OHAPITEB IV LA RATION DE VIANDE ET LA RATION DE GRAINES
SOMMAIRB. — L'énergétiqae et la ration alimentaire. — Le pouvoir thermosène n'est pas le seul critère de la yaleor d'une ration. — Ration de croiHanoe et ration d'entretien. — Béglage spontané de leur ration par lee oiseaux. — Rapport du poids à la ration ]o«rnalière. — Variations de ce rapport avec l'Age et avec le régime. — Courbe de la variatioii. — Influence de la pression barométrique sur l'appétit ches les poules. — Supériorité de la viande pour la croissance, du grain pour l'entretien. — Valeur plastique, valeur ther^ mogène et toxicité d'une ration donnée.
Les études d'énergétique animale ont rendu, depuis ces dernières années, très importante la connaissance précise de la ration alimentaire pour un animal donné. Afin de dégrossir en premier lieu le sujet, les physiologistes se sont occui>és presque exclusivement de la ration d'entretien, c'est-à-dire de celle qui est nécessaire à un animal adulte, accomplissant un travail très modéré, pour maintenir son poids constant pendant une assez
longue période. Certains cependant, comme Chauvbau, ont cherché quelles substances alimentaires fournissent le meilleur rendement en travail produit.
Les diverses sortes d'aliments, ou les diverses proportions dans lesquelles on les peut mélanger, ont été examinées à ce point de vue et Ton a déterminé en calories leur valeur thermogène, identifiée à leur valeur alimentaire, puisque les besoins de ranimai adulte sont svrtout conditionnés par des dépenses de chaleur ou des dépenses en travail que l'on y fait équivaloir.
On voit bien d'ailleurs que ces procédés de mesure, aussi intéressants que précis, ne sont raisonnablement applicables qu'à l'intérieur de catégories déjà faites, et qu'ils permettent des comparaisons seulement entre substances déjà définies comme aliments par les effets que leur ingestion prolongée détermine dans l'organisme. La valeur thermogène de la houille, du pétrole ou de l'acide cyanhydrique ne donne aucune idée de leur valeur alimentaire. Pour les substances à propos desquelles le doute persiste, par exemple pour l'alcool, ce n'est x)as le calorimètre qui doit répondre, puisqu'il n'a la parole qu'en second lieu, mais d'abord l'observation longuement poursuivie des effets que détermine sur l'organisme l'abstinence du produit ou l'ingestion journalière de telle, telle ou telle quantité.
n y a donc à proi)os de la valeur alimentaire d'une substance donnée bien autre chose à considérer que la capacité à fournir des calories en se détruisant. Cela est notamment certain à propos de la ration de croissance, dont on ne voit guère a priori comment identifier, d'une façon simple, la valeur avec le pouvoir thermogène. Pour cette question très importante, très compliquée et très loin de la solution, toutes les données sont bonnes à recueillir. C'est x>ourquoi je crois utile de publier celles que je possède à ce sujet.
D'après Maukel, tous les animaux se suralimentent quand ils ont la nourriture à discrétion et il est indispensable, pour obtenir une fixité approximative de leur poids, de régler leur
régime et leur ration. Labguieb des Bangbls (1), qui rapporte l'opinion précédente, a observé que les pigeons se comportent autrement et que, alimentés librement, ils règlent eux-mêmes leur consommation avec une précision très grande, qui suffit pour conserver au corps son poids initial pendant plusieurs mois. Les petites variations que Toiseau fait lui-même subir à sa ration, sont, d'après cet auteur, en rapport exact avec les variations de la température extérieure.
Je ne puis apporter une précision de cet ordre, mais en revanche mes données s'étendent sur une période beaucoup plus longue et comprennent la croissance et l'entretien de trois générations successives : une nourrie au grain et les deux suivantes à la viande.
n est certain que les oiseaux nourris surabondamment règlent eux-mêmes leur consommation. Larguier des Bàngels a eu raison d'exprimer et de mesurer le fait, mais déjà la connaissance banale en avait fait un principe d'action. Tous les oiseaux conservés en cage : tourterelles, canaris^ chardonnerets, etc., ont toujours des graines à discrétion et, pendant des années, leur taille et leur agilité ne changent pas. C'est sur cette observ^ation que j'avais tablé pour déterminer la ration nécessaire à mes x>oules. Je la leur faisais verser deux fois par jour soit en graines, soit en viande et de tel poids que tout fût consommé avec un petit reste aussi faible que possible. Aussitôt qu'il ne restait ni un grain, ni un morceau de viande, on augmentait légèrement pour les jours suivants, on diminuait au contraire si le reste devenait appréciable.
Pour une seule génération, j'ai pris les x>esées de rations depuis la naissance, mais les premières données ne peuvent être utilisées, parce qu'avec les poussins se trouvait la "povle couveuse et nourricière et qu'il est impossible de démêler ce qui revient à l'une et aux autres.
Dans la construction des courbes qui vont suivre (flg. 19),
(1) La&ouibr DBS Banobls. — De rm/ktenee de la température extérieure iur ftilimmftiiicm (ThèM do rUDirenité de Pwis ; HaMoa IfM).
j'ai considéré le rapport du poids total (P) de tous les animaux d'un même lot au poids {p) de la ration qu'ils mangeaient en commun.
Pf
!^a^ESB
Jours
latiM p
PoidB
des Animaux
Rapport JP
RltfM
Poids
des
Animaux
Rapport P
Jours
laUN P
de rie
Poids
des
Animaux
Rapport P
Ce rapport - exprime la valeur
de la ration ; plus il est grand, meilleure est la raUan, soit que la ration faiblisse pour maintenir
196 F. HOUSSAY
un même poids, soit que le poids croisse avec une même ration.
P On considère d'autre part assez volontiers le rapiK>rt inverse -,
à savoir la quantité d'aliments qu'il faut à un kilogramme d'animal pour se maintenir et plus cette quantité est petite, meilleure est la ration. H est évident que la variation de ces deux rapports avec l'âge ne donne pas du tout la |même forme des courbes.
J ai construit les miennes en considérant -, mais ceux qui préfé-
P reraient le rapport inverse pourraient construire les courbes de sa variation avec les données numériques recueilles à ce sujet et reproduites dans le tableau composé à la page précédente.
J'ai établi pour chacune des générations considérées une
courbe de la variation du rapport - aux divers âges de la vie.
Pour construire cette courbe, je compte en abscisses le temx)8 à raison de 1 % pour 2 jours de vie et en ordonnées les valeurs
correspondantes de — en prenant 1 % pour chaque unité du P
rapi)ort : par exemple le rapport 17,93 = 18 % le rapport 16,09 = 16 %, etc.
Les trois courbes obtenues sont reproduites par réduction photographique (fig. 19). Il importe d'abord de dégager leur étude générale de trois pointements singuliers a, a', a", qui se trouvent aux générations P^ et P,.
Or, la génération P^, pour parler d'elle en premier lieu, est composée de poules granivores, c'est-|^-dire normales ; les dates de ces pointements sont les suivantes :
a — 208 jour de vie 18 février 1901.
a' — 229» — 10 mars 1901.
a" — 246« — 26 mars 1901.
Sur mes cahiers d'expérience, j'avais inscrit « tombée de neige » le 11 mars 1901 qui correspond au plus grand pointement ; ceci
naturellement ne va pas sans une grande baisse barométrique. Pour les deux autres pointements, je n'avais rien noté. J'ai demandé rétrospectivement (avril 1906) à mon ami J. Mabgabt.
Pio. 10. Courbet des rapports du poids à la ration dans trois générations dont une (n«nivore
et deux carnivores
astronome à l'Observatoire de Paris, de me renseigner sur l'état météorologique des journées indiquées et voici ce qu'il me cx)mmuniqué :
1901. Février 17...
'; Mars 10..
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DATES BUOltTHS ÉTAT lÉTÉOlOLOfilQDK POItmEXT
Parc St-llaur
Couvert neige et grésil.
Un pen de neige à 8 h. et 9 h. a
Très nuagenx, petite neige
Converti quelquefois des
gouttes entre aet a'
Couvert. a
Id. Pluie, neige et grésU.
Neige jusqu'à 4 h. du matin
puis à 15 h. et à 16 h. 46. a"
— 27... 751,9 Couvert de 6 h. à 19 h.,
pluie et neige,
— 28... 752,4 Grains de n^gra. Grésil à
Donc, si d'après Lakouieb des Bangels la température règle d'une façon précise les petites variations de la ration, la pression barométrique en détermine de très grandes, au moins chez les poules. S'il s'agissait d'un réglage du poids en prévision de la légèreté requise par le vol, il serait tout naturel que la pression barométrique intervînt en premier lieu. Le fait est-il général chez tous les oiseaux t Je n'ai pas de données à ce sujet mais je ne crois pas à sa généralité, du moins avec autant d'amplitude. Je le crois exact seulement pour les oiseaux déjà lourds à vol difficile, le« autres, en cas de dépression, se contentent de voler moins haut comme les hirondelles.
Au surplus, il doit bien y avoir quelque particularité dans la pratique de l'abstinence par les poulets en présence d'une dépression barométrique, puisqu'elle est indiquée déjà par TflÉo- PHRA.STE comme un des signes du mauvais temps et que cette observation, avec quelques autres du même ordre, était le fondement objectif de l'art des auspices.
La génération P„ élevée d'une façon normale jusqu'au 150« jour de sa vie, n'a été mise à la viande qu'ensuite ; elle conserve encore, au point de vue de la réaction à la pression, l'instinct
ordinaire des poulets et accuse les mêmes pointements aux mêmes jours.
n n'en est plus ainsi à la génération P, nourrie à la viande depuis son éclosion. Certainement, dans le cours de sa vie de grandes baisses barométriques sont survenues aussi, mais elles n'ont pas été accusées, d'une façon sensible tout au moins. Un instinct très curieux s'est trouvé perdu.
Abstraction faite maintenant de ces pointements singuliers, nos trois courbes se divisent en deux grandes sections : l'une, de la naissance au 250® jour environ, pendant laquelle les ordonnées croissent, l'autre, à partir du 250® jour, pendant laquelle les ordonnées sont sensiblement constantes, sauf pour un dernier pointement h postérieur à la mue et moins brusque que les précédents. Ces courbes répètent, en gros, l'allure des courbes de croissance ; c'est vers le 250® jour en effet que, dans les trois générations considérées, les poules ont achevé la différenciation de leurs œufs et que toutes les courbes de croissance sont à peu près horizontales.
Pour revenir à nos courbes de ration, l'époque du 250® jour sépare donc deux zones : à gauche la zone des rations de croissance, à droite la zone des rations d'entretien. Nous pouvons immédiatement faire plusieurs constatations.
D'abord*, la courbe de ration granivore est au-dessous des deux autres dans la région de croissance, au-dessus dans la région adulte, ce qui parait indiquer que la viande est une ration sux)érieure pour les animaux qui croissent ; les graines sont au contraire supérieures pour les animaux adultes. Eemarquons bien qu'il ne s'agit pas seulement, i)Our la ration albuminoîde, d'une plus grande puissance plastique, c'est-à-dire créatrice de tissus et de cellules, en quoi consisterait tout naturellement la différence ; car nos animaux adultes, par le fait de la ponte, fabriquent journellement plus d'albuminoîdes que penianJL leur croissance et tout de même, dans cette période, les graines constituent un aliment supérieur pour l'individu, c'està-dire i)our la quantité de matière usuellement distinguée à à part et dénommée « une poule ».
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On pourrait se demander s'il n'y avait pas lieu de considérer, dans la période adulte, les individus plus la i>onte qu'ils ont produite ; celle-ci, étant supérieure dans les premières générations carnivores, contribuerait à relever la valeur de la ration carnée. Mais si l'on ajoute au x>oids de l'animal celui des germes qu'il a produits depuis la dernière pesée, il faut y joindre également la somme des excréta solides, liquides et gazeux qu'il a émis, aussi bien que la chaleur ou le travail qu'il a fournis et en retrancher la somme des rations qu'il a mangées, bues ou respiiées. Ce serait une tout autre exi>érience sur le bilan organique, analogue à celle de Benbbiot et Attwateb, dans laquelle l'individualité animale s'efface et que je n'ai nullement songé à faire malgré son intérêt évident, philosophiquement supérieur mais pratiquement moindre.
Je compare seulement un individu d'une espèce définie, tel que le donne à un certain moment toute sa vie antérieure avec une certaine ration, à un autre individu de la même espèce, au même moment mais avec une autre ration. L'avantage est dans ces conditions, qui sont celles otl l'on se placerait pour apprécier la bonne santé d'un homme, à la viande pour la croissance, aux graines pour l'entretien.
Nous devons remarquer aussi, en comparant entre elles les deux courbes d'animaux carnivores, que celle de la génération P, est notablement au-dessus de celle de P, dans la région de croissance et un peu au-dessus dans la période adulte. C'est la marque d'une adaptation, d'une meilleure assimilation de l'idiment, ainsi que d'une meilleure élimination des déchets qu'il donne. C'est un fait net d'hérédité des caractères acquis ; nous y reviendrons.
En dernier lieu il est visible que la ration quelle qu'elle soit est plus mauvaise dans le jeune âge que dans l'âge adulte, c'està-dire qu'il faut proportionnellement plus d'un même aliment à un jeune qu'à un adulte. Le fait est connu. Est-ce seulement que le jeune animal, à surface proi>ortionnellement plus grande, perd plus de chaleur f Cela entre eu ligne de compte à coup sûr.
VARIATIONS EXPéRTMENTALES 201
maiB iK)iir une part seulement ; car, parmi toutes les rations, la meilleure à cet âge est la plus albuminoïde, c'est-à-dire la moins thermogène.
Au surplus, pour apprécier la valeur alimentaire d'une substance donnée, il faut bien s'entendre sur la réaction que l'on demande à Torganisme de manifester, comme marque du succès de son alimentation. Veut-on qu'il soit plus grand, plus robuste, c'est-à-dire capable de fournir une plus grande quantité de travail, ou désrre-t-on au contraire sacrifier quelque chose des qualités précédentes pour que Torganisme dure plus longtemps t n faut alors faire intervenir en ligne de compte l'usure organique par les divers régimes, qui est en raison de leur toxicité et de la quantité des déchets accumulés.
Or, cette toxicité plus grande du régime carné est surabondamment prouvée par notre longue expérience. C'est le défaut qui contrebalance les incontestables qualités de cet aliment.
Dans le jeune âge, la quantité de rein, la grandeur de l'élimination sont proportionnellement plus fortes, les qualités de la ration se montrent alors sans être atténuées par leur inconvénient. Plus tard, avec une élimination moindre, l'inconvénient contrebalance l'avantage et même le surpasse.
n y a donc lieu, en pratique, de peser et d'évaluer des séries d'indications contradictoires et la règle qui me parait ressortir aussi bien de ces expériences que des observations, valables pour l'homme, faites sur moi et autour de moi, est l'usage de la viande pendant la croissance et l'abstinence de cet aliment passé l'âge adulte.
ARCH. DE ZOOL. BXP. ET OKIf. — 4* SÉHIK. — T. VI. - (v).