CHAPITRE XIÏ
Quand, après le départ des dames, je me trouvai seul dans la grande cabine avec mon père et Julien, nous rapprochâmes nos chaises, et nous commençâmes à causer plus librement de notre situation. Je détaillai toutes les raisons qui me portaient à croire qu'elle était dangereuse, et mon père convint avec moi que le danger était imminent ; mais il ne montra ni crainte, ni faiblesse; tout ce qu'il désirait , c'était que nous fussions préparés à l'explosion avant qu'elle eût lieu. Comme tout dépendait du caractère personnel de Mantez, je fis plusieurs questions sur ce sujet, et je demandai s'il jouissait d'une bonne réputation, s'il était reçu dans la portion
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respectable de la société , et s'il était véritablement noble. Mon père et Julien me répondirent affirmativement à toutes ces questions. Ils ajoutèrent en outre qu'il avait perdu des domaines considérables par suite des révolutions qui avaient eu lieu dans les colonies de l'Amérique méridionale; — qu'il était royaliste décidé; — que, depuis la mort de son frère aîné; qui avait eu lieu pendant un voyage qu'ils avaient fait à la côte de Guinée pour y prendre une cargaison d'esclaves, Mantez avait occupé la place de capitaine, tantôt dans la marine royale, tantôt dans la marine marchande ; — que mon père jusqu'alors l'avait trouvé irréprochable dans toutes les affaires qu'il avait faites avec lui; et que, comme Mantez avait des connaissances respectables, tant à Madrid qu'à Barcelone , qu'il n'avait rien de désagréable ni dans sa personne ni dans ses manières, et qu'il commençait à réparer les pertes qu'il avait faites , il avait pensé, ainsi que ma mère, que ce serait un parti très sortable pour ma sœur.
Après avoir entendu tout cela, j'hésitai dans mon opinion. Je ne doutais pas que cet
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homme ne fût un misérable ; mais il était hypocrite, et il savait calculer. Piisquerait-il deperdrelerangqu'iloccupaitdanslasociélé, et peut-être sa vie, en commettant un acte de piraterie ou de meurtre ? Je fus quelques instants sans pouvoir me le persuader; mais quand je vins à réfléchir sur la manière dont il nous traitait, sur ses prétentions, sur le désir de la vengeance, si fort dans le cœur d'un Espagnol , et surtout sur la somme immense que nous avions à bord en or et en argent, — car l'état du commerce à cette époque n'avait pas paru assez sûr à mon père pour prendre des lettres de change , — j'en revins à ma première opinion , et il ne me resta aucun doute. Recommandant à mon père et à Julien d'avoir soin dorénavant de fermer la porte de leur cabine pendant la nuit, je leur souhaitai le bon soir, et je montai sur le gaillard d'arrière pour me retirer dans la mienne.
En y arrivant , mon premier soin fut d'examiner la boussole, et je vis que nous suivions encore la bonne route. Cela me rassura un peu ; mais comme j'entrais sous la poupe ,
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j'entendis les sons d'une gaieté bruyante sortir de la cabine du capitaine. Je reconnus les voix de plusieurs individus à qui le rang qu'ils occupaient ne donnait pas le droit d'y être admis, et cette circonstance ,me rendit mes soupçons et mes craintes.
En entrant dans ma petite cabine, je m'aperçus que Bounder n'était pas couché sous mon branle, suivant l'usage. Je descendis sur l'avant du premier pont pour le chercher, car, comme il était le favori de tout l'équipage, je savais que les matelots l'engageaient souvent à les suivre, et qu'il cédait aisément à leurs instances, parce qu'il trouvait toujours quelque chose à gagner pendant leurs repas. Il était alors environ dix heures et demie, toutes les lumières étaient éteintes, et j'entendis plusieurs personnes qui causaient avec gaieté en anglais. Je fus curieux de savoir quel sujet de conversation les mettait en belle humeur, et j'espérais même entendre quelque chose qui confirmerait ou détruirait mes soupçons. Je m'en approchai doucement.
Bounder était avec eux : il me reconnut surle-champ ; mais à un signe que je lui fis il
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resta parfaitement tranquille. C'étaient les matelots Anglais et Américains qui servaient a bord , au nombre de douze à quinze , et ils étaient étendus autour des bittes à tribord. Je m'étendis près d'eux, et, comme il faisait très obscur, personne n'y fit attention, ou du moins, si ceux dont j'étais le plus voisin m'aperçurent , ils me prirent pour un de leurs compagnons.
Comme je m'y attendais, j'entendis d'abord des plaintes et des quolibets , suivant l'usage des matelots , contre le capitaine et les officiers, qu'ils accusaient d'injustice, de partialité et de tyrannie, et contre la saleté et la négligence de tout l'équipage , en s'en exceptant eux-mêmes, bien entendu. Ils parlèrent ensuite de Drinkwater avec affection , de moimême avec éloges, et d'Honoria avec enthousiasme. L'un d'eux jura qu'elle n'était pas Espagnole, et qu'elle n'avait pas une goutte de sang qui ne fût anglais ; tandis qu'un autre la réclamait comme Américaine. Ils se mirent ensuite à chanter des chansons marines et sentimentales qui auraient fini par m'endormir, sans la voix nasale de l'un d'entre eux
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qui chanta : Cessç, cruel Borée, de nçianière à éveiller un piort. La conversation reprenait entre les chansons ; mais je n'entendis pas un 3eul mot qui pût me porter à croire qu'ils étaient informés qu'un complot se tramait contre les passagers, et j'en conclu» du moins qu'on n'avait pas cherché à les gagner. J'étais sur le point de me retirer, quand je fus arrêté par le jargon d'un drôle dont je ne pouvais voir les traits, attendu l'obscurité, et dont l'accent me rappela tout-à-coup lesdixenfanls de mon ancien maître , M. Falck, et la sécurité parfaite dont je jouissais dans Lothbury. C'était un vrai cochiey, c'est-à-dire un homme né à Londres, et ayant contracté l'accent de la populace de cette ville, soit par ses liaisons avec elle, soit faute d'éducation convenable; accent qui consiste à prononcer les \v comme des V, à aspirer des voyelles qui n'exigent pas d'aspiration j à placer un r à la fin des mots qui n'en ont pas besoin, etc., etc. Il allait même plus loin, car tantôt il réduisait à deux syllabes un mot de quatre , tantôt; il l'allongeait d'une cinquième , et quand une voyelle commençait un mot, il lui arrivait
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fréquemment de la supprimer. Comme ce jargon serait inintelligible pour la plupart de nos lecteurs, nous nous permettrons de le traduire en langue ordinaire quand nous aurons occasion de le faire parler.
Il avait une autre particularité qui était encore plus remarquable. Quand il était à bord, il s'abstenait avec le plus grand soin de toutes phrases nautiques, et dès qu'il était à terre, il les employait à tous propos. Sur un navire , il levait les yeux au ciel quand il entendait un de ses compagnons jurerj à terre , il proférait sans cesse des jurements si horribles, que ceux qui les entendaient frémissaient de ses blasphèmes. Au total , c'était un mauvais sujet qui avait quelque chose de bon ; — un homme qui n'était pas- sans ta-? lents, mais qui les avait gâtés parla passion de se distinguer des autres. Ses compagnons l'appelaient tantôt Cuillère d'Argent , tantôt Bill Watkins, et quelquefois William.
— Eh bien , Bill Watkins , dit une voix , pourquoi ne chantez-vous pas aujourd'hui?
— Parce que je suis enroué.
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— Enroué! Est-ce qu'il y a de Peau dans votre soute aux liqueurs ?
— Non ; c'est parce qu'ii ne s'y trouve pas de grog, comme je le disais un soir à Marie Est.
— Au diable Marie Est ! s'écria une voix rauque.
— Monsieur Benjamin Bobstay, reprit Bill Watkins, apprenez que je ne souffrirai pas qu'on envoie au diable Marie Est en ma présence; et si vous chantez encore sur ce ton, je vous préviens qu'il faudra jouer des poings.
— Allons, allons, Cuillère d'Argent, ne vous fâchez pas j je n'ai pas voulu vous offenser. Je suis sûr que Marie Est est une gaillarde aussi alerte qu'aucune qui ait jamais mis ifepied sur un passe-avant. — Eh bien , parleznous d'elle. Que nous en direz-vous ?
— Ah! répondit Watkins en poussant un profond soupir, c'est une fille comme aucun de vous n'en a jamais vu. Si je n'avais été un misérable coquin, elle aurait fait ma fortune. A présent, il est inutile que je pense à elle , et pourtant j'y pense toujours, et quand je
serai mort, je veux qu'on grave sur mon tombeau les mots Marie Est.
— Et si vous avez la mer pour tombeau , comme cela peut vous arriver, comment pourra-t-on graver ces mots sur les vagues ?
— Rien n'est plus facile , dit un autre. En le coulant à fond dans son hamac, on y attachera une bouée surmontée d'une planche, et il sera bien facile d'y écrire Marie Est et tout ce qu'on voudra.
— Ce n'est pas cela, s'écria Cuillère d'Argent avec indignation j je serai enterré, s'il plaît à Dieu, dans le cimetière de Hornsey. C'est à peu de distance de la métropole, en vue de Primrose-Hill, où je me suis si souvent promené avec Marie Est; et quand il lui arrivera d'y passer, en donnant le bras à un autre, elle pourra jeter un coupd'œil sur mon tombeau.
— Ne pensons pas à la mort, dit Benjamin Bobstay, parlons plutôt de la vie. La vôtre doit être curieuse, Bill Watkins ; contez-nousen l'histoire. — Vous devez avoir vu bien des choses ?
— Oui , oui; j'en ai bien vu et j'en ai bien
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fait, — trop peut-être. Si je vous racontais mon histoire , vos cheveux se dresseraient sur vos têtes , et vous n'auriez plus sur vos os que de la chair de poule.
-*- Contez-nous-la, contez-nous-la, criat-on de toutes parts.
-> »— Il y a Jugurtha, ce pauvre noir muet, je sais comment il a perdu son membre d'articulation.
— Du diable! m'écriai-je, ne pourant résister à ma surprise et à mon émotion. Ces paroles furent suivies de quelques instants de silence, et ils se demandèrent ensuite à demi-voix qui avait parlé ainsi.
Enfin l'un d'eux dit qu'il y avait sans doute un espion dans leur compagnie , et proposa de remettre l'histoire de Bill Watkins à une autre nuit. Mais Bobstay, qui avait le premier demandé cette histoire, voulut que sa curiosité fût satisfaite sur-le-champ, et il y réussit en faisant un gros mensonge: il dit que c'était lui qui avait poussé cette exclamation.
Watkins faisant alors observer avec sagesse qu'aucun de ces gueux d'Espagnols ou de ces
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vagabonds d'étrangers ne pourrait les comprendre , quand même il les entendrait , commença son récit comme on le verra dans le chapitre suivant.
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