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XII PROGRAMME POUR L^ ANNEE

de savoir, si l'on peut attribuer à un angle une certaine grandeur, dans un sens mathématique, ce dont Descartes crut pouvoir prouver le contraire. C'est là une discussion qui rappelle fortement l'aventure de Christfaan Huygexs dans la maison de de Monmort ^), où il assista à un vif débat sur la question de savoir si un point mathématique est une chose réellement existante.

Une conversation suivante nous paraît encore plus étrange. Le fait qu'une toupie en tournant reste debout avait fait croire à Beeckman qu'une rotation rapide diminue l'action de la pesanteur, et il assure, comme un fait établi, que quand on lance une assiette elle tombe plus lentement quand on l'anime d'un vif mouyement de rotation. „A ce propos", écrit-il *), „Descartes m'a donné l'occasion de songer qu'il serait ])ossible qu'un homme se tînt suspendu dans l'air en restant assis dans un tonneau rond, auquel il imprimerait une rotation rapide par un appareil construit dans ce but, ou même au moyen de ses mains, ce qui serait bien facile, vu la faible résistance" (contre le mouvement tournant). Le tonneau ne tomberait alors que très lentement, et même il serait aisé de le faire planer par de légers coups d'ailes. Tout bien considéré, il lui sembla préférable que l'homme fût assis dans un appareil pendu au tonneau , afin qu'il ne partageât pas lui-même la rotation rapide, certainement désagréable.

De bien plus d'importance est un exposé des lois de la chute des corps dans le vide. Elle nous apprend que Descartes avait déjà trouvé la loi exacte à cette époque, treize ans avant que Galilée la publia. D'après le témoignage de Beeckman ^), et de Descartes aussi d'ailleurs, car on connaît des notes de ce dernier datant de ces jours *), cette découverte fut provoquée par la question que Beeckman posa à Descartes, s'il serait capable de trouver le nombre de pieds parcourus

*) Œuvres complètes, III, p. 182. Elle eut lieu en novembre 1660 et il s'agissait de savoir: „an punctum geometricum sit ens rêvera existens." C'était DES Argues qui, en prétendant qu'il en est réellement ainsi, trouva nn adversaire „qui se mit à luy contredire avec une furie si grande qu'a touts coups il „sembloit se mettre en posture de luy sauter au col." La discussion entre Beeckman et Descartes ne paraît pas avoir atteint ce degré de violence, car Beeckman se borne à communiquer la preuve fournie par Descartes.

*) P. 99 verso.

') P. 105 verso, 106 recto.

*) Publiés par Foucher de C are il, Œuvres inédites de Descartes, vol. I, Paris, Durand, 1859, pp. 1 à 57; voir pp. 17 et 18.

PROGRAMMK POUR l'aNNÉE 1906. XIII

par un corps dans la première heure de sa chute, connaissant le chemin total parcouru en deux heures; et cela en faisant usage du principe, défendu par Beeckman, que la vitesse une fois obtenue se conserve, un j)riucipe où nous reconnaissons la loi de l'inertie.

Cette communication est d'autant plus importante que plus tard *), par une confusion entre le rapport des vitesses correspondant à deux éléments égaux et consécutifs de temps et à deux éléments égaux et consécutifs de chemin. Descartes en arriva à formuler d'une manière fausse les lois de la chute des graves. Mais ici, bien que Texposé des motifs laisse à désirer au point de vue de la clarté, la loi exacte est exprimée sans ambiguité aucune, quand Descartes dit que les hauteurs de chute sont proportionnelles aux carrés des durées de la chute ^), et donne, à la question de savoir quelle serait la hauteur de la chute pendant la première heure, si le chemin parcouru en deux heures était de 1000 pieds, la réponse théoriquement exacte; 250 pieds.

Mais il paraît que les conversations les plus fréquentes et les plus longues des deux amis se rapportaient à un sujet qui les intéressait tous deux au même point, savoir les fondements mathématiques de la musique.

La communication d'idées alla même si loin, que Descartes rédigea pour Beeckman un court exposé de ses idées sur ce sujet, et lui offrit cet écrit, son Compeudium musicae ^) bien connu, le jour de nouvel an de 1619, comme un „sou venir de leurs rapports intimes et un témoignage irrécusable de sou affection^' *), mais sous la condition expresse que nul autre ne verrait jamais cet „ourson encore mal léché".

C'est bien dommage que ce même écrit devint, quelques années plus tard, une des causes de leurs disputes. Pour le moment le ciel de leur amitié resta encore serein et les relations ainsi commencées furent continuées par écrit pendant quelques mois, quand Beeckman eut quitté Bréda. C'est de cette correspondance que proviennent les lettres de Descartes, reproduites dans le Journal, et que j'ai citées tantôt.

*) Voir: Adam et Tannery, Œuvres de Descartes, t. I, p. 75.

*) „Habebit spatium per quod res una hora cadit ad spatium quod duabus „horis cadit duplicat|am| proportionem temporis.'*

') Non encore publié dans la nouvelle édition de Descartes. On en trouve une traduction française chez Cousin, Œuvres de Descartes, Paris, Leirault, 1824, t. 5, pp. 445 à 503. Beeckman Ta copié dans son Journal.

") ^Familiaritatis nostrae mnemosynon et certissimum mei in te amoris „monumentum^'.

XIV PROGRAMME POUR l' ANNEE 1906.

Après seize années de pérégrinations et un séjour de trois années à Paris, Dkscartks revient en Hollande en automne 1028. Si Ton peut en croire le Journal, le désir de rencontrer encore une fois Beeckman doit avoir été un des principaux motifs de ce retour. Après avoir vainement cherché son ami à Middelbourg, il le retrouve à Dordrecht ') comme recteur du gymnase. Beeckman a fait de cette visite un rapport assez détaillé. Nous j lisons que Descahtes lui dit avoir trouvé, dans le domaine des mathématiques, tout ce qu'il désirait savoir et tout ce que Tesprit humain est en état de s'assimiler; qu'il i>rpposa à Beeckman d'achever ensemble ce qui restait à faire dans le domaine des sciences; car en traversant la France, l'Allemagne et l'Italie il n'avait nulle part trouvé quelqu'un avec qui il pût, comme avec lui, parler de ses idées à cœur joie, et qui pût l'aider dans ses études. Il lui enverrait bientôt de Paris sou Algèbre^ qui permettra d'approfondir la géométrie autant qu'on le désire et d'arriver à toute connaissance humaine, ou mieux encore, il viendrait lui-même à Dordrecht pour y achever son œuvre et la publier *).

On ne doit pas trop s'étonner de cette manière emphatique de parler! Elle cadre mieux dans cette époque que dans la nôtre. Toujours est-il que le bagage scientifique apporté par Descartes était réellement des plus importants: les fondements de la géométrie analytique, sa méthode de résoudre au moyen du cercle et de la parabole tous les problèmes de géométrie conduisant à des équations du troisième et du quatrième degré, la loi de la réfraction, la théorie de ses lentilles elliptiques et hyperboliques, sur lesquelles Descartes basait de si belles espérances pour le perfectionnement des lunettes, qu'il croyait qu'on pourrait distinguer sur les corps célestes les plus petits détails, plantes et animaux, pour autant qu'ils existaient.

*) Le 8 octobre 1628. Voir p. 333 recto du Journal.

*) „dicebat inihi se in arithmeticis et geometricis nihil amplius optare, id „est se tantum in ils his novem annis profecisse quantum humanum ingenium „capere possit, cujus rei non obscura mihi specimina reddidit; paulo post parisiis „suam algebram quam perfectam dicit quaque ad perfectam geometriam scien- „tiam pervenit, imo qua ad omnem cognitionem humanam pervenire potest „propediem ad me missurus, aut ipsemet hue ad eam edendam et limandam „venturus ut commuai opéra id quod restât in scientiis perficiamus; gallia „enim germania et italia peragrata dicit se non invenisse alium cumquosecun- „dum animi sui sententiara disserere et a quo adjumentum in studiis suis „sperare possit quam per me" (p. 333 recto).

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Il n'advint pas grand' chose de cette collaboration projetée entre Beeckman et Descautes, ce qui, vu la différence de leurs caractères et de leurs talents, est fort compréhensible. Nous en trouvons j)ourtant quelque trace, dans des notes écrites quatre mois plus tard. D'après ces notes *) Descartes, dans une nouvelle visite à Dordrecht, aurait développé à Beeckman les principes de sa théorie des lentilles elliptiques et hyperboliques. Mais ce n'est que pour le cas de l'ellipse que Descartes avait achevé la démonstration. „Pour l'hyperbole", dit Beeckman, „Descartes ne prouva pas la propriété et me pria d'en chercher la démonstration. Quand je Feus trouvée, il en fut content et la jugea bonne" 2).

Desoartes a donné aussi sa propre version de cet entretien ^), mais seulement quand l'inimitié entre les deux hommes battait déjà son plein. La différence des termes étant prise en considération, on remarquera la correspondance parfaite des faits, ce qui plaide en faveur de la fidélité des rapports du Journal de Beeckman *).

„Vous imaginez-vous peut-être", écrit Descartes à Beeckman, „avoir mérité des louanges pour ce que vous m'avez appris au sujet de l'hyperbole?. . . . mais vous ne saviez même pas ce que c'est qu'une hyperbole, si ce n'est peut-être ce que tout philologue en sait. Je vous ai nommé sa propriété relative à la réfraction de la lumière. J'en avais oublié la démonstration, et à ce moment-là je ne pouvais me la rappeler, ainsi qu'il arrive souvent avec des choses pourtant très faciles; mais je vous avais communiqué la démonstration correspondante pour Tellipse et exposé quelques théorèmes, d'où cette démonstration découlait d'une façon tellement naturelle, qu'en y songeant un peu chacun l'eût retrouvée. Voilà pourquoi je vous ai engagé à la chercher, comme un bon exercice pour votre intelligence, car après l'aveu que vous m'avez fait, que vous ne connaissiez rien des sections coniques.

*) Datées du lor février 1629.

*) „Hanc de hyperbola propositionem D. des chartes indemonstratam relin- „querat, ac me rogavit ut ejus demonstrationem quaererem, quam cum inve- „nissem gavisus est et genuinam esse judicavit" (p. 338 verso). La démonstration qui y fait suite diffère assez bien de celle que Descartes donna pour Tellipse.

') Dans sa letti^ à Bfeckman du 17 octobre 1634. Adam et Tannery, Œuvres de Descartes, t. I, p. 163.

*) Il en est de même de leurs deux versions de la découverte des lois de la chute des corps, dont j'ai parlé tantôt.

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je ne l'aurais pas fait, si je ne Tavais jugée assez facile pour la trouver sans difiBculte. Et bien! vous Vavez cherchée et vous Tavez trouvée et vous m'avez montré votre preuve; cela m'a fait plaisir et je vous ai dit que je m'en servirais quand je traiterais cette question. Mais, dites moi, avez vous bien votre raison quand vous me reprochez de n'avoir pas assez de respect ni d'estime pour mon précepteur P'

Cet exemple suffit déjà pour vous montrer avec quelle violence Descartes se tourna contre Beeckman, quelques mois seulement après cette visite.

Maintenant j'ai à vous raconter encore la cause de leur dissension, et comment elle finit.

Ainsi que cela arrive souvent, c'est un commun ami qui a apporté le premier tison au feu de leur discorde. C'est le père Mersenne qui prévint Descartes ^) que Beeckman se glorifiait d'avoir été son précepteur, et qui, comme cela se pratique d'ordinaire dans ces circonstances, accompagna cet avertissement de la prière de ne pas mettre l'intéressé au courant de son accusation.

Descarïes eut déjà immédiatement de la peine à se conformer à cette demande. Il se tint pour l'obligé de Mersenne, qui l'avait prévenu.

„C'esi, ie croy, l'honneur que vous lui avez fait de lui escrire, qui „ra ébloûy, & il a crû que vous auriez encore meilleure opinion de „luy, s'il vous écriuoit qu'il a esté mon maistre il y a dix ans. Mais il „se trompe fort, car quelle gloire y a-t-il d'avoir instruit un homme „qui ne sçait que très peu de chose, & qui le confesse librement comme „ie fais? Je ne lui en manderay rien, puis que vous ne le voulez pas, „encore que i'eusse bien de quoy luy faire honte, principalement si „i'avois sa lettre toute entière." ^)

Et voilà comment Descartes se contenta de redemander à BeÊckman son travail sur la Musique et à rompre de son côté toute relation avec lui ^).

Mais la bombe éclata quand Beeckman, environ une année plus tard,

') La lettre nous est inconnue, de sorte que nous ne savons pas jusqu'à quel point Mersenne est entré dans des détails. La réponse de Descartes est datée du 8 octobre 1(329.

*) Adam et Tannery, Œuvres de Descartes, t. I, p. 24.

') Voir la lettre de Descartes à Mersenne du 18 décembre 1629. Adam et Tannerv, t. I, p. 100, et celle de janvier 1630, eod. loc. p. 111.

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eut la naïvett3 de conseiller h Dkscartes ^) de revenir à Dordrecht pour ses études et pour apprendre encore de lui, Beeckman, — et que, cette lettre étant restée sans réponse, il laissa une tierce personne s'informer de rétat de leurs relations. Alors Descartes écrivit à Beeckman: „Si je vous ai redemandé Tannée dernière mon travail sur la musique, ce n'est pas parce que j'en avais besoin, mais parce que Ton m'a dit que vous parlez de ces choses comme si je les avais apprises de vous; pourtant, je n'ai pas voulu vous écrire immédiatement pour ne pas me donner Fair de douter de la foi d'un ami, rien que par le récit d'un autre. Mais maintenant qu'il m'est prouvé de plusieurs manières que vous préférez une fausse apparence à l'amitié et à la vérité, je vous préviendrai en quelques mots qu'il est toujours vilain de prétendre qu'on a appris quelque chose à un autre, qu'il est encore plus vilain de le prétendre quand ce n'est pas vrai, et que ce qu'il y a de plus vilain, c'est que c'est vous-même qui avez appris de cet autre. Mais c'est sans doute la politesse française qui vous a induit en erreur, quand, en vous parlant ou en vous écrivant, j'ai maintes fois déclaré avoir beaucoup appris par vous, et que je pourrais encore profiter beaucoup de vos observations. Pour ce qui me regarde, je m'en soucie fort peu; mais au nom de notre ancienne amitié je dois vous prévenir que, si vous vous vantez ainsi auprès de ceux qui me connaissent, vous faites du tort à votre propre réputation; car ils ne vous croiront pas, mais riront plutôt de votre vanité. Et il ne vous servira de rien de leur montrer mes lettres; car ils savent que j'ai Thabitude de profiter de ce que m'apprennent même les fourmis et les vers, et chacun comprendra que si j'ai appris quelque chose par vous, ce ne peut être que de cette manière" *).

Nous ne savons pas quelle fut la réponse de Beeckman; mais elle paraît avoir contenu une énumération de tout ce que d'après lui Descartes lui devait. Du moins il semble qu'il en soit ainsi, à en juger par la réplique de Dkscartes, qui y prend un ton encore plus violent que

*) La lettre elle-même de Beeckman est encore une fois inconnue. Mais voyez celles de Descartes (Adam et Tannery, t. I, p. 157). Selon Descartes ce n'était pas de la naïveté de la part de Beeckman, mais ce dernier aurait écrit la lettre pour pouvoir la montrer à d'autres!

*) Adam et Tannerv, t. I, pp. 155 et 156. La lettre ne porte pas de date, mais est probablement d'octobre 1630.

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dans sa lettre précédente et réfuta amplement et catégoriquement tout ce que Beeckman avait avancé.

Il Y est même question du Journal. Après avoir plaisanté sur le soin avec lequel Beeckman met une dat« auprès de ses notes, „afin que personne n'ait rimpudence de s'attribuer une chose qu'il pourrait avoir rêvé une nuit plus tard que Beeckman'' ^), Dkscartes compare Beeckman à un avare qui, devenu fou, ramasse toute la journée de petites pierres et des morceaux de verre parmi les déchets de ses voisins, croyant que ce sont des pierres précieuses, et qui se croit riche quand il en a rempli tout un coffre. „Je ne comparerai pas*', dit-il, „ votre manuscrit à un coffre, mais j'ai peine à croire qu'il contient quelque chose de mieux que des cailloux et des morceaux de verre" ^).

Contre toute attente, la violente dispute fut suivie d'une réconciliation. La vieille amitié l'emporta et, bien que Descartks n'ait jamais fait abandon de ses griefs '^j, il les a mis de côté en souvenir de leur amitié; et chez Beeckman, l'homme que Descartes a décrit comme „extremement philosophe", la rancune n'aura jamais poussé racine profondément.

Un an à peine après tout ce qui s'était passé, ils ont déjeuné ensemble à Amsterdam *). Et nous savons même cpi'à une autre entrevue ^) ils ont discuté comme avant sur un sujet de ])h}siquc, notamment sur la question de savoir si la lumière a besoin d'un certain temps pour se propager, ou bien si on l'observe partout à l'instant même oii elle est produite. Descartes avait adopté cette dernière opinion, reconnue erronée par les recherches modernes. La discussion, commencée de vive voix, fut continuée par écrit, et, après avoir donné un grand

*) loc. cit. p. 160. La lettre est du 17 octobre 1B30.

') loc. cit. p. 162.

*) Descartes à Mersenne, 25 mai 1637. Dans cette lettre il compte Beeckman parmi les gens „qui tâchent d'acquérir quelque réputation à fausses en- „8eigne8" (Adam et Tannery, 1. 1, p. 375), et plus tard, 11 octobre 1638(11, p. 389), en parlant du „Compendium musicae" il dit: „j'auois donné mon escrit „au Sr. Beecman, qui, comme vous le savez, en faisoit parade & en ecriuoit „çà & là comme de chose qui estait sienne*'.

*) En octobre 1631. Voir Adam et Tannery, t. I, p. 231.

*) Voir la lettre du 14 août 1634 de Descartes à Mersenne : „Le sieur „Beecman vint icy samedy au soir & me presta le liure de Gaulée; mais „il Fa remporté a Dort ce matin". Adam et Tannery, t. I, p. 303. -

PROGRAMMK POUR i/aNNEK J 906. XIX

nombre de raisons pour fonder sa fausse manière de voir, Descartes termine sa lettre ') en déclarant que, si Beeckman n'est pas convaincu mahitciianty c^est qu'il en est incapable.

Moins de trois années après Bkeckman mourut. C'est à cette occasion que DhiscARTEs, dans une lettre froide mais digne 2), adressée à CoLVLUs, Tami intime de Beeckman, décrit le défunt comme „extremement philosophe*', dans le sens de quelqu'un qui, habitué à s'élever par ses pensées au-dessus des tracas quotidiens, accepte avec la résignation d'un sage les vicissitudes de la vie humaine.

Un mot encore, ])Our finir, sur les reproches que Dkscartes adressa à Beeckman. Ce n'est c^u'apràs une étude minutieuse que Ton pourra porter un jugement sur les particularités de ces reproches. M. Tabbé MoNCHAMP ^) a déjà fait une tentative sérieuse dans ce sens, et elle n'a pas abouti en défaveur de Beeckman. La découverte du manuscrit permettra certainement de faire encore mieux la lumière sur ce point.

Je me bornerai à dire que des lettres de Beeckman à Mebsenne, maintes fois citées par Adam et Tannery ^), il ne résulte absolument pas que Beeckman aurait voulu faire passer pour son œuvre propre ce qui se trouvait dans le ,,Compeudlum musiciw^ de Descartes. Bien au contraire, il mentionne à Mersenne la source dont il cite quelques passages, et lorsque ce dernier, à propos de quelques autres communications, demande à Descaktes si ces choses sont de lui, celui-ci nie avec indignation avoir écrit un latin tellement mauvais qu'if ne le comprend même pas.

Pour le moment il n'est pas prouvé que Beeckman se soit paré des plumes d'un autre, bien qu'il ait agi contre le désir, exprimé par Descartes, de ne communiquer à pei-sonne quoi que ce soit de son manuscrit.

Nous pouvons donc probablement attendre en toute tranquillité le résultat du nouvel examen de l'intégrité de Beeckman, que l'on ne manquera pas d'établir au moyen de la source nouvellement découverte. A propos de la manière dont Baillet jjrésentait les choses, Leibniz

*) Du 22 août 1634. Adam et Tannery, t. I, pp. 307 à 312. *) Du 14 juin 1637. Adam et Tannery, t. I, p. 379.

*) „IsAAr Beeckman et Descartes**, Bull, de VAcad. Roy, de Belgique^ Se sér., t. XXIX, pp. 117 à 148, 1895.

*) Voir Adam et Tannery, t. I, pp. 30, 31 et 114.

XX PROORAMME FOUR l'aNNEE 1906.

déjà fit la remarque: „11 me semble qu'on fait tort à M. Isaac Beeck- „MAN .... M. Descartes douuait un étrange tour aux choses quand il „était piqué contre quelqu'un'' ').

A ce discours le Secret^iire, M. le l)^ J. Bosscha, ajouta ce qui suit:

Bien qu'il ne soit plus nécessaire de recommander la proposition de la Commission, après ce que M. le Prof. Korteweg vient de nous communiquer sur les rapports entre Beeckman et Descartes, je désire pourtant attirer Inattention sur une autre raison encore, qui me paraît conduire à la même conclusion.

Il me semble que la première question qui surgit naturellement chez un physicien, lorsqu'il apprend que le manuscrit de Beeckman a été retrouvé, est celle-ci: Contiendrait-il des renseignements au sujet de Simon Stevin? En effet, pour le physicien, Simon Stevin est un des plus grands génies de la fin du seizième siècle et du commencement du dix-septième, celui qui doit être considéré comme le fondateur de sa science. Dans ses deux travaux: „de Beghinselen der weeghconsf avec la suite: „de Weeghdaet'', et „de Begiuselen van het waterwicht", il a établi d'une façon tout à fait originale les lois de la composition et de la décomposition des forces, et celles de la distribution de la pression dans les liquides pesants, c. à d. la théorie de l'équilibre des corps solides et des liquides: la statique et l'hydrostatique. Dans un autre mémoire, qui était prêt pour Tiragression, mais qui a été ])erdu par une cause encore inconnue, il a traité l'équilibre de l'air. On n'en connaît que le titre: „net Lochtwicht'' (le poids de Tair); mais ce titre suffit déjà pour nous donner une idée de la haute importance que doit avoir eue ce mémoire. En effet, une fois en possession de l'idée, nouvelle à cette époque, que Tair a du poids, Tauteur des „Beginselen van het waterwicht", pour établir aussi les fondements de l'aérostatique, n'avait autre chose à faire que d'appliquer à l'air les propositions qu'il avait démontrées dans cet ouvrage.

Mais il ne paraît pas jusqu'ici que Beeckman ait eu connaissance de cet écrit perdu. Tout ce que l'on peut dire avec certitude, c'est que Beeckman, lorsque, le 15 juin 162 1 à Hazerswoude, il examina, avec la permission de la veuve de Stevin, les papiers laissés par le

*) MoNCHAMP. loc. c//., p. 142. Voir aussi Adam et Tanneuv, t. I, p. 1G9.

PROGUAMMK POUR l' ANNEE 1906. XXI

grand physicien et ingénieur, n'y rencontra pas le manuscrit sur le „Lochtwicht".

11 ressort néanmoins du Journal, que Beeckman a eu connaissance de beaucoup des idées de Stevin et a attaché une grande importance à tout ce qu'il a pu noter de ses écrits. Outre des notes détaillées sur les Moulins, le Journal contient un extrait, long de 31 pages in-folio, d'un travail de Simon Stevin sur „de Crychskonst" (l'art de la guerre), encore resté inconnu sous cette forme.

Or, on peut dire sans exagération de Stevin que tout ce que Ton peut encore trouver de lui est intéressant au plus haut point. Il mérite toute notre attention, non seulement comme fondateur de la physique et de la mécanique, mais encore au point de vue de l'histoire générale; et même à un point de vue philologique cet homme remarquable a été beaucou]) trop peu apprécié.

Dans la période la plus décisive de la guerre de quatre-vingts ans, par laquelle notre patrie conquit son indépendance, il a joué un rule important, et dans son souci continuel de garder notre langue néerlandaise pure de tout élément étranger, il Ta enrichie d'un trésor d'expressions, digne d'être mis à profit par nos philologues modernes.

On a dit quelquefois de la guerre de 1870 que la victoire a été l'œuvre du maître d'école allemand. C'est là, déformée en paradoxe par exagération partiale, l'expression de cette vérité, que l'issue de cette terrible lutte fut décidée par la culture intellectuelle des commandants de Tannée allemande, et de ceux qu'ils avaient à diriger, par une préparation savante qui tenait compte de toutes les éventualités, par la perfection technique des moyens, enfin par un art militaire élevé au rang d'une science, dans laquelle la victoire appartient aux mieux instruits. Dans le même sens, mais sans tomber dans la même exagération, on peut dire que la conquête de l'indépendance de notre pays, de 1590 à 1000, a été due pour une grande partie à cette heureuse circonstance, que notre héros national, le Prince Maurice, avait reçu son instruction de Simon Stevin. Si Stevin est trop peu connu sous cet aspect, on doit Tattribuer en premier lieu à lui-même.

En rapportant la mort de l'illustre savant qui découvrit le radium, M. le Prof. PoiNCARÉ a fait deruièrement, devant l'Académie Française, cette juste remarque, que la renommée ne va guère au devant de ceux qui ne la cherchent pas. Ce n'était pas là le fait de Stevin ; il aimait l'ombre. De son temps les écrivains avaient la coutume de mentionner

XXIT PROGRAMME POUR l'aNNEK 1906.

avec quelque ampleur, dans les titres de leurs ouvrages, nou seulement leurs qualités, mais aussi les matières traitées, de manière à donner une haute idée de leur importance. Or, Stevix, dans ses écrits, se nommait simplement d'après son lieu de naissance: Simon Stevin van Brugghe, et Ton doit consulter la publication, faite par son fils Henri Stevin, de ses œuvres inédites, pour apprendre qu'il était „Surintendant des finances, Administrateur des Domaines, Trésorier du Conseil, Conseiller particulier et mathématicien de Son Altesse le Prince Maurice, Quartier-Maître général de TArmée et Inspecteur en chef du Waterstaat des Provinces-Unies.'' Et telle était sa modestie que, quand il voulut réunir en deux gros volumes in-folio les mémoires immortels que j'ai cités tantôt avec plusieurs autres sur les mathématiques, la cosmographie, la marine, la géographie, la tenue des livres, la castramétation, Tart militaire et la construction des écluses, il ne donna dans le titre et dans la préface d'autre énumération ni d'autre recommandation que celle-ci, que les matières traitées étaient celles dans lesquelles s'était exercée Sa Grâce Princière le Prince Maurice.

Il en est résulté que plus d'un historien a considéré le Prince Maurice lui-même comme l'auteur des „Beghinselen der weeghconst" et l'inventeur du parallélogramme des forces, — ou plutôt du triangle des forces, puisque c'est là la forme plus simple que Stevin donna au théorème fondamental, — et de l'équilibre sur le plan incliné.

Un précepteur dont les connaissances étaient aussi universelles devait se montrer dans toute sa force avec un élève aussi avide de savoir et aussi bien doué. Ce qui prouve bien que Stkvin s'en réjouissait, c'est que, en traitant des problèmes de mathématique ou de mécanique, il ne laissa jamais échapper une occasion de mentionner la solution, donnée par Sa Grâce, et de mettre ainsi en évidence Tint^Uigence et l'originalité de son disciple.

Ces rapports entre le précepteur et son élève, dont on retrouve sans cesse la preuve, nous donnent l'impression d'une certaine intimité que l'on n'a pas l'habitude de rencontrer dans des ouvrages didactiques.

Par la tendance de son esprit, tout autant que par son caractère, Stevin doit avoir été pour Maurice un précepteur particulièrement attrayant. Bien que très versé dans les écrits philosophiques de l'antiquité, Stevin était un esprit éminemment pratique. Or, c'est là précisément ce qui conduisit Maurice à Tétude des „Beghinselen der weeghconst." Nous le savons par Stevin lui-même. 11 nous raconte que dès son jeune âge

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