‹ Archives du diocèse de Chartres (volume 2)Chapitre 12 sur 69 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

Com me plusieurs de nos monuments religieux , et à un plus haut degré peut-être, la cathédrale de Chartres possède ce précieux privilège de n'être pas seulement l'objet de l'admiration sans cesse renouvelée des amateurs du beau et du pittoresque, mais d^offrîr encore aux érudits et aux archéologues un champ de tecViercbes qui semble véritablement inépuisable. Cet édifice, en efiet, construit presque tout entier sous les règnes de Philippe- Auguste, de Louis VIII et de Louis IX, a conservé dans son sous-sol les substructions visibles et complètes de la cathédrale érigée deux cents ans plus tôt par le célèbre évéque de Chartres, Fulbert. L'ensemble de ces substructions du XI" siècle forme sous Ves bas-côtés et le chevet de l'église gothique une crypte \minense, et cette crjrpte, à son tour, renferme dans l'intervalle des énormes murailles qui la délimitent les fondations et d'importants vestiges des basiliques antérieures.

Ainsi, pour ne parler que de choses connues, on distingue actuellementau chevet de la cathédrale trois sortes de constructions nettement caractérisées : 1» au centre du monument^ à l'étage inférieur, une chapelle souterraine voûtée, dite « caveau de Saint- Lubin », ayant servi de martyrium à la basilique reconstruite par Tévéque Gislebert après l'incendie de 858 ; 2*» à un étage plus élevé, le déambulatoire et les chapelles rayonnantes de la crypte bâtie par Fulbert entre les années 1020 et 1024 ; 3* à l'étage supérieur, l'abside et le rond*point de la cathédrale gothique^ édifiée de 1194 à 1230 environ. Enfin, si Ton descend dans le martyrium du JX^ siècle, on constate au premier coup dœil que les murailles, formant le fond de cet antique caveau, sont de l'époque gallo-romaine, et l'imagination peut se donner libre carnère en présence de ces murs de petit appareil, derrière lesquels

s'étend un vaste terre-plein dont personne, depuis plus de mille ans, n'a tenté de pénétrer les secrets.

Ce manque d'unité dans la structure de l'édifice soulève plus d'un problème , et cela même devait exciter le zèle des archéologues, qui, pour mieux se renseigner, ont fait de nombreuses fouilles dans la cathédrale de Chartres. Certaines de ces fouilles ont été décrites en de savants mémoires ; je ne m'occuperai ici que de celles qui ont été exécutées dans l'église souterraine.

Dès 1843, le clergé chartrain, de sa propre initiative, fit pratiquer dans la crypte plusieurs sondages sur l'emplacement de l'ancien autel de Notre Dame-Sous-Terre. Ces recherches avaient pour but de mettre au jour les vestiges de divers objets du culte intentionnellement détruits au XVIP siècle, à savoir le Puits des Saints-Forts et la Grotte Druidique. En effet, suivant une tradition, dont les origines sont obscures, il aurait existé en ce lieu, avant la naissance du Christ, une sorte de caverne où les prêtres des idoles, les Druides, auraient vénéré une statuedédiée à la Vierge devant enfanter, Virgini Parilurae. Tout à côté de la grotte, ou plutôt dans la grotte elle-même, un puits sacré aurait été au temps des persécutions le tombeau des premiers martyrs chartrains. C'est au-dessus de cette grotte druidique et de ce puits des Saints-Forts qu'aurait été plus tard élevée, en l'honneur de la Vierge, la première cathédrale de Chartres.

Bien que, dans cette tradition relatée ici en quelques mots, il y ait un apport de récits assez fabuleux pour que les chanoines chartrains du XVIP siècle s'en soient inquiétés et aient cru devoir maçonner la Grotte et faire disparaître le Puits, on est obligé cependant d'admettre que les monuments, qui ont donné naissance à ces légendes, étaient eux-mêmes fort anciens et que c'est précisément en raison de leur antiquité qu'ils ont si vivement frappé l'imagination de nos pères.

D'ailleurs, des textes authentiques prouvent qu'au IX® siècle le Puits existait déjà ; à la fin du XP siècle, son eau était réputée miraculeuse, et, dès cette époque reculée, le peuple donnait communément le nom de Lieu-Fort aux vieilles constructions, qui, dans la crypte, étaient contiguês au Puits et à la Grotte. Si l'on considère que ces constructions restèrent apparentes dans l'église souterraine jusque vers l'année 1650, que par conséquent, après l'incendie de l'année 1020, elles avaient été religieusement conservées comme vestiges des traditions d'un autre âge, on s'explique les efforts qui, depuis cinquante ans environ, ont été

faits à diverses reprises pour les exhumer et tâcher ainsi de reconnaître leur véritable origine.

Les fouilles de 1843 furent reprises en 1849 par l'architecte Lassus et de 1855 à 1860 par un savant antiquaire, Paul Durand/ Le résultat en fut presque négatif ; on ne découvrit ni le Puits des Saints-Forts ni remplacement de la Grotte Druidique. On rencontra seulement, à droite de Tautel de Notre-Dame-Sous- Terre, un départ d'escalier semblant se diriger vers le martjrium du IX« siècle, appelé caveau Saint-Lubin. Ayant, après tant d'autres, étudié de nouveau la question, j'émis, il y a quelques années^ l'opinion que les recherches précédentes avaient échoué parce qu'on avait eu le tort de les faire dans l'intérieur de la chapelle de Notre-Dame-Sous-Terre. Au printemps de Tannée IIXH, j'ai fait exécuter des fouilles profondes derrière la cloison de cette chapelle, et, en me laissant simplement guider par la direction des terres de remblai, je suis arrivé à découvrir l'orifice du Puits à huit mètres au-dessous du dallage de la crypte. Il serait superflu de relater en détail les difficultés matérielles que j'ai eu à surmonter au cours des travaux. Qu'il suffise de savoir que ceux-ci ont été longs et dispendieux. Le Puits des Saints-Forts, aujourd'hui restauré, mesure, à partir du niveau du sol de la crypte 33 mètres, 55 centimètres de profondeur ; la hauteur de l'eau est de trois mètres en moyenne.

Ce qu'il importait surtout de mettre en lumière, c'était l'âge des substructions environnant le puits. A cet effet, les murailles voisines ont été attentivement examinées et débarrassées des enduits qui les recouvraient complètement.

Voici brièvement résumées les constatations que j'ai pu faire. Antérieurement à l'époque de sa destruction, c'est-à-dire jusque vers 1650, le Puits des Saints-Forts se trouvait placé sous une voussure de quatre à cinq mètres de largeur, pratiquée dans une muraille dont l'appareil, plus ancien que celui de la crypte du XP siècle, est identique à celui du martyrium carolingien , dit <^veau Saint-Lubin. Cette muraille, comme l'ont démontré les fouilles subséquentes, appartient, ainsi que le caveau Saint-Lubin tout entier, à la cathédrale du IX« siècle.

U résulte de là que les données archéologiques concordent actuellement avec les textes et font remonter à l'époque carolingienne rapparition du Puits des Saints-Forts dans l'histoire. En l'année 858, une troupe de pirates normands, venus des rives de la Seine , s'étant emparés par surprise de la ville de Chartres, pénétrèrent dans la cathédrale, et, après avoir massacré l'évéque

Frotbold et la plupart des clercs qui avaient cherché refuge en ce lieu, ils incendièrent la basilique. Les habitants de la ville recueillirent alors, au milieu des débris encore fumants de la cathédrale, les ossements de Tévêque et de ses compagnons, et, suivant le témoignage d'un ancien chroniqueur chartrain , ils jetèrent ces ossements dans le Puits des Saints-Forts.

Cela nous explique clairement, semble-t-il, pourquoi Tévéque Gislebert, lorsqu'il reconstruisit en 858 la cathédrale incendiée par les Normands, voulut conserver dans la fondation du nouvel édifice, sous une voussure (1), le puits qui était devenu le tombeau de son prédécesseur.

La découverte du Puits des Saints-Forts au milieu de substructions ayant certainement fait partie de la cathédrale du IK^ siècle confirme donc les enseignements de Thistoire locale. Mais, s*il est incontestable que le puits est antérieur à l'année 858, nous ne sommes pas en mesure d'affirmer qu'il date de l'époque druidique ni même des premiers siècles de l'ère chrétienne. La suite des fouilles permettra-t-elle d'élucider ce problème? Je l'ignore, et^ quoi qu'il en soit, on doit reconnaître que présentement ni l'histoire ni l'archéologie n'ont encore fourni d'arguments susceptibles de corroborer sur ce fait les vieilles traditions de l'église chartraine.

Si j'ai tant insisté sur ces fouilles exécutées par moi dans la crypte, c'est qu'elles ont été le point de départ de celles que j'ai entreprises l'an dernier dans le chœur et auxquelles la Société française de fouilles archéologiques a bien voulu prêter son concours.

L'examen des substructions situées dans le voisinage immédiat du Puits des Saints-Forts m'ayant démontré que ces substructions appartenaient pour la plupart à l'église du IX* siècle, il y avait tout lieu de supposer que le reste des fondations de la cathédrale carolingienne existait encore, derrière le puits, dans le terre-plein inexploré que délimitent les murailles de la crypte. Malheureusement on ne pouvait songer à pénétrer dans ce terre-plein en perçant les murs qui l'environnent. Une tentative de ce genre avait été faite en 1860 par Paul Durand à Tintérieur du caveau Saint-Lubin ; mais on avait dû, après de sérieux

(1) Cette voussure, sous laquelle était le Puits, fut comblée en maçonnerie vers 1650; elle formait, dans la muraille du IX* siècle, une assez large excavation, et il n'est pas douteux que c'est cette excavation elle-même qui avait reçu à une date indéterminée le nom de Grotte Druidique.

FOUILLES DANS L% CATHÊDHALB DE CHARTRElS 5

efforts, abandonner le projet que l'épaisseur des maçonneries et surtout l'extrême dureté des mortiers rendaient impraticable.

Une autre idée, d'ailleurs, se présentait naturellement à Tesprit. Comme le terre-plein, où je voulais opérer de nouvelles recherches, atteint en élévation le niveau du dallage du chœur de la cathédrale, je pouvais, en enlevant ce dallage , faire mes fouilles à ciel ouvert. Il suffisait même de déplacer une partie des stalles habituellement occupées par les chanoines pour arriver à un résultat identique tout en évitant de détériorer le pavage en marbre du sanctuaire. C'est ce dernier projet que j'ai pu mettre à exécution grâce à la bienveillante coopération des membres du Chapitre de la cathédrale et aussi grâce à Tappui que voulut bien me prêter M. Selmersheim architecte diocésain.

Les fouilles, entreprises dans ces conditions, n'ont pas tardé à mettre au jour des constructions dont l'intérêt archéologique est très grand. Elles ont prouvé que sous le chœur de l'église gothique, à des profondeurs variant de 2*°,40 à 4 mètres environ, sont enfouies les ruines entières de la basilique du IX* siècle. Or il n'existe plus en France une seule cathédrale datant d'une époque aussi reculée, et, pour nous renseigner sur l'architecture des grands édifices religieux du temps de Charle- Qiâgne et de ses premiers successeurs, nous n'avions guère jusqu'à ce jour à notre disposition que le fameux plan de l'abbaye de Saiût-Gall exécuté vers l'année 820 par un dessinateur inconnu.

Je n'entreprendrai pas d'énumérer ni d'étudier en détail les découvertes faites au cours des travaux. Lorsqu'on voudra publier cette étude, il conviendra d'y joindre des dessins et des coupes sans lesquels les descriptions, même les plus sommaires, sont difficiles à comprendre. D'ailleurs, tant que les fouilles ne seront point terminées, il serait prématuré de formuler des opinions ou d'émettre des théories que l'avenir peut-être se chargerait de modifier plus ou moins complètement.

Je me contenterai donc de noter que les constructions nouvellement exhumées correspondent au sanctuaire et au transept de la cathédrale construite en 858 par Tévêque Gislebert. J'ai retrouvé l'escalier voûté qui conduisait au martyrium placé sous l'abside. Cet escalier prend naissance au niveau du transept, contourne un des piliers cruciformes de la basilique, et vient déboucher à cinq mètres plus bas dans le caveau Saint-Lubin (1)*

(i) Le rapport officiel de Tarchitecte diocésain, M. Selmersheim, est explicite sur le point : « Les recherches de M. Merlet ont donné des résultats

Cela m'a permis de rattacher au reste de ] 'édifice les fondations du caveau, de telle sorte que j'ai pu relever avec la plus grande exactitude le plan du chevet de Tégiise carolingienne.

J'ajouterai que, si Ton se décide à poHSser plus loin les fouilles que j'ai faites Tan dernier et si l'on achève de dégager les marches de l'escalier qui conduit au martyrium, on rencontrera probablement à peu de distance le premier pilier de la nef et l'on possédera les éléments suffisants pour faire la restitution certaine du monument presque tout entier.

Ce serait là un résultat dont l'importance ne saurait échapper à personne.

Qu'il me soit permis, comme conclusion de ce rapide compterendu, de dire quelques mots de Tune des principales difficultés que j'ai^ rencontrées dans mon entreprise. — Les travaux ont duré, sans interruption, du 7 mars au 8 juillet dernier : je ne lésai abandonnés qu'à regret; provisoirement, je l'espère. Le jour même où ils ont été suspendus, j'ai découvert, dans les fondations de l'une des murailles de la basilique du IX** siècle, un curieux chapiteau composite ayant autrefois couronné un pilastre gallo-romain.

Malheureusement mes ressources étaient épuisées, et j'ai dû imposer un terme à ces travaux qui, depuis le commencement de l'année 1901, ont occasionné une dépense assez considérable. Cette dépense a été couverte pour un tiers environ à mes frais et pour les deux autres tiers par des subventions du Comité des travaux historiques et de la Société Archéologique d'Eure-et-Loir, par une souscription publique, enfin par la somme que la Société Française de Fouilles Archéologique a mise à ma disposition.

On peut juger par ce simple énoncé d'une partie des obstacles auxquels on se heurte en notre pays lorsqu'on veut faire une Fouille quelconque dans un de nos monuments historiques. Je

intéressants. Elles ont mis à découvert une pile cruciforme dont la cons> truction présente un appareil très ancien ; les restes d'un emmarchement et un couloir voûté en berceau de l*» 88 de large, qui paraissent constituer l'ancienne descente à la Crypte caroligienne dite crypte S.Lubin... ces restes sont très apparents par suite du déblai opéré. On suit la voûte depuis la pile jusqu'au mur limitant, à l'ouest, ce caveau ; mais ce berceau a été rompu quand on construisit les fondements de la cathédrale actuelle, lesquels prirent la place de la moitié du couloir laissant l'autre moitié butée contre la construction du Xlll* siècle. La pile, le piédroit et le berceau du couloir sont identiques, comme matériaux et comme appareil à la crypte Saint-Lubin. »

FOUILLES DANS LA CATHÉDRALE Dt. CHARTRES 7

sais bien qu'il n'en est plus de même quand on est chargé de quelque mission lointaine dans les pays d'Orient ou dans rA.friquedu Nord. Mais pourquoi cette différence de traitement?

CHAPITEAU GALLO-ROMAIN DÉCOUVERT DANS UN MUR PE LA CATHÉDRALE DU IX' SIÈCL,^

Est-ce à dire que les entrailles de notre sol n'aient plus de secrets à nous révéler?

Certes, grâce à la forte impulsion imprimée à l'étude de nos antiquités nationales par les de Caumont, les VioUet-le-Duc, Jes Quicherat, les de Lasteyrie et leurs tlèves, on peut affirmer qu'il n'existe plus guère en France d'édi/ices anciens qui n'aient été scientifiquement décrits et classés. Aujourd'hui même la

Société Français^ d'Archéologie, sous la direction de M. Eugène Lefèvre-Pontalis, le digne successeur de M. de Caumont, entretient parmi les savants de province une émulation qui jamais ne fut plus fructueuse. Mais chacun sait que, dans cette multitude de monuments qui couvrent la surface de notre sol, aucun, pour ainsi dire, n'est antérieur à Tan mil, et que, si nous sommes assez bien renseignés sur l'histoire de l'architecture civile et religieuse depuis le XI* siècle jusqu'à nos jours, nous sommes dans une ignorance extrême sur toutes les questions d'origines. Pour prendre un exemple dans le domaine de l'art religieux, personne ne saurait indiquer avec précision par suite de quelles transformations successives les églises épiscopales des premiers siècles se sont converties en cathédrales de l'époque romane, ni surtout à quelles dates ces transformations se sont manifestées. Il n'y a que les recherches méthodiques, les sondages, les tranchées ouvertes dans le sol ou pratiquées dans l'épaisseur des maçonneries, qui puissent nous faire savoir ce que les monuments par eux-mêmes sont impuissants à nous enseigner. C'est aux fouilles, en un mot, que semble appartenir l'avenir de notre archéologie nationale.

Aussi peut-on dire que la création d'une Société Française de Fouilles Archéologiques s'est opérée en temps voulu pour empêcher que nous épuisions toutes nos forces à la recherche lointaine des civilisations disparues, quand nous connaissons si imparfaitement encore l'histoire de nos propres origines.

René' Merlet.

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