CHAPITRE XI
Quoiqu'il n'y eût rien qui ne fût satisfaisant dans les observations que j'avais faites sur (oute ma famille, la conduite de Mantez et sa familiarité croissante avec ses deux premiers lieutenants, me donnaient beaucoup d'inquiétude. Le premier, nommé Cornez Alfarache, éîait un Espagnol qui avait la physionomie sinistre d'un bandit; le second , qui se donnait les noms bien ronflants d'Auguste Epaminondas de Montmorenci, était un don Quichotte pour la maigreur, et avait une figure patibulaire. Il est inutile de dire que ni moi , ni personne de ma famille , nous n'avions aucune liaison avec ces personnages illustres, quoiqu'ils nous eussent
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fait bien des avances pour obtenir l'entrée de notre cabine, et des invitations à notre table. Le troisième lieutenant, comme je l'a i déjà dit, se nommait David Drinkwater. C'était un homme sans éducation, mais qui paraissait franc et honnête, quoique je doute que ce nom fût véritablement le sien et qu'il ne lui convînt nullement (i). Quoi qu'il en soit, je vis avec plaisir qu'il n'était pas admis dans l'intimité du capitaine et des deux premiers lieutenants; je cherchai donc à me l'attacher, ce qui ne me fut pas difficile quand j'eus reconnu combien il avait un penchant opposé au nom qu'il portait.
Toutes les fois qu'il était de quart pendant la nuit, je ne manquais pas d'aller causer;^ avec lui, et j'avais pour lui toutes ces petites attentions qui gagnent le cœur d'un marin. Peu à peu je l'amenai à me raconter son histoire, ce qu'il fit avec franchise; mais je remarquai que, pour de bonnes raisons sans doute, il y laissait une lacune. Comme mon
(i) DrinKyoater signifie t buTeur d'eau. >
(Nom dc'I'rab.)
but était de gagner son affection, je n'eus pas l'air de m'en apercevoir, et je ne lui fis aucune question pour découvrir ce qu'il voulait évidemment cacher.
Quelques nuits après ma conversation avec Julien , rapportée dans le chapitre qui précède, le capitaine s'étant retiré dans sa cabine, j'étais à me promener avec Drinkwater , suivant mon usage, sur le gaillard d'arrière; il me dit tout à coup : — Savezvous de quel côté nous marchons, monsieur Troughton ?
— Vers la Nouvelle-Orléans.
— Je n'en sais rien. — Savez-vous où est le cap à présent?
— Pourquoi me faites-vous cette question? — Je vais y voir.
— Allez.
Je m'approchai de Thabitacle, et je vis que nous nous dirigions au sud-ouest quart d'ouest. Je lui fis part du résultat de mon examen.
— Fort bien. Mais savez-vous que nous prenons beaucoup trop de sud? et la semaine dernière, le capitaine Mantez m'a dit
que je n'avais pas besoin de faire des observations solaires.
— Vraiment ! Et en avez-vous fait?
— Tous les jours, sur le gaillard d'avant; et nous sommes déjà dix degrés et demi plus près de la ligne que nous en avons besoin.
— - Cela demande attention , David. — Qui est-ce qui s'occupe de la route du navire?
— C'est principalement le capitaine ; mais ce grand squelette de Français s'en mêle autant que lui.
— Mais le capitaine et le Français peuvent être deux ignorants.
— Cela est possible ; mais je crois qu'ils savent fort bien où ils conduisent ce navire.
— Et vous-même , le savez-vous?
— Non, sur mon âme.
— Et ce n'e^ pas à la Nouvelle-Orléans ?
— Non, certainement.
— Vous m'alarmez, David. Vous savez que tous les êtres que je chéris dans le monde sont à bord de ce vaisseau. — Avez-vous vu d'autres symptômes de perfidie?
— J'ai vu quelque chose d'assez curieux.
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L'avant-dernière nuit, il y a eu une assemblée de presque tous les officiers, excepté moi , dans la cabine du contre-maître, et le capitaine y a assisté.
— En vériléî Eh bien, David, par égard pour le sang anglais qui coule dans nos veines, vous devez prendre notre parti. — Nous verrez-vous emmener sur notre propre navire pour être jetés à l'eau, à la première occasion, comme une portée de jeunes chiens?
— Non, si je puis l'empêcher. Mais, après tout, il est possible qu'il n'y ait pas autant de mal que vous le soupçoiinezj on ne veut peut-être qu'allonger le passage pour avoir occasion de faire payer vingt à trente jours de gages de plus aux hommes et aux officiers ; mais quoi qu'il puisse arriver, pour toutes les bontés que vous avez eues pour moi , et pour l'amour de celte créature céleste, votre sœur, il y a une vie à votre service, — celle de David Drinkwater, — et en voici ma main pour preuve.
— Je l'accepte comme un gage d'amitié , David. Honoria vous en fera aussi ses remerciements j elle dormira plus tranquille-
ARDENT TROUGHTOK. qSi
ment quand elle saura qu'elle dort sous votre protection.
En ce moment, nous entendîmes la sonnette du capitaine, et David alla dans la cabine de Maniez pour recevoir ses ordres. Il revint me trouver un moment après, et, prenant un air officiel, il me dit, en ôtant son chapeau : Don Mantez présente ses humbles compliments au signor Trotloni, et il regarderait comme une faveur spéciale s'il voulait s'abstenir de détourner de ses devoirs l'officier de quart, et de chercher à le faire entrer dans quelque complot.
David avait fait les plus grands efforts pour s'acquitter littéralement de ce message, et par conséquent il me l'avait rapporté en détestable espagnol. ♦
— Fort bien, David, lui dis-je, vous faites des progrès dans l'espagnol; mais Mantez ne fait qu'ajouter un nouvel article à son compte.
— Oui, dit-il en jurant. Supposer que je puisse me détourner de mes devoirs et entrer dans un complot 1 — Je lui couperais volontiers la gorge pour l'en punir j et, se retirant
à tribord, il se promena en silence pendant tout le reste de son quart.
Je rentrai dans ma cabine et je me mis au lit; mais je n'avais pas la moindre envie de dormir, car j'étais en proie aux plus cruelles inquiétudes. Je m'armai de toute ma résolution pour combattre les dangers dont il me semblait que nous étions menacés; mais je résolus de n'alarmer ma famille qu'au dernier moment.
Dèsqu'il fit grand jour, j'allai trouver Julien, et je lui confiai tous mes soupçons. Il envisagea la situation des choses sous le même point de vue que moi , et nous résolûmes de nous munir secrètement d'autant d'armes et de munitions qu'il nous serait possible, et de les cacher dans nos cabines et dans la grande cabine du premier pont, qui était exclusivement destinée à nos dames, et autour de laquelle étaient leurs petites chambres à coucher et celles des femmes à leur service. Le branle de mon père était tendu d'un côté, dans une cabine en avant de la grande, et celui du prêtre de l'autre côté : l'un et l'autre étaient garnis d'un rideau de toile. J'ai déjà dit que je cou-
chais dans une petite cabine sous l'extrémité de la poupe, à tribord^ et Julien en occupait une semblable en face, à bâbord. La grande cabine sous la poupe était à Tusage de Maniez, et depuis quelque temps il y prenait même ses repas. Il y avait alors trois semaines qu'il n'était entré dans la grande cabine, sur le premier pont ; les trois lieutenants avaient leurs hamacs suspendus dans une cabine à l'arrière du premier pont, et les officiers inférieurs étaient placés comme ils le sont ordinairement à bord des grands vaisseaux. — Un général prudent prend toujours, s'il le peut, connaissance du champ de bataille avant le commencement du combat.
J'avais pourtant résolu de prendre les choses le plus tranquillement possible et de tromper les conspirateurs, en ayant l'air de croire que tout allait bien. Mais don Mantez, jugeant très nécessaire de ne nous donner aucun soupçon, commença, le même jour, à»agir d'après les mêmes principes. Entre onze heures et midi , il s'avança vers moi sur la poupe, et me salua avec politesse. Je fis un effort sur moi-même, et je lui
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rendis son salut en souriant. Cet encouragement le porta à m'adresser la parole.
— Senor Trottoni , j'espère que le troisième lieutenant vous a transmis mon message la nuit dernière, sans vous donner lieu d'en être offensé.
— Est-il possible , capitaine , de porter un charbon enflammé dans la main sans se brûler, ou d'entendre de sang -froid une accusalion de chercher à faire entrer un officier subalterne dans quelque complot?
— Quelle méprise a-t-il donc faite?
Drinkwater est un sot quand il parle sa langue , mais il l'est doublement quand il en parle une autre. — Vous pouvez vous rappeler que vous parliez très haut, et j'avais réellement besoin de repos. Je ne l'avais chargé que de vous prier de parler plus bas, et si cette liberté vous a offensé, je vous en demande pardon.
— Pas un mol de plus, don Mantez; soyez bien assuré que j'ai pour vous les mêmes sentiments que vous avez pour moi. — Mais il est près de midi. Ne ferez-vous pas une observation?
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— Sans doute. Je vais envoyer chercher mes officiers.
Le capitaine avec son sextant , et les deux premiers lieutenants avec leurs quadrants, commencèrent à calculer la hauteur du soleil. ,
— Mais où est l'Anglais? demandai-je. Les hommes de son pays sont en général bons marins.
— Oh, il fait exception, senorj il n'y entend rien.
— J'en suis fâché pour lui, répondis-je. Et m'adressant à un matelot qui était près de nous, je le chargeai d'aller prier M. Drinkwater de mepréter son quadrant. — Je désire voir, dis-je au capitaine, si j'ai oublié ce que j'ai appris à bord du bâtiment sur lequel j'ai fait naufrage.
On apporta bientôt le quadrant , et je me mis à calculer la hauteur du soleil.
— iMidi! s'écria Mantez; qu'on frappe la cloche!
Pendant ce temps, je pris mon crayon, et je calculai la latitude. Feignant ensuite un étonnement que je n'éprouvais pas, je
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m'écriai: — Dix degrés treize minutes de latitude septentrionale!-— Que veut dire cela? — Par quel étrange miracle nous trouvonsnous ici?
Tous trois parurent confondus, et il y eut un moment de silence.
— Impossible! s'écria le capitaine; le quadrant de Drinkwater ne vaut pas mieux que son maître.
J'avais répété mes calculs d'après le sextant du capitaine, qu'il avait mis à l'écart. — Le quadrant de Drinkwater est en bon ordre, dis-je, car je trouve le même nombre de degrés et de minutes, à quelques secondes près, marqué par votre index. — Et je vois, monsieur, dis-je au premier lieutenant, que votre quadrant donne également le même résultat. — Au nom du ciel, comment se faitil que nous soyons au sud de toutes les îles des Caraïbes ?
— J'en suis aussi étonné que vous , répondit le capitaine. Est-il possible que vous vous soyez trompé ainsi , scnor Montmorenci? Au surplus, entrons tous dans ma cabine, nous consulterons nos caries,
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et nous verrons s'il faut rectifier notre marche.
Nous entrâmes dans la cabine de Mantez, et j'eus bientôt le bout de l'index placé sur la latitude que nous traversions alors. — Maintenant, messieurs, demandai-je, combien de chemin avons-nous fait vers l'ouest ?
Aucun d'eux ne pouvait le dire , ou ils affectaient de ne pas le savoir. Pas un seul des chronomètres n'était en bon ordre ; la route estimée était pire qu'inutile j et l'on n'avait pas fait une seule observation lunaire depuis que nous avions perdu la terre de vue.
Une réflexion qui me frappa alors pour la première fois , fut que depuis plus de huit jours nous n'avions pas aperçu un seul bâtiment. Nous étions donc dans des parages peu fréquentés. Etait-ce à dessein qu'on nous avait conduits hors de la route ordinaire de tous les navires qui vont d'Europe vers le tropique du cancer? J'en fus convaincu, et cette conviction fut pour moi un choc électrique. Je ne doutai plus que nous ne fussions trahis. Quoi qu'il en fiiî , i. 17
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je réussis à conserver la même expression de physionomie, et je dis avec autant de calme que j'en pus montrer: — Vous voyez, messieurs, que, comme ks petits enfants dans les bois , nous nous sommes perdus sur l'Océan. Ces insulaires, les Anglais, sont sur mer comme dans leur élément j faisons venirDrinkwater,etdemandonS'luison avis.
Nous serons maîtres de le suivre ou de le rejeter, mais c'est une chance que nous ne devons pas négliger.
— Qu'on aille chercher ce chien d'Anglais, Drinkwaler! dit le capitaine à un matelot. Le troisième lieutenant ne fut pas longtemps à arriver. 11 avait l'air humble et respectueux, mais l'expression de ses traits avait quelque chose de sombre qui me fit juger favorablement de son honneur et de sa franchise.
— Nous vous avons envoyé chercher , monsieur Drinkwater , lui dis-je en le saluant, pour vous demander si vous pouvez nous dire dans quels parages nous nous trouvons.
— Dans quels parages.^ — Dieu le sait.
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^^Quelque part sur l'Atlantique, je suppose.
— C'est une supposition qu'on peut faire sans risque. — Mais savez-vous sous quelle latitude nous sommes?
—«Pas bien loin de la ligne, je pense, à en juger par l'infernale chaleur du soleil , qui fait fondre la poix dans les coutures.
— Voici exactement, notre latitude, lui dis-je en lui montrant la carte. Et maintenant que pensez-vous de notre longitude?
— S'il faut dire ce que j'en pense , je dirai que nous ne devons pas être bien loin de l'île de Saint-Paul. Nous n'avons pas fait plus de trente degrés à l'ouest. Dites que je ne suis pas marin, si cela n'est pas vrai. — Nous sommes juste sur la route que les bâtiments négriers suivirent quand les Anglais commencèrent à leur faire la guerre.
— Comment savez-vous cela?
— Parce que j'ai servi à bord d'un bâtiment négrier, s'il faut le dire> Je connais les herbes marines parmi lesquelles nous voguons,aussibien que les marguerites et les boutons d'or qui croissent dans la prairie
qui est derrière la maison de mon père; plût au ciel que j'y fusse ! — Mais ce n'est pas ce dont il s'agit. Je vous ai dit ce que vous me demandiez, à présent faites ce qu'il vous plaira.
— Mais que faut-il faire pour aller à la Nouvelle-Orléans, David? — Parlez hardiment et, par saint Georges d'Angleterre , votre avis sera suivi.
— Vous n'avez sûrement pas dessein de changer la marche du vaisseau sans mon consentement ? — dit Mantez sans emportement.
— Avec ou sans votre consentement, très certainement.
— -Vous n'en ferez rien^ car en cette occasion, je consens d'avance à tout ce que vous proposerez.
— Vous entendez , monsieur Drinkwater.
—Eh bien, que faut-il faire ?
— Si j'étais chargé de la conduite du navire , je plierais toutes les bonnettes à bâbord avant qu'un singe eût le temps de casser une noisette; j'abraquerais les bras des vergues à bâbord , je placerais le vais-
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seau vent arrière, et j'en tournerais la poupe au nord- ouest. Nous verçions bientôt quelques unes des iles Vierges, et je les connais toutes de vue aussi bien que je connais mes frères et mes sœurs.
— Eh bien , capitaine Mantez , dis-je en le saluant, m'accorderez-vous la grâce de suivre cet avis ?
— Oh! senorTrottoni, répondit-il en me saluant encore plus profondément , vous avez trop de bonté. Peut-être me rendrezvous le service inappréciable de commander vous - même cette manœuvre. 11 est très raisonnable que le capitaine d'un vaisseau en remette le commandement à un passager,
— à un jeune homme qui n'est pas marin,
— qui vend des étoffes de coton et qui achète de la mélasse — Acceptez mon portevoix, senor, et donnez vos ordres.
— Avec le plus grand plaisir du monde, répondis-je en prenant , à son grand étonnement , le porte-voix qu'il me présentait ; et courant à l'extrémité du gaillard d'arrière, je criai de toutes mes forces, en me servant de cet instrument : —Tout le monde en haut î
aôa ARDENT thoughtow.
— Orientez les voiles! En très peu de temps
le vaisseau passa au vent, et avança avec
rapidité dans la direction indiquée par
David.
Le son de ma voix, pendant que je donnais les ordres nécessaires , amena de suite sur le gaillard d'arrière toute ma famille avec don Julien et dona Isidora. Ce fut un grand plaisir pour dona Honoria de voir son frère jouer encore une fois le rôle de capitaine, et elle me If dit avec toute la gaieté de son âge. Dans le fait, la scène avait quelque chose de burlesque, car dès que je commençai à donner des ordres comïDe commandant, Jugurtba se crut officiellement appelé à remplir les fonctions de lieutenant, et on le voyait courir de tous côté§ sur le pont, et se démener pour faire exécuter les manœuvres avec une rapidité sans égale, menaçant l'un, frappant l'autre, et faisant obéir tout le monde; et pourtant , si tout au ire que moi eut donné ces ordres, il n'aurait pas touché à un cordage pour empêcher le navire de couler à fond, — pourvu qu'il eût été certain de notre sûreté.
Quand cette manœuvre fut terminée , je
remis le porte-voix à Mantez. Il le reçut avec un sourire ironique; mais il ne montra aucun symptôme de ressentiment de la liberté que j'avais prise : son bon plaisir tut d'afficher un air gracieux pendant toute cette journée; il nous fit même des avances qui semblaient indiquer le désir de vivre en meilleure intelligence avec nous. Il me parut pourtant que sa conduite était celle d'un homme venant de gagner une partie désespérée; la physionomie de ses deux principaux officiers était aussi animée d'une joie maligne. Mon cœur se serrait en voyant ces indices d'une trahison couronnée parlesuccès. Cependant il fallait dîner, et je résolus de rendre ce repas mémorable, en y invitant David Drinkwater.
Nous avions jusqu'alors maintenu une ligne de démarcation complète entre nous et tout l'équipage; mon invitation parut donc à David un honneur plus grand qu'il ne pouvait l'espérer. La cordialité de mon père, la politesse affable de ma mère, et la coquetterie enfantine de ma sœur le ravirent de plaisir. Il nous cVianta des chansons navales, nous raconta des anecdotes de marine, et nous prouva
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qu'une écorce grossière couvre quelquefois le bon sens et la noblesse de l'âme. Il fit aux yeux d'Honoria un compliment dont un poëte aurait pu être jaloux. Il la pria de ne pas fixer ses yeux si souvent sur lui , parce qu'ils pourraient lui faire oublier une leçon que lui avait donnée sa mère, et qui était de n'adresser son culte à aucun autre azur que celui qui couvrait la face des cieux.
— Qu'avez-vous donc fait ce matin à notre navire, Ardent? me demanda mon père; je ne l'ai jamais vu marcher si rapidement.
— Si cela dure, répondis-je, j'espère que nous aurons bientôt recouvré le terrain que nous avons perdu.
— N'y comptez pas trop, dit David; nous sommes dans les latitudes des calmes, et nous pouvons être condamnés à être rôtis pendant six semaines sur la surface d'un miroir.
— Puissiez-vous, David, être aussi peu prophète que Balaam , quand il alla....
— Balaam? Il y a entre lui et moi plus de ressemblance que vous ne vous le figurez. A l'instant où nous allions prophétiser, nous
fûmes interrompus l'un et l'autre par
— Par un ange ou par un âne? demanda Honoria en riant.
— Par un ange, miss Honoria, car c*est vous qui m'interrompez.
— Eh bien, s'écria ma sœur, n'est-ce pas un preux chevalier, — un véritable chevalier errant marin, — ferme comme....
— Comme la maîtresse ancre , miss Honoria.
— Fidèle comme, — comme....
— Comme la boussole.
— Brave , — brave comme....
— On. quant à la bravoure, nous autres Anglais, nous la comptons pour rien ; elle vient toujours par-dessus le marché.
— Noblement répondu, mon cher David, lui dis-je ; mais à qui cette bravoure sera-t-elle dévouée? Quelque belle dame est toujours supposée la divinité tutélaire d'un brave chevalier.
L'idée de la divinité tutélaire mit le bon David dans l'embarras , et il se mit à se gratter la tête en enfonçant ses doigts dans une forêt de cheveux.
— M. David , dit Honoria en se livrant à une gaieté maligne, estunparfaitBayard de mer, — un chevalier sans peur et sans reproche , — gracieux comme le faon, — délicat comme le lys qui penche la tête, — fleuri comme la rose au printemps, — couvert d'une auréole de....
— Allons, allons, Honoria , lui dis-je un peu mécontent, c'est assez plaisanter; si nous pouvions pénétrer dans le fond des cœurs, nous verrions que celui de mon ami David est aussi noble,aussi généreux et plus désintéressé que le cœur du meilleur chevalier qui se soit jamais illustré dans toute la chrétienté. Sérieusement, Honoria, et sans vouloir vous alarmer le moins du monde, je voudrais vous imprimer fortement l'idée que ce sont les services de cœurs comme les siens, dont nous pouvons avoir besoin , et je désirerais véritablement que vous le choisissiez pour votre chevalier dès ce soir, — à l'instant même.
Le lecteur sait que j'avais tous les motifs
possibles pour chercher à porter au plus haut
point le zèle et l'enthousiasme du troisième
jytputenant en notre faveur, et les plaisanterie»
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de ma sœur me donnèrent une idée que je mis sur le-champ en exécution. Nous préparâmes une espèce de trône sur lequel nous installâmes Honoriaj mais alors une petite difficulté fut sur le point de détruire l'harmonie de nos arrangements, car don Julien insista pour être le premier qui obtînt l'honneur d'être déclaré son chevalier; mais sa cousine et moi nous protestâmes contre cette prétention, et nous soutînmes qu'elle était inadmissible, puisqu'il n'était pas marin, et que l'ordre de chevalerie que nous voulions établir était entièrement naval. 11 céda enfin à nos remontrances , quoique d'assez mauvaise grâce.
— Maintenant , Honoria, dis-je à ma sœur, prenez l'air de gravité d'une reine ; songez que lesvoiesduTout-Puissantsont impénétrables, et que cette cérémonie, qui ne vous paraît qu'un jeu, peut devenir notre salut à tous. Elle tressaillit et parut alarmée , et j'ajoutai : — Si par malheur quelque danger venait à nous menacer. — Maintenant, don Julien d'Aranjuez, vous êtes grand-chambellan et secrétaire de notre reine : placez-vous à la
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gauche de Sa Majesté. — Et vous, dona ïsidora , prenez place à sa droite ; vous ne pouvez remplir un poste subalterne , vous serez son premier ministre. — A présent , Jugurlha, allez chercher le grand gobelet d'or de mon père, et emplissez-le du meilleur vin. — Agenouillez-vous aux pieds de notre souveraine, — pas si près, drôle à peau d'ébènejil faut laisser place pour le futur chevalier. — Rt vous, ma sœur, prenez cette épée, et tenez-la comme une arme dans laquelle vous avez toute confiance. — David Drinkwater; troisième lieutenant de la Santa- Anna , approchez-vous. — Le bon plaisir de notre souveraine Honoria étant de créer un ordre de chevalerie qui portera le nom d'Ordre de l'Honneur Naval , et ayant distingué en vous les qualités et les talents qui rendent la chevalerie honorable aux yeux de tous les hommes, elle a résolu de vous nommer premier chevalier de cet ordre. Enfermés , comme nous le sommes, dans cette forteresse flottante, nous devons nous dispenser de bien des cérémonies qui sont d'usage avant l'installation. Par exemple, il est d'usage que l'aspirant à cet honneur
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fasse la veille des armes dans quelque église ou chapelle. Si vous avez quelque scrupule à cesujet, vous pourrez passerla nuit prochaine au haut du mât d'artimon; — mais nous ne l'exigeons pas. C'est un point que nous vous laissons à décider comme cas de conscience.
— Je préfère en être dispensé, dit David, à moins que je n'aie avec moi une bouteille de rhum.
— C'est répondre prudemment. — Vous pouvez aussi entendre la messe demain matin.
— 3e suis lié presbytérien , monsieur Ardent.
— L'objection est valable. Quant à la décoration , elle ne sera ni en or ni en argent ; elle consistera en quelque chose de plus simple , mais infiniment plus précieux : ce sera une tresse de ces beaux cheveux blonds, suspendue à votre cou par un ruban bleu de ciel, qui restera caché sous vos vêtements.
— Non! non! s'écria ma sœur en se couvrant le visage des deux mains ; je ne puis y consentir.
J'avais jusqu'alors parlé en anglais, pour
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que David m'entendît plus facilement; mais en ce moment, et pour la raison contraire, j'adressai la parole à ma sœur en espagnol. — Honoria, lui dis-je, ne me croyez- vous pas un frère jaloux de votre honneur? Écoutezmoi bien : je vous dis maintenant que ma vie , la vôtre, celle de nos parents, notre destin à tous , dépendent peut-être d'une boucle de vos cheveux.
— Juste ciel!s'écria-t-elle, en détachant le ruban qui retenait ses cheveux , en sommesnous donc venus là , mon cher Ardent? Quel danger avons-nous donc à redouter? *
— Calmez- vous, Honoria : nous ne sommes pas encore en danger; mais nous avons lieu de concevoir des craintes. Nous sommes ici à la merci d'une bande de misérables; je d^re nous faire un parti : ce n'est que par le moyen de cet homme que je puis y parvenir, et il est heureux qu'il ne sache pas assez l'espagnol pour nous comprendre.
Je lui parlais à demi-voix pour ne pas alarmer nos parents. Les larmes qui étaient prêtes à couler de ses yeux se séchèrent sur-lechamp ; elle reprit un air serein, et, coupant
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une longue tresse de ses cheveux qu'elle attacha à un ruban bleu , elle demanda en souriant quelle serait la devise de l'ordre.
— Il faut consulter David sur ce point , d'autant plus qu'il faut qu'il choisisse luimême, sans aucun délai, une vingtaine au moins de compagnons braves et fidèles.
— J'entends, monsieur, j'entends, et vous pouvez compter sur moi. Quant à la devise, que pensez-vous de celle-ci : Le vaisseau qui fait voile, le vent qui souffle et la fille qui aime un marin?
— Elle est fort bonne en elle-même, David ; mais comme notre ordre est celui de l'honneur naval, je crois qu'il faudrait y faire quelque allusion dans la devise.
— Ah! quelque allusion à l'honneur? — Oui , oui. — Eh bien , que ce soit : L'honneur est comme l'Océan , incorruptible.
— Bravo! m'écriai-je ; on ne pourrait en trouver une meilleure. — A présent passons au reste de la cérémonie. — Honoria , la décoration est-elle prête.'*
— La voici, répondit-elle en me montrant la tresse de cheveux élégamment attachée à
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un ruban bleu ; et comme cette tresse était trop longue, elle en avait coupé le bout, et en avait fait une seconde décoration , évidemment d'un ordre inférieur. — Et pour vous prouver que je ne suis pas prude, ajouta-t-elle, en voici une autre que je destine à mon fidèle écuyer noir.
Je fis alors agenouiller l'aspirant aux pieds d'Honoria, et je lui dis : — David Drinkw^ater, répondez solennellement et dans un esprit de vérité aux questions que va vous faire votre souveraine, et ayez soin de la regarder en face pour qu'elle puisse juger de la sincérité de vos réponses.
David leva les yeux sur elle avec un air d'émotion, mêlé de confusion et de timidité, tandis que Julien aurait fourni à un peintre une excellente étude pour l'expression de la jalousie; et il me sembla que dona Isidora goûtait un plaisir malin envoyant son trouble. Je dictai alors à Honoria les questions qu'elle devait faire au récipiendaire.
— David Drinkwater, désirez-vous prêter le serment de chevalerie, et en accomplir tous les devoirs, en bannissant de votre cœur
tout sentiment d'égoïsme , de bassesse et de lâcheté ?
— Je le désire de toute mon âme.
— Vous ferez- vous toujours un devoir de prendre les armes pour la cause juste et de secourir les opprimés, même au risque de votre vie ? Défendrez-vous la liberté de vos semblables ? briserez-yous les fers de l'esclave ?
— Je le ferai. — Oui , je ferai tout cela.
A ces mots, Jugurtha, qui était à genoux un peu en arrière, mais presque en face de lui, ouvrit sa large bouche pour lui adresser un sourire d'encouragement , et lui passa la main sur la tête comme une nourrice caresse un enfant qui a été sage.
— Déploierez-vous sur mer toute votre force et tout votre courage contre le brigand et le pirate?
— Oui 5 de par Dieu !
— Si vous entendiez le cri de l'innocence insultée , que feriez-vous ?
— J'appuierais un genou sur la poitrine de l'insolent 5 je lui serrerais la gorge d'une main,
et (le l'autre je lui enfoncerais mon poignard entre les côtes.
— Vous êtes digne d'être admis dans la chevalerie de la Mer, et je vous investis de la décoration de cet ordre. — Soyez juste, brave, et fidèle à moi et aux miens. Lui touchant alors l'épaule avec la lame de son épée, elle ajouta : Levez-vous, sir David Drinkwater.
David se leva au milieude nos acclamations tellement ému, qu'il chancelait comme s'il çût été ivre. Chacun de nous lui serra la main tour à tour, en l'appelant sir David. Pendant ce temps, il se frottait le front de la main gauche d'un air égaré; et enfin il s'écria : — Je sais fort bien que tout cela n'est qu'une plaisanterie ; mais je ne manquerai pas à mes promesses; je les tiendrai jusqu'à la mort.
— Le cérémonial n'est pas encore fini, sir David, ditllonoria; il faut vous agenouiller et me baiser la main. Il ne se fit pas répéter cet ordre, et nous entendîmes un bruit semblable à celui que produit le bouchon d'une bouteille de vin de Champagne en sautant. Ce n'était que l'évaporation du baiser ap-
pliqué par le nouveau chevalier sur la main d'Honoria.
— C'est assez, dit Honoria; il ne faut pas manger les mains des dames. — Levez-vous, sir David. — Jugurtha, donnez-moi le gobelet de vin. — Je bois à votre santé, sir chevalier. Après y avoir trempé ses lèvres, elle lui passa la coupe 5 et David la vida d'un seul trait. Jugurtha la remplit, et nous bûmes tour à tour à la santé du nouveau chevalier.
— Souvenez-vous, sir David, lui dis-je alors, qu'il faut enrôler des compagnons dans notre ordre. — Voici quelques aunes de ruban bleu , distribuez-les à ceux que vous jugerez dignes de confiance, et ce sera le signe de reconnaissance quand le moment critique sera arrivé. — Vous me comprenez, sire chevalier ?
- — Parfaitement. Mais il faut que je vous quitte, car je dois faire le quart de guidon, et le capitaine ne me pardonnerait pas une minute de retard. Adieu; mais comptez-y bien , miss Honoria ; plaisanterie ou non, je tiendrai fidèlement toutes mes promesses. Pendant le cours de cette plaisanterie très
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sérieuse , il avait été impossible d'empécher qu'il ne transpirât quelque chose de notre situation dangereuse , et dès que David fut parti , les trois dames ne cherchèrent plus à cacher leurs alarmes. Je fis tous mes efforts pour les tranquilliser, en leur disant que je n'avais voulu prendre que des mesures de précaution contre des dangers qui étaient possibles sans être probables; mais je ne pus réussir à les rassurer, elles avaient l'esprit dans un accablement profond , et elles se retirèrent de bonne heure chacune dans sa cabine.