‹ Archives entomologiquesChapitre 166 sur 231 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Sommaire. — Les métamorphoses d'un manuscrit, pour faire suite à celles de Pierrot. — M. Giiérin lance son réquisitoire. — Ma réponse. — La

. Société cntomologique de France transformée en cour d'assises scientifiques.— Un entomologiste à la tire ou à l'ainéricahie. — Un pensionnat à l'usage des chenilles. — L'écrin de M. Guérin-Méneville. — ('.rave erreur de date commise par le susdit. — L'indignation de l'ex-gérant du Cheptel. — L'article-escopette. — Souvenir de Gil-Blas. — Rendons à Redtenbacher ce qui n'appartient pas à M. Guérin-Méneville. — Je me console de n'être pas le collaborateur de ce grand homme. — Petite dissertation sur le mot flibustier. — De la mélodie en matière d'insectes.

— M. Guérin-Méneville parrain universel des insectes. — Les, Curabtis chinois. — Le placard de Damoclès. — Un Knoivnoihinrj scientifique.

— Le juge Lynch de l'entomologie. — Soustraction frauduleuse dont je suis accusé. — Cette soustraction s'élève à 15 francs 40 centimes. — M. Guérin-Méneville et son talent pour la satire. — Influence du carnaval sur un entomologiste. — Déridons la science. — Les causes grasses de l'entomologie.

Nous touchons au moment où le manuscrit menaçant de M. Guérin-Méneville va se transformer en placard, en attendant de se métamorphoser en article. C'était le 23 décembre 1857, à la Société entomologique; on allait procéder au renouvellement annuel du bureau et du comité de publication. Confiant dans la justice arbitrale, croyant à son inviolabilité, ne songeant plus à M. Guérin, j'attendais le moment de déposer mon vote, lorsque M. le Président annonce que, entre autres communications, il a reçu une lettre de M. Guérin-Méneville, dont il va donner lecture à la Société.

Cette lettre, c'était le factiim en question.

i;nto\ioi.O(.k)1 i:s. 3()1

On u»"assnro ([lie mou advorsairo avait longlenips liésité s'il ne fulminerait pas lui-même son réquisitoire du haut de la tribune ((ju'ou me passe cet anachronisme ambitieux) de la Société cntomologi([ue, et s'il ne m'écraserait pas sous le poids de son éloquence; on ajoute même que, sorti de chez lui dans le but que je viens d'indiquer, il avait jugé plus prudent de rentrer au logis à la moitié du chemin, et de faire parvenir sa vengeance au moyen d'un commissionnaire.

J'étais présent, et j'ai tout entendu. Voici ma réponse dans la séance suivante :

Monsieur le Président.

M. Guérin-Ménevillc, dans une lettre en date du 'lo décembre 1857, dont il m'a été donné communication, dirige contre moi des accusations, qui, si elles étaient prouvées, me mettraient au ban de l'entomologie. Cette science, si paisible de sa nature, ennemie des débats personnels, aura donc ses procès célèbres, car vous me permettrez de porter ma défense ù votre Tribunal, et de repousser les allégations aussi blessantes pour l'homme que pour l'entomologiste. Ce n'est pas ma faute si notre Société, ordinairement si calme, et tout entière à des travaux plus en harmonie avec son but, se trouve momentanément transformée en cour d'assises scientifiques. Mais l'accusation a parlé, il faut bien que l'accusé prenne à son tour la parole.

Le réquisitoire de M. Guérin-Méneville qualifie nettement, il

.■Uj'2 AIlClllVKS

faut lui rendre cette justice, le t'ait qui m'est imputé; il s'agit d'un attentat à la propriété scientifique, crime prévu par le Code pénal, et réprouvé par les lois aussi bien que par la morale. Je suis accusé de faire le manuscrit du prochain, comme on fait le foulard ; en un mot d'être un entomologiste à la tire, ou plutôt à l'américaine, et je m'étonne que ce trait ne figure i)as dans le fictitm de mon accusateur, qui est fort plaisant, comme vous pourrez en juger; mais ne parlons pas de ce vol à la tire, ce n'est qu'un simple délit, et, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, j'ai commis un crime véritable.

M. Guérin-Méneville est non seulement un théoricien célèbre comme le monde entier le sait, mais encore un homme de pratique des plus distingués. Lu zooloijic appli'juée ît ra<]riciilture, est une science de son invention. Le Cheptel, qui a dû peut-être sa si)lendeur à cette découveile , s'est éteint après avoir brillé du plus vif éclat à la quatrième page des journaux, et à la Bourse ; il a vécu ce que vivent les roses et beaucoup de découvertes par actions, r espace d'une liquidatioit. Comme sa lettre le prouve, notre savant et intrépide collègue ne s'est ])oint découragé ; il a imaginé une nouvelle science à laquelle il a donné le nom de zoologie appliquée ; sa lettre ne dit pas à quoi elle s'applique, mais je suppose que c'est à la sèricicidturi'. Auteur d'une méthode pour apprendre aux vers à soie l'art de filer leur cocon, que la nature leur enseignait trop mal, M. Guérin-Méneville s'était rendu dans le Midi pour ouvrir un pensionnat à l'usage des pauvres chenilles ai'riérées, et c'est pendant son absence que le crime dont il m'accuse a été perpétré.

Candide et naïf comme tous les hommes d'application, M. Guérin-Méneville en partant m'avait confié, dit-il, le manuscrit d'un travail rédigé en ISo'i sur la collection Dejean.

i:\TOMO[.Of;iQi i:s. 3G3

et ayant iioiir tilro : Matéiiaiix pour une Monograpliie du (jvouiie lies Eumorpindi's. manuscrit que je lui avais demandé, s'il faut l'en croire, pour Tinsérer le! (lu'il était, et avec mention de la date de sa rédaction (ISo/i) dans mes Animes entomologiques. II ignorait sans doute, et je ne le soupçonnais guère ])lus que lui, car ce que Thomnie connail le moins hélas! c'est lui-même, que la nature m'avait doué do la protubérance du vol moral de Coléoptères. Entraîné par ce déplorable penchant, violant la propriété qui m'était confiée, dépositaire infidèle, j'ai dérobé, à l'écrindeM. Guérin-Méneville les genres et les espèces qu'elfrontément j'ai livrées à l'impression, et dont je me suis paré, geai scientifique, comme des plumes d'une autre paon, dans une notice ayant pour titre : Dcsaiption d'un genre nouveau de la famille des Eumorphidcs et (le quelij'ies espèces qui rentrent dans celte division. Comme pièce de conviction il vous apporte la sixième livraison de mes Archives , contenant la susdite notice.

Vous le voyez. Monsieur, je reproduis scrupuleusement l'acte d'accusation; criminel audacieux, je ne dissimule rien, je n'atténue rien. Tout se trouve mentionné, même la circonstance aggravante de préméditation, car M. Guérin-Méneville a soin de l'insinuer dans sa lettre, la publication de son travail a été retardée par des motifs qu'il s'abstient de rechercher; quels pouvaient donc être ces motifs, si ce n'est ceux de consommer plus à mon aise mon crime, et d'établir par l'antériorité de ma notice une sorte d'a/ifct en ma faveur. Mais ce n'est pas tout encore! pendant que des amis communs s'occupaient à régler amiablemenl le diiférend, rompant la trêve de Dieu et desarbitres, j'ai sans pudeur profité des renseignements (pi'oiit pu me donner les pièces lofjaJenunt fournies aux débats par mon adversaire, pour rectifier les erreurs qu'il avait signalées dans mon travail

304 AKClllVliS

sur le genre Cacodœinim, el iiotauiuieiit sur mon Cacodainon cerberus.

Mon antagoniste se trompe ici de date. La lettre dans laquelle il \eut bien rectifier mon Cacodamon, m'a été adressée avant raibilrage, puistju'elle est datée du mois d'octobre 1857. J'en ai profité, en effet, pour redresser une erreur, comme c'était mon droit et mon devoir, et je pouvais penser que la lettre de M. Guérin-Mcneville ne m'était pas envoyée dans une autre intention.

Il eût été à désirer, puisqu'il est question d'arbitrage, que M. Guérin-Méneville eût respecté aussi bien que moi toutes les convenances à cet égard. J'ai, selon mon adversaire, assez d'autres torts sur la conscience, pour que je tienne du moins à repousser celui-là, car la kyrielle de mes attentats est déjà passablement fournie. Violer un dépôt, dérober les Enmorphides (lu procliain, rectifier l'rauduleuscnient le genre Cacodwmon, (|u' est-ce que tout cela à côté du préjudice immense que je cause au journal dont M. Guériu-Méneville est le directeur immaculé? Que vont dii'e les savants, qui, de tout l'univers et de mille autres lieux, lui confient leurs travaux, s'ils prévoient que M. Guériu-Méneville ferme les yeux sur l'attentat dont il est la victime? Ne seront-ils pas autorisés, s'écrie-t-il douloureusement, par cette lâche complaisance, à croire qu'il est disposé à agir à leur égard comme on a agi envers lui ? Je conçois que, à cette seule pensée, l'honorable ex-gérant du Cheptel n'ait pas hésité à me traîner devant la justice entomologique, et à me dénoncer à la vindicte de notre chère Société. 11 veut bien me faire grâce , dit-il dans le placard annexé à la lettre, de la justice ordinaire. En vérité, je lui en suis bien reconnaissant.

Ce placard, Monsieur le Président , est une pièce assez curieuse.

et mérite qu'on s'y arrête. Votre justice ne suffit pas, à ce ([u'il paraît, à M. (luérin-Méneviile. Tout eu sadressant à vous, il a soin de l'aire sortir de sa j)oclie le petit bout d'un article comminatoire, qui joue un peu dans cette affaire, permettez-moi de le dire, le rôle de l'escopette du routier de Gil-Blas. Il ne s'agit point ici d'une aumône, encore moins d'une de ces contributions que certains journalistes arraclient à la peur de leurs victimes; mais enfin, il y a chantage et chantage, et je me suis laissé dire que le chantage au placard pourrait bien avoir été inventé par mon ingénieux adversaire, pour m'amener à me jeter à ses genoux et à lui demander grâce. Il faudra qu'il cherche un autre moyen. J'ai lu le terrible placard, je rends justice à la grâce, au piquant, à la finesse de style qui le distinguent; je suis fier, presque heureux d'avoir lait produire un tel chef-d'œuvre à l'esprit français; pourtant il faut bien que j'essaie de répondre tant bien que mal à ce merveilleux factum, qui, je l'espère, ne restera pas inédit.

Non, Monsieur le Président, je n'ai point pris à M. Guériii- Méneville, comme il le prétend, les genres : Orestia et Leiestes. et cela par beaucoup de raisons; la première, qui me dispense des autres, c'est qu'ils ne lui appartiennent nullement; ils sont la légitime propriété de M. Redtenbacher, qui les a décrits et publiés bien avant que mon adversaire ait cru devoir élever ce grand débat (1). Comment un entomologiste de sa force a t-il pu ignorer cela ?

Quant au genre Quirinus, sur lequel il lui plaît également de mettre l'embargo, j'affirme, et tous ceux qui me connaissent

(i) OresliaKcdt., Gait. Detit. Ka-f. Faiin., p. 1-Jl, genre 532, Vienne, 18i5; et Faun. Auslr., 18i9, p. 199, n» 188.

Leiestes Redt , loc. cit., 18/j5, p. 121, genre 533; el Faun. Austr., p. 200. n° 189.

Page 1