‹ Ardent Troughton (volume 2)Chapitre 3 sur 14 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

— Tout le monde ici, tout le monde! s'écria Gavel, quand nous eûmes garrotté l'assassin. Tomkins, étendu sur les planches, grinçait les dents avec une rage impuissante, et vomissait des imprécations et des blasphèmes horribles. Je soutenais dans mes bras le pauvre munitionnaire, dont les cheveux blancs étaient couverts de son propre sang, et qui ne tenait plus à la vie que par un fil prêt à se rompre. Tel fut le spectacle terrible et révoltant qui s'offrit aux yeux de l'équipage quand il se fut assemblé.

— Mes amis, mes braves amis, s'écria le maître, venez à mon secours! vous voyez qu'il y a ici mutinerie et meurtre. C'est un

complot formé par mon aide et le passager pour m'ôter le commandement de ce navire; ils ont commencé par assassiner mon fidèle Williams, qui prenait ma défense. Tombez sur eux, mes bons amis!., une bouteille de rhum à quiconque fera son devoir.

— Menteur, meurtrier! s'écria Gavel; si les morts ne peuvent reprendre la vie pour vous accuser, votre pistolet servira de preuve contre vous. Camarades , croirez-vous cet ivrogne , cet assassin , de préférence à M. Trougbton qui a toujours eu tant de bon tés pour vous?

— Je ne sais qu'en dire, répondit le contremaître, qui jouissait d'avance en idée du plaisir de boire la bouteille de rhum queTomkins venait de promettre j nous savons fort bien, monsieur Gavel, que ni vous ni M. Trougbton , vous n'êtes les amis du capitaine Tomkins , et comme il parle bien , je crois que nous devons le mettre en liberté, et laisser aux grosses perruques le soin de prononcer €ur cette affaire de meurtre, quand nous serons à terre; voilà mon opinion.

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— Et la mienne , et la mienne! cria tout l'équipage , sauf une seule exception.

— Troughton , me dit Gavel, voilà votre équipage réformé ! voilà vos images de la divinité qu'on ne peut sans profanation châtier avec un anspect! Non seulement ces brutes baiseraient les pieds du meurtrier sur lesquels le sang de sa victime coule en ce moment, mais ils vendraient leurs armes pour obtenir le moyen de s'enivrer. Laissez-les faire, il ne s'agit que de quelques jours, car ce vaisseau est condamné à périr avec tout ce qui se trouve à bord.

— Grand merci de votre pronostic, dit le contre-maître, mais tout ce jargon ne signifie rien. La parole d'un homme vaut celle d'un autre; si nous sommes condamnés à périr, comme vous le dites , du moins nous passerons cette soirée joyeusement. — Allons, camarades !

A ces mots, il prit son couteau , et il allait couper les liens de Tomkins, quand il fut arrêté par un incident auquel il ne s'attendait pas.

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J'ai déjà parlé d'un nègre vigoureux et de grande taille qui avait déployé beaucoup d'activité quand nous nous étions trouvés dans une situation dangereuse. Peut-être à cause de sa couleur, j'avais fait moins d'attention à lui qu'à aucun homme de l'équipage, et je ne lui avais jamais parlé. S'élançant du groupe de ses camarades , il se plaça en avant de Tomkins, saisit le pistolet qui était chargé, et sans dire un seul mot, menaça par ses g ' 'S de faire feu sur le premier qui avancerait pour couper ses liens. Le contremaître s'arrêta , et personne n'osa faire un pas en avant. Le nègre, tenant le pistolet de la main gauche, serra de la droite le gosier du maître, et jetant un coup d'œil, tantôt sur Gavel, tantôt sur moi, il semblait nous demander s'il mettrait fin à la contestation en étranglant l'assassin. Gavel fit un sombre sourire d'approbation, mais je lui fis signe à la hâte de lâcher le prisonnier, et il m'obéit en faisant entendre un son guttural qui me fit tressaillir.

Enfin le conlre-maître dit à Tomkins :

— N DUS sommes fâchés de vous voir échoué

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sur ces planches, capitaine ; tout ce que nous pouvons faire, c'est de nous souvenir de ce qui vient de se passer, quand le juge coroner fera son enquête. Êtes-vous innocent du sang de cet homme?

— Je le suis.

— En faites-vous serment?

— Je le jure.

— Vous en prenez Dieu à témoin ?

— Oui.

En ce moment, à la surprise de tout l'équipage, et à la consternation inexprimable du maître, le vieillard mourant, que je soutenais encore dans mes bras, dit d'une voix faible, mais très distincte": — C'est Tomkins qui m'a tué... que Dieu lui pardonne ! et il expira à l'instant même.

— Il n'existe plus! m'écriai-je, parlant pour la première fois. Mes braves amis , suivez le conseil de votre ami véritable. Retournez à vos fonctions, et priez pour le défunt. M. Tomkins ne peut plus commander ce navire ; obéissez à M. Gavel, et regardez-moi comme votre ami. Du moment que nous serons entrés dans le port, nous livrerons le

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coupable aux autorités civiles , qui prononceront telle sentence que bon leur semblera.

Tout l'équipage se retira d'un air confus et humilié, sans répliquer un seul mot. Le nègre partit le dernier. En passant devant moi, il mit un genou en terre, prit ma main, la mit sur sa tête et la baisa. Il se releva ensuite pour suivre ses camarades, mais Gavel l'appela.

— Jugurtha , j'ai besoin de vous. Ai(î^zmoi à transporter dans l'arrière-cabine ce cadavre et cette masse de chair vivante. L'un tiendra compagnie à l'autre, et je veillerai à ce que le vivant ne s'enivre plus... Emportez-le !

Je ne pus entendre sans dégoût les lâches supplications de l'ivrogne abruti ; mais serré dans les bras nerveux de Jugurtha, il fut bientôt emporté dans l'endroit indiqué par Gavel, et le corps du défunt y fut ensuite porté plus respectueusement, et placé à côté de Tomldns.

Je remontai sur le pont, et le temps étant beau, quoique le vent changeât à chaque

instant, j'y pris, en présence de tous les hommes de l'équipage, mon dîner, consistant en une demi-ralion, exactement semblable à celle qui leur avait été distribuée. Gavel ne mangea rien , il ne me parla pas; son esprit semblait abstrait; il murmurait souvent des textes de l'Écriture et de pieuses éjaculations, comme : Ce Dieu ait pitié de son âme!

Vers cinq heures du soir, il descendit sous le pont, et je ne tardai pas à l'y suivre ; je le trouvai à genoux dans la grande cabine, une Bible ouverte devant lui, et il la lisait avec tant d'attention , qu'il ne m'entendit pas entrer; je m'approchai doucement, et je vis que le passage qu'il lisait était l'histoire du prophète Jonas. Je frémis, car je compris sur-le-champ les idées qui occupaient son imagination superstitieuse et en désordre. J'appuyai une main sur son épaule; il tressaillit , trembla et me regarda.

— Vous avez tort, Gavel, lui dis-je avec douceur; vous vous livrez à des pensées impies et damnables. Dans le livre qui est ouvert devant vous, il y a un commandement

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exprès, qui dit : « Tu ne commettras pas de meurtre. »

— Une dent pour une dent, un œil pour un œil , une vie pour une vie. Mais ne craignez rien , je ne commettrai pas un meurtre. Et quand j'en commettrais un, vous du moins, Troughton, vous devriez m'en savoir gré, car ce meurtre , comme vous l'appelez mal à propos , vous rendrait à votre père , à votre mère, à votre sœur. Mais , je vous le répète , ne craignez rien. Le Seigneur lui-même décidera cette question; je ne suis qu'un instrument entre ses mains.

— Vos discours me pénètrent d'horreur- Laissons les lois de son pays et des juges impartiaux prononcer sur le sort de ce misérable. Peut-être demain nous arriverons à Ténériffe ; s'il ne se trouve pas un vaisseau de guerre dans la rade, nous pourrons le livrer aux autorités civiles. Le consul d'Angleterre nous donnera son avis sur ce que nous devons faire.

— Nousn'arriveronsjamaisàterreiantque le meurtrier sera à bord ; non', pas un seul de nous.

— Eh bien , mourons tous ensemble , plutôt que de mettre nos âmes en danger par un assassinat prémédité.

— Qui parle d'assassinat? ce n'est pas moi; c'est vous. Ma main ne sera pas souillée du sang de ce lâche; son destin est entre les mains du Seigneur.

— Ne cherchez pas à me déguiser vos pensées , Gavel : la faim, le poison, l'eau, la strangulation, peuvent donner la mort.Tomkins doit-il périr comme un reptile qu'on écrase quand on le rencontre sur son chemin ? Si les lois le condamnent à la mort, il recevra les consolations de la religion : on priera pour lui, il sera enterré avec tous les rites d'usage. Quel droit avez-vous de le priver de tout cela?

— Je n'ai pas dessein de l'en priver. — Je vais aller prier avec lui.

— Gavel, je vous préviens que je défendrai cet homme , même contre vous , jusqu'à ce que les lois aient décidé de son destin.

— • Soit. Il recevra la sépulture chrétienne avec tous les rites d'usage.

— Puis-je compter sur votre promesse?

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— Vous le pouvez. — Et tenez, je vais lui porter de la nourriture.

Il s'était déjà fait donner une demi-ration semblable à celle que chaque homme de l'é quipage avait reçue et une demi-pinte d'eau fétide. Je le suivis dans l'arrière-cabine. Tomkins, encore garrotté, était étendu sur le plancher, mais il s'était roulé aussi loin qu'il était possible du corps du malheureux Williams. Son visage était aussi pâle que celui du cadavre, sauf les taches d'un bleu livide qui étaient la suite de son intempérance.

— Je vous apporte de la nourriture, lui dit Gavel d'un air sombre en lui déliant les mains pour qu'il pût s'en servir. Mangez, buvez, et tâchez de faire votve paix avec Dieu.

Mais Tomkins ne put ni manger ni boire ; il ne put que demander qu'on retirât le corps mort qu'on lui avait donné pour compagnon^ et faire les supplications les plus ardentes et les plus abjectes pour qu'on lui donnât du rhum. Gavel l'écouta d'un air calme,mais inflexible, sans lui répondre un seul mot; et, voyant qu'il ne voulait pas mang^er, il lui lia

de nouveau les mains, resserra les liens qui lui attachaient les pieds, et assura solidement le bout de la corde à une cheville à boucle du sabord de la poupe. Nous sortîmes alors de lacabine ; il en ferma la porte, en prit la clef, et nous remontâmes sur le pont, Gavel ne répondant rien à mes remontrances sur cette cruauté inutile.

Il s'était élevé un vent léger qui nous était favorable , et nous déployâmes toutes les voiles que pouvaient porter nos mâts et nos verges de rechange. Dans la soirée , nous vîmes distinctement devant nous, quoique à une grande distance, le pic blanc de Ténériffe, qui se dessinait en relief sur l'azur du firmament. Tout l'équipage se livra à la joie, excepté Gavel, dont la physionomie devint encore plus sombre. La mienne allait jusqu'à l'excès ; j'aurais en ce moment embrassé mon plus cruel ennemi. Je m'approchai de cet homme en proie aux idées noires d'une superstition féroce. Je lui parlai de la manière la plus douce et la plus amicale, sans pouvoir l'émouvoir. Je l'entretins de ses parents, du bonheur qui l'attendait, de son

avancement certain dans sa profession ; il fut insensible à tout. Enfin, je prononçai Je nom de sa mère , et il fut touché ; je vis même, au jeu des muscles de son visage, qu'il aurait pleuré, s'il n'eût craint de donner une marque de faiblesse. Il me remercia d'une voix tremblante de toutes les bontés que j'avais euespourlui,medo!)naradressedesa mère,et me pria d'en être le protecteur si j'échappais à la mort. S'il eût été sur l'échafaud , ayant à côté de lui l'exécuteur, il n'aurait pu me faire des adieux plus solennels, ni prier Dieu avec plus de ferveur de veiller sur moi.

Pendant ce temps, nous avancions vers la terre avec un vent favorable, mais qui augmentait à chaque instant; et quand la nuit tomba , il devint si violent, que nous fûmes obligés de prendre des ris à nos voiles.

— Le moment approche , me dit Gavel; nous arrivons à la fin de ce chapitre effrayant. Avant minuit nous aurons appris le grand secret. Cette idée est imposante, mais je suis heureux.

— Folie.

— Mais j'ai beaucoup de choses à faire, je

VOUS sauverai si je puis; — la coupe qui m'est présentée estpleine d'amertume, maisje n'ose ni ne puis la refuser.

Il fît venir tout l'équipage sur le pont, et fit carguer toutes les voiles excepté celle de misaine , — cette malencontreuse voile de misaine ! il fit ensuite monter tous nos hommes sur le gaillard d'arrière, et leur parla ainsi qu'il suit :

— Mes amis, nous aurons fort à faire cette nuit; préparez-vous-y. — Je vois, à des signes que vous ne pouvez connaître, qu'avant minuit la mer et les vents feront rage. Tenezvous pour avertis. Celui qui est enfermé dans

.l'arrière-cabine avait promis une bouteille de rhum à chacun devons; mais je suis sûr que, si je vous Toifrais, vous la refuseriez : vous ne voudriez pas vous abrutir ainsi sur le bord du tombeau. Cependant, comme il y a eu quelque animosité entre vous et moi, je vous ferai distribuer à chacun , comme offrande de paix, une demi-pinte de grog.

— C'est trop, beaucoup trop ! m'écriai-je; mais Gavel n'eut aucun égard à cette interruption, et il continua:

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— S'il est quelqu'un de vous que j'aie offensé ou insulté, qu'il parle, et je lui rendrai justice autant qu'il sera en mon pouvoir. — Personne ? — Eh bien, je suis charmé de voir qu'il n'existe pas de rancune parmi nous. Donnons-nous tous la main. — Celte nuit, à dix heures, pendant le premier quart, nous rendrons les derniers devoirs au défunt. Si quelqu'un croit qu'une demi-pinte de grog est trop pour sa tête, qu'il ne la finisse pas. Il ne faut pas déshonorer par l'ivresse les funérailles du pauvre Williams, qui était votre ami, comme vous le savez. Assistons à ses obsèques en hommes et en chrétiens, et pribns avec ferveur, car nous sommes menacés de grandes calamités, puisqu'il se trouve à bord un meurtrier.

Il permit alors à tout l'équipage de se retirer sous le pont, à l'exception de l'homme qui tenait la roue du gouvernail et de (;elui qui était en vigie, et il se promena avec moi sur le pont, gardant le silence, et paraissant dans un profond accablement d'esprit. Enfin, il ordonna qu'on fit venir Jugurtha , et ce

fut alors que je reconnus, pour la première fois, que le pauvre nègre était muet.

Il était alors huit heures du soir. C'était, en termes nautiques, le commencement du premier quart. J'étais alors un marin passable; j'avais étudié avec ardeur, et ce que j'avais appris me fut utile, non seulement dans la situation présente, mais aussi pour ma vie future.

Gavel, après avoir parlé à Jugurtha, qui, s'il ne parlait pas , avait l'air de bien comprendre , s'approcha de moi avec un air de respect , et me dit : — Monsieur Troughton , voulez-vous bien me rendre le service de faire la moitié du premier quart? vous voyez que le vent commence à devenir un ouragan. L'homme qui lient le gouvernail connaît bien sa besogne , et j'en puis dire autant de celui qui est en vigie. Laissez donc nos hommes se régaler paisiblement du grog que je leur ai fait distribuer, et ne les faites pas appeler sans un besoin pressant.

— Il y a si long-temps qu'ils en sont privés que je crains qu'ils ne s'enivrent.

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— Non : ils n'auront que la lête échauffée, et c'est ce qu'il faut. — Songez , monsieur Troughton, que je parle d'après une impulsion invisible et surnaturelle. Jugurtha et moi, nous allons coudre le défunt dans son hamac. Vous savez que c'est à dix heures qu'il doit être placé dans la grande tombe des marins. On ne peut garder un corps longtemps sous des latitudes aussi chaudes.

D'ailleurs la présence d'un cadavre sur un navire porte malheur. Je veux aussi donner quelques consolations religieuses au misérable réprouvé qui est dans l'arrière-cabine. Ne me dérangez donc pour aucune raison que ce puisse être.

— JamesGavel!

— Ardent Troughlon ! je comprends votre regard, et je puis le supporter. Mon front est calme, et ma conscience ne me reproche rien. Les décrets du ciel ont condamné ce navire, et en dépit de tous les efforts humains, la plupart de nous, sinon tous, trouveront un tombeau dans l'Océan. Quant au forcené, à l'ivrogne , au meurtrier qui est dans l'arrière-cabine, il ne peut ni ne doit

échapper à ce deslin. IN'est-ce donc pas un devoir pour moi de chercher à éveiller en lui des idées religieuses? La parabole de la onzième heure est un baume pour le pécheur.

— N'avons-nous pas tous besoin de ces consolations?

— Oui, mais personne autant que lui.

Il descendit avec Jugurtha , et pendant que je me promenais sur le pont en faisant mon quart, j'entendais, chaque fois que j'arrivais sur la poupe , un gémissement sourd partir de la cabine j mais c'était ce que j'avais entendu constamment depuis que Tomkins y était enfermé. La nuit était excessivement obscure, et il n'était pas étonnant que mes pensées eussent pris une couleur sombre. — Le travail dont on s'occupait sous mes pieds de coudre le pauvre Williams dans le hamac qui était en même temps son linceul et son cercueil; les événements sinistres de cette journée ; les pronostics effrayants de Gavel, auxquels je ne croyais pas, mais qui se présentaient sans cesse à mon esprit malgré moi, tout contribuait

à charger mon cœur d'un poids insupportable.

J'aurais volontiers entamé une conversation avec l'homme qui était au gouvernail pour me distraire de mes pensées, si toute son attention n'eût été nécessaire pour empêcher le brick de faire chapelle. Enfin, mon esprit se reporta sur les scènes du passé , et pour la première fois j'éprouvai un étrange sentiment de tendresse en songeant à la petite Mira, en me rappelant son teint pur et frais, et l'air de franchise et d'intelligence de sa physionomie. Ma mémoire me retraça l'hospitalité du bon vieux Falck, le luxe de sa table, les visages riants qui l'entouraient. Quel contraste avec le mauvais bâtiment à bord duquel je me trouvais, — la demi-ration à laquelle j'étais réduit , — les vagabonds qui étaient devenus mes compagnons 3 — et pardessus tout , le morose et superstitieux Gavel , familiarisé avec l'idée du meurtre , et qui , par une étrange perversion de raisonnement, le sanctifiait dans son esprit par l'approbation de la religion.

A dix heures précises , Gavel reparut sur le

poil t. Ses traits étaient agités, et ses yeux égarés avaient une expression sauvage qu'on avait peine à supporter, et quela lumière concentrée de la lanterne qu'il portait rendait encore plus remarquable. Il me remercia d'abord d'avoir fait la moitié de son quart , et me pria ensuite de faire monter tout l'équipage pour assister à l'office funèbre. Les matelots n'arrivèrent pas avec la précipitation bruyante qui leur est ordinaire j on aurait cru voir des ombres s'avancer dans un silence religieux au milieu des ténèbres.

Par ordre de Gavel , qui ordonnait tous les préparatifs, au lieu de placer le caillebolis sur le passe-avant, comme c'est l'usage, on le mit sur le couronnement pour que le bâtiment s'éloignât plus tôt du cadavre , attendu que nous marchions vent arrière. La corde fut préparée, on alluma une seconde lanterne , et Jugurlha , le contre-maître et Gavel allèrent chercher le hamac contenant le corps du défunt. Ils l'apportèrent couvert du pavillon du navire, en guise de drap mortuaire, et ils le placèrent sur le caillebotis pour être lancé à la mer.

Le cérémonial des obsèques sur mer consiste en ce qui suit. Le corps du défunt est placé dans son hamac, qui est ensuite cousu avec soin, et s'il est mort d'une maladie regardée comme contagieuse, on y enferme aussi tout ce qui composait la garniture de son lit; on y ajoute deux ou trois boulets pour le faire descendre plus rapidement au fond de la mer. On dépose ensuite le hamac sur le caillebotis, qu'on place en général sur le passe-avant, et quand le capitaine a lu le service funèbre, on fait glisser le caillebofis dans la mer, et on l'en retire par le moyen de la corde qui y est attachée.

Lorsque le hamac eut été placé sur le caillebotis, un marin se tint avec une lanterne près de M. Gavel, et celui-ci se préparant à lire l'office de l'Église, chacun ôta son chapeau.

— Je vous demande pardon, monsieur Gavel, dit un matelot; mais on dirait que vousavez mis dans le hamac les couvertures du pauvre Williams, car il a l'air bien plein. Or, le vent a jeté les miennes à la mer pendant qu'elles étaient à sécher sur l'avant, et je voudrais

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avoir celles de Williams ; j'en paierai la valeur, et vous pourrez en faire la retenue sur mes gages.

Ju2:urtha fit une grimace, et M. Gave! s'écria : — Silence! ne troublez pas le service.

— Monsieur Gavel , dit le contre-maître, ne feriez-vous pas bien de faire venir le capitaine? ce ne serait que justice de l'obliger à rester à côté du corps de celui qu'il a assassiné, pendant que vous lirez le service.

— Il en est assez près, répondit Gavel avec un léger frisson de tous ses membres. Qu'on ne m'interrompe pas davantage !

Mais il avait un empire absolu sur ses nerfs, et d'une voix claire et sonore qui se faisait entendre malgré les sifflements du vent, il commença à lire : « Je suis la résurrection et la vie, dit le Seigneur, etc., etc. » Il avait la main gauche appuyée sur le hamac, et de la droite il tenait le livre de prières. Il faisait cette lecture d'un ton de solennité qui avait quelque chose de sauvage, et qui , au lieu d'élever l'àmevers Dieu, faisait frissonner. Quand il arriva à l'endroit du service où il est dit : « Nous n'avons rien apporté dans ce monde.

et il est certain que nous ne pouvons en rien emporter, » le matelot qui avait désiré hériter des couvertures du défunt , s'écria : — Et pourquoi donc Williams emporte-l-il ses couvertures ?

— Silence, réprouvé! s'écria Gavei avec fureur, et il lui donna sur la tête un coup de poing qui le renversa. Le matelot , en tombant, proféra une imprécation, et l'on entendit en même temps un gémissement sourd et étouffé , sans que personne pût dire d'où il partait.

Gavel reprit le livre, et continua la lecture. Le vent augmentait à chaque instant, mais sans faire aucune impression sur lui. Une horreur involontaire me saisit ; il me sembla que le hamac, couvert du pavillon, faisait un mouvement qui n'était pas causé par le roulis violent du navire: une idée horrible se présenta à mon esprit ; je cherchai à la repousser, mais ce fut en vain ; mes soupçons augmentèrent, et je ne savais que faire.

Cependant la tempête avait commencé, l'ouragan était déchaîné, l'homme qui était à la roue avait appelé un autre marin pour

l'aider; Gavel était impassible, imperturbable, il ne songeait qu'à élever la voix pour se faire entendre en dépit des éléments conjurés. Le service avançait vers sa fin. Mon front était couvert d'une sueur froide ; j'étais dans une agonie de crainte; plusieurs fois, je fus sur le point de tirer à moi le hamac pour vérifier si mes affreux soupçons étaient fondés, mais je ne pouvais me résoudre à le croire. Enfin quand il prononça les mots qui terminent la cérémonie, et auxquels il fit un légercliangement: «Nous confions donc leurs corps aux profondeurs de la mer,» la vérité luit à mes yeux dans toute son horreur. Infâme meurtrier ! m'écriai-je en saisissant Gavel par le bras; mes amis, tirez le hamac sur le pont!

Mais Gavel fut trop prompt. Il poussa du pied le caillebotis, et le hamac tomba au milieu des flots courroucés.

— Homme cruel et superstitieux! m'écriaije , qu'avez-vous fait?

— J'ai envoyé un autre Jonas à la baleine, me répondit-il , d'un ton presque calme ; — j'ai enseveli le vivant et le mort,— Il a

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eu les consolations de la religion, — il a eu la sépulture chrétienne; — et maintenant, nous sommes en sûreté, — la tempête va se calmer. — En avant tous ! qu'on cargue la voile de misaine !

C'était la seule voile qui restât déployée; il courut lui-même pour aider à la carguer, mais tandis qu'on travaillait à cette manœuvre, le vent la mil en lambeaux. Le moment d'après une vague couvrit le pont, emporta la roue du gouvernail , les deux hommes qui la tenaient et l'habitacle, et le brick fit chapelle. Tout l'équipage fut saisi de consternation, mais avant qu'on en fût revenu, tous nos mâts de rechange furent abattus sur le pont, et nous nous trouvâmes une seconde fois complètement dégréés.

Tout ce qu'il y a d'affreusement sublime dans une tempête tomba sur nous comme par vengeance. — La grêle poussée par l'ouragan, l'éclair fourchu brillant sur tous les points de l'horizon, — les éclats de la foudre, qui semblaient la voix du ciel courroucé,., un vent... oh, quel vent! il me semblait qu'il I. 6

8à ARDENT TROUGHTON.

aurait pu enlever le brick, s'il n'eût été lesté du poids d'un double homicide.

Gavel s'approcha de moi. Il était pâle, humilié, décontenancé. Ce n'était plus un ministre de vengeance; c'était un coupable tremblant.

— Que Dieu me pardonne! s'écria-t-il avec le ton du désespoir; comme Satan m'a abusé ! En ce moment, je ne pus retenir mon indignation, et approchant ma bouche de son oreille, je lui adressai des reproches amers. Est-ce là, m'écriai-je , est-ce là le calme que vous nous avez acheté par un sacrifice humain? homme d'iniquité! où est la sûreté que vous vous étiez promise? Où est le corps de votre capitaine , de votre victime? Et comment l'avez-vous assassiné? croyez-vous qu'il ne s'élèvera pas contre vous au jour du jugement? — A quoi bon vous prosterner ainsi? Votre repentir vient trop tard; vos prières sont inutiles. — Avez-vous vu celte vague qui vient de balayer votre gaillard d'avant, et qui a enlevé la moitié de votre équipage? — C'est la seconde; ne craignez-

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VOUS pas la troisième? Parlez , détestable assassin!

— Epargnez-moi, Troughton î

— Levez-vous ; montrez-nous votre science en marine dont vous êtes si fier ! — N'avezvous pas quelque expédient pour nous sauver?— votre main homicide a-t-elle été paralysée par le crime? est-elle incapable d'un dernier effort ? — non, attendez la mort à genoux, — comme un coupable, — car nous périrons tous puisque le meurtrierest encore à bord.

Il ne répondit rien à mes invectives, et resta tout tremblant, étendu sur le pont. J'étais assis près du tronçon d'un màt que j'embrassais; j'avais d'un côté Bounder, de l'autre Jugurtha. Le chien me léchait do temps en temps le visage et les mains ; le nègre était l'image du stoïcisme personnifié.

La troisième vague arriva. Je la vis un instant suspendue sur nos tètes; le moment d'après elle nous avait entraînés dans la mer, à peu de distance les uns des autres. A cette époque, je savais à peine nager, mais quand je revins sur l'eau , je vis près de moi le

fidèle Botinder; je lui appuyai une main sur le dos, et cet appui suffit pour me soutenir. Un insfant après, Jugurtha, qui était excellent nageur, était à mon côté. Les vagues étaient monstrueuses, mais elles ne se brisaient pas, car elles suivaient la direction du vent, et ne trouvaient aucune résistance. Nous essayâmes de retourner vers le brick, mais il avait péri, ou l'obscurité nous le cachait.

Pour la première fois alors, je désespérai de ma viej je donnai une pensée à mon père, à ma sœur, et je me mis en prières. Je me trouvai ensuite calme et résigné. J'osai même contempler l'agonie d'une mort lente , et je résistai à la tentation d'abréger mes souffrances en cessant de disputer ma vie aux vagues.

Mais un secours temporaire nous arrivait. La grande barque avait été entraînée par la même vague qui nous avait portés dans la mer; et nous la vîmes, dans les ténèbres, s'approcher de nous à la dérive. Nous redoublâmes d'efforts; Jugurtha y arriva le preliiier, et il nous tira abord, moi et Bounder.

Quelques instants après, nous entendîmes une voix humaine , et regardant par-dessus la poupe^ nous vîmes James Gavel qui se tenait aux équillots du gouvernail.

— j^rdent Troughton , dit'il , vous avez prouvé que vous valez mieux que moi. Donnez-moi la main pour la dernière fois. — Que Dieu vous protège ! — Priez pour moi, — ^pensez quelquefois à un malheureux qui a péché par ignorance plutôt que par dureté de cœur, — N'oubliez pas ma pauvre mère !

— Montez à bord! lui dis-je, cherchant à le tirer par la main qui serrait fortement la mienne.

— Non, — la présence d'un meurtrier ne mettra pas en danger la vie de deux de mes semblables.

— Songez que vous allez commettre un suicide.

— Non ; — je suis entre les mains de Dieu, et je nagerai aussi long-temps que mes forces me le permettront. — Adieu! souvenez-vous de Gavel, et de ce que vous lui avez promis pour sa mère.

Il me lâcha la main y et se mit à nager du

côté où il devait supposer qu'il trouverait le brick ou quelqu'un de ses débris. Au bout de quelques secondes, nous le perdîmes de vue. Je déplorai la grandeur d'âme avec laquelle ce visionnaire sacrifiait sa vie à des idées chimériques, et je ne pus m'empécher de reconnaître qu'il réunissait en lui les qualités qui font le héros , mais qui avaient été étouffées par une superstition insensée , et par l'idée impie et dégradante qu'il s'était faite d'un Dieu bienfaisant. — Jamais je n'en entendis parler depuis ce moment.

ARDENT TROUGHTON. Sj'

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