G6 ARCHIVES
m'en croiront lacilcmoiit sur parole, que sa descriplion était terniinée dans mes notes, bien avant que le manuscrit mis par moi en coupe réglée m'ait été confié.
M. Guérin-Méneville s'était engagé à le signer avec moi, ce fameux travail sur les Euimrphides, qui doit transmettre sa gloire à la postérité la plus reculée; il avait daigné consentir à unir son nom auguste à mon nom obscur, et il a manqué à sa parole. Si vous m'en voyez consolé. Monsieur le Président, c'est qu'on se console de tout dans ce monde, même de n'être pas le collaborateur de M. Guérin-Méneville.
Mon accusateur me reproche. encore d'avoir changé le mot français flibustier en substantif latin flibustcr (1 ) . Eh mon Dieu, que lui fait cet innocent barbarisme? 11 s'en suit, ajoute-t-il, avec cette ironie pleine de grâce qui le caractérise, qu'en prenant ce nom comme titre d'un genre renfermant une espèce dédiée à M. Thomson, on obtiendrait, en suivant la méthode de quelques entomologistes, ennemis irréconciliables du génitif, la désignation suivante : Flibustier-Tliomson. Le trait est piquant, et je le livre à l'admiration des gens de goût. Je suis un peu de l'avis de mon contradicteur, pourtant; il est des cas où l'on n'a pas besoin de se donner la peine'de traduire, et où il vaut mieux arriver directement au même résultat. En ouvrant le dictionnaire latin, je tombe précisément sur l'adjectif fallax. Choisissant ce mot pour désigner un genre nouveau, dont l'une des espèces serait dédiée à mon honorable collègue , je l'intitule Fallax Giicrin, et tout le monde pourra apprécier cet hommage.
Pour désigner deux Corabus de la Chine (2) , j'ai employé deux noms chinois : Hien-Foung, le fils de la lumière, et son compéti-
(l) Eucaiiiptiis lUbttstcr Tlionisoii, Rev. et Ma?;, du Zool., 185(1, p. 475. (■2) Aicli. Eni., I, p. 1G5 ol l(i(i.
i;MOMOi.O(aoi ES. 367
tour Tien-Té, le cliol' dos inyslorioiiv rovoltôs du oôlostoouipire; oos dôsignations no trouvoul pas gràoe dovanl lo purisme de M. Guérin-.Mônovillo. Quoi do plus naturel, cependant, que de donner à dos insectes chinois des noms qui rappellent leur patrie? Ces noms sont baroques, dit-il ; pas plus baroques que ceux ûcKa riikera, Hornschuch, Vluihimirsku. Losnikoff, Zakharsrheivski, Schainijl, et une foule d'aulros plus étranges encore, et adoptes cependant par la science. En réalité, il n'y a pas do nom baroque ; le nom si harmonieux de Guérin-Ménevil'.c horripilerait un dilettante de Canton. La Chine fournira peut-être un jour à l'Europe des entomologistes aussi distingués que l'ex-gérant du Cheptel. Sera-t-il défendu de leur dédier des espèces? D'ailleurs, jusqu'où s'étendra cet ostracisme? Faudra-t-il désormais demander à M. Guérin-!\Iéneville , avant de baptiser une espèce , si son nom ne choque pas ses oreilles délicates ? S'instituera-t-il enfin de son autorité privée, le parrain universel des insectes ?
De tout temps, ça été pour les savants une distraction ou une innocente manie, de rappeler dans une fleur, dans une plante, dans une coquille, dans un simple Coléoptère môme, le souvenir dun grand événement contemporain ou d'un grand homme. M. Guérin-Méueville, malgré sa haute influence, ne parviendra pas à détruire cette habitude séculaire et traditionnelle qui ne fait aucun tort à la science, (^n'il me laisse donc appeler mes deux Carabus chinois Hien-Foung et Tien-Té, ou qu'il tonne également contre ceux de nos confrères qui ont domié à deux insectes le nom de Napoléon et de Schanujl, car, si je me suis trompé sur ce point, il devrait savoir que c'est en assez bonne conqjagnio.
Du reste. Monsieur le Président, si je supporte, avec une philosophie qui vous surprend peut-être, les coups terribles que
368 AnciiiVES
me porte mou adversaire, c'est que j'ai eu le loisir de m'y préparer. 11 y a longtemps que j\I. Guérin-Méneville tient son placard de Damoclès suspendu sur ma tête. Il m'en a fait épuiser d'avance toutes les ten-eurs. Je pourrais montrer plus d'une lettre dans laquelle, avec un art saA ant et les gradations les plus raffinées, il balance le factum aigu sur ma faible nuque, menaçant à chaque instant de couper le f\\ qui le retient. Cette correspondance est curieuse, Monsieur le Président ; tantôt, entre des choses agréables ou désagréables qu'il peut livrer à l'impression, M. Guérin-ÎMéneville me laisse le choix ; tantôt sa clémence se lasse, et il ne parle plus que de lancer l'excomunication, si je ne tri arrange pas avec lui.
Un autre à ma place aurait tremblé sans doute ; mais, faisant un appel à cet esprit audacieux dont mon spirituel adversaire veut bien gratifier mon pays, et me posant résolument en Knownothing devant les menaces de ce juge Lynch de l'entomologie, je me suis dit : il y a des arbitres à Paris! C'est une dure extrémité dans laquelle me plaçait M. Guérin-Méneville, car on n'aime pas trop à déranger les gens de leurs travaux pour les forcer à endosser la robe et le rabat, à perdre leur temps à écouter de misérables contestations d'amour-propre où d'intérêt; mais enfin je me suis résigné, et j'ai suivi mon accusateur devant nos juges respectifs. Il s'y est présenté, flanqué d'une énorme pancarte contenant la liste de ses griefs. Vous connaissez les plus considérables. Monsieur le Président, et je vous ferai grâce des autres, ainsi que de la série des réparations exigées par M. Guérin-Méneville (1).
J'ai toujours entendu dire, et j'ai toujours compris qu'en s'adrcssant à des arbitres, on prenait d'avance reiijjagement
(1) Voir jape S'ifi.
KMOMOi.OGiQrr.s. 369
(/'/lofuieio- dt'xc'ciitor leur scnlcnce. Ce sonl non scnlcnicnl des Jiig;es, mais encore dos témoins. C'est ainsi dn moins que l'ont toujours entendu dans les pays jeunes, comme dans ces pays vieillis au milieu de lu civilisation, auxquels AI. (iuérin-Méncville paraît si fier d'appartenir, les gens de cœur, jaloux de leur disiiité personnelle et de celle d'autrui.
D'oii vient donc qu'au mépris de toutes les convenances, mon adversaire vient étaler à la publicité de nos séances, un faclum dont nos lionorables arbitres ont ordonné la suppression? Les décisions de la sentence arbitrale n'ont-elles pas été exécutées? N'a-t-il point reçu les quinze francs (juarante centimes dont il m'a accusé d'avoir voulu le Truster ? La collection tVJIispides composée de quarante espèces, n'a-t-elle pas été mise à sa disposition? Et, puisque les arbitres ont décidé que M. Guérin- Méneville paraissait avoir droit, non à un dédommagement ou à une indemnité, mais à quelque faveur de ma part (ce sont les propres expressions de la sentence) , me suis-je refusé à insérer dans un des plus prochains numéros de mes Jcchu'es entomologiques, la suite du travail de M. Guérin-AIéneville sur les Eumorphides, avec une planche au trait, lorsque le manuscrit de ce travail aura été préalablement examiné et accepté par les arbitres ? Telle est l'unique faveur à son égard que les juges m'aient imposée. Il en est une autre pourtant que je prétends lui faire de mon plein gré : celle d'oublier parfaitement ses petites médisances, ses petites rancunes et ses petits pamphlets.
J'espère, Monsieur le Président, que vous et mes honorables collègues me rendrez cette justice, que j'ai fait tous mes efibrts pour éviter des débats personnels qui répugnent toujours aux gens comme il faut. Je me le devais à moi-même, à vous, et j'ose le dire à la science . que je cultive , sinon
370 ARCHlVIiS
avec succès , du moins avec un dévouement désintéressé , comme elle veut être cultivée, il y a des gens, je le sais, qui ont une opinion diflërcute, et qui pensent que le scandale n'est pas toujours un moyen à dédaigner, quand il s'agit de servir ses intérêts. Je ne prétends pas que M. Guérin-Méneville soit de cet avis; un peu d'amour-propre est permis à un écrivain si fin, si délicat; il n'a pas voulu, sans doute, en être pour ses frais d'esprit, et il s'est laissé aller au plaisir bien naturel de mettre ses collègues dans la confidence de son talent pour la satire. Je ne lui en veux point pour cela. Qui sait d'ailleurs si un autre motif ne l'a point guidé? Peut-èti'e a-t-il pensé qu'à cette époque du carnaval où nous entrons, il n'était pas défendu de dérider un peu la science, et de faire en sorte que l'entomologie, comme autrefois la justice, eût ses jours consacrés aux causes grasses.
Agréez, Monsieur le Président, l'assurance de ma respec tueuse considération.
James Thomson.
Pnris, le Mjanvior 185S.
ENTOMOLOr.lQL'ES. 371
mORALE.
La morale de tout ceci, est que M. Guérin-Méneville m'a fait une querelle d'allomand; que manuscrit, placard, ou article, son acte d'accusation ne repose sur rien de sérieux, et qu'il vient de l'aire, ce qu'on appelle vulgairement, une mauvaise campagne.
Je m'abstiendrai, eu finissant, de répondre aux allusions grossières que M. Guérin-Méneville se permet sur ma nationalité ; le bon goût des lecteurs français eu a déjà l'ait justice. Il y a des gens qui se livrent d'autant plus facilement à l'injure qu'ils y sont moins sensibles. M. Guérin-Méneville s'est laissé entraîner sur un terrain oii un homme bien élevé ne saurait le suivre.