on reconnaît ici la présence d'une « couche granuleuse » (granular layer de Tomes) ; elle est analogue à celle qui s'observe dans la défense des Eléphants et ne nous semble en différer que par une délimitation un peu moins nette et une largeur notablement plus considérable (v. pi. XXIV). Dans la région où nous l'observons, c'est-à-dire à la base de la dent, sa largeur est environ de moitié plus

considérable qu'elle ne l'est chez l'Eléphant. Nous relèverons par la suite un caractère du même ordre, c'est-à-dire un développement plus considérable, dans les strates d'OwEN^ parallèles à la couche granuleuse et d'une constitution fondamentalement analogue.

L'examen de l'ivoire met en évidence des caractères particulièrement importants. On reconnaît (v. pi. XXIV) avoir a£faire à de la dentine dure, non vasculaire, c'est-à-dire à ime ortho-dentine (Kûpfeb, Eôse), donc à l'élément essentiel des dents de Mammifères. Nous avons ainsi une première indication qui, si générale qu'elle soit, mérite d'être notée en raison de l'origine totalement énigmatique de cette Dent.

Sur une section transversale perpendiculaire au grand axe et parfaitement polie, ou mieux sur une coupe histologique ^mince ou demi-mince de cette même section, examinée soit BOUS un très faible grossissement (pi. XXIY), soit simplement à l'œil nu, on constate un guiUochage particulier. Ce guillochage rappelle celui que provoquent, sur une section transversale d'ivoire de Proboscidien, les gyrations des canalicules décrites par Ebtzius ; il n'existe pas de différence très sensible entre ce qui s'observe dans notre spécimen et ce qui a lieu chez ces derniers. Chez les Proboscidiens, le dessin observé sur les sections transverses (pi. XXIV, Eléphant) présente une apparence d'espaces losangiques curvilignes dont les contours sont fort nets ; cette apparence se retrouve ici. Bien que l'altération de l'ivoire gêne un peu l'examen, nous y retrouvons les mêmes figures losangiques, assez petites il est vrai, mais nous ne pouvons opposer nettement cette grandeur, peut-être moindre, à celle qui s'observe chez l'Eléphant, car chez celui-ci même la taille de ces figures est susceptible de varier.

Si nous étudions maintenant non plus des coupes transversales, mais des coupes longitudinales, parallèles à l'axe de la Dent, ainsi qu'il en est représenté une sur la planche XXTV, nous observons des détails à i>eu près aussi importants que les précédents au point de vue comparatif.

286 ROTHSCHILD ET NEXJVILLE

Les ondulations des canalicules dentinaires paraissent identiques à ce qu'elles sont chez l'Eléphant ; dans l'un et l'autre cas, de grandes variations peuvent s'observer; fixer, ainsi que nous avons cherché à le faire, des limites numériques à l'amplitude de ces ondulations, nous semblerait peu susceptible de conclusions. Tant pour les incurvations primaires que pour les incurvations secondaires provoquant, sur les coupes transversales, un aspect guilloché, nous ne pouvons séparer ce qui se passe ici de ce qui a lieu chez les Proboscidiens, et les dimensions mêmes des canalicules paraissent semblables dans les deux cas.

Quant aux lignes foncées, sensiblement droites, plus ou moins visibles, qui s'observent sur les sections longitudinales pratiquées suivant l'axe d'une défense d'Eléphant, et courent à peu près parallèlement à la cavité pulpaire, de la base vers l'extrémité * terminale, elle se rencontrent également ici. Ces lignes, particulièrement bien développées, sont même visibles à l'œil nu sur une section assez finement polie ; sur les coupes histologiques (pi. XXIV), on les voit correspondre à des rangées d'espaces opaques (1) qui s'étendent à travers les canalicules et forment des strates cylindriques, ou mieux cylindro -coniques, à i)eu près parallèles à la surface de la cavité pulpaire et suivant lesquelles se délamine l'ivoire pour donner lieu à cette apparence de cônes emboîtés dont nous avons parlé ci-dessus. Sur les coupes transversales, ces mêmes lignes se retrouvent et correspondent alors à des circonférences concentriques.

On leur donne parfois en anatomie dentaire le nom de lignes d'OwEN. C'est OwEN (2), en effet, qui semble en avoir reconnu

(1) Cette opacité ne s'observe que sur les coupes montées h sec ou soamises à des artifices spéciaux de préparation. Les canalicules et les espaces interglobulaires possèdent dans ce mode de préparation, une réfringence différente de celle de la masse et s'en détachent avec

ne apparence optique foncée ou tout h fait opaque.

(2) c The strong contour Unes observed in longitudinal sections of Ivory parallel with the oone of the pulp cavity, and which are circular and ooncentric when viewed in transverse slices of tusk» are commonly oaosed by strata of extremely minute opaque eells, whlcfa are unusually numerous in the interspaces of the tubes throughout the substance of the ivory at the extremity of large tusks, give them the character of cément. The elose-set latéral branches

le premier la nature, mais Ouvibr (1) avait déjà observé le délitement des défenses fossiles suivant des zones limitées par ces cercles et Sloane, avant lui, avait même fait remarquer « qu'aucun os proprement dit ne délite jamais de cette manière» (2). Des lignes plus ou moins semblables à celles-ci s'observent d'ailleurs en dehors des Proboscidiens. Elles sont très visibles chez l'Hippopotame, le Sanglier, etc., et s'aperçoivent facilement sur certaines figures de la planche XXIV (Hippopotame et Sanglier).

Mais les lignes ainsi observées sont loin d'être toujours analogues. Ainsi que Tomes (3) le fait très justement remarquer, deux causes peuvent intervenir pour déterminer cette apparence de strates opaques concentriques autour de la cavité pulpaire : tantôt ce sont de simples incurvations des canalicules dentinaires qui, se produisant à un même niveau, provoquent une modification de l'apparence optique de ces canalicules et les font paraître comme étant interrompus par une ligne opaque dont la nature non -cellulaire se reconnaît au microscoi>e (4) ; tantôt, au contraire, ce sont des rangées concentriques de lacunes (espaces interglobulaires) qui produisent une apparence plus ou moins voisine de la précédente. La première de ces dispositions a été décrite par Sohkbgeb, la seconde par Eetzius; il semble que l'on confonde parfois, sous le nom de lignes de contour d'OwEN, les structures fort différentes réalisées par les strates de Sohbeobb et celles de Betzius.

C'est à ces dernières que nous avons affaire dans notre Dent ; leur système lacunaire est même très développé et leur apparence est très sensiblement différente des « strates of

of the calcigeront tubes unité with the tubuli of thèse minute cells. The décomposition of the foisil taslcs into superimposed conical layen talces place along the strata of the opaque eells, aod direetly across the course of the caldgerous gjrrations tube > iOdotUoçrapkif, p. 641).

(1) CmnBR. loe. cit. p. 48.

(2) Cf. Curm. id,

(8) Cf. 8. TOMBB. Mamtal of dmUal AnaUmy. (Sixth édit. London, 1006, p. 51).

(4) n faut une certaine attention, surtout sur une coupe un tant soit peu épaisse, pour disoenier de ces sortes de lignes celles qui, appartenant au second cas. sont très fines et constituées par de très petits espaces interglobulaires ; on y arrive asses facilement en faisant Tsriar la mise au point.

▲RCR. Dl XOOL. XXP BT OÉM. •— 4* liHlI. — T. Tll. — (VIl). s3

extremely minute opaque cells » de TEléphant (Owen) ; le caraetère lacunaire s'y reconnaît même plus facilement que chez celui-ci. On conçoit donc que cette disposition puisse favoriser une délamination plus précoce de la dentine suivant ces strates, qui réalisent des zones de moindre résistance vraisemblablement plus vulnérables aux causes extérieures de désagrégation que ne le sont celles des Proboscidiens, constituées par des lacunes à la fois beaucoup plus ]>etites et moins nombreuses.

La grande variabilité de ces lignes nous empêche de fixer à leur sujet un rapport numérique, mais ces strates opaques sont beaucoup plus importantes, plus nettes, sur l'ivoire de notre Dent que sur celui de l'Eléphant; il sufi^a de considérer les figures de la planche XXIV pour s'en rendre compte. Sur l'ivoire d'Eléphant, ces stries sont d'ailleurs nombreuses, mais tellement fines qu'il est souvent impossible de les apprécier à l'œil nu ; elles ne sont même pas visibles sur les figures précitées. Ce sont surtout les ivoires ayant plus ou moins subi la délamination dont ont parlé Sloane et Cuvibe, qui les présentent le plus nettement. Nous représentons ci-contre (figure 9) un exemple de cette délamination, emprunté à une pièce des Collections d'Anatomie comparée du Muséum de Paris, sur laquelle nous ne possédons malheureusement pas de renseignements.

Bien que notre échantillon soit, comme nous l'avons dit, assez altéré, nous sommes persuadés que la netteté avec laquelle ces stries sont visibles ne peut être imputée à une altération. Il est facile de voir sur la figure de la planche XXIV qui en représente une section longitudinale, une zone de délamination, parallèle aux autres stries, et se détachant en clair sur le fond de la préparation ; or cette zone ne se continue pas par une strie plus accentuée. En réalité, lorsque cette altération spéciale fait son œuvre, une fente se dessine à la place de la strie, et l'aspect optique d'opacité présenté par les lacunes de celle-ci fait place à un éclaircissement correspondant à la fente et le plus souvent

facile à reconnaître même sans le secours du microscope. Nous rencontrons donc simplement, dans ces stries, un développement plus considérable des espaces interglobaires, rappelant celui que nous avons déjà signalé pour la couche granuleuse qui n'en est d'ailleurs qu'une variante.

En définitive, nous nous trouvons ici en présence d'un véri. table ivoire , c'est-à-dire d'un tissu devant à ime disx>osition toute particulière des canalicules de la dentine une consistance

FiG. 9. — Coupe transveiMle d'aoe défense de ProbOBcldien foosile, montrant le délitement concentrique (OoUections d'Anatomie comparée du Muséum ; diam. max. max. = 25,5).

plus résistante et plus élastique à la fois que la dentine ordinaire. Dans la nature, ce caractère est plus particulièrement en rapport avec les conditions spéciales présentées par la défense des Proboscidiens, laquelle, se prolongeant de beaucoup en dehors de l'alvéole, doit réaliser des conditions de force, de résistance, et d'élasticité relative, qui ne se retrouvent pas chez les autres représentants des faunes actuelles. Ces mêmes caractères ne s'observent pas chez les Suidés, dont les boutoirs présentent une structure toute différente. En effet, sur une section transversale de boutoir de Sanglier, par exemple (v. pi. XXIV), on

observe des strates concentriques rappelant celles dont j'ai parlé ci-dessus, mais on n'y rencontre pas l'aspect guilloché, si caractéristique, causé par la gyration toute particulière des canalicules dans les ivoires vrais, c'est-à-dire dans ceux des Proboscidiens. Ce dernier aspect ne se retrouve pas non plus dans les énormes canines de l'Hippopotame, où les strates concentriques deviennent très fines (v. pi. XXIV) et beaucoup moins apparentes. Il ne se retrouve pas, enfin, dans les défenses du Morse, si hautement différenciées quant à leur structure, ni dans celles du Narval, dont la texture également très spéciale ne saurait prêter à aucune confusion, ni, enfin, dans l'ivoire des Cétodontes autres que le Narval, dont nous n'avons pas hésité à étudier la texture afin de pousser nos comparaisons dans tous les sens et de les rendre ainsi plus concluantes.

Nous avons, d'autre part, examiné à titre comparatif diverses dents de structure jusqu'ici inconnue, comme celles du Pyrotherium et de VAstrapotherium, dont MM. A. Gaudby et Boule ont bien voulu nous confier des fragments. Le résultat de ces recherches, qui sera ultérieurement publié, ne permet aucun rapprochement avec notre animal.

Le Daman, enfin, que des caractères placentaires tendent à faire rapprocher de l'Eléphant, et dont les incisives supérieures à croissance continue comme celles des Rongeurs forment presque de petites défenses, ne présente, au point de vue spécial de l'ivoire, aucune ressemblance avec les Proboscidiens. La présence d'un placenta zonaire rapproche d'ailleurs le Daman tout aussi bien des Carnivores et de l'Oryctérope que de l'Eléphant et, au point de vue qui nous occupe, aucun rapprochement n'est à faire entre les Proboscidiens et les Hyrax, non plus qu'entre ceux-ci et notre animal énigmatique.

Le caractère de gyration des canalicules est lié à une adaptation. L'on ne saurait s'étonner de le retrouver dans notre Dent, dont le rôle a certainement été très voisin de celui d'une défense de Proboscidien ; mais on ne saurait non plus se baser trop rigoureusement sur ce fait, dans la production

duquel une convergence adaptative ou une parenté zoologique ont pu jouer leur rôle, pour identifier avec les Eléphants l'être duquel provient cette Dent. H semble cei^endant que ce soit la parenté zoologique qui doive être plutôt évoquée ici.

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