V. — EXAMEN DE QUELQUES CAS TÉRATOGÉNIQUES
Constatons tout d'abord que l'apparence même plaide déjà contre un tel rapprochement ; bornons-nous pour le moment à étudier ceux-ci : nous reviendrons plus loin sur leur discussion.
Les anomalies dentaires importantes, relativement peu fréquentes, ont généralement un aspect caractéristique et sont assez peu variées ; nous ne parlons pas ici, bien entendu, des hétérotopies, odontomes, etc. Elles portent principalement sur les dents simples à croissance continue (1).
Une dent simple, comme celle d'un Cachalot, par exemple, peut devenir double, c'est-à-dire avoir deux racines ; tel est le cas de la pièce qui figure dans la collection du Collège of Surgeons de Londres sous le vP 2.883 ; le moulage d'un cas analogue, dont l'original se trouve au Musée de Harva/rd Collège^ est déposé dans les Collections d'Anatomie comparée du Muséum de Paris (A. 6718, entrée au Laboratoire en 1892 sous le n^ 62). Encore ne sait-on pas s'il s'agit ici d'une dent anormalement pourvue de deux racines ou de l'accolement précoce de deux dents simples. Ce dernier cas peut d'ailleurs se présenter aussi ; un tel
(1) Noos ne tentons pas de présenter, même succinctement, une histoire des anomalies dentaires de divers animaux. Noos nous bornons à étudier quelques cas tyi»iqaes dans un simple but de comparaison.
ARCH. DB ZOOL. BZP. IT OB2(. ^ 4* I^H* — T. Tn. » (VU). 2^
SUR tJNE DENT ÉNIGMATIQUE 306
exemple, originaire des Açores, figure dans les Collections d'Ânatomie comparée du Muséum sous le n^ Â. 5719.
Dans le domaine des dents à croissance continue, les cas tératogéniques sont relativement fréquents ; plusieurs collections en possèdent des exemples et en faire l'histoire, si brièvement que ce soit, nous ferait rapidement sortir du cadre de ce travail. Aussi nous bornerons-nous à rappeler les caractères de quelques cas typiques, appartenant à l'Eléphant et à l'Hippopotame et pouvant, de près ou de loin, directement ou indirectement, suggérer une comparaison avec notre échantillon.
Dans les défenses d'Eléphant, les principales anomalies sont celles qui affectent la courbure normale de la dent, laquelle dépend de la direction primitive que lui a imprimée la courbure même de l'alvéole (1). C'est ainsi qu'on en observe de parfaitement droites. H en existe une no. 1«. — Défenae d'Eléphaat oomplètem«nt j^ ^^^^ ^, n •^' r nr droite. (Collection BONNlL de MÉHiRlB).
de ce genre au Bniish Muséum
(v. fig. 15); nous représentons également ci-contre (flg. 16) un cas très net de cette même sorte, provenant, de même que ceux des la figure 11, l^bia et 20, de la collection Bonnel de Mézièbes
(1) n n'eit pM sans intérêt de rappeler le parti que Cutier, en faisant cette remarque, sut en tirer pratiquement à la Ménagerie da Muséum : < . . .La défense est. dit-il. dans son alvéole . oomme un clou dans une planche. Rien ne l'y retient que rélasticlté des parties qui la serrent ; aussi on peut en changer la direction par des pressions douces. C'est une expérience qui a réussi avec notre second Eléphant : ses défenses se rapprochaient de manière à gêner les mouvements de sa trompe ; on les écarta par degrét au moyen d'une barre de fer dont le milieu étoit en • vis et qui s'allongeoit à volonté. . . » (Eêeh«rehê§ tur Uê OuenurUM fotiiUë, nouv. édit. T. I Paris, 1821. p. 47.)
Dans son • Traité des Eléphants » (trad. française. Paris. 1004). O. H. Evans propose de scier les défenses en pareil cas; peut-être y aurait-il plutôt avantage à s'inspirer du procédé de CiryiBR qui conserverait toute la valeur du Uukêr,
et dont nous devons la connaissance et la communication à l'obligeance de M. Guillaume Grandidier. On observe aussi, par contre, des défenses tordues en hélice et présentant un nombre variable de tours de spire. Le British Muséum expose des anomalies très remarquables de ce genre (v. fig. 15) et le Collège of Surgeons en possède également. Dans les collections de ce dernier établissement, la pièce n^ 2499 est une défense spiralée présentant trois tours et portant des sillons peu marqués,
très irréguliers et très imparfaits; une autre (n®2501) est spiralée de manière à rappeler assez exactement la torsion de la corne d'un Bo'ôcercv^.
Dans d'autres cas, la courbure s'exagère simplement tout en se faisant à peu près dans le même plan, et l'on peut avoir ainsi des défenses très
Fio. 10 Iris. — Défenses d'Eléphant d'Afrique à divers inCUTVéeS, COmmC CCllC qui états de courbure. (Collection Bonnel de MÉnÉRSS). . . j i
se trouve au centre de la figure 16 his ou, mieux, comme celle dont nous donnons deux représentations sur les figures 17 et 18. Cette incurvation peut encore s'exagérer de manière à donner un commencement de volute.
La dent représentée sur les figures 17 et 18 provient du Haut-Congo et est tout particulièrement intéressante comme courbure ; elle présente une longueur développée de 0 m. 96, l'écartement entre sa base et sa pointe est de 0 m. 37 et son poids est de 2 kil. 7 ; sa base, dont la section est à peu près pyriforme, mesure 0 m. 065 de diamètre maximum et 0 m. 20 de circonférence ; elle présente enfin quelques sillons très irréguliers et assez peu marqués et porte, outre des entailles dues à la main de l'homme, d'autres entailles beaucoup plus intéressantes et
dont nous sommes heureux de pouvoir présenter un exemple aussi net : il s'agit des morsures que pratiquent sur l'ivoire les
Fia. 17.-18. — Défense d'Eléphan^d'Afrique h incurvation anormale. Cette défense est à rappro cher de celle qui occupe le centre de la fig. 16. Longueur totale, en suivant la courbe, 0 m. 06. Poids : 2 k. 7.
puissantes incisives de Rongeurs du Centre Africain : les Auld» codus (l),dont les déprédations sont bien connues des voyageurs.
(1) 11 en existe plnsieun espèces, répandues à travers toute l'Afrique tropicale.
On reconnaîtra sur les figures 17 et 18, notamment à la base de la défense, les traces de ce rongement.
La tendance à une incurvation exagérée peut aboutir comme nous l'avons dit, pour certaines défenses, à la formation d'un commencement de volute. Dans un autre cas, au contraire (no 2500 des Collections du ColUge of Surgeons), nous avons observé un enroulement en spirale à la base de la dent, dans la région de la racine, tandis que toute la partie externe s'étendait suivant une direction normale ; il s'agit certainement là d'un accident survenu au cours de la croissance de la dent (V. flg. 19). Cette pièce présente, en outre, un sillon, retouché il est vrai, mais dont on pourra cependant remarquer valablement toute la différence avec ceux de notre Dent. La défense représentée par la figure 20 (Collection BoN- NEL DE MÉzrÈBES) rentre dans le même cas tout en présentant une anomalie moins importante.
D'une manière générale, les dents rectilignes, comme celles des figures 15 et 16, sont susceptibles d'atteindre le même développement que celles de courbure normale, tandis que les dents très fortement incurvées, tendant à former un cercle, ne nous ont jamais paru atteindre qu'un développement très faible, ainsi que c'est le cas pour les dents représentées par les figures 16 bis (défense du centre), 17 et 18 : la première de ces figures
Fio. 19. — Défense d'Elé- /> J i- &
phant tordue à u base douuc uuc idée asscz cxactc des différences
et présentant un sillon
médian en grande partie générales de proportious qui cxistcut entre
artificiel. (Ck)llection8da , - .. , j. ii • ^ i.
Royal ColUge of Surgeons Ics défcuses uormales ct cclles qui ont subi HÎn^d^Hl?oT.''67oj! cct cxcès dc courburc. Une telle particularité
ne peut d'ailleurs que rendre le sujet moins apte à la lutte et le met ainsi, vis-à-yis de ses congénères ou de ses ennemis, dans un état évident d'infériorité qui doit fatalement abréger son existence.
Remarquons, enûn, que les considérations relatives à la courbure sont loin d'être dépourvues d'intérêt général. Les déîenoesdeVElephas primigenitts Blum. avaient normalement une incurvation bien plus accentuée que celles des espèces actuelles ; elles étaient même susceptibles de décrire un cercle complet, mais ce cercle ne se fermait pas, par suite de la direction oblique de l'extrémité apicale. Ce sont encore des considérations relatives à la courbure des défenses qui ont contribué pour la plus large
Fia. 20. — Défense d'Eléphant anormale rappelant, par la torsion de la base, celle de la flg. 10.
part à faire distinguer, dans VElephas indiciis L, les variétés (1) connues sous les noms de Dauntelah (Eléphants à longues défenses légèrement recourbées en haut et en dehors) et MooJcnah (ou Makna) (Eléphants à défenses courtes et droites) (2). Parmi ces « variétés » des « sous-variétés » s'établissent encore d'après les caractères des défenses; on peut distinguer ainsi les pullung daunt^ à défenses presque horizontales, et les ptUiel daunt, dont les défenses se dirigent presque verticalement vers le sol. Entre ces formes extrêmes s'établissent de nombreux passages, caractérisés eux-mêmes par des noms spéciaux. Mais toutes ces « variétés » n'ont rien de fixe, et leurs porteurs, d'après Gobse, vivent ensemble dans les mêmes troupeaux. Ce sont, encore une fois, les caractères de l'alvéole qui entraînent ceux de la dent ; le fait le plus intéressant dans ces variations est le rappel de formes éteintes réalisé par l'incurvation de certaines défenses.
(1) Ce mot est pris ici dans son sens le plos ordinaire, et non au sens zoologique.
(2) Corse. Observations on the différent species of Asiatic Eléphants, and their Mode of Dentition. Phao9<n>Meal Tnmêaetiom, 1709, p. 208 et saiv. — Cuyur. Rsehêrekêê mr Uê Ontmêntt foitiUi Noov. édit, Parts. 1821, T. L p. M.
310 ROTHSCHILD ET lîEUVILLE
A côté de ces anomalies simples, TEléphant peut en offrir de beaucoup plus complexes. Telle paraît être celle qui lut présentée, le 3 novembre 1893, à la Société Linéenne de Londres par Alb. C. L. G. Gunthbr (1). Cette défense, provenant d'un Eléphant indien, était double et l'anomalie semblait provenir, d'après M. Gunther, de la persistance de la défense de lait, laquelle, n'étant pas tombée, continuait à se développer sur sa papille originelle; M. Ch. Tomes considère cependant qu'il pouvait s'agir ici de la présence de deux papilles séparées, donnant naissance à deux dents jumelles dans la dentition définitive. Quelle que soit leur origine, ces deux dents, croissant côte à côte, avaient fini par s'adapter l'une à l'autre (2).
Dans le cas que nous représentons sur les figures 21 à 24, cas beaucoup plus complexe encore que celui de Gunther l'accolement aboutit à des soudures multiples. Il s'agit ici d'une pièce extrêmement curieuse, présentant une symphyse des deux défenses à leur pointe ; cette pièce, originaire de Cochinchine, appartient aux Collections de Mammalogie du Muséum de Paris, dans lesquelles nous l'avons trouvée, et nous la décrivons ici avec l'autorisation de M. le professeur Trouessart. Nous manquons malheureusement de renseignements sur l'animal qui portait cette singulière défense.
L'accolement aboutissant à la formation d'une symphyse n'a rien en soi-même de véritablement surprenant. Grâce aux canalicules dont il est creusé et dans lesquels circule un liquide
(1) Proeeedinçi of the Linnean Society of London. Nov. 180S to Jiine 1809, p. 1.
(2) t The tiuk occupied the right Jftw of the animal. The two teeth were developed from separate papiUae and remained perfectly separate, without any oonnecUng oniflcation although they grew Bide by aide from tiie same Bocket, the uneven surface of one closely fltting into that of the other. The outer tooth it mach larger than the inner, the circomferenoe of the outer being 12 Vt and of the Inner 9 Vt inches. The irregularity of growth seema to bave affected the structure of the ivory, which crumbied away, leaving only an irregular stump projecting a few inches beyond the socket » (OQNTHBr, loe. eit).
Rappelons à ce sujet que l'existence d'une défense provisoire a été alternativement niée et affirmée à propos même de l'Eléphant d'Asie. Sakdxrsoit nie le remplacement de défenses provisoires par des défenses permanentes. Evans n'y croit pas non plus, bien qu'il ait été informé d'un ou deux cas de défenses de lait tombées et ensuite repoussées ; pour SnSL, des défenses de lait peuvent exister et tomber entre 1 et 2 ans et être remplacées par des deots définitives. Quoi qu'il en soit de ces observations, la présence de défenses de lait est un fait sdentlflquement acquis, et les caractères de celles-ci sont connus.
organique, l'ivoire est un tissu pourvu d'une vasoularisation spé. dale et i>ar conséquent susceptible, dans une certaine mesure
Fia. 21.-24. — Défenses d'Eléphant anormales (sature apicale de la défense droite et de la défense gauche.) (Collections de Maminalogie du Muséum d'Histoire naturelle de Paris ; longueur maxima, en ligne droite = 0 m. 625- ; poids : env. 2 k. 1 ; profondeur des alvéoles : 0 m. 10 et 0 m. 10).
tout au moins, de réactions vitales; il en est surtout ainsi pour le cément dont la dentine est revêtue. Cependant, Taccolement
prolongé de deux défenses venant, tout au début de leur apparition, à se rencontrer sans pouvoir se chevaucher, n'a pu produire une telle soudure que sous la condition de s'être produite à un stade très précoce.
Mais cette anomalie est encore beaucoup plus complexe : chacune des deux défenses est elle-même flanquée d'une sorte de colonnette qui constitue une petite défense secondaire parallèle à la première et qui lui est juxtaposée de si près qu'ici encore une soudure s'est produite en divers points. Cette défense en miniature s'observe parfaitement contre la défense de droite (ûg. 23 et 24), tandis que, contre l'autre défense, l'on ne peut en observer qu'un reste, brisé au point de jonction des deux défenses (fig. 21), mais dont on retrouve des traces le long de cette défense. Peut-être s'agit-il, comme dans le cas rapporté par GxjNTHEE, de défenses de lait qui, ayant subsisté malgré l'apparition des défenses permanentes, se seraient accolées à celles-ci au point de provoquer une véritable soudure entre la dent de lait et la dent définitive ; mais l'anomalie est si complexe que l'on peut tout aussi bien considérer ces colonnettes comme des formations supplémentaires et les rapprocher des replis multiples et variés que nous avons observés sur la pièce représentée par la figure 24 bis. L'accroissement des défenses, déjà contrarié par cette première anomalie, a dû aboutir à la rencontre, puis à la soudure, à un stade probablement très précoce, du singulier système ainsi formé.
La croissance de celui-ci a été, si nous nous en rapportons à l'examen de l'ivoire, extrêmement longue et difficile. La surface des deux défenses est ondulée suivant des plans à peu près peri)endiculaires à leurs axes, disposition vraisemblablement due à ce que la poussée de la croissance, au niveau pulpaire, rencontrait un obstacle considérable du fait de la symphyse formée par les pointes des deux défenses. Elles portent, en outre, des exostoses, qui sont, ainsi que nous allons le voir, de véritables hypercementoses ; ce fait est intéressant à noter car de telles néoformations, bien connues en pathologie dentaire
humaine et localisées alors à la racine, sont pour le moins fort rares chez les animaux. Cuvier en avait même nié l'existence (1). Pour ne pas endommager cette pièce si intéressante, nous avons dû nous borner dans nos recherches microscopiques, à l'examen d'éléments pris en surface. Ses exostoses sont de nature purement cémentaires ; de même que dans le cément des sujets âgés, on y trouve des canaux de Havers. Quant à la symphyse, elle se présente, extérieurement au moins, comme formée de cément ; peut-être la dentine a-t-elle participé directement à sa formation, mais c'est assurément du côté du cément que le maximum d'activité a dû se produire dans le processus de sou-
Fio. 24 biê. — Défense anormale d'Eléphant d'Asie présentant des malformations latérales très complexes. (Collections d'Anatomie comparée da Maseum de Paris). Longuenr = 0m. 21.
dure, processus si fréquemment réalisé entre le cément radiculaire et le tissu osseux de l'alvéole.
Dans d'autres cas, la soudure entre les deux défenses peut être beaucoup plus parfaite, si parfaite même qu'il faut étudier la pièce de très près pour rai)ercevoir et comprendre ainsi la nature exacte de l'anomalie. Tel est celui d'un échantillon des plus intéressants, conservé dans les Collections du Collège of Surgeons sous le n9 540 ; il rappellerait tout à fait la Dent dont nous parlons, quant à l'apparence superficielle générale, si son origine tératologique ne se trahissait à Tétude par des particularités très nettes et qui suffisent à empêcher tout rapprochement (V. flg. 25). Nous sommes encore ici en présence d'une dent double, mais l'accolement est si intime qu'il pourrait, lors d'un examen superficiel, demeurer entièrement inaperçu.
(1) «... ce qu'on a appelé des exostoses est toujours en dedans et jamais en dehors >* Beehêrekêi tur Ua OuemerUê fostUet, Paris 1821, T. I, p. 40.
Les deux éléments accolés sont séparés, dans toute leur longueur,
Fio. 25. — Défense d'Eléphant anormale résultant de la fusion de doux germes. (OoUectkMis du
Royal Colege of Luçeoni. Longueur en ligne droite : 0 m. 585). Fio. 20. — Autre anomalie, résultant d'une lésion de l'alvéole. (Mêmes collections. Loogaeur en
ligne droite : 0 m. 535.)
par deux sillons médians opposés l'un à l'autre ; on se rend d'autant mieux compte, ainsi, que l'on a affaire à deux défenses
SUR XJNE DENT ÊNIGMATIQUE 315
juxtaposées, qu'en certains points Taccolement n'a pas abouti à une soudure complète mais simplement à une juxtax>osition très étroite. Il n'existe pas de sillons latéraux ; on en trouve à peine quelques ébauches très légères qui sont plutôt de x>etites ondulations superûcielles comme sur notre défense du Haut- Congo (V. ci-dessus et flg. 17-18). Ce spécimen ayant été sectionné complètement, suivant un plan passant par l'axe de chacune des deux défenses ainsi juxtaposées, on voit que le sillon médian représente bien une simple ligne d'accolement, accolement imparfait en certaines places, et qu'il ne s'agit en aucune façon d'une cannelure comme celles qui s'observent sur notre Dent. La figure 25 représente cette pièce telle qu'elle est exposée dans le Musée du Collège of Surgeons. Les deux parties déterminées par la section dont je viens de parler, sont réunies l'une à l'autre par des sortes de charnières, de telle sorte que l'on i)eut voir, sur cette figure, qui est une reproduction photographique de la pièce, l'apparence extérieure de celle-ci qui est la même sur les deux faces, et aussi les caractères mis en évidence par la coupe. On remarquera, sur cette dernière, l'interruption de l'accolement en plusieurs points, et l'on observera, tant par ce caractère que par celui de la cavité pulpaire, nettement double, qu'il s'agit bien de l'accolement de deux défenses, nées de deux pulpes voisines au point d'avoir été au contact immédiat l'une de l'autre. Cette pièce ne présente donc pas autre chose qu'une soudure complète, effectuée selon toute probabilité à un stade encore plus précoce que celle des défenses des figures 21-24, mais ces deux pièces, malgré leur apparence si dissemblable, sont à rapprocher étroitement l'une de l'autre.
Rien donc, dans cet exemple ni dans les précédents, ne permet de rapprochement avec notre échantillon.
n nous reste à examiner un autre cas tératologique de défense d'Eléphant, dont la différence d'aspect avec la Dent dont nous parlons est un peu moins considérable (fig. 26). C'est encore dans les collections du Collège of Surgeons {û9 2502 : « a tusk grown from an abnormally shapped pulp, furrowed on one side ») et
grâce à Tobligeance de M. le professeur Stewabt, que nous avons pu l'observer. Cette défense, très émoussée à la pointe, présente une courbe normale, mais son côté concave porte deux sillons dont l'un, presque médian, très large et très profond, va jusqu'à l'extrémité de la défense, et dont l'autre, latéral, beaucoup plus petit et insignifiant même à côté du premier, ne se poursuit pas aussi loin. Ces deux sillons sont naturels et non pas dus, comme il serait possible de le croire à première vue, à la main de l'homme. Cette défense a tout particulièrement retenu notre attention. Un examen superficiel y montre une certaine ressemblance extérieure avec notre Dent ; sa taille (0 m. 535 en ligne droite, de la base à la pointe) et sa courbure, sont assez comparables, mais l'aplatissement en est fort différent et les deux sillons ne sauraient être assimilés aux cannelures si caractéristiques de notre spécimen. H est fort regrettable que l'on ne possède aucun renseignement précis sur l'origine de cette Dent, qui se trouvait au Collège of Surgeons avant 1862 et figurait probablement dans la Collection Huntérienne. Elle s'écarte assurément moins que la nôtre du type ordinaire des défenses des Proboscidiens, mais elle s'en écarte assez, cependant, pour mériter une mention toute spéciale.
Elle présente une certaine ressemblance avec l'incisive inférieure du Mastodon angustiàens Cuv., surtout lorsque celle-ci est très développée et fait largement saillie en dehors du maxillaire, comme c'est le cas sur le spécimen monté dans la Oalerie de Paléontologie du Muséum de Paris, mais elle est dépourvue de toute trace d'émail et sa courbure, ainsi que son sillon, sont beaucoup plus accentués. Cette ressemblance est d'ailleurs toute fortuite et l'on comprend très facilement comment à pu se produire l'anomalie en question. L'émoussement de l'extrémité et le profond sillon de la partie concave semblent résulter d'un choc violent, ayant brisé la pointe de la défense et endommagé l'alvéole chez un animal encore très jeune. La forme de la dent étant toujours sous la dépendance étroite de celle de l'alvéole, ainsi que nous l'avons dit ci-dessus, un enfoncement de la i>artie
supérieure de celle-ci a forcément déterminé le sillon principal, le plus nettement visible sur la figure 26, et, cet enfoncement ayant été quelque peu irrégulier, a déterminé aussi la présence du léger sillon latéral que nous avons signalé. Quant à Témoussèment de la pointe, il est le résultat naturel de l'usure progressive de l'extrémité de la dent, brutalement sectionnée et dépourvue ainsi de sa pointe normale ; de tels exemples d'usure sont assez communs.
Pour en terminer avec les considérations relatives à ces anomalies, insistons sur ce fait qu'elles possèdent toutes, d'une manière plus ou moins accentuée, une allure irrégulière, anormale. Ce caractère est surtout évident lorsqu'on examine la manière dont s'est faite leur croissance. Leur caractère tératogénique se manifeste par divers détails : rugosités, apparence déchiquetée de la section, sillons irréguliers, bizarreries de formes, etc. Tous ces caractères s'opposent nettement à ceux que présente notre Défense, dont la régularité est remarquable jusque dans ses détails. La croissance, la forme, et la répartition même de ses cannelures sont notamment à opposer à ceux de tous les cas que nous connaissons ; une cause pathogénique n'aurait vraisemblablement pu agir ainsi, et, si bizarres que puissent être les anomalies, plus on approfondit leur étude et moins on peut en supposer une ici. Nous y reviendrons d'ailleurs.
n nous reste à examiner maintenant quelques anomalies des canines d'Hippopotame, une ressemblance, toute superficielle et très étroitement limitée même, existant entre la base de ces canines et celle de notre Dent.
Chez l'Hippopotame, comme chez les Eongeurs, il peut arriver qu'une dent à croissance continue, s'usant normalement par frottement contre une dent opposée, vienne à prendre un développement exagéré par suite de l'absence de cette dernière dent, ou par suite de toute autre cause empêchant l'usure normale de se produire.
Examinons ce qui se passe, dans cette occurrence, sur les canines inférieures d'HipiK)potame. Nous avons pu étudier trois
de ces cas, qui figurent dans les Collections du Laboratoire d'Anatomie comparée du Muséum. Leur ressemblance est grande. Dans les trois cas, la dent s'est rapidement incurvée en une spirale très prolongée, surtout dans celui de la figure 28 (Y. fig. 27 et 28) ; dans les deux cas aussi, une usure irrégulière, due selon toute vraisemblance à un frottement anormal contre les dents supérieures, s'observe sur la partie externe de la spirale. Les pointes, enfin, au lieu de former un biseau, sont irré2;ulièrement émoussées i)ar suite des frottements répétés contre les corps extérieurs, frottement rendus inévitables par le mode d'alimentation de l'animal. Ainsi qu'il est facile de s'en rendre compte par l'examen des figures que nous multiplions à dessein pour bien faire saisir la forme de ces dents, aucune ressemblance n'existe entre celles-ci et la nôtre. Les cannelures sont ici ce qu'elles sont généralement chez l'Hippopotame ; elles sont même beaucoup moins accentuées que sur le sx>écimen normal représenté par la figure 10.
On pourrait encore se demander, et c'est là d'ailleurs une objection qui nous a été faite, si, dans ces développements anormaux, la bande d'émail dont l'effet est de régler l'usure de manière à produire le Inseau terminal, reste présente et si elle subit des modifications.
De l'examen de ces trois cas, il résulte que l'organe adamantin ne subit pas de modification sensible par suite de cette libre croissance (1). Sur ces trois dents, en effet, la bande d'émail est largement développée sur toute la longueur, et aucune interruption, précoce ou tardive, ne peut être observée dans son développement. Or, aucune trace d'émail ne se rencontre sur notre Dent ; ce caractère, joint à la structure de la dentine, empêche non seulement toute assimilation, mais encore tout rapprochement, avec l'Hippopotame.
Nous croyons donc pouvoir considérer la question comme tranchée : les cas nombreux de développements tératogéniques
(1) n en flrt de même dans lei oee anâlogaei prétentéi par lei Eongeun.
FIG. 27.-28. — Deux cm d'anomalie des caaineB inférlenies'de VHtppopatmiuu itmpkibiui L. (OoUectioDS d'AnAtomle comparée da HoBeam de Parif .)
AJICH. DB ZOOL. SXP. BT OBN. — 4* sélllB. — T. VII. — (VIl).
que nous avons observés sur les défenses d'Eléphant ne per mettent que des rapprochements superficiels ne résistant pas à un examen approfondi. Quant aux anomalies des canines inférieures d'Hippopotame, dont nous possédons trois cas, suffisants, semble-t-il, pour renseigner sur ce que sont ces anomalies, elles se présentent dans un sens assez différent pour qu'aucun rapprochement ne soit possible. Il nous reste à voir si, d'une manière toute générale, nous devons admettre une origine pathogénique ou tératogénique.
VL — DI8CU88IOH ET COHCLU8IOH8
De tout ce qui précède, il a déjà été facile de dégager des conclusions, que nous voulons maintenant généraliser. L'identification avec une anomalie de défense d'Eléphant ou de canine d'Hippopotame est inadmissible ; un rapprochement étroit, surtout avec ce dernier exemple, serait encore plus hasardé que de conclure à une véritable nouveauté. Quant aux développements anormaux des boutoirs de Suidés, ils ne sauraient atteindre le volume de notre défense que si le sujet les possédant pouvait atteindre la taille d'un Hippopotame et constituait ainsi, de toute façon, une nouveauté.
Au point de vue de la morphologie externe, tout milite en faveur de l'hypothèse d'après laquelle nous serions en présence d'un grand Mammifère tout à fait inconnu, i>eut-être récemment éteint, car notre Dent est assez ancienne, mais peut-être existant encore dans l'un de ces coins difficilement pénétrables comme l'Afrique en recèle encore.
L'exemple de l'Okapi, et celui des Hylochœrus bien qu'à un degré moindre, montrent que des Mammifères de grande taille ont, jusqu'à ces dernières années, échappé aux investigations des naturalistes et des explorateurs qui fouillent depuis si longtemps le continent noir. H est indubitable que de tels exemples ne pourront se renouveler fréquemment, mais il est également hors de doute qu'ils peuvent se présenter encore.
Aucun argument probant ne saurait donc nous être opposé du fait d'une invraisemblance de l'existence actuelle ou récente (1) en Afrique, d'un animal encore inconnu dont la taille serait vraisemblablement plus ou moins voisine de celle d'un Hippopotame.
Au point de vue de la morphologie interne, ce notre spécimen se rapproche indubitablement de l'incisive des Proboscidiens ; la structure de l'ivoire ne saurait laisser aucun doute à ce point de vue. Voir dans cette ressemblance la seule trace d'une adaptation identique ne semble justifié ni par les données actuellement acquises, ni par les recherches auxquelles nous nous sommes livrés.
Là où s'observent, en dehors des Proboscidiens, des défenses comparables par leur volume proportionnel à celles de l'Eléphant, la structure de l'ivoire est manifestement différente de ce qu'elle est dans ce dernier cas.
Outre les Proboscidiens, ce sont surtout les Suidés, le Narval et le Morse qui disposent, pour le struggle far life, de cette transformation d'une partie de la dentition en armes aussi spéciales. Or, aucune similitude de structure ne s'observe entre la défense de l'Eléphant, celle du Morse, la dent si particulière du Narval et les boutoirs des Sangliers. Bien plus, dans chacun de ces cas une adaptation sx>éciale intervient, pour aboutir aux textures si hautement différenciées que l'on observe chez le Narval et le Morse par exemple, lesquelles ne peuvent être rapprochées d'aucune autre.
Dans les exemples assez variés que la nature nous présente à ce point de vue, il ne semble pas que les « convergences adaptatives » dépassent la morphologie externe pour retentir sur la structure des tissus dentaires. Ceux-ci s'adaptent, lorsqu'il y a lieu, à cette nouvelle destination, mais d'une manière variant avec chaque cas et sans qu'interviennent des modifications de textures identiques ; lorsque les caractères généraux divergent,
(1) L'andennet^ relative de notre Dent, qol a peut-être janaieiirB sièolet, nom oblige encore nue foia à cette dernière réaerve. Bile peut apiwrtenlr à une eepèoe récemment éteinte.
ceux des défenBes, lorsqu'elles sont présentes, divergent aussi. C'est ainsi que chez le Dinotherium^ qui diffère des Eléphants par d'importantes particularités tout en s'en rapprochant par certains points, les défenses, au lieu de présenter la structure caractéristique de celle des Proboscidiens, offrent une texture différente, comparée même, par Owbn, à celle de l'ivoire d'Hippopotame (1).
n semble donc que l'étude histologique puisse fournir, en pareil cas, des documents précis sur l'identité des sujets. Or nous voyons, dans le cas actuel, s'affirmer un rapprochement étroit avec les Proboscidiens.
La structure de l'ivoire est tout à fait caractéristique ehes ceux-ci. Le guillochage losangique ne s'observe que là; jamais on ne l'a rencontré ailleurs. C'est ainsi que Cuvibb, parlant des défenses de Mastodonte, a pu s'exprimer ainsi :
« Elles sont composées comme les dernières (celles des Eléphants) d'un ivoire dont le grain présente des losanges curvilignes : il doit être à peu près impossible de distinguer une tranche d'ivoire d'Eléphant d'une d'ivoire de Mastodonte » (2). L'illustre auteur de VOdontograpHy signale également ce caractère comme « peculiar to the tusks of the Proboscidian Pachydenns i (3). Tomes enfin (4), rapporte à son tour, d'après Miller, que l'ivoire du Mammouth, lorsqu'il est bien conservé, est si difficile à distinguer de l'ivoire récent, que la distinction ne doit en être acceptée qu'avec doute. Plutôt que des détails de structure
(1) Bien qae 1» straotore de l'ivoire laive Jusqa'à un certain point dei variations païaUêlei à celles des autres caractères zoologi<iues, et se modifie ainsi avec les groopes naturels, certaines ressemblances spéciales peuvent se retrouver dans des ordres fort différents. Cest ainsi qu'au cours des recherches auxquelles nous nous sommes livrés à ce sujet notre attention a été tout particulièrement fixée par un caractère important qui se retrouve à la fois oIms les Morses et les Suidés. Nous voulons parler de la présence, dans l'axe des défenses de Moïses et des boutoirs de Suidés (de certains d'entre eux tout au moins) de formations d'oitéo^entine qui, sans être identiques dans les deux cas, n'en permettent pas moins un rapprochement anatomique dont aucune conséquence ne semble pouvoir être déduite au point de vue aoologique. Des faits de ce genre doivent assurément entraîner une certaine réserve, mais la ressemblance reste Infiniment plus grande, en ce qui concerne la structure, entre notre Dent el celles des Proboscidiens qu'entre les deux exemples que nous venons de citer.
(2) Bêektrehêt tut Uê OitêmêtUi fotnUêt Paris 1821, T. I, p. 287. (8) OWIN. Oiùiaogmpk^, p. 027.
(4) A Mamua of Dmua AntUomv* Londres 1004, p. éU,
illusoires, c'est l'état de conseryation qui, en pareille matière, guide la décision de l'expert (1).
Quant aux strates opaques suivant lesquelles s'opère la délamination de l'ivoire, elles présentent ici, fondamentalement, la plus grande ressemblance avec celles des Proboscidiens et ont eu pour effet, comme cela se passe chez ces derniers dans certaines conditions, de provoquer un commencement de décomposition en cônes emboîtés, mais à un stade beaucoup plus précoce, ce qui résulte de leurs caractères propres.
Au sujet de ces caractères, qui consistent surtout, sinon d'une manière exclusive, en un développement supérieur à celui des Proboscidiens, rappelons que Màgitot (2) a signalé, dans certaines altérations de la dentine humaine, des lignes de contour (c plus accusées en même temps qu'on y remarque quelques traces de cette formation irrégulière connue sous le nom de globules denHnaires ». Dans les régions où nous avons observé la netteté toute particulière des lignes de contour (lignes de Retzitis), nous n'avons rencontré aucune formation de dentine globulaire, ni ces «canalicules plus larges, parfois dilatés par place sous forme d'ampoules ou de varicosités» signalés par Maqitot (3) dans les ivoires malades. Aussi bien dans sa structure que dans son aspect, cette Dent est parfaitement saine. Il serait, notamment, tout à fait impossible de trouver dans ses cannelures une trace, même lointaine, de l'altération importante connue sous le nom d'érosion et sur la jHroduction de laquelle Maqitot a longuement insisté.
Oeci posé, serait-il possible d'admettre, pour notre Dent, l'hypothèse d'une anomalie présentée par un Eléphant t
Nous ne le pensons pas. L'anomalie, si anomalie il y avait, ne pourrait assurément appartenir, en raison des particularités
(1) Toat M plus penton reeonnattre, tnr ane teetlon de défeoM de Mammouth intéres- •aot Ift péripMrie, ane épitiifur de cément (doorw en langage industriel) rapérieoie à celle qui s'observerait chez l'Bléphant, et encore ce caractère n'eet-il peut-être pas constant.
(2) IfAaiTOT. Trmité dtt tmomalie$ èm 9f/$Umê ientmn eket FHommê et kê Mëmmififtê Ptris, 1877 (p. 258).
(S) Id. p. 257.
si caractéristiques de l'ivoire, qu'à un Proboscidien. Il aurait alors fallu que celui-ci ait subi une modification de la région alvéolaire susceptible d'imprimer à la dent, toujours moulée sur l'alvéole, un aplatissement et un sillonnage tels que nous les observons. Cette hypothèse en entraîne elle-même trois autres entre lesquelles il faut choisir : ou cette altération de l'alvéole S3rait due à un accident comme celui qui paraît avoir déterminé l'anomalie représentée sur la figure 26, ou elle serait d'origine pathogénique, ou d'origine tératogénique proprement dite.
La première de ces hypothèses doit être écartée. Un choc assez violent pour aplatir l'alvéole et la modifier à ce point ne l'aurait certainement pas fait avec cette régularité. Rappelons que notre Dent présente, sur sa face concave, cinq cannelures, l'une médiane et les quatre autres symétriques par rapport à celles-ci ; elle porte, en outre, un sillon régulier assez large, sur sa face convexe. Si grand que soit le hasard, il est difficile d'admettre qu'un accident ait pu comprimer l'alvéole avec cette régularité et lui imprimer avec une telle perfection et une telle symétrie l'ensemble de saillies et de dépressions sur lesquelles la Dent a dû se mouler pour prendre la forme si nette sous laquelle elle se présente; rappelons en outre que cette forme s'est développée avec une régularité frappante.
Un traumatisme de cette importance aurait très probaUement, presque fatalement même, retenti sur la pulpe. Or nous savons que celle-ci, en pareil cas, réagit en devenant le siège de productions d'ostéo-dentine, très caractéristiques, rapx>elant plus ou moins celles qui s'observent normalement chez le Morse et certains Suidés, et sont si fréquentes chez le Cachalot. Or l'examen de la cavité pulpaire n'en manifeste ici aucune trace. La pointe, en outre, ne porte aucune trace de brisement ; elle est parfaitement normale ; son revêtement de cément se poursuit, dans certaines parties, presque jusqu'à l'extrémité et son usure est absolument naturelle. Même à un stade très précoce, aucun accident assez grave pour entraîner une telle modification de l'alvéole n'a retenti sur cette défense, ni même, peut-on dire, aucun autre
accident. D'après toutes les apparences, la croissance s'est effec tuée ici de la façon la plus normale et sans heurt d'aucune sorte.
Une origine pathogénique ne paraît pas non plus pouvoir être supposée. En effet, une maladie primitive de l'alvéole n'aurait pu altérer celle-ci avec une telle régularité.
Remarquons, en outre, que l'ivoire et le cément sont
29 do
Fio. 29.-a0. — Base d'une défense d'Eléphant d'Afrique présentant une lésion complexe. On remarquera, sur la flg. 20, la trace du coup de feu qui a provoqué cette lésion et la bifurcation de la base de la dent résultant du traumatisme de l'alvéole. Sur la figure 30 (coupe) on voit, en outre de cette dernière particularité, un axe d'ostéo-dentine, très net et rappelant celui du Morse (comparer avec la figure 31) dont la formation a été consécutive à la lésion de la pulpe. (OoUection d'Anatomie comparée du Museum de Paris : A. 5572. Longueur s 0 m. 31).
parfaitement sains ; rien dans l'apparence de cette pièce n'évoque l'idée d'une altération ; or, s'il avait existé une lésion pathogénique de l'alvéole assez grave pour entraîner une telle modification, l'évolution de cette lésion se serait vraisemblablement traduite par des irrégularités dans la croissance et dans la forme de la Dent, et la pulpe elle-même en aurait probablement subi
le contre-coup. Aucune trace d'un semblable processus ne saurait être relevée ici.
En effet, les phénomènes d'ordre pathogénique se traduisent chez les Proboscidiens par des néo-formations dont aucune trace ne s'observe sur cette Dent. Tantôt ce sont des hypercémentoses comme celles des figures 21-24 ; ce fait parait surtout se produire lorsque des causes anormales extérieures, prolongées, entrent en jeu. Mais lorsque apparaissent des causes encore plus graves, intéressant profondément l'alvéole et surtout la pulpe, il se forme des sortes de néoplasmes extrêmement curieux,
Fia. 31. — Coupe basale d'une défense de Morse montrant l'axe d'ostëo-dentine. (Comparer avec la figure 30).
que nous avons eu soin d'étudier, et dont nous reproduisons ci-contre un exemple (fig. 29-30). Ces processus pathogéniques sont notamment susceptibles d'aboutir, ainsi que nous le faisions remarquer ci-dessus, à la formation, dans la défense, d'un axe plus ou moins continu, généralement très irrégulier, d'ostéo-dentine, la pulpe réagissant par cette calcification anormale, n se produit ainsi des pièces rappelant d'assez près ce qui se passe dans les défenses du Morse, à tel point qu'on a pu considérer comme ivoire malade des fragments de c^s dernières. Daxjbenton lui-même semble être tombé dans cett« erreur (1).
(1) En réalité, il existe entre la calciflcation particulière de l'axe de la défense du Morse et l'ostéo-dentine accidentelle des défenses d'Eléphants, des différences appréciables même à l'œil nu. L'apparence grenue, asses homogène et assez fine, qui s'observe dans le premier cas.
Quant à une origine tératogénique proprement dite, bien qu'aucune preuve matérielle absolue ne puisse être fournie oontre elle, puisqu'il faudrait pour cela présenter Tanimal luimême, et encore un seul ne suffirait-il peut-être pas, nous n'y croyons pas davantage.
Sous la bizarrerie apparente des malformations organiques, bizarreries restées incompréhensibles jusqu'aux célèbres découvertes d'Isidore Geffroy SAiNT-HiLAnuB, se cachent des causes relativement simples, connues maintenant au moins dans leur ensemble, et ces malformations suivent des lois.
Examinons, en nous plaçant à ce point de vue de la tératologie, ce que pourrait être notre Dent.
Elle appartiendrait à la catégorie des malformations simples (1) et ne saurait être considérée comme une malformation « typique» ; à ce dernier groupe appartiennent, par exemple, les défenses à courbure anormale, en hélice, en volute, ou pourvues de légers sillons répartis sans ordre. Elle devait donc être plus particulièrement rangée parmi les malformations a atypiques », lesquelles résultent ordinairement de causes extérieures agissant secondairement. Cependant, et nous avons déjà développé cette idée, un traumatisme du fœtus, ou, plus généralement, une cause externe de malformation, n'aurait pu, semble-t-il, produire une modification aussi régulière et d'apparence aussi peu « anormale », bien que ne rentrant pas dans la catégorie des malformations « typiques ».
D'autre part, nous n'avons affaire ici ni à une malformation par défaut ou par excès de développement, ni à une addition de parties surnuméraires anormales. H faudrait donc en revenir à invoquer une cause pathogénique primitive, et, ainsi que nous l'avons dit, les caractères de régularité, de symétrie, que présentent les cannelures de notre Dent, et sa structure même, s'accorderaient difficilement avec une altération ]>athogénique,
ne rcsemble que très BuperfideUement à l'apparence plus gronière et en qnelqae eorte aooidentée qnl te présente dans le second. Les flg. 29» 80 et 8i permettent d'aperoeroir cette diffénnee, Uen pins appréciable encore à l'examen direct (1) Par opposition ans maUormatioiiS doubles, comme o^e de la flg. 25, par exemple.
même très primitive, de la partie intéressée. Bien qu'il n'existe aucun critérium des formes normales et des formes pathogéniques ou tératogéniques, la régularité et la symétrie des caractères, lorsqu'ils sont aussi nets, permettent de se prononcer en faveur des premières, ou, tout au moins, de les considérer comme beaucoup plus probables que les secondes. Tant dans les grandes lignes que dans les détails, la Dent dont nous parlons semble donc avoir subi un développement normal.
En dernière analyse, nous nous trouvons donc ici dans la situation des paléontologis^ rencontrant un vestige très particulier et ne pouvant être rapporté à aucun animal connu. Bien des spécimens, moins caractéristiques que le nôtre, ont servi, en pareil cas, à établir des espèces admises dans la littérature scientifique. Quelques espèces, même, n'ont-elles pas été créées d'après des documents infiniment plus vagues que ceux dont nous venons de faire l'étude t Quoi qu'il en soit, nous nous bornerons à cet exposé des arguments qui viennent à l'appui de l'hypothèse d'après laquelle nous serions en présence d'un grand Mammifère inconnu et considérons les données actuelles comme trop imprécises pour assigner une place définie à cet animal encore si mystérieux. Nous ne nous considérons donc pas, malgré les exemples assez nombreux qui pourraient y inciter, comme autorisés à lui reconnaître, avec un nom scientifique, une place dans la nomenclature zoologique.
Rappelons, enfin, que la présence, en Afrique, d'une nouvelle forme se rattachant aux Proboscidiens serait tout à fait naturelle et cadrerait parfaitement avec toutes les données de la Zoo-géographie. Oh. W. Andkbws (1) a trouvé en effet, dans l'Eocène moyen et supérieur du Fayoûm, un Mcnitherium et
(1) Ch. w. ANDRBW8. Ueber dâs Vorkommen von Probotoidieni in iintor(«rUàr«a Abligerongen ^gypt«D8. Verh, 5. iiUêrnat, Zool, Conçr-.BerUn^ 1902, p. 528.-/4. On the BTotatioB of the ProboMidMU Philoi. Tram. Boy, Se. London, Vol. CLXXXXVI, B. 1904. Bte.
un Paleomastodon (Mœritherium Lyonsi And. et Paleomctstodon Beadnelli And.) qui semblent être les formes souches de tous les Proboscidiens connus. L'idée d'après laquelle l'Afrique serait le centre d'apparition des Proboscidiens se vérifie de plus en plus, et l'on peut suivre maintenant les étapes de leur évolution sur le sol de ce continent. Pouvons-nous affirmer que nous connaissons toutes ces étapes et qu'aucune forme nonvelle, même récente, ne puisse venir actuellement à jour !
En résumé, nous nous croyons en droit de conclure :
1^ Que la Dent dont nous venons de faire l'étude appartient à un grand Mammifère africain inconnu, existant encore ou récemment éteint.
2° Que ce Mammifère doit être étroitement allié aux Proboscidiens et devra probablement même leur être rattaché lorsqu'il sera possible de le mieux connaître.