‹ Archives de zoologie expérimentale et générale (volume 5)Chapitre 53 sur 146 · CHAPITRE XII QUELQUES COMPARAISONS AVEC LES MAMMIFÈRES · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII QUELQUES COMPARAISONS AVEC LES MAMMIFÈRES

SOMXAIRI. — Expériences de divers auteurs sur les mammifères. — Haute toxicité probable du régime insectivore. — L'excrétion supplémentaire par les carapaces et par les coquilles — Echecs de mes tentatives pour adapter des souris au régime camé. — Les mammifères semblent plus saturés d'intoxications et moins capables d'en supporter de nouvelles que les oiseaux. — Rapprochements avec les courbes de croissance. — Causes originelles d'into3dcation chex les mammifères. — Vie utérine, vie lactée. — L'excrétion en urée et l'excrétion en adde urique. — Conclusions.

H n'a point été fait sur les mammifères d'expérience qui puisse être entièrement comparée aux miennes, c'est-à-dire qui porte sur les modifications dues à un changement de régime iwursuivi pendant plusieurs générations.

Quelques recherches plus courtes donnent cependant des résultats qui, fort importants pour la physiologie et la pathologie, peuvent être utilement confrontés avec les miens.

Maijkel a alimenté pendant plusieurs mois des lapins avec du fromage et a constaté un dévelopx>ement inusité de leur foie. C'est au reste cet auteur qui a le premier montré que, d'une façon générale, les carnivores ont une quantité relative de foie plus élevée que les herbivores.

J. NoÉ (1) a nourri assez longtemps des hérissons exclusivement avec de la viande crue de cheval. Son expérience me semble inverse des autres, c'est-à-dire qu'au lieu d'être une

(1) C. 8. Soe, Bioloç. du 28 nov. 1901 au 2« Juillet IMS.

290 F. HOUSSAY

étude d'intoxication accrue elle est une étude de désintoxication et n'est pas, d'ailleurs, moins intéressante pour cela. Le hérisson, en effet, est normalement insectivore et, bien que la viande de cheval soit plus toxique que celle des animaux ordinaires de boucherie, elle Test moins, je crois, que la chair des insectes. Il n'y a pas à cet égard de données formelles ; mais, en raison de ce que j'ai dit au chapitre précédent de la plume et du poil, je suis très porté à considérer les insectes, gros excréteurs de chitine, comme fortement intoxiqués, aussi bien d'ailleurs que les crustacés, excréteurs de lourdes carapaces, ou les mollusques, excréteurs de pesantes coquilles.

Je fais remarquer en passant que j'assimile à des excrétions supplémentaires les organes ordinairement apï)elé8 protedeurs de l'animal ; c'est moins finaliste certainement, plus scientifique et plus fécond pour les recherches qui peuvent être entreprises avec ce point de départ entièrement changé.

Comme conséquence de cette manière de voir, le hérisson en passant de la chair d'insectes à la viande de cheval se désintoxique. Un fait qui concorderait exactement avec ce point de vue c'est que sa production d'urée diminue d'une façon régulière ; elle passe d'après les données de J. NoÉ de 6 gr.925 par kilogramme au mois de mai 1901 à 2 gr. 808 au mois de mai 1902. L'auteur en question conclut que le régime carné exclusif dimi* nue énormément l'urée. Le résultat ainsi exprimé est extrêmement paradoxal, unique en son genre, et même il risque d'induire en erreur. Comme, d'autre part, absolument rien n'autorise à réputer inexactes des mesures qui semblent au contraire soigneuses, l'interprétation véritable m'en paraît celle que je propose, à savoir : que le passage de l'aliment chair d'insecte à l'aliment chair de mammifère est une désintoxication.

C'est pour cela sans doute que l'expérience de NoÉ a duré sans peine plus longtemps que les autres expériences sur les mammifères, chiens ou souris, qui étaient de véritables surintoxications alimentaires.

J. NoÉ compare en outre le rapport de certains organes au

poids total chez les hérissons normaux et chez deux animaux de cette espèce qui sont morts, l'un après 8 mois l'autre après 11 mois du régime à la viande de cheval. Les reins ont très peu varié tandis que le foie a augmenté d'une façon notable. Mais l'augmentation de ce seul organe, sans concordance avec les autres données relatives à l'excrétion, ne ï)ermet pas de conclure à une intoxication. Il se peut fort bien que l'organe soit surmené non de son côté excréteur mais de son côté assimilateur, qu'il éprouve seulement plus de peine à transformer en glycogène des albuminoïdes inaccoutumés. L'augmentation de poids, en un mot, peut venir du foie glycogénique plutôt que du foie hépatique : l'observation micrographique seule serait propre à lever ce doute. Et c'est une occasion nouvelle de dire combien des recherches de cette sorte seraient utiles pour compléter les mensurations, spécialement chez les mammifères.

De son côté, E. Dufourt (1) a expérimenté en mettant des chiens au régime carné exclusif, toujours à la viande de cheval. Il a reconnu, comme il était naturel, un important accroissement de l'urée. De son expérience je retiendrai surtout qu'elle n'a pas pu continuer longtemps. Les animaux fortement intoxiqués perdaient leurs poils, se recouvraient d'eczéma, maigrissaient et mouraient en quelques semaines.

Weiss (2) dont j'ai signalé déjà les expériences sur les canards avait essayé de les réaliser aussi avec des souris. A plusieurs reprises il a échoué ; les souris qu'il élevait au grain vivaient très bien ; celles qu'il nourrissait à la viande de cheval mouraient au bout de 2 ou 3 mois.

En 1901 et 1902 j'ai moi-même échoué dans plusieurs tentatives analogues ; cependant je faisais vivre mes souris carnivores 5 à 6 mois et ce meilleur résultat tient, je le suppose, uniquement à ce que je leur donnais de la viande fraîche d'animaux de boucherie et non de la viande de cheval.

D n'est pas utile de s'étendre longuement sur les données

(1) W s. DurouRT. — Journal de Phytioloçie et de Pathologie généraleë, mai 1902.

(2) G. WII88. — C. R. Soe, Biologie, 26 octobre IMl.

292 F. HOUSSAY

recueillies au cours de ces e3q)érieiices manquées ; notons seulement que, comme B. Dufourt et conformément aux résultats classiques, j'ai toujours obtenu beaucoup plus d'urée du côté Carnivore que du côté granivore. Je veux toutefois signaler que, chez plusieurs des animaux qui sont morts de ce régime, le foie avait subi une véritable dégénérescence graisseuse, dont le processus serait relativement facile à suivre et sûrement intéressant pour la pathologie de l'organe.

De ces divers essais il faut conclure à la difficulté grande, pour ne pas dire à l'impossibilité, de faire brusquement passer un mammifère végétarien ou -peu Carnivore à un régime tout à fait Carnivore. Le fait est au contraire possible chez les oiseaux et le changement ne manifeste d'inconvénients qu'après plusieurs générations.

Une conclusion qui se présente tout de suite à l'esprit e«t la suivante : les mammifères ne supportent pas de surintoxication parce qu'ils sont déjà arrivés, même jeunes, à une intoxication qui ne peut guère être dépassée sans péril. Ce résultat est tout à fait d'accord avec celui que j'ai déjà mis en évidence au chapitre II à propos des courbes de croissance.

Si l'on se demande maintenant quelles raisons rendent ainsi le mammifère particulièrement saturé de toxines, on peut les apercevoir dans ce fait que, véritablement, c'est de tous les Vertébrés celui qui a le moins de jeunesse. Il n'entreprend pas dès l'état d'œuf une vie nouvelle et des échanges nouveaux avec le monde ambiant. Dans l'utérus maternel, sa vie se réalise par l'intermédiaire d'un organisme ayant déjà longuement vécu, déjà âgé et déjà chargé des intoxications vitales. Après, c'est l'alimentation lactée qui lui passe encore des produits élaborés par un organisme dont la vie s'avance. Le mammifèreest d'abord, comme le fait remarquer Giabd, un parasite interne puis un parasite externe avant de mener une vie libre.

Pour terminer ce parallèle des mammifères et des oiseaux, il n'est pas sans intérêt de rappeler une remarque de Metch- NiKOPF sur la longévité relative de ces derniers et sur leur

Variations expérimentales â93

verte vieillesse comparée à la décrépitude rapide des mammifères.

H faut en outre observer que les mammifères, saturés d'intoxication, excrètent principalement en urée et les oiseaux en acide urique. Kos expériences paraissent apporter une certaine contradiction à ces résultats classiques en montrant les oiseaux tout de même plus plastiques du côté excréteur. Un mammifère, en effet, dont la production d'acide urique augmente est considéré comme ayant une excrétion moins parfaite et même insuffisante, et la conclusion sans doute est valable pour la comparaison entre divers états d'un même mammifère ou entre divers mammifères. Mais elle ne paraît pas se prêter à une généralisation nécessaire. En d'autres termes, il ne semble pas absolument vrai que la dépuration en urée soit supérieure à la dépuration en acide urique quel que soit l'organisme. Il y a là en tous cas une question d'une certaine importance.

En présence des difficultés d'adaptation au régime carné, on I)eut se demander comment il y a des carnivores dans la nature. Eemarquons que l'expérience par nous réalisée a été particu lièrement brutale et a mis du jour au lendemain une race granivore en face d'un régime carné exclusif. Scientifiquement il le fallait pour l'étude rigoureuse d'un déterminisme ; mais naturellement les choses ne se sont jamais passées ainsi.

Les guérisons d'arthrites que j'ai obtenues, rien que par un retour de 8 jours au régime végétarien, montrent suffisamment que, tout au moins chez les oiseaux, un régime mixte progressivement poussé vers la consommation en viande aurait eu chance d'aboutir et dans un temps relativement faible.

En terminant, qu'il me soit permis de faire remarquer que si j'ai apiH)rté quelques données précises et résolu quelques problèmes, j'en ai soulevé plus encore et de cette manière indiqué, je i)ense, combien de semblables recherches étendues et poursuivies pourraient être fructueuses.

A une époque encore peu éloignée de nous. Cl. Bernabb et DE Lâcaze-Duthi£B8 discutaient sur les limites de la physio-

â94 F*. HOIJSSAV

logie et de la zoologie, posaient la question de savoir à laquelle des deux disciplines appartient la prépondérance et la résolvaient chacun à sa manière. Je crois, -ponv ma part, que le temi)8 de ces querelles est^ passé, que la collaboration seule est efficace, et que Ton doit chercher à résoudre les problèmes que la zoologie pose, et qu'il faut d'abord connaître, avec les méthodes que la physiologie donne, ou, pour employer des termes que je trouve commodes et plus généraux : la statique et la cinématique ne se peuvent achever que dans la dynamique.

Page 1