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PROGRAMME POUR L^ ANNEE 1906. VII

Mais si la valeur exacte, quantitative, de reddition projetée ne se reconnaîtra que lentement, pendant et après sa réalisation, il y a cependant deux circonstances qui nous permettent de conclure en toute sécurité que l'édition elle-même ne sera pas sans intérêt. En premier lieu celle-ci: que Isaac Beeckman nous donne des rapports détaillés sur deux de ses contemporains les plus illustres, sur Descartes et sur Simon Stevin, et qu'il a été en correspondance d'idées, oralement ou par écrit, avec un grand nombre d'autres contemporains bien connus, tels que Gassendi, Mersenne, Mydorge, Reneri, ainsi que son Journal en fournit fréquemment la preuve. En second lieu la circonstance que dans ce Journal il est question de presque tous les problèmes de physique, qui ont agité les esprits de ses contemporains, le principe de Tinertie, les lois de la chute des corps, le mouvement relatif et absolu, le poids de Tair, les lois du choc, la vitesse finie ou infinie de la lumière et les lois de sa réfraction.

Il n'est donc pas étonnant que ceux qui ont pris connaissance jusqu'ici du manuscrit, M. Henri Naber, dans ses recherches relatives à CoRNELis Drebbel, et M. Charles x^dam, comme éditeur des œuvres de Dkscartes, demandent une publication intégrale. De plus, à présent que la nouvelle de la découverte commence à se répandre, des marques d'intérêt se sont produites de divers côtés, sous la forme de demandes d'informations au sujet de diverses questions figurant dans le Journal. On peut donc dire. en vérité que cette édition est attendue avec impatience par ceux qui s'occupent de l'histoire des sciences physiques.

Passant maintenant à ce que l'on trouve dans le Journal au sujet de Descartes, je désirerais vous raconter de quelle manière j'ai appris l'existence à Middelbourg du manuscrit de Beeckman.

Au mois de juin de l'année dernière je reçus une lettre adressée de Middelbourg par un des mes élèves, M. C. de Waard, pour me demander mon opinion sur un mémoire qu'il venait d'écrire et qui était intitulé: „Descartes en de brekingswet" (Descartes et la loi de la réfraction) *).

Ce travail contenait des renseignements sur le deuxième séjour de Descartes en Hollande, empruntés au Journal de Beeckman.

') Il a paru depuis dans le Nieuw Archief voor Wiskuude, 2c Reeks, deel 7, p. 64—68, 1905.

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L'existence d'un pareil Journal, oii Ton pourrait probablement trouver des particularités au sujet de Uescartks, m'était connue par les lettres de Descartes même. Car quiconque les a lues n'oubliera pas de si tôt les aigres paroles que Descautks adressa à son ancien ami Beeckman à propos de ce Journal, paroles sur lesquelles je reviendrai tantôt. Or, que m'apprit le travail de M. de Waard? Ni plus ni moijis que ceci, que Uescartes, à son retour en Hollande, étala pour ainsi dire aux yeux de Beeckman tout le bagage scientifique qu'il avait rassemblé depuis son premier séjour, c'est-à-dire en dix années, et que Beeckman en dressa un rapport détaillé.

Il n'y avait pas à en douter, cette découverte devait avoir une grande importance pour Tétude de Descartes, dont on s'occupait avec ardeur depuis que le Gouvernement Français avait décidé de publier les œuvres complètes de Descartes, — une publication eu tous points comparable à notre édition de Huygens, que vous connaissez tous. C'est pour cette raison que je demandai à M. de Waard la permission de mettre M. Charles Adam, resté seul rédacteur de l'édition de Descartes depuis la mort de Paul Tannerv, au courant de la découverte qu'il venait de faire. Mais mon intérêt s'accrut encore quand j'appris, par la réponse de M. de Waard, que le manuscrit contenait aussi des copies de lettres de Descartes des années 1618 et 1619. M. de Waard s'était proposé de rechercher jusqu'à quel point ces lettres avaient déjà été publiées antérieurement par Foucher de Careil, ou d'autres commentateurs de Descartes. Pour moi, qui étais familiarisé avec la nouvelle édition de Descartes, cette tûche était aisée; je n'avais qu'à ouvrir cette édition pour constater que la première lettre qui y figure est postérieure de quatre années à celles du Journal de Beeckman. Et encore cette lettre n'est-elle qu'une courte missive, traitant d'affaires d'argent, de Descartes à son frère. La véritable correspondance scientifique n'y commence qu'en 1629. Par la découverte que M. de Waard venait de faire, le commencement de cette correspondance se trouvait donc reculé de plus de dix années, et cela par l'addition de six lettres '), dont quelques-unes assez étendues et le plus souvent sur une matière scientifique. Je n'ai pas à vous dire combien ces lettres sont importantes pour la connaissance de Descartes. Et il est bien étonnant que ce

') Elles ont été publiées dans un deuxième article de M. de Waard, dans le Nieuw Archief voor Wiskunde, 2o Reeks, deel 7, p. 72—87, 1905.

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manuscrit de Bkeckman, acquis en 1878 pour la bibliothèque provinciale de Zélande, parce qu'il était d'un savant de ce pays, attendait sa découverte depuis plus de vingt-cinq années. Bien qu'attirant Tattention par ses dimensions, un petit nombre seulement Taurout connu comme Journal de Beeckman; mais personne ne se sera douté de Timportance qu'il pouvait avoir pour Tétude de Descartrs. Les commentateurs de Dkscartes, de leur côté, n'en ignoraient pas la valeur. En effet, Tannery et M. Adam avaient déjà fait largement usage de quelques données, contenues dans quelques extraits du Journal, publiés en 1644, après la mort de Beeckman, par son frère Abraham '). Cej>endant eux, ils ignoraient que la source première de renseignements sur Descartes existait encore.

Mais du moment que le bibliothécaire provincial de Zélande, M. J. C. Broekema, eût commencé à fixer sur le manuscrit l'attention de quelques personnes, comme MM. Naber et de Waard, les rapports entre ces deux pcMes, les connaisseurs du manuscrit et les commentateurs de Descartes, devaient nécessairement s'établir. C^est par l'intermédiaire de M. Broekema, M. de Waard, moi-même et M. Adam que le circuit fut fermé et que l'étincelle jaillit, non sans grande commotion du dernier des quatre, à ce qu'il m'a écrit.

Quel est maintenant le concours de circonstances qui a mis en relation Descartes et Beeckman, et qui a donné naissance à ces lettres et à ces notes ?

En 1618 Beeckman, qui avait atteint Tâge de trente ans et qui, après avoir achevé ses études à l'Université de Lejden, avait été promu au grade de docteur en médecine à Caen, se rendit de Middelbourg, son lieu de naissance, à Bréda, pour y „aider son oncle Pierre", comme il dit, „et aussi y faire sa cour" („Pieteroom te helpen wercken, en te „vrijen oock"). Nous ne savons pas en quoi ont consisté ses occupations, mais la cour qu'il a faite ne paraît pas avoir eu un grand succès. Car au bout d'un an et demi il se marie non avec une beauté de Bréda, mais avec une beauté de Middelbourg. Mais ce qui est beaucoup plus

*) D. IsAAci Bkeckmanni, Medici, & Rectoris apud Dordracenos Mathematico-Physicarum Meditationum, Quaestionum, Solutionura centiiria. Trajedi ad Khenum, Apud Petrum Danielis Sloot. M.DC.XLIV, 4°. M. le Dr. abbé G. MoNCHAMP profita aussi à mainte reprise de cet ouvrage, dans son étude sur Beeckman et Descartes, que je citerai tantôt.

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important, c'est que depuis sept ans déjà il tenait son Journal, et sa plume était pour ainsi dire toute prête à mettre sur le papier les communications de Descartes et à les conserver pour la postérité.

Mais comment Descartes venait-il à Bréda ? Et quels étaient ses antécédents?

Né en 1596, donc de huit années plus jeune que Beeckman, Descartes avait reçu l'éducation la plus complète peut-être qu^on pût recevoir à cette époque. En effet, le collège de la Flèche^ une fondation des Jésuites, comptait, outre les professeurs pour l'instruction générale ordinaire dans les langues anciennes, les arts poétique et oratoire, les mathématiques, la physique et la métaphysique, quatre professeurs pour le droit, qiudre pour la médecine, deux pour Tanatomie et la chirurgie combinées. C'est là un nombre de chaires que maintenant encore, au vingtième siècle, d'après notre dernière loi sur TEnseignement Supérieur, on considère comme amplement suffisant pour former une Université.

Et pourtant Descartes était loin d'être satisfait de toute cette science.

„Pour ce qu'on me persuadoit", c'est ainsi qu'il se plaint dans son Discours de la Méthode^ «que par leur moyen on pouvoit acquérir une „connoissance claire et assurée de tout ce qui est utiie dans la vie, j'avois „un extrême désir de les apprendre. Mais sitôt que j'eus achevé tout ce „cours d'études . . . je changeai entièrement d'opinion. Car je me trou- „vois embarrassé de tant de doutes et d'erreurs, qu'il me sembloit n'avoir „fait aucun profit, en tâchant de m'instruire, sinon que j'a vois décou- „vert de plus en plus mon ignorance."

C'est ainsi qu'il forma le projet „de ne chercher plus d'autre science „que celle qui se pourroit trouver en moi-même ou bien dans le grand „livre du monde". Et le meilleur moyen de lire dans ce livre et de faire la connaissance des hommes et du monde lui parut d'entrer dans le service militaire. Mais la faiblesse de sa santé l'en empêcha d'abord.

C'est pourquoi il résida pendant quelques années à Paris *), où il fréquenta des gens distingués, mais oii il rechercha surtout la conversation de Marin Mersenne et de quelques autres adeptes des sciences

*) Je me sers ici parlicalièrement de Millet, Histoire de Descartes avant 1637, Paris, Didier, 1867, qui emprunta ses données en grande partie à la „Vie de Descaktes'' de Baillet. Mais il est probable que ces détails sur la jeunesse de Descartks ne sont pas sans quelque fantaisie.

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phjsiques et mathématiques. Mais lorsque ce genre de vie lui donna trop de distractions, il se retira de toute conversation pour se livrer à ses études et à ses méditations, et ne fréquenta plus que quelques amis et se tint caché pendant deux ans dans une demeure écartée, qu'il ne quitta qu'à des heures où il était certain de ne rencontrer personne de sa connaissance.

Découvert pourtant et repris par son ancien entourage, il résolut de donner suite ù son premier projet. Il crut que le meilleur moyen d'atteindre son but, de rencontrer des gens de toutes nationalités et de tous les caractères, et de se connaître soi-même dans des circonstances difficiles, était de s'enrôler comme volontaire dans l'armée de notre Prince Maurice; et c'est ainsi qu'il faisait partie de la garnison de Bréda quand Beeckman vint dans cette ville.

I.e récit de la première rencontre de Beeckman et Descartes, tel qu'il est rapporté par Baillet dans sa Vie de Moîtsieur Descartes ^), sur Tautorité de Lipstorp, est bien connu. On y peut lire comment Dkscartes vit un jour, dans les rues de Bréda, un attroupement de quelques personnes, en train de lire une affiche. Curieux d'en connaître le contenu, écrit dans la langue du pays, il s'adressa à un des spectateurs, qui n'était autre que notre Beeckman, et qui lui promit d'en traduire en latin le contenu, — un défi de résoudre une question de mathématiques, — si le jeune soldat voulait bien lui en fournir la solution le lendemain. A la grande suprise de Beeckman, Descartes accepta la proposition, faite sans doute par plaisanterie, et il ne satisfit pas seulement à la condition posée, mais il offrit même d'ajouter la construction à la solution trouvée, si Beeckman le désirait.

On ne peut pas dire que ce récit a gagné en probabilité par l'examen du Journal de Bekckman. Dans ce Journal, en effet, on ne trouve nulk trace, ni des circonstances dont je viens de parler, ni du problème qui aurait été posé. La première fois que nous y rencontrons le nom de Descartes -) il s'agit de toute autre chose, notamment de la question

*) Paris, Daniel Ilortheraels, 1691, 2 vol. Pour le récit, voir tome I, pp. 43 et 44. LiPSTORi» le cite dans ses „Speciraina Philosophiae Cartesianae". Lug. Bat. Joh. & Dan. Elzevier, 1653, pp. 76—78.

*j P. 97 verso „Nitebatar heri qui erat 10 Nov. Bredae gallus picto pro- „bare nullum esse angulum rêvera hoc ar^mento angulus est duarum linearum „CGncursus in uno puncto, etc."

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